‹ Keepsake d'histoire naturelleChapitre 169 sur 171 · CYGNE · texte numérisé non relu

CYGNE

Le lion et le tigre sur la terre, l'aigle et le vautour dans les airs , ne règnent que par la guerre, ne dominent que par l’abus de la force et par la cruauté; le cygne (1) règne sur les eaux à tous les titres qui fondent un empire de paix, la grandeur , la majesté, la douceur ; roi paisible des oiseaux d’eau, il brave les tyrans de l'air, il attend l'aigle sans le provoquer , sans le craindre , et il oppose à ses armes la résistance de ses plumes et les coups précipités d’une aile vigoureuse qui lui sert d'égide; il vit en ami plutôt qu’en roi au milieu des nombreuses peuplades des oiseaux aquatiques, qui toutes semblent se ranger sous sa loi.

Les grâces de la figure, la beauté de la forme , répondent dans le cygne à la douceur du naturel ; il plaît à tous les yeux ; il décore, embellit tous les lieux qu'il fréquente ; on l’aime, on l’applaudit, on l’admire. Nulle espèce ne le mérite mieux : la nature, en effet, n’a répandu sur aucune autant de ces grâces nobles et douces qui nous rappellent l’idée de ses plus charmans ouvrages ; coupe de corps élégante, formes arrondies, gracieux contours, blancheur éclatante et pure, mouvemens flexibles et ressentis; attitudes tantôt animées, tantôt laissées dans un mol abandon ; tout dans le cygne , respire les gràces et la beauté, et justifie la riante mythologie qui à donné ce charmant oiseau pour père à la plus belle des mortelles.

À sa noble aisance , à la facilité, la liberté de ses mouvemens sur l’eau, on doit le reconnaître non-seulement comme le premier des navigateurs ailés, mais comme le plus beau modèle que la nature nous ait offert pour l’art de la navigation. Son cou élevé et sa poitrine relevée et arrondie semblent en effet

(x) En latin, o/or; en italien, cino, cygno; en espagnol, cisne; en allemand schwar; en anglais,

swan; le petit, cygnet; le privé, tame-swan, le sauvage, wild-swan, elk, et, selon quelques-uns, kooper.

figurer la proue du navire fendant l'onde; son large estomac en représente la carène; son corps penché en avant pour cingler, se redresse à l'arrière et se relève en poupe; la queue estun vrai gouvernail; les pieds sont de larges rames , et ses grandes ailes demi ouvertes au vent et doucement enflées sont les voiles qui poussent le vaisseau vivant, navire et pilote à-la-fois.

Aux avantages de la nature le cygne réunit ceux de la liberté; libre sur nos eaux , iln’y séjourne, ne s'établit qu'en y jouissant d'assez d'indépendance pour exclure tout sentiment de servitude et de captivité; il veut à son gré parcourir les eaux , quitter sa solitude et revenir à la société, pourvu qu’il trouve en nous ses hôtes et ses amis , et non ses maîtres et ses tyrans.

Chez nos ancêtres, les cygnes étaient en possession de faire l’ornement de toutes les pièces d’eau ; ils animaient, égayaient les tristes fossés des châteaux, eL ils décoraient la plupart des rivières.

Le cygne nage si vite, qu'un homme, marchant rapidement au rivage, à grand’peine à le suivre. |

Le cygne, supérieur en tout à l’oie , qui ne vit guère que d’herbages et de graines , sait se procurer une nourriture plus délicate et moins commune; il ruse sans cesse pour attraper et saisir du poisson; il prend mille attitudes différentes pour le succès de sa pêche, et tire tout l'avantage possible de son adresse et de sa force.

Les cygnes sauvages volent en grandes troupes, de même que les cygnes domestiques marchent et nagent attroupés; leur instinct social est fortement marqué. Cet instinct, le plus doux de la nature, suppose des mœurs innocentes, des habitudes paisibles, et un naturel délicat et sensible. Le cygne a l’'avantage de jouir jusqu’à un âge extrêmement avancé, de sa belle et douce existence. Tous les observateurs s'accordent à lui donner une très longue vie; quelques-uns même en ont porté la durée jusqu'à trois cents ans, ce qui sans doute est fort exagéré,

La femelle du cygne couve pendant six semaines au moins. Elle commence à pondre au mois de février. Elle met un jour d'intervalle entre la ponte de chaque œuf. Elle en produit de cinq à huit. Ces œufs sont blancs et oblongs; ils ont la coque épaisse, et sont d’une grosseur très considérable. Le nid est placé tantôt sur un lit d'herbes sèches au rivage, tantôt sur un tas de roseaux abattus, entassés et même flottans sur l’eau : la mère recueille nuit et jour ses petits sous ses ailes, et le père se présente avec intrépidité pour les défendre contre tout assaillant. Son courage, dans ces momens, n’est comparable qu’à la fureur avec laquelle il combat un rival. Dans ces deux circonstances, oubliant sa

douceur , il devient féroce et se bat avec acharnement ; souvent un jour entier ne suffit pas pour vider leur duel opiniàtre.

En tout autre temps ils n’ont que des habitudes de paix ; aussi propres que caressans, ils font toilette assidue chaque jour ; on les voit arranger leur plumage, le nettoyer, le lustrer et prendre de l’eau dans leur bec pour la répandre sur le dos et sur les ailes, le seul temps où la femelle néglige sa toilette, est celui de la couvée; les soins maternels l’occupent alors tout entière.

Les petits naissent fort laids et seulement couverts d’un duvet gris ou jaunâtre, comme les oisons; leurs plumes ne poussent que quelques semaines après, et sont encore de la même couleur. Ce vilain plumage change à la première mue, au mois de septembre; ils prennent alors beaucoup de plumes blanches, d’autres plus blondes que grises, surtout à la poitrine et sur le dos. Ce plumage chamarré tombe à la seconde mue , et ce n’est qu'à dix-huit mois et même à deux ans d'âge, que ces oiseaux ont pris leur belle robe d’un blanc pur et sans tache.

Comme le cygne mange assez souvent des herbes de marécages, il s'établit de préférence sur les rivières d’un cours sinueux et tranquille. Les anciens ont cité le Méandre , le Mincio, le Strymon, le Caïsre , fleuves fameux par la multitude des cygnes dont on les voit couverts. L'île chérie de Vénus, Paphos, en était remplie. Néanmoins les régions du Nord semblent être la vraie patrie du cygne, puisque c’est dans les contrées septentrionales qu’il niche et multiplie. Dans nos provinces, nous ne voyons guère de cygnes sauvages que dans les hivers les plus rigoureux. Gesner dit qu’en Suisse on s'attend à un rude et long hiver quand on voit arriver beaucoup de cygnes sur les lacs. Cest dans cette rnême saison rigoureuse qu'ils paraissent sur les côtes de France, d'Angleterre et sur la Tamise, où il est défendu de les tuer, sous peine d’une grosse amende.

Les cygnes, dans la race domestique, sont constamment un peu plus gros et plus grands que dans l'espèce sauvage ; il y en a qui pèsent jusqu'à vingt-cinq livres. La longueur, du bec à la queue, est quelquefois de quatre pieds et demi , et l’envergure de huit pieds. La femelle est en tout un peu plus petite que le mâle.

Le bec, ordinairement long de trois pouces et plus , est, dans la race domeslique , surmonté à sa base par un tubercule charnu, qui donne à la physionomie de cet oiseau une sorte d'expression. Ce tubercule est revêtu d'une peau noire, et les côtés de la face, sous les yeux, sont aussi couverts d'une peau de même couleur.

Dans toutes les espèces des palmipèdes, il se trouve au-dessous des plumes

extérieures un duvet bien fourni qui garantit le corps de l’oiseau des impressions de l’eau. Dans le cygne , ce duvet est d’une grande finesse, d’une molesse extrême et d’une blancheur parfaite; on en fait de beaux manchons et des fourrures aussi délicates que chaudes.

La chair du cygne est noire et dure , et c'est moins comme un bon mets que comme un plat de parade qu’il était servi dans les festins chez les anciens.

Quoique le cygne soit assez silencieux , il a néanmoins les organes de la voix conformés comme ceux des oiseaux d’eau les plus loquaces.

Néanmoins la voix habituelle du cygne privé est plutôt sourde qu’éclatante; c’est un sorte de strideur, parfaitement semblable à ce que‘le peuple appelle le jurement du chat. C'est, à ce qu’il paraît, un accent de menace ou de colère, et ce n’est point du tout sur des cygnes presque muets, comme le sont les nôtres dans la domesticité, que les anciens avaient pu modeler ces cygnes harmonieux qu'ils ont rendus si célèbres. Mais il paraît que le cygne sauvage a mieux conservé ses prérogatives, et qu'avec le sentiment de la pleine liberté, il en a aussi les accens. L'on distingue en effet dans les éclats de sa voix , une sorte de chant mesuré, modulé, et des sons bruyans de clairon, mais dont les tons aigus sont très éloignés de la tendre mélodie et de la variété douce et brillante du ramage de nos oiseaux chanteurs.

Au reste, les anciens ne s’étaient pas contentés de faire du cygne un chantre merveilleux ; seul entre tous les êtres qui frémissent à l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C'était, disaient-ils, près d’expirer, et faisant à la vie un adieu triste ettendre, que le cygne rendait des accens doux et touchans, pareil au murmure léger et douloureux, d’une voix basse, plaintive et lugubre. On entendait ce chant lorsqu’au lever de l’aurore, les vents et les flots étaient calmés; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant leurs hymnes funéraires.

Nulle fiction en histoire naturelle, nulle fable chez les anciens, n’a été plus accréditée ; elle s'était emparée de l'imagination vive et sensible des Grecs : poètes , orateurs, philosophes même, l’ont adoptée comme une vérité. Il faut bien leur pardonner leurs fables; elles étaient aimables et touchantes 71eE valaient bien de tristes, d’arides vérités. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur mort; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans d’un beau génie prêt à s’éteindre, on rappellera avec sentiment cette expression touchante : C’est le chant du Cygne.

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