‹ Kiev, la mère des villes russes. Vingt-quartre gravures hors texteChapitre 4 sur 12 · CHERSONÈSE · texte numérisé non relu

CHERSONÈSE

suis rendu en Crimée. Quelle délicieuse presqu'île ! l)e Sébastopol, où je résidais, il faut peu de temps pour faire le pèlerinage de Chersonèse, et je l’ai maintes fois renouvelé, en y prenant toujours un nouveau plaisir.

Dans la première moitié de ce siècle, on a découvert, en un lieu solitaire, l’emplacement de l’ancienne ville de Chersonèse, dont les ruines ignorées dormaient d’un sommeil plusieurs fois séculaire, sous les herbes, auprès de celte mer Noire qui, sous le ciel d’été, est d un si beau bleu. Les vagues destructives et révélatrices avaient miné les bords de la falaise et fait tomber dans les Ilots quelques-unes des antiques substructions. Les galets du rivage se trouvaient mélangés d’antiquités de toutes sortes.

L éveil fut donné, et les premières recherches mirent au jour les restes d’un petit temple chrétien. Le premier sanctuaire trouvé à Chersonèse devait être considéré comme celui où Wladimir avait reçu le baptême. Ces vénérables vestiges sont actuellement surmontés d’une grande et magnifique basilique, qui se compose de deux églises superposées. Celle qui se trouve à l’étage inférieur contient ce qui subsiste de l’antique édicule. Celle qui surmonte est élancée et d’une richesse inouïe. De loin, son dôme domine la mer comme un phare brillant et doré; la croix qui le surmonte rappelle à tous que la elle a conquis la Russie. La Russie moderne a voulu ériger ici, en pays tatare, un monument de la foi qu’elle a reçue de \\ ladimir et (pii a fait sa grandeur historique.

Ce sanctuaire, confié à la garde des moines, est un lieu de pèlerinage célèbre. Jadis, une grande et lloris-

santé cité grecque s’étendait là où se trouvent seulement aujourd’hui le couvent et la basilique. Cependant, sur les bords d’une petite baie abritée du nord par la falaise, il existe un musée bien intéressant, dont la construction disparaît cachée derrière un amoncellement de marbres antiques. Là sont réunies les antiquités innombrables exhumées par les soins de la Commission impériale archéologique de Saint-Pétersbourg. Depuis plusieurs années, les recherches savantes et patientes de M. Kostiouchko, chargé officiellement de cette mission, ont mis à découvert une partie de la ville antique et de la ville chrétienne. On peut dire des ruines de Chersonèse qu’elles sont la Pompeï de la Russie. Cette petite excursion en Crimée, (pie nous venons de faire ensemble, n’avait pas pour but de vous entretenir des richesses archéologiques sorties de terre, mais simplement de vous conduire à l’endroit où l’eau sainte a coulé sur le front du Clovis de la Russie.

Retournons bien vite à Kiev.

Le baptême de Wladimir dans la ville de Chersonèse est un des épisodes historico-religieux qui inspira à Wasnelzoff une des belles fresques dont il a orné la cathédrale de Saint- Wladimir, église dont j’ai parlé dans ma conférence sur ce peintre. Le pendant de cette fresque, dû au même pinceau, représente le baptême du peuple russe à Kiev, en présence de Wladimir. Le païen était parti pour Chersonèse en guerrier; le chrétien rentrait à Kiev en apôtre.

En effet, h* prince, de retour dans sa ville, détruisit les idoles. La statue de Pérouu, principale divinité des Slaves, était en bois avec une tête d’argent et une barbe d’or; il la lit attacher à la queue d’un cheval, et ordonna de la traîner le long du ruisseau jusqu’au

Dniéprc, où elle fut précipitée après avoir été publiquement battue par douze hommes (1).

Ensuite, Wladimir fit répandre par toute la ville l’annonce suivante : « Demain, quiconque, riche ou pauvre, misérable ou artisan, ne viendra pas au fleuve pour se faire baptiser, tombera en disgrâce auprès de moi. » L’annaliste place celte réponse dans la bouche des lviéviens : « Si celte religion n’était pas bonne, le prince et les boyards ne l’auraient pas reçue. »

Le lendemain, Wladimir, avec les prêtres de la princesse et ceux de Chersonèse, se rendit à l’endroit désigné ; un peuple innombrable entra dans l’eau et fut baptisé.

La principale et la plus belle rue de Kiev se nomme Creschatike, c'est à dire baptistaire, et, d’après la tradition, elle se trouve à la place même où coulait un bras du Dniépre, à la place même où, en 988, eut lieu le grand événement que nous venons de raconter.

(1) Remarquons que Péroun n’a point de temple; ses statues s'élèvent sur des collines. 11 n'y a point de temple dans la religion des Russes païens.

Les temps chrétiens.

Nous avons donné un aperçu de Kiev à l’époque païenne; nous avons brièvement raconté comment cotte cité a été le témoin de l’introduction du christianisme en Russie ; nous parlerons maintenant (h; la puissance et de la splendeur de la mère des villes russes, qui prirent lin lors de sa ruine par les Tatares, au xm° siècle.

L’histoire des successeurs de Wladimir fut aussi tragique et aussi sanglante que celle des héritiers de Clovis, C’est alors qu’eut lieu le meurtre de Boris et de Clèh, dont I Eglise russe fit deux saints, qui sont comme les Dioscures de l’Orthodoxie.

Après maintes luttes, Iaroslav devint seul maître de la Russie et régna glorieusement à Kiev. Iaroslav rappelle Charlemagne. Il fonda la suprématie de la ville où je vous ai conduits. La dynastie des Varègues, devenue russe, avait atteint son apogée. Le prince de Kiev avait marié ses filles à de célèbres monarques : l’une au roi de Hongrie, l’autre au roi de Nonvège, et Anne à Henri I*r, roi de France.

C’est à Reims, Messieurs, le li mai 1 049, que se fit cette première alliance franco-russe; c’est à Reims que le roi de France épousa Anne de Russie, qui était jeune et belle. Je suis heureux, en parlant de Kiev, de nommer votre ville; puisque ses habitants de jadis ont fêté une princesse venant de Kiev, les Rémois d’aujourd’hui vou-

dronl bien s’intéresser à l’histoire dw la cité qui leur a fourni une reine.

Autrefois la Russie nous donnait une princesse, et maintenant on peut dire qu’elle nous a offert un don plus précieux, qui consiste en une amitié engendrée dans tous les cœurs par la politique du monarque pacifique dont nous avons porté le deuil, dont l’œuvre noble et généreuse a réuni dans une même pensée la grandeur de sa patrie et de la nôtre.

De l’époque d laroslav, il subsiste encore quelques monuments à Kiev. On peut en demeurer surpris, si l’on étudie le passé de cette région ; je vous en tracerai les grandes lignes. Après avoir brillé dans toute sa splendeur, la Russie de la steppe fut écrasée par la Russie des forêts. Les habitants de RostolT, de Wladimir et de Sousdal, conduits par leurs princes, portèrent une première atteinte à Kiev, qui devait être plus tard saccagée par les Polovtsi.

Ensuite elle dut subir le joug de la Lithuanie, et sa situation de ville frontière dans les marches de la Russie l’exposa constamment, du côté de la steppe, aux incursions des hordes dévastatrices. Enfin, la Pologne du xvi‘‘ siècle, qui faillit anéantir la puissance grandissante de la Russie, s’empara du berceau de sa religion et de sa civilisation. L’Ukraine formait comme les confins militaires de la Pologne contre les Turcs. Un peu plus lard apparut Vhetman Rogdan Khmelnicki, dont la statue équestre se dresse sur une des places de Kiev. 11 était l'homme qu’attendait l’Ukraine frémissante. domine chef dos Cosaques, il défit, en lf>i8, les généraux polonais. Grâce à lui, l’Ukraine fui affranchie à moitié. Cette insurrection devait servir le Tsar de Moscou et précipiter la décadence polonaise.

Los Cosaques orthodoxes, ne pouvant conserver l’indépendance, préférèrent la Russie orthodoxe à la Pologne, avec ses missionnaires intolérants, sa noblesse tyrannique et ses juifs arendateurs, détenteurs de toutes choses.

Ce sera Poleï qui portera un coup funeste à cette trinité impopulaire du seigneur, du jésuite et du juif arendateur, et qui donnera la victoire à Pierre le Grand.

Pierre le Grand prépara la revanche de la Russie sur la Pologne ; sous son règne, Kiev redevenait russe. Celte revanche, la politique de Catherine devait la rendre complète, en faisant recouvrera son empire les provinces qui composaient jadis une partie du domaine de saint Wladimir.

Les rapports avec l’Occident, et surtout avec l’Orient, contribuèrent singulièrement à modifier l’élément ethnique qui dominait parmi les populations de l’Ukraine à l’époque des princes Varègues. Les Petits llussiens ne sont pas les descendants purs des Sévérianes, des Drévlianes et des Polianes, mais ils constituent un mélange auquel le sang des Zaporogues, des Petchenôgues et d’autres Orientaux n’est pas étranger. Les Petits Lussions diffèrent des Grands Lussions autant que les Français du Nord diffèrent de ceux du Midi.

Cependant ils ont cela de commun qu'ils sont, les uns et les autres, orientaux, mais d’une manière différente. Pour bien connaître les Petits Lussions, il faut sortir de la ville. Si vous circulez dans Kiev, vous êtes surpris de constater que l’occupation polonaise y ait laissé autant de traces. Les grands propriétaires, les riches industriels de la région, sauf de rares exceptions, n’y séjournent qu’en passant. Dans les magasins, dans

les hôtels, clans les rues, vous rencontrez surtout des Polonais et des Juifs. Ceux-là n’ont pas pour ceux-ci l’aversion des Russes, bien au contraire.

Dans la majorité dos habitants de la classe moyenne, j’ai constaté, non sans surprise, que l’esprit n’y est pas, comme on serait tenté de le croire, complètement russe. Cette nuance, qui n’apparaît pas au premier abord, csl-elle un reste de l’influence polonaise ou bien une survivance de l’esprit indépendant des Cosaques? Je l’ignore.

Il convient cependant d’ajouter que l’on retrouve à Kiev, comme partout en Russie, chez les gens cultivés, colle cordialité dans l'hospitalité, ce charme dans les relations, qui sont l’apanage des Slaves. Nous pensons qu’avec le temps et des influences bien inspirées, Kiev redeviendra ce qu’elle était jadis, une ville russe. La cité de Wladimir doit être aussi russe que le cœur même de la Russie.

Peu de monuments datant du règne d’Iaroslav, c'est à dire du xic siècle, ont survécu à l’action destructive des hommes et du temps! Kiev atteignait à cette époque le plus haut degré de splendeur; elle était alors la ville aux quatre cents églises, la ville qu’Adam de Brême appelle : « Œmula sceplri Constantinopolitani et clarissimum decus Græciæ. » Le prince voulut créer une rivale de Byzance, avec une Porte d’Or et une cathédrale de Sainte-Sophie, pour rappeler aux chrétiens russes le temple magnifique où les envoyés de saint \\ ladimir reçurent la vraie foi. La Sainte-Sophie de Kiev subsiste encore, et c’est le lieu d’en parler.

KIEV

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