MERLE D'EAU
(Pl 29)
Le merle d’eau (1) a les ongles forts et courbés, avec lesquels il se prend au gravier en marchant au fond de l’eau : du reste il a le pied conformé comme le merle de terre et les autres oiseaux de ce genre ; il a, comme eux, le doigt et l'ongle postérieur plus forts que ceux de devant, et ces doigts sont bien séparés et n’ont point de membrane intermédiaire ; la jambe est garnie de plumes jusque sur le genou; le bec est court et grêle, l’une et l’autre mandibules allant également en s’enfilant et se cintrant légèrement vers la pointe.
Avec le bec etles pieds courts, et un cou raccourci, on peut imaginer qu'il était nécessaire que le merle d’eau apprît à marcher sous l’eau, pour satisfaire son appétit naturel et prendre des petits poissons et les insectes aquatiques dont il se'nourrit; son plumage épais et fourni de duvet, paraît impénétrable à l'eau, ce qui lui donne encore la facilité d’y séjourner ; ses yeux sont grands, d'un beau brun, avec les paupières blanches, et il doit les tenir ouverts dans l’eau, pour distinguer sa proie.
Un beau plastron blanc lui couvre la gorge et la poitrine ; la tête et le dessus du cou, jusque sur les épaules et le bord du plastron blanc, sont d’un cendré roussàtre ou marron; le dos, le ventre et les ailes, qui ne dépassent pas la queue, sont d’un cendré noirâtre et ardoisé; la queue est fort courte et n’a rien de remarquable.
Le merle d’eau n’est point un merle, quoiqu'il en porte le nom : c’est un oiseau aquatique, qui fréquente les lacs et les ruisseaux des hautes montagnes, comme le merle en fréquente les bois et les vallons; il lui ressemble aussi par la taille, qui est seulement un peu plus courte, et par la couleur presque noire
(r) Les Italiens, aux environs de Belinzone, l'appellent lerlichirollo, et ceux du lac Majeur, Jolun d'aqua, suivant Gesner; les Allemands, bach-amsel, wasser-amsel; les Suisses, wasser-trostle;
les Anglais, wafer-ouzel.
de son plumage ; enfin il porte un plastron blanc comme certaines espèces de merles : mais il est aussi silencieux que le vrai merle est jaseur ; il n’en a pas les mouvemens vifs et brusques; il ne prend aucune de ses attitudes, et ne va ni par bonds ni par sauts ; il marche légèrement d’un pas compté, et court au bord des fontaines et des ruisseaux, qu'il ne quitte jamais, fréquentant de préférence les eaux vives et courantes, dont la chute est rapide et le lit entrecoupé de pierres et de morceaux de roche. On le rencontre au voisinage des torrens et des cascades, et particulièrement sur les eaux limpides qui roulent sur le gravier.
Ses habitudes naturelles sont très singulières : les oiseaux d’eau qui ont les pieds palmés, nagent sur l’eau ou se plongent ; ceux de rivage, montés sur de hautes jambes nues, y entrent assez avant sans que leur corps y trempe; le merle d’eau y entre tout entier en marchant et en suivant la pente du terrain ; on le voit se submerger peu-à-peu, d’abord jusqu'au cou, et ensuite par dessus de la tête, qu’il ne tient pas plus élevée que s’il était dans l'air ; il continue de marcher sous l’eau, descend jusqu’au fond et s’y promène, comme sur le rivage sec. C’est à M. Hébert que nous devons la première connaissance de cette habitude extraordinaire.
« J'étais embusqué, dit-il, sur les bords du lac de Nantua, dans une cabane « de neige et de branches de sapin, où j'attendais patiemment qu’un bateau, « qui ramait sur le lac, fit approcher du bord quelques canards sauvages : « j'observais sans être aperçu. Il y avait devant ma cabane un petite anse, « dont le fond en pente douce pouvait avoir deux ou trois pieds de profondeur « dans son milieu. Un merle d’eau s’y arrêta, et y resta plus d’une heure, que « j’eus le temps de l’observer tout à mon aise; je le voyais entrer dans l’eau, « s’y enfoncer, reparaître à l’autre extrémité de l’anse, revenir sur ses pas; « il en parcourait tout le fond et ne paraissait pas avoir changé d’élément ; « en entrant dans l’eau, il n’hésitait ni ne se détournait ; je remarquai seule- « ment, à plusieurs reprises, que toutes les fois qu'il y entrait plus haut que « les genoux, il déployait ses ailes et les laissait pendre jusqu’à terre. Il me « paraissait comme revêtu d'une couche d’air qui le rendait brillant; sem- « blable à certains insectes du genre des scarabées, qui sont toujours dans « l’eau au milieu d’une bulle d’air : peut-être n’abaissait-il ses ailes en entrant « dans l’eau que pour se ménager cet air; mais il est certain qu'il n’y manquait « jamais, et il les agitait alors comme s’il eüt tremblé. »
Il y a peu de faits plus curieux dans l’histoire des oiseaux que celui que nous offre celte observation. On conçoit que, pour cet exercice, il faut au merle d’eau des fonds de gravier et des eaux claires; aussi ne le trouve-t-on
Op =
que dans les pays de montagnes, aux sources des rivières et des ruisseaux qui tombent des rochers, comme en Angleterre, dans le canton de West-Morland, et dans les autres terres élevées; en France, dans les montagnes du Pugey et des Vosges, et en Suisse. Il vole fort vite, en droite ligne ,-en rasant de près la surface de l’eau, comme le martin-pêcheur. En volant il jette un petit cri. Au printemps on le voit avec sa femelle, mais dans tout autre temps on le rencontre seul. La femelle pond quatre ou cinq œufs, cache son nid avec beaucoup de soin, et le place souvent près des roues des usines construites sur les ruisseaux.