‹ Keepsake d'histoire naturelleChapitre 86 sur 171 · OISEAU DE PARADIS · texte numérisé non relu

OISEAU DE PARADIS

Le nom d'oiseau (1)de paradis fait naître encore dans la plupartdes têtes l’idée d’un oiseau qui n’a point de pieds, qui vole toujours, même en dormant, ou se suspend tout au qlus pour quelques instans aux branches des arbres, par le moyen des longs filets de sa queue, qui vole en pondant et en couvant ses œufs, ce qui n’a point d'exemple dans la nature ; qui ne vit que de vapeurs et de rosée ; qui a la cavité de l’abdomen uniquement remplie de graisse , au lieu d’estomac et d'intestins , lesquels lui seraient en effet inutiles, puisque ne mangeant rien, il n'aurait rien à digérer ni à évacuer ; en un mot, qui n’a d'autre existence que le mouvement, d’autre élément que l'air , qui s’y soutient toujours tant qu'il respire, comme les poissons se soutiennent dans l’eau, et qui ne touche la terre qu'après sa mort.

Ce tissu d’erreurs grossières n’est qu'une chaîne de conséquences assez bien tirées de la première erreur, qui suppose que l'oiseau de paradis n’a point de pieds, quoiqu'il en ait d'assez gros , et cette erreur primitive vient elle-même de ce que les marchands Indiens qui font le commerce des plumes de cet oiseau, ou les chasseurs qui les leur vendent, sont dans l'usage , soit pour les conserver et les transporter plus commodément , ou peut-être afin d’accréditer une erreur qui leur est utile, de faire sécher l’oiseau même en plumes , après lui avoir arraché les cuisses-et les entrailles; et comme on a été fort longtemps sans en avoir qui ne fussent ainsi préparés, le préjugé s’est fortifié au point que , suivant la coutume, on a traité de menteurs les premiers qui ont dit la vérité.

Au reste, si quelque chose pouvait donner une apparence de probabilité à la fable du vol perpétuel de l'oiseau de paradis , c’est sa grande légèreté pro-

(1) En latin, manucodiata rex, rex paradisi , rex avium. paradisearum, avis regia; en anglais ,

king of birds of paradise,

duite par la quantité et l'étendue considérable de ses plumes ; car, outre celles qu'ont ordinairement les oiseaux , il en a beaucoup d’autres et de très longues, qui prennent naissance de chaque côté dans les flancs entre l'aile et la cuisse , et qui, se prolongeant bien au-delà de la queue véritable , et se confondant, pour ainsi dire, avec elle , lui font une espèce de fausse queue qui a causé les méprises de plusieurs observateurs. Ces plumes subalaires sont de celles que les naturalistes nomment decomposees : elles sont très légères en elles-mêmes , et forment , par leur réunion, un tout encore plus léger , un volume presque sans masse et comme aérien, très capable d'augmenter la grosseur apparente de l’oiseau , de diminuer sa pesanteur spécifique, et de l’aider à se soutenir dans l’air ; mais qui doit aussi quelquefois mettre obstacle à la vitesse du vol ei nuire à sa direction, pour peu que le vent soit contraire : aussi a-t-on remarqué que les oiseaux de paradis cherchent à se mettre à l'abri des grands venis , et choisissent pourleur séjour ordinaire les contrées qui y sont le moins exposées.

Ces plumes subalaires sont au nombre de quarante ou cinquante de chaque côté, et de longueurs inégales ; la plus grande partie passe sous la véritable queue , et d’autres passent par-dessus sans la cacher, parce que leurs barbes effilées et séparées composent, par leurs entrelacemens divers, un tissu à larges mailles, et, pour ainsi dire, transparent.

On fait grand cas de ces plumes dans les Indes, et elles y sont fort recherchées. Il n’y a guère qu'un siècle qu’on les employait aussi en Europe aux mêmes usages que celles d’Autruche ; et il faut convenir qu'elles sont très propres, soit par leur légèreté, soit par leur éclat, à l’ornement et à la parure : mais les prêtres du pays leur attribuent je ne sais quelles vertus miraculeuses qui leur donnent un nouveau prix aux yeux du vulgaire, et qui ont valu à l’oiseau auquel elles appartiennent le nom d'oiseau de Dieu.

Ce qu'il y à de plus remarquable après cela dans l’oiseau de paradis , ce sont les deux longs filets qui naissent au-dessus de la queue véritable , et qui s’étendent plus d’un pied au-delà de la fausse queue formée par les plumes subalaires. Ces filets ne sont effectivement des filets que dans leur partie intermédiaire : encore cette partie elle-même est-elle garnie de petites barbes très courtes ou plutôt de naissance de barbes ; au lieu que ces mêmes filets sont revêtus, vers leur origine et leur extrémité, de barbes d’une longueur ordinaire.

La tête et la gorge sont couvertes d’une espèce de velours formé par de peuites plumes droites, courtes, fermes et serrées ; celles de la poitrineet du dos sont plus longues, mais toujours soycuses et douces au toucher. Toutes ces

plumes sont de diverses couleurs , et ces couleurs sont changeantes et donnent différens reflets, selon les différentes incidences dela lumière.

La tête est fort petite à proportion du corps; les yeux sont encore plus peits et placés très près de l'ouverture du bec. Clusius assure qu’il n’y à que dix pennes à la queue, mais sans doute il ne les avait pas comptées sur un sujet vivant ; et il est douteux que ceux qui nous viennent de si loin aient le nombre de leurs plumes bien complet, d'autant que cette espèce est sujette à une mue considérable et qui dure plusieurs mois chaque année. Ces oiseaux se cachent pendant ce temps-là, qui est la saison des pluies pour le pays qu'ils habitent: mais au commencement du mois d’août , c’est-à-dire , après la ponte, leurs plumes reviennent ; et pendant les mois de septembre et d'octobre, qui sont un temps de calme, ils vont par troupes , comme font les étourneaux en Europe.

Ce bel oiseau n’est pas fort répandu ; on ne le trouve guère que dans les parties de l’Asie où croissent les épiceries, et particulièrement dans les îles d’Arou : il n’est point inconnu dans la partie de la Nouvelle-Guinée qui est voisine de cesîles, puisqu'il y à un nom; mais ce nom même, qui est burung-arou, semble porter l'empreinte du pays originaire.

L’attachement exclusif de l'oiseau de paradis pour les contrées où croissent les épiceries donne lieu de croire qu’il rencontre sur ces arbres aromatiques la nourriture qui lui convient le mieux ; du moins est-il certain qu’il ne vit pas uniquement de la rosée. J. Otton-Helbigius, qui a voyagé aux Indes, nous apprend qu’il se nourrit de baies rouges que produit un arbre fort élevé: Linné dit qu’il fait sa proie des grands papillons ; et Bontius , qu’il donne quelquefois la chasse aux petits oiseaux et les mange.

Les bois sont sa demeure ordinaire ; il se perche sur les arbres, où les Indiens l’attendent cachés dans des huttes légères qu’ils savent attacher aux branches , et d’où ils le tirent avec leurs flèches de roseau. Son vol ressemble à celui de l'hirondelle, ce qui lui a fait donner le nom d’hirondelle de Ternate.

Je ne crois pas qu'ilexiste en Amérique, à moins que les vaisseaux européens ne l'y aient transporté ; et je fonde mon assertion non-seulement sur ce que Marcgrave n'indique point son nom brasilien , et sur le silence de tous les voyageurs qui ont parcouru le nouveau continent et les îles adjacentes, mais encore sur la loi du climat ; cette loi ayant été établie d’abord pour les quadrupèdes , s’est ensuite appliquée d'elle-même à plusieurs espèces d'oiseaux, et s'applique particulièrement à celle-ci, comme habitant les contrées voisines

de l’équateur , d’où la traversée est beaucoup plus difficile , et comme n'ayant pas l’aile assez forte, la légèreté seule ne suffit point, en effet, pour faire une telle traversée ; elle est même un obstacle dans le cas des vents contraires.

Il ne paraît pas que les anciens aient connu l'oiseau de paradis. Les caractères si frappans et si singuliers qui le distinguent de tous les autres oiseaux, ces longues plumes subalaires , ces longs filets-de la queue , ce velours naturel dont la tête est revêtue, etc., ne sont nulle part indiqués dans leurs ouvrages ; et c’est sans fondement que Belon a prétendu y retrouver le phénix des anciens, d’après une faible analogie qu’il a cru apercevoir moins entre les propriétés de ces deux oiseaux, qu’entreles fables qu’on a débitées de l’un et de l’autre.

On ne peut nier que leur climat propre ne soit absolument différent, puisque le phénix se trouvait en Arabie, et quelquefois en Egypte , au lieu que l’oiseau de paradis ne s’y montre jamais, et qu'il paraît attaché, comme nous venons de le voir , à la partie orientale de l'Asie , laquelle était fort peu connue des anciens.

Clusius rapporte, sur le témoignage de quelques marins , lesquels n'étaient instruits eux-mêmes que par des ouï-dire , qu'il y à deux espèces d'oiseaux de paradis : l’une constamment plus belle et plus grande , attachée à l’île d’Arou ; l'autre plus petite et moins belle , attachée à la partie de la terre des Papoux qui est voisine de Gilolo. Helbigius, qui a ouï dire la même chose dans les îles d’Arou, ajoute que les oiseaux de parädis de la Nouvelle-Guinée, ou de la terre des Papoux, diffèrent de ceux de l'île d’Arou, non-seulement par la taille, mais encore par les couleurs du plumage, qui est blanc et jaunûtre.

Malgré ces deux autorités, dont l'une est trop suspecte et l’autre trop vague pour qu’on puisse en tirerrien de précis , il me paraît que tout ce qu’on peut dire de raisonnable d’après les faits les plus avérés , c’est que les oiseaux de paradis qui nous viennent des Indes ne sont pas tous également conservés ni tous parfaitement semblables ; qu’on trouve en effet de ces oiseaux plus petits ou plus grands , d’autres qui ont les plumes subalaires et les filets de la queue plus ou moins longs, plus ou moins nombreux ; d’autres qui ont ces filets différemment posés , différemment conformés , ou qui n’en ont point du tout ; d’autres enfin qui diffèrent entre eux par les couleurs du plumage , par des huppes ou touffes de plumes, etc. ; mais que, dans le vrai, ilest difficile, parmi ces différences aperçues dans des individus presque tous mutilés, défigurés, ou du moins mal desséchés, de déterminer précisément celles qui peuvent constituer des espèces diverses, et celles qui ne sont que des variétés d'âge , de sexe , de saison, de climat, d'accident, etc.

D'ailleurs, il faut remarquer que les oiseaux de paradis étant fort chers comme marchandise , à raison de leur célébrité, on tâche de faire passer sous ce nom plusieurs oiseaux à longue queue et à beau plumage, auxquels on retranche les pieds eu les cuisses pour en augmenter la valeur.

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