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— AS — serait en lui l’effet non de la nécessité, mais d'un appétit de préférence pour la chair etle sang, d'autant qu'il peut vivre de tous les fruits, de toutes les graines , de tous les insectes, et même des poissons morts, el qu'aucun autre animal ne mérite mieux la dénomination d’omnivore. |
Cette violence et cette universalité d’appétit ou plutot de voracité , tantôt l’a fait proscrire comme un animal nuisible et destructeur , et tantôt lui a valu la protection des lois, comme a un animal utile et bienfaisant; en effet, un hôte de si grosse dépense ne peut qu'être à charge à un peuple pauvre ou trop peu nombreux; au lieu qu'il doit être précieux dans un pays riche et bien peuplé, comme consommant les immondices de toute espèce dont regorge ordinairement un tel pays. C’est pour ces diverses raisons qu’il était autrefois défendu en Angleterre de lui faire aucune violence , et que dans l'ile Féroë, dans
celle de Malte , etc., on a mis sa tête à prix.
Si, aux traits sous lesquels nous venons de représenter le corbeau, on ajoute son plumage lugubre, son cri plus lugubre encore, quoique très faible à proportion de sa grosseur, son port ignoble, son regard farouche, tout son corps exhalant l'infection , on ne sera pas surpris que, dans presque tous les temps, il ait été regardé comme un objet de dégoûtet d'horreur: sa chair était interdite aux Juifs ; les sauvages n’en mangent jamais; et, parmi nous, les gens le plus misérables n’en mangent qu'avec répugnance et après avoir enlevé la peau, qui est très coriace.
Partout on le met au nombre des oiseaux sinistres, qui n’ont le pressentiment de l’avenir que pour annoncer des malheurs. De graves historiens ont été jusqu’à publier la relation de batailles rangées entre des armées de corbeaux et d’autres oiseaux de proie, et à donner ces combats comme un présage des guerres cruelles qui se sont allumées dans la suite entre les nations. Combien de gens encore aujourd'hui frémissent et s'inquiètent au bruit de son croassement! Toute sa science de l'avenir se borne cependant, ainsi que celle des autres habitans de l'air, à connaître mieux que nous l'élément qu'il habite, à être plus susceptible de ses moindres impressions, à pressentir ses moindres changemens, et à nous les annoncer par certains cris el certaines actions qui sont en lui l’effet naturel de ces changemens. Linné dit que, dans les provinces méridionales de la Suède; lorsque le ciel est serein, les corbeaux volent très haut en faisant un certain cri qui s'entend de fort loin. Les auteurs de la Zoologie britannique ajoutent que, dans cette circonstance, ils volent le plus souvent par paires. D’autres écrivains, moins éclairés, ont fait d’autres remarques méêlées plus ou moins d’incertitudes et de superstitions.
Dans le temps où les aruspices faisaient partie de la religion, les corbeaux, quoique mauvais prophètes, ne pouvaient qu'être des oiseaux fort intéressans ; car la passion de prévoir les évènemens futurs, même les plus tristes, est une ancienne maladie du genre humain : aussi s’attachait-on beaucoup à étudier toutes leurs actions, toutes les circonstances de leur vol, toutes les différences de leur voix, dont on avait compté jusqu’à soixante-quatre inflexions distinctes, sans parler d’autres différences plus fines et trop difficiles à apprécier ; chacune avait sa signification déterminée ; il ne manquait pas de charlatans pour en procurer l'intelligence, ni de gens simples pour y croire. Pline lui-même, qui n’é- | tait ni charlatan ni superstitieux, mais qui travailla quelquefois sur de mauvais mémoires, à eu soin d'indiquer celle de toutes ces voix qui était la plus sinistre. Quelques -uns ont poussé la folie jusqu’à manger le cœur et les entrailles de ces oiseaux, dans l’espérance de s’approprier leur don de prophétie.
Non-seulement le corbeau a un grand nombre d’inflexions de voix répondant à ses différentes affections intérieures, il a encore le talent d’imiter le cri des autres animaux, et même la parole de l'homme , et l’on a imaginé de lui couper le filet, afin de perfectionner cette disposition naturelle. Colas est le mot quil prononce le plus aisément ; et Scaliger en a entendu un qui, lorsqu’il avait faim, appelait distinctement le cuisinier de la maison.
On faisait grand cas à Rome de ces oiseaux parleurs , et un philosophe n’a pas dédaigné de nous raconter assez au long l’histoire de l’un d’eux. Ils n’apprennent pas seulement à parler ou plutôt à répéter la parole humaine, mais ils deviennent familiers dans la maison : ilsse privent, quoique vieux, et paraissent même capables d’un attachement personnel et durable.
Par une suite de cette souplesse de naturel, ils apprennent aussi non pas à dépouiller leur voracité, mais à la régler et à l'employer au service de l’homme. Pline parle d’un certain Craterus d'Asie, qui s'était rendu fameux par son habileté à les dresser pour la chasse, et qui savait se faire suivre, même par les corbeaux sauvages. Scaliger rapporte que le roi Louis XIT en avait un ainsi dressé, dont il se servait pour la chasse des perdrix. Albert en avait vu un autre à Naples, qui prenait des perdrix et des faisans, et même d’autres corbeaux : mais, pour chasser ainsi les oiseaux de son espèce, il fallait qu’il y fût excité et comme forcé par la présence du fauconnier. Enfin il semble qu’on lui ait appris quelquefois à défendre son maître, et à l’aider contre ses ennemis avec une sorte d'intelligence et par une manœuvre combinée.
Ajoutons à tout cela que le corbeau paraît avoir une grande sagacité d'odoral pour sentir de loin les cadavres ; Thucydide lui accorde même un instinct
assez sûr pour s'abstenir de ceux des animaux qui sont morts de la peste : mais il faut avouer que ce prétendu discernement se dément quelquefois, etne l’empêche pas toujours de manger des choses qui lui sont contraires, comme nous le verrons plus bas. Enfin c’est encore à l’un de ces oiseaux qu’on a attribué la singulière industrie, pour amener à sa. portée l'eau qu'il avait aperçue au fond d’un vase étroit, d’y laisser tomber une à une de petites pierres, lesquelles, en s’'amoncelant, firent monter l’eau sensiblement, et le mirent à même d’étancher sa soif. Cette soif, si le fait est vrai, est un trait de dissemblance qui distingue le corbeau de la plupart des oiseaux de proie, surtout de ceux quise nourrissent de- proie vivante, lesquels n’aiment à se désaltérer que dans le sang, et dont l’industrie est beaucoup plus excitée par le besoin de manger que par celui de boire.
Une autre différence, c’est que les corbeaux ont les mœurs plus sociales ; mais il est facile d’en rendre raison: comme ils mangent de toutes sortes de nourritures, ils ont plus de ressources que les autres oiseaux carnassiers ; ils peuvent donc subsister en plus grand nombre dans un même espace de terrain, et ils ont moinsde raison de se fuir les uns les autres. C’est ici le lieu de remarquer que quoique les c orbeaux privés mangent de la viande crueet cuite, et qu’ils passent communément pour faire, dans l’état de liberté, une grande destruction de mulots, de campagnols, etc., M. Hébert qui les a observés long-temps et de fort près, ne les a jamais vus s’acharner sur les cadavres, en déchiqueter la chair, ni même se poser dessus ; et il est fort porté à croire qu’ils préfèrent les insectes, et surtout les vers de terre, à toute autre nourriture.
Les corbeaux de montagne ne sont point oiseaux de passage, et diffèrent en cela plus ou moins des corneilles, auxquelles on à voulu les associer. [ls semblent particulièrement attachés au rocher qui les a vus naître, ou plutôt sur lequel ils ont niché ; on les y voit toute l’année en nombre à - peu- près égal, et ils ne l’abandonnent jamais entièrement. S'ils descendent dans la plaine, c’est pour chercher leur subsistance : mais ils y descendent plus rarement l’été que l’hiver, parce qu'ils évitent les grandes chaleurs; et c’est la seule influence que la différente température des saisons paraisse avoir sur leurs habitudes.
Ils ne passent point la nuit dans les bois, comme font les corneilles; ils savent se choisir, dans leurs montagnes, une retraite à l’abri du nord, sous des voûtes naturelles, formées par des avances ou des enfoncemens de rocher : c’est là qu’ils se retirent pendant la nuit, au nombre de quinze ou vingt. Ils dorment perchés sur des arbrisseaux qui croisent entre les rochers; ils font leurs nids dans les crevasses de ces mêmes rochers, ou dans les trous de mu-
railles en haut des vieilles tours abandonnées, et quelquefois sur les hautes branches des grands arbres isolés.
Chaque mâle a sa femelle, à qui il demeure attaché plusieurs années de’ suite : car ces oiseaux si odieux, si dégoülans pour nous, savent néanmoins s'inspirer un attachement réciproque et constant, ils savent aussi l'exprimer comme la tourterelle.
La femelle se distingue du mâle en ce qu Her est d’un noir moins décidé; et qu’elle a le bec plus faible; en effet , j'ai bien observé dans certains individus des becs plus forts et plus convexes que dans d’autres, et différentes teintes de noir et même de brun dans le plumage : mais ceux qui avaient le bec le plus fort étaient d’un noir moins décidé, soit que cette couleur fût naturelle, soit qu’elle fût altérée par le temps et par les précautions qu’on à coutume de prendre pour la conservation des oiseaux desséchés. Cette femelle pond, aux environs du mois de mars, jusqu'à cinq ou six œufs, d’un vert pâle et bleuàtre, marquetés d’un grand nombre de taches et de traits de couleur obscure. Elle les couve environ vingt jours, et, pendant ce temps, le mâle a soin de pourvoir à sa nourriture : il y pourvoit même largement, car les gens de la campagne trouvent quelquefois dans les nids des corbeaux, ou aux environs, des amas assez considérables de grains, de noix et d’autres fruits.
On a soupçonné que ce n’était pas seulement pour la subsistance de la cou veuse au temps de l'incubation, mais pour celle de tous deux pendant l'hiver. Quoi qu'il en soit de leur intention, il est certain que cette habitude de faire ainsi des provisions et de cather ce qu’ils peuvent attraper, ne se borne pas aux comestibles, ni même aux choses qui peuvent leur être utiles, elle s'étend encore à tout ce qui se trouve à leur bienséance; et il paraît qu’ils préfèrent les pièces de niétal ou tout ce qui brille aux yeux. On en a vu un à Erfort, qui eut la patience de porter une à une, et de cacher sous une pierre, dans un jardin, une quantité de petites monnaies, jusqu’à concurrence de cinq ou six florins; et il n’y a guère de pays qui n’ait son histoire de pareils vols domestiques.
Quand les petits viennent d’éclore, il s’en faut bien ‘qu'ils soient de la couleur des père et mère; ils sont plutôt blancs que noirs, différens en cela des jeunes cignes, qui doivent être un jour d’un si beau blanc, et qui commencent par être bruns. Dans les premiers jours, la mère semble un peu négliger ses petits; elle ne leur donne à manger que lorsqu'ils commencent à avoir des plumes; et l’on n'a pas manqué de dire qu’elle ne commençait que de ce moment à les reconnaitre à leur plumage naissant, et à les traiter véritablement comme siens. Pour moi, je ne vois dans cette diète des premiers jours que ce que l’on voit
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plus ou moins dans presque tous les autres animaux, et dans l’homme luimême; tous ont besoin d’un peu de temps pour s’accoutumer à un nouvel élément, à une nouvelle existence. Pendant ce temps de diète, le petit oiseau n’est pas dépourvu de toute nourriture : il en trouve une au-dedans de lui-même, et qui lui est très analogue; c’est le restant du jaune que renferme l’abdomen, et qui passe insensiblement dans les intestins par un conduit particulier. La mère, après ces premiers temps, nourrit ses petits avec des alimens convenables, ‘qui ont déjà subi une préparation dans son jabot, et: qu’elle leur dégorge dans le bec, à-peu-près comme font les pigeons.
Le mâle ne se contente pas de pourvoir à la subsistance de la famille, il veille aussi pour sa défense; et s’il s'aperçoit qu’un milan, ou tel autre oiseau de proie, s'approche du nid, le péril de ce qu'il aime le rend courageux; il prend son essor, gagne le dessus, et se rabattant sur l'ennemi, il le frappe violemment de son bec. Si l’oiseau de proie fait des efforts pour reprendre le dessus, le corbeau en fait de nouveaux pour conserver son avantage; et ils s'élèvent quelquefois si haut, qu'on les perd absolument de vue; jusqu’à ce que, excédés de fatigue, l’un ou l’autre ou tous les deux, se laissent tomber du haut des airs.
Aristote, et beaucoup d’autres après lui, prétendent que lorsque les petits
- commencent à être en état de voler, le père et la mère les obligent à sortir du nid et à faire usage de leurs ailes; que bientôt même ils les chassent totalement du district qu’ils se sont approprié, si ce district, trop stérile ou trop resserré, ne suffit pas à la subsistance de plusieurs couples ; en cela ils se montreraient véritablement oiseaux de proie : mais ce fait ne s'accorde point avec les observations que M. Hébert a faites sur les corbeaux des montagnes de Bugey, lesquels’ prolongent l'éducation de leurs petits, et continuent de pourvoir à leur subsistance bien au-delà du terme où ceux-ci sont en état d'y pourvoir par eux-mêmes.
Gesner a nourri de jeunes corbeaux avec de la chair crue, de petits poissons et du pain trempé dans l’eau. Ils sont fort friands de cerises, et ils les avalent avidement avec les queues et les noyaux; mais ils ne digèrent que la pulpe, et deux heures après ils rendent par le bec les noyaux et les queues. On dit qu'ils rejettent aussi les peaux des animaux qu'ils ont avalés avec la chair, de même que la crécerelle, les oiseaux de proie nocturnes, les oiseaux pêcheurs, etc., rendent les parties dures et indigestes des animaux ou des poissons qu'ils ont dévorés.iPline dit que les corbeaux sont sujets tous les étés à une maladie pé-. riodique de soixante jours, dont, selon lui, le principal symptôme est une grande soif : mais je soupçonne que cette maladie n’est autre chose que la mue, la-
quelle se fait plus lentement dans le corbeau que dans plusieurs autres oiseaux de proie.
Aucun observateur, que je sache, n’a déterminé l’âge auquel les jeunes corbeaux sont vraiment adultes et en état de se reproduire; et si chaque période de la vie était proportionnée dans les oiseaux, comme dans les animaux quadrupèdes, à la durée de la vie totale, on pourrait soupçonner que les corbeaux ne deviendraient adultes qu’au bout de plusieurs annéés; car, quoiqu'il y ait beaucoup à rabattre sur la longue vie qu'Hésiode accorde aux corbeaux, cependant il paraît assez avéré que cet oiseau vit quelquefois un siècle et davantage : on en à vu, dans plusieurs villes de France, qui avaient atteint cet âge; et dans tous les pays et tous les temps, il a passé pour un oiseau très vivace : mais il s’en faut bien que, dans cette espèce, le terme de l’âge adulte, soit retardé en proportion de la durée totale de la vie, car sur la fin du premier été, lorsque toute la famille vole de compagnie, il est déjà difficile de distinguer à la taille les vieux d'avec les jeunes.
Nous avons remarqué plus haut que le corbeau n’était pas noir en naissant : il ne l’est pas non plus en mourant, du moins quand il meurt de vieillesse; car, dans ce cas, son plumage change sur la fin, et devient jaune par défaut de nourriture: mais il ne faut pas croire qu’en aucun temps cet oiseau soit d’un noir pur et sans mélange d'aucune autre teinte ; la nature ne connaît guère cette uniformité absolue. En effet, le noir qui domine dans cet oiseau paraît mêlé de violet sur la partie supérieure du corps, de cendré sur la gorge, et de vert sous le corps, sur les pennes de la queue, et sur les plus grandes pennes des ailes et les plus éloignées du dos.
Il n’y a que les pieds, les ongles et le bec qui soient absolument noirs, et ce noir du bec semble pénétrer jusqu’à la langue, comme celui des plumes semble pénétrer jusqu'à la chair, qui en a une forte teinte. La langue est cylindrique à sa base, aplatie et fourchue à son extrémité, et hérissée de petites pointes sur ses bords. L’organe de l’ouïe est fort compliqué, et peut-être plus que dans les autres oiseaux. Il faut qu'il soit aussi plus sensible, si l’on peut ajouter foi à ce que dit Plutarque, qu’on a vu des corbeaux tomber comme étourdis par les cris d’une multitude nombreuse et agitée de quelque grand mouvement.
L'appétit du corbeau s'étend à tous les genres de nourriture, et permet aux oiseleurs de trouver des appâts qui lui conviennent. La poudre de noix vomique, qui est un poison pour un grand nombre d'animaux quadrupèdes, en est aussi un pour le corbeau : elle l’enivre au point qu’il tombe bientôt après qu'il en à mangé ; il faut saisir le moment où il tombe, car cette ivresse est quelque-
fois de courte durée, et il reprend souvent assez de force pour aller mourir ou languir sur son rocher. On le prend aussi avec plusieurs sortes de filets, de la- ‘cets et de pièges, et même à la pipée, comme les petits oiseaux ; car il partage avec éux leur antipathie pour le hibou, et il n’aperçoit jamais cet oiseau, ni la chouette, sans jeter un cri. On dit qu’il est aussi en guerre avec le milan, le vautour, la pie de mer. | | Les corbeaux, lorsqu'ils se posent à terre, marchent et ne sautent point. Ils ont, comme les oiseaux de proie, les ailes longues et fortes (à-peu-près trois pieds et demi d’envergure) ; elles sont composées de vingt pennes, dont les deux ou trois premières sont plus courtes que la quatrième, qui est la plus longue de toutes, et dont les moyennes ont une singularité, c’est que l'extrémité de leur côte se prolonge au-delà des barbes et finit en pointe. La queue a douze pennes d'environ huit pouees : le bout paraît un peu arrondi sur son plan horizontal. De la longueur des ailes on peut presque toujours conclure la hauteur du vol : aussi les corbeaux ont-ils le vol très élevé, et il n’est pas surprenant qu’on les ait vus dans les temps de nuées et d'orage traverser les airs ayant le bec.chargé ‘de feu. Ce feu n'était autre chose sans doute que celui des éclairs mêmes, je veux dire, qu’une aigrette lumineuse. formée à la pointe de leur bec par la matière électrique, qui, comme on sait, remplit la région supérieure de l’atmosphère dans ces temps d'orage , et pour le dire en passant, c’est peut-être quelque observation de ce genre qui a valu à l'aigle le titre de Menistre de la foudre ; car il est peu de fables qui ne soient fondées sur la vérité. De ce que le corbeau a le volélevé, comme nous verons de le voir, et de ce qu'il s’'accommode à toutes les températures, comme chacun sait, il s'ensuit que le monde entier lui est ouvert, et qu’il ne doit être exclu d'aucune région. En effet, il est répandu depuis le cercle polaire, jusqu’au cap de Bonne-Espérance et à l’ile de Madagascar, plus ou moins abondamment, selon que chaque pays fournit plus ou moins de nourriture, et des rochers qui soient plus ou moins à son gré. Il passe quelquefois des côtes de Barbarie dans l’île de Ténériffe. On le trouve encore au Mexique, à Saint-Domingue, au Canada, et sans doute dans les autres parties du nouveau continent et dans les îles adjacentes. Lorsqu'une fois il est établi dans un pays et qu'il y a pris ses habitudes, il ne le quitte guère pour passer dans un autre. [Il reste même attaché au nid qu'il construit, et il s’en sert plusieurs années de suite. - Son plumage n’est pas le même dans tous les pays. Indépendamment des causes particulières qui peuvent en altérer la couleur ou la faire varier du noir au brun et même au jaune, il subit encore plus ou moins les influences du climat :
ilest quelquefois bianc en Norwège et en Islande, où il y a aussi des corbeaux tout-à-fait noirs, et en assez grand nombre. D'un autre côté, on en trouve de blancs au centre de la France et de l'Allemagne, dans des nids où il y en a aussi de noirs.
Les corbines passent l'été dans les. grandes forêts, d’où elles ne sortent de temps en temps que pour chercher leur subsistance et celle de leur couvée. Le fond principal de cette subsistance au printemps, ce sont les œufs de perdrix, dont elles sont très friandes, et qu'elles savent même percer fort adroitement pour les porter à leurs petits sur la pointe de leur bec. Comme elles en font une grande consommation, et qu'il ne leur faut qu’un moment pour détruire l'espérance d’une famille entière, on peut dire qu’elles ne sont pas les moins nuisibles des oiseaux, quoiqu'’elles soient les moins sanguinaires. Heureusement il n’en reste pas un grand nombre pendant l'été; on en trouverait difficilement plus de deux douzaines de paires dans une forêt de cinq ou six lieues de tour aux environs de Paris.
En hiver elles vivent avec les mantelées, les frayonnes ou les freux, et à-peuprès de la même manière : c’est alors que l’on voit, autour des lieux habités, des volées nombreuses, composées de toutes les espèces de corneilles, se tenant presque toujours à terre pendant le jour, errant pêle-mêle avec nos troupeaux et nos bergers, voltigeant sur les pas de nos laboureurs, et sautant quelquefois sur le dos des cochons et des brebis avec une familiarité qui les ferait prendre pour des oiseaux domestiques et apprivoisés.
La nuit, elles se retirent dans les forêts sur de grands arbres qu’elles paraissent avoir adoptés, et qui sont des espèces de rendez-vous, des points de ralliement, où elles se rassemblent le soir de tous côtés, quelquefois de plus de trois lieues à la ronde, et d’où elles se dispersent tous les matins : mais ce genre de vie ne réussit pas également à toutes; car si les corbines et les mantelées deviennent prodigieusement grasses, les frayonnes sont presque toujours maigres. On assure que ces oiseaux restent constamment appariés toute leur vie; on prétend même que, lorsque l’un des deux vient à mourir, le survivant lui demeure fidèle, et passe le reste de ses jours dans une irréprochable viduité.
On reconnaît la femelle à son plumage, qui a moins de lustre et de reflets. Elle pond cinq ou six œufs; elle les couve environ trois semaines; et, pendant qu'elle les couve, le mâle lui apporte à manger.
J'ai eu occasion d'examiner un nid de corbine, qui m'avait été apporté dans les premiers jours du mois de juillet. On l'avait trouvé sur un chêne, à la hauteur de huit pieds, dans un bois en coteau où il y avait d’autres chênes plus
grands. Ce nid pesait deux ou trois livres: il était fait en dehors dé petites branches et d’épines entrelacées grossièrement et mastiquées avec de la terre et du crottin de cheval; le dedans était plus mollet, et construit plus soigneusement avec du chevelu de racines. J’y trouvai six petits éclos; ils étaient encore vivans, quoiqu'ils eussent été vingt-quatre heures sans manger : ils n’avaient pas les yeux ouverts; on ne leur apercevait aucune plume, si ce n’est les pennes de l'aile qui commencçaient à poindre : tous avaient la chair mélée de jaune et de noir, Le bout du bec et des ongles jaune; les coins de la bouche d’un blanc sale, le reste du bec et des pieds rougeûtre.
Lorsqu'une buse ou une crécerelle vient à passer près du nid de ces oiseaux, le père et la mère se réunissent pour l’attaquer, etils se jettent sur elle avec tant de fureur, qu'ils la tuent quelquefois en lui crevant la tête à coups de bec. Ils se battent aussi avec les pies-grièches; mais celles-ci, quoique plus petites, sont si courageuses qu’elles viennent souvent à bout de les vaincre, de les chasser et d'enlever toute la couvée.
Les anciens assurent que les corbines, ainsi que les corbeaux, continuent leurs soins à leurs petits bien au-delà du temps où ils sont en état de voler. Cela me paraît vraisemblable : je suis même porté à croire qu’ils ne se séparent point du tout la première année; car ces oiseaux étant accoutumés à vivre en société, et cette habitude devant bientôt les réunir avec des étrangers, il est naturel qu'ils continuent la société commencée avec leur famille, et qu'ils la préfèrent même à toute autre ?
La corbine apprend à parler comme le corbeau, et comme lui elle est omnivore : insectes, vers, œufs d'oiseaux, poissons, grains, fruits, toute nourriture lui convient; elle sait aussi casser les noix en les laissant tomber d’une certaine hauteur. Elle visite les lacets et les pièges, et fait son profit des oiseaux qu’elle y trouve engagés; elle attaque même le petit gibier affaibli ou blessé, ce qui a donné l’idée dans quelques pays de l’élever pour la fauconnerie : mais par une juste alternative, elle devient à son tour la proie d’un ennemi plus fort, tel que le milan, le grand-duc, etc.
Comwme cet oiseau est fort rusé, qu'il a l’odorat très subtil, et qu'il vole ordinairement en grandes troupes, il se laisse difficilement approcher, et ne donne guère dansles pièges des oiseleurs. On en attrape cependant quelques-uns à la pipée, en imitant le cri de la chouette et en tendant les gluaux sur les plus hautes branches, ou bien en les auirant à la portée du fusil ou même de la sarbacane, par le moyen d’un grand-duc ou de tel autre oiseau de nuit qu'on élève sur des
juchoirs dans un lieu découvert.
On les détruit en leur jetant des fèves de marais, dont elles sont très friandes, et que l’on a eu la précaution de garnir en dedans d’aiguilles rouillées. Mais la façon la plus singulière de les prendre est celle-ci que je rapporte, parce qu’elle fait connaître le naturel de l'oiseau. Il faut avoir une corbine vivante : on l’attache solidement contre terre, les pieds en haut, par le moyen de crochets qui saisissent de chaque côté l’origine des ailes; dans cette situation pénible, elle ne cesse de s’agiter et de crier : les autres corneilles ne manquent pas d’accourir de toutes parts à sa voix , comme pour lui donner du secours; mais la prisonnière, cherchant à s’accrocher à tout pour se tirer d’embarras, saisit avec le bec et les griffes qu’on lui a laissés libres, toutes celles qui s’approchent, et les livre ainsi à l’oiseleur.
On les prend encore avec des cornets de papier empâtés de viande crue. Lorsque la corneille introduit sa tête pour saisir l'appât qui est au fond, les bords du cornet, qu’on a eu la précaution d’engluer, s’attachent aux plumes de son cou; elle en demeure coiffée, et, ne pouvant se débarrasser de cet incommode bandeau qui lui couvre entièrement les yeux, elle prend l'essor, et s'élève en l'air presque perpendiculairement (direction la plus avantageuse pour éviter les chocs), jusqu’à ce qu'ayant épuisé ses forces, elle retombe de lassitude, el toujours fort près de l'endroit d’où elle était partie. En général, quoique ces corneilles n'aient le vol ni léger ni rapide, elles montent cependant à une très grande hauteur; et lorsqu'une fois elles y sont parvenues, elles s’y soutiennent long-temps, et tournent beaucoup.