II
En sortant de la prison de Kirdgeali , Hakin avait promis à Zoulma de le remettre en liberté la nuit suivante. Deux heures s'étaient à peine écoulées , qu'il entra chez la nourrice, pour lui annon-
cer que toutes leurs démarches étaient vaines, le supplice devant avoir lieu le lendemain au lever du soleil. Et pas le moindre signe de banale pitié ne se dévoilait dans l'œil de ce reptile à figure humaine. Le timbre de sa voix semblait au contraire trahir une satisfaction intérieure, quand il ajouta en sortant:
— Il était maître de vivre. — Que n'a t-il accepté les conditions qu'on lui a proposées!
Zoulma ne fit que pleurer le reste de la nuit'jf mais à l'approche du jour, son angoisse n'eut plus de bornes — guettant le progrès lent , mais continuel , de la lueur qui commençait à dorer l'horizon du côté de l'orient , elle sanglottait en pensant à Kirdgeali — lorsque tout-àcoup SaraMichaëla s'éveilla — après une courte prière, se leva toute joyeuse — et
( 357 ) courut avec une expression de bonheur, depuis long-temps étranger à sa figure, combler son enfant de ses caresses. Alors Zoulma sécha ses larmes, et l'espoir rentra dans son cœur : car la bonne nourrice croyait... et ne songeait pas à raisonner ses croyances ! Elle vit la mère et l'enfant heureux d'un bonheur intime et serein — et sa foi religieuse éveilla dans son cœur un pressentiment — reflet de celui qui brillait sur le front de ces êtres purs — pressentiment qui , s'il n'eût pas été réel , eut été une négation de la miséricorde divine!
D'ailleurs la bonne Zoulma partageait la croyance populaire, que les hommes auxquels Dieu retire l'intelligence des choses delà terre ; possèdent en revanche le don de s'entendre avec les êtres invisibles; et que, par ce moyen, il leur est
donné de connaître des choses d*un ordre inaccessible aux autres hommes.
Mehemed apprit bientôt l'évasion du prisonnier , ainsi que la désertion des sept janissaires. Il donna ordre à Abdallah d'envoyer ses fidèles Albanais à la recherche des déserteurs. Mais il paraît que le sérasquier ne fut pas courroucé; car le gardien de la prison, qui, par sa négligence, avait laissé soustraire les clefs , ne fut pas étranglé; et les factionnaires du poste extérieur n'eurent pas la tête tranchée. On retrouva le janissaire blessé par Kirgeali. Le sérasquier le questionna sur les moindres détails.
— Misérables ! dit-il , après avoir tout écouté, un seul brave les a mis tous sept en fuite! On reconnaît bien à leur lâcheté Kîs soldats natifs de Danjas!.. Quanta
Kirdgeali — pensa-t-il , il mérite par sa bravoure de porter le titre de mon gendre. Que n*est-il musulman! J'aurais été fier de le nommer mon fils. Mais qu*il revienne seulement.... il n'aura plus à craindre le pal !....
Après ce court monologue , il expédia un courrier au grand visir , qui ne reçut pas la réponse à laquelle il s'était attendu.
La nuit même où il avait si vaillamment reconquis sa liberté, Kirdgeali alla trouver une de ses anciennes connaissances , comme il en avait plusieurs dans le pays, soit comme ancien ban des Heyducks — soit comme chef des partisans dans la guerre de l'indépendance. Dans ce malheureux pays , rien n'était si commun que de voir un bandit retiré du métier— ou bien un soldat improvisé fuyant
après un échec — qui venaient vous demander un asile pour échapper à la proscription, jusqu'à ce que l'ennui, ou une espérance nouvelle , les rappelassent à leurs combats respectifs- Aux uns ni aux autres l'hospitalité n'était jamais refusée, non plus que des secours au prorata de leur position dans le monde.
Kirdgeali trouva donc un de ses camarades qui lui fournit un bon cheval, un sabre à lame damassée, et une bourka boulgare pour compléter l'équipage.
Ce lui fut un grand bonheur quand il se retrouva armé et monté de la façon qu'il convenait à un guerrier tel que lui. Il faut avoir été malade, pour savourer la santé — et captif, pour bien jouir de la liberté et de la force.