‹ Keepsake d'histoire naturelleChapitre 51 sur 171 · CRIE · texte numérisé non relu

CRIE

L’Effraie (1), qu’on appelle communément la chouette des clochers, effraie en effet par ses soufflemens , che, chei, cheu, chiou; ses cris âcres et lugubres grei, gre, crei, et sa voix entrecoupée qu’elle fait souvent retentir dans le silence de la nuit. Elle est, pour ainsi dire, domestique , et habite au milieu des villes les mieux peuplées : les tours, les clochers, les toits des églises et des autres bâtimens élevés, lui servent de retraite pendant le jour, et elle en sort à l'heure du crépuscule. Son soufflement, qu’elle réitère sans cesse, ressemble à celui d'un homme qui dort la bouche ouverte; elle pousse aussi, en

(1) En latin, a/uco ; en allemand et en flamand, kérck-eule, ce qui signifie chouette des eglises; schleier-eule , chouette voilée, parce qu’elle semble avoir la tête encapuchonnée; perl-eule, parce que son plumage est parsemé de taches rondes comme des perles, ou des gouttes de liqueur; en

anglais, whitc-owl, chouette blanche.

on

volant et en se reposant, différens sons aigres, tous si désagréables, que cela joint à l’idée du voisinage des cimetières et des églises , et encore à l’obscurité de la nuit, inspire de l'horreur et de la crainte aux enfans, aux femmes, et même aux hommes soumis aux mêmes préjugés et qui croient aux revenans, aux sorciers, aux augures : ils regardent l’Effraie comme l'oiseau funèbre , comme le messager de la mort; ils croient que quand il se fixe sur une maison, et qu'il y fait retentir une voix différente de ses cris ordinaires, c’est pour appeler quelqu'un au cimetière. |

On la distingue aisément des autres chouettes par la beauté de son plumage : elle est à-peu-près de la même grandeur que le chat-huant, plus petite que la hulotte , et plus grande que la chouette proprement dite. Elle a un pied ou treize pouces de longueur depuis le bout du bec jusqu’à l'extrémité de la queue, qui n’a que cinq pouces de longueur. Elle a le dessus du corps jaune, ondé de gris et de brun, et taché de points blancs ; le dessous du corps blanc, marqué de points noirs; les yeux environnés très régulièrement d’un cercle de plumes blanches, et si fines qu’on les prendrait pour des poils; l'iris d’un beau jaune; le bec blanc, excepté le bout du crochet qui est brun; les pieds couverts de duvet blanc, les doigts blancs et les ongles noirâtres.

Il y en a d’autres qui, quoique de la même espèce, paraissent au premier coup-d’œil être assez différentes ; elles sont d’un beau jaune sur la poitrine et sur le ventre, marquées de même de points noirs : d’autres sont parfaitement blanches sur ces mêmes parties, sans la plus petite tache noire; d’autres enfin sont parfaitement jaunes et sans aucune tache.

J'ai eu plusieurs de ces chouettes vivantes : il est fort aisé de les prendre, en apposant un petit filet, une trouble à poisson, aux trous qu’elles occupent dans les vieux bâtimens. Elles vivent dix ou douze jours dans les volières où elles sont renfermées; mais elles refusent toute nourriture, et meurent d’ina- : nition au bout de ce temps : le jour, elles se tiennent, sans bouger, au bas de la volière; le soir, elles montent au sommet des juchoirs, où elles font entendre leur soufflement che, chei, par lequel elles semblent appeler les autres. J'ai vu plusieurs fois, en effet, d’autres Effraies arriver au soufflement de l’Effraie prisonnière, se poser au-dessus de la volière, y faire le même soufflement, et s’y laisser prendre au filet. Je n’ai jamais entendu leur cri àcre (stridor) , crei, grei, dans les volières : elles ne poussent ce cri qu’en volant et lorsqu'elles sont en pleine liberté. La femelle est un peu plus grosse que le mâle, el a les couleurs plus claires et plus distinctes; c'est de tous les oiseaux nocturnes, celui dont le plumage est le plus agréablement varié.

L'espèce de l'Effraie est nombreuse, et partout très commune en Europe : comme on la voit en Suède aussi bien qu’en France, elle a pu passer d’un continent à l’autre. Aussi latrouve-t-on en Amérique, depuis les terres du Nord jusqu’à celles du Midi. Marcgrave l’a vue et reconnue au Brésil, où les naturels du pays l’appellent fuidara.

L’Effraie ne va pas, comme la hulotte et le chat-huant, pondre dans des nids étrangers : elle dépose ses œufs à cru dans des trous de murailles, ou sur des solives sous les toits, et aussi dans des creux d'arbres ; elle n’y met ni herbes, ni racines, ni feuilles, pourles recevoir. Elle pond de très bonne heure, au printemps, c’est-à-dire dès la fin de mars ou le commencement d'avril; elle fait ordinairement cinq œufs, et quelquefois six et même sept, d'une forme allongée, et de couleur blanchâtre.

Elle nourrit ses petits d'insectes et de morceaux de chair de souris : ils sont tout blancs dans le premier âge, et ne sont pas mauvais à manger au bout de trois sémaines, car ils sont gras et bien nourris. Les pères et mères purgent les églises de souris; ils boivent aussi assez souvent ou plutôt mangent l’huile des lampes, surtout si elle vient à se figer ; ils avalent les souris et les mulots, les pelits oiseaux tout entiers, et en rendent par le bec les os, les plumes et les peaux roulées.

Dans la belle saison, la plupart de ces oiseaux vont le soir dans les bois voisins; mais ils reviennent tousles matins à leur retraite ordinaire, où ils dorment et ronflent jusqu'aux heures du soir; et quand la nuit arrive, ils se laissent tomber de leur trou, et volent en culbutant presque jusqu’à terre. Lorsque le froid est rigoureux, on les trouve quelquefois cinq ou six dans le même trou, ou cachées dans les fourrages; elles y cherchent l'abri, l’air tempéré et la nourriture : les souris sont en effet alors en plus grand nombre dans les granges que dans tout autre temps. En automne, elles vont souvent visiter pendant la nuit les lieux où l’on a tendu des rejetoires et des lacets pour prendre des bécasses et des grives : elles tuent les bécasses qu’elles trouvent suspendues, et les mangent sur le lieu; mais elles emportent quelquefois les grives et les autres petits oiseaux qui sont pris aux lacets ; elles les avalent souvent entiers et avec la plume ; mais elles déplument ordinairement, avant de les manger, ceux qui sont un peu plus gros. Ces dernières habitudes, aussi bien que celle de voler de travers, c’est-à-dire comme si le vent les emportait, et sans faire aucun bruit des ailes, sont communes à l’Effraie, au chat-huant, à la hulotte et à la chouette proprement dite.

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