‹ KirdgealiChapitre 3 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

— Ainsi, se disait la jeune ftièreç il est donc prisonnier, puisque la guerre même ne l'a point attiré en ce pays ! la guerre, qui est sa plus chère passion , et pour laquelle il eût abandonné son épouse et son enfant.

Et elle couvrait de ses larmes brûlantes le visage de l'innocent— unique confident de ses douleurs.

Un soir, la bonne Zoulma vint la trouver, toute joyeuse de la nouvelle qu'elle apportait.

— Ma belle périe, lui dit-elle , il vient d'arriver au château une troupe de Cavaliers arnaoutes et de gorales moldaves. Peut-être quelqu'un d'entre eux saurat-il te donner des nouvelles du bien-aimé de ton âme.

Michaëla n'écoula pas davantage; laissant son enfant aux soins de la nourrice, elle courut chez Eudoxie.

— Ma mère , s'écria-t-elle , je sais qu'il y a au château de nouveaux guerriers....

Elle se tut; mais la vieille dame comprit la pensée qui l'agitait, et demanda à un chef qui se trouvait près d'elle, quels étaient ces soldats.

— Ce sont des Arnaoutes et des gorales des Karpates qui viennent demander du service; le boyar les dirige sur Kragaïowitz. Il paraît au reste qu'il les connaît de longue date , car il s'est longtemps entretenu avec leur capitaine, et s'est même emporté contre lui.

— Comment était ce chef? demanda

la timide Michaëla , enhardie par son anxiété.

i — C'est , réj^ondit le Servien , un homme d'un âge tout-à-fait mûr. Ses cheveux sont gris, son visage est des plus basanés. Son air ni ses manières n'annoncent rien de mieux qu'un capitaine de gorales.

— Ce n'est pas lui!... se dit en soupirant la jeune femme.

En ce moment le boyar entra chez sa mère; son visage exprimait une vive contrariété. En apercevant Michaëla il fit un mouvement comme pour retourner en arrière, et dit en balbuliant qu'il avait oublié de donner quelques ordres très pressés; mais Eudoxie le retint pour lui demander ce qui venait de se passer, et quels étaient ces nouveaux partisans.

Toudor répéta seulement les renseignements que les deux dames avaient déjà recueillis, et quand sa mère le questionna sur la difficulté qu'il avait eue avec le capitaine des montagnards, il rejeta cet incident sur une affaire de service.

— Ainsi, dit Michaëla, vous ne connaissez pas ces hommes personnellement, et vous ne savez pas

— Non, ma sœur, répondit le boyar, je ne les connais pas, et je n'ai rien appris qui vous intéresse.

L'embarras et la rougeur de Toudor, en prononçant ces mots, eussent pu faire doîiter de sa sincérité à des observateurs moins habitués à s'en rapporter uniquement au sens de ses paroles.

Toutefois, évitant les regards de sa mère et de Michaëla, il prit à part le chef

servien pour concerter avec lui quelque expédition; mais comme il se disposait à l'emmener, un courrier se précipita plutôt qu'il n'entra dans l'appartement , apparition qui donna une nouvelle direction à la curiosité et réveilla d'autres sentiments. Le front de cet homme était ruisselant de sueur et ses vêtements couverts de boue. On voyait qu'il venait d'accomplir un de ces travaux où la volonté triomphe de l'épuisement physique, et ne lui permet de se manifester que lorsque le but est atteint.

— Victoire! s'écria-t-il; et il selaissa tomber sur le premier siège qui s'offrit h lui.

— Vasili Stefano^vitch ! s'écria Toudor, la Servie est-elle donc libre ?

— Libre l répondit-il. Gloire à Dieu et à Milosh le Slave !

Après qu'on se fut livré aux premiers élans de joie , inspirés par cette glorieuse nouvelle, Toudor demanda des détails à l'intrépide courrier sur la nouvelle défaire cjes Musulmans.

— C'est là une victoire, dit Stefanowitch, comme on n'en a pas encore remportée ! Vous avez déjà appris comment nous avons battu le pacha de Bielgrad au Nouveau-Bazar; vous savez aussi comment le pèlerin noir, ce chef inconnu qui accompagne toujours notre prince , s'est vaillamment montré dans cette affaire. Eh bien , c'est encore au pèlerin noir, pour la plus grande part, que nous devons ce triomphe nouveau et décisif.

Je m'en vais vous mettre au courant de tout cela. Mais c'est qu'il faut le voir, ce pèlerin , au moment d'une bataille ; on dirait que la guerre est son unique plaisir ! Une joie enflammée illumine

alors son front et aiguise ses regards comme ceux d'un aigle. Il est partout à la fois ; il reconnaît le terrain ; il range les troupes ; il parle alors aux chefs et aux soldats avec une voix qui double leur courage; il conduit à l'attaque, toujours au premier rang, et; à pied ou à cheval, c'est un foudre auquel rien ne résiste ! Mais, le combat fini, ce n'est plus le même homme : son regard se voile ; il cherche la solitude, et au milieu des autres il paraît encore seul ; il ne s'entretient plus qu'avec Dieu. Ni Milosh ni personne des nôtres ne sait qui il est, ni d'où il vient. On suppose seulement qu'il est Boulgarc, à cause de son costume.

— Mais tu ne nous parles que du pèlerin, interrompit Toudor ; raconte-nous plutôt les détails de la bataille.

Sara Michaëla lui lança un regard de

reproche, car un secret pressentiment la portait à s'intéresser au mystérieux pèlerin.

— C'est juste, reprit le courrier; mais c'est que c'est un homme prodigieux, que ce pèlerin. A combien des nôtres n'a-t-il j)as sauvé la \iel à combien des Bissourmans n'a-t-il pas fait mordre la poussière ! Mais pour en revenir à la bataille , vous saurez donc que l'invincible pacha de Silistrie, Mehemed, ce fléau des chrétiens , avait réussi à joindre l'armée d'Achmet avec tous ses essaims de spahis et d'Albanais en avant de Krouchewitz ; Milosh en fut instruit. Craignant de compromettre ses troupes contre des forces aussi considérables, il ouvrit la proposition de se retirer dans les montagnes et de se borner pour le moment à affaiblir l'ennemi par de continuelles escarmouches ; mais le pèlerin noir, sor-

tant de son silence habituel , s'écria que le nombre n était pas la force ; qu'il fallait tomber sur les Turcs, tandis qu'ils étaient encore sous l'impression d'un revers récent ; qu'ils ne tiendraient pas devant un tel acte d'audace; et qu'enfin , il répondait d'une victoire plus éclatante encore que n'avait été celle du Nouveau- Bazar. Le prince et tous les autres chefs applaudirent avec enthousiasme à ces paroles, et nous marchâmes immédiatement à l'ennemi. Les troupes de Mehemed formaient l'avant-garde des Turcs , la nôtre était commandéepar le pèlerin noir. Ce fut un choc terrible. Cette fois, il faut le dire, les Turcs se sont bien battus, et si la victoire est complète, elle nous coûte cher ! Je ne vous décrirai pas tous les prodiges de valeur des nôtres, ni toutes les horreurs de la mêlée ; qu'il vous suffise de savoir qu'enfin la première ligne des ennemis s'enfonça sous nos efforts surhumains.

— Et Mehemed , qu'est-il devenu ? demanda faiblement Michaëla, qui tout le temps de cette narration ressemblait plutôt à une statue de marbre qu'à une personne vivante.

— Mehemed a sauvé sa vie, mais il a perdu son surnom d'invincible et le prestige de sa gloire. Trois fois, dit-on, le pèlerin noir et le fier pacha se sont trouvés en présence; et, chose étrange, cet homme qui n'accorde jamais de quartier, a menacé la vie du pacha , et s'est contenté de repousser ses attaques; et quand, à la dernière , le sabre du musulman s'est brisé en éclats, on dit que le pèlerin avec son yatagan coupa l'air en croix au-dessus de la tête de Mehemed , comme pour protéger sa fuite.

— C'est lui î s'écria Michaëla ; ce ne peut être que lui !

A ces mots, Toudor pâlit, et parut prêt à s'évanouir.

— Qu'as-tu, mon fils? s'écria Eudoxie avec inquiétude ; tu te trouves mal ?

— Ce n'est rien, ma mère, répondit Toudor en cherchant à se calmer; poursuis ton récit, Yasili.

Effectivement, le courrier ne faisait nulle attention à ce qui se passait autour de lui ; absorbé par l'ivresse de la victoire , il était resté assis au milieu de ses illustres auditeurs qui se tenaient debout devant lui. Invité par Toudor, il continua en ces termes :

—^ Apres avoir entièrement dispersé les Albanais de IMehemed , le pèlerin rallia ses cavaliers, et fut bientôt rejoint par Milosh avec le corps d'armée. On résolut

de marcher de suite sur Krouchewilz, où Achmet s'était retranché avec l'éUte des janissaires. Rien ne résista à l'élan de nos soldats. Milosh et le pèlerin noir montèrent les premiers à l'assaut ; les redoutes furent emportées. On fit un effroyable massacre des infidèles. Le pacha de Vidin et son fds, commandant de la garde albanaise, furent faits prisonniers. Les canons, les étendards et toutes les munitions des ennemis sont en notre pouvoir. C'est un moyen d'approvisionnement que vous ne manquerez pas^ j'espère, d'approuver. A l'heure où je vous parle, les nôtres courent encore après les débris des fuyards pour les exterminer ; car le j)rince m'a envoyé du champ de bataille même pour vous instruire du succès de nos armes. J'ai rencontré en chemin le capitaine Michaïlaki, qui, sur mes indications, a pris le chemin de Krouchewitz. Il arrive un peu tard, mais

il trouvera encore quelque besogne a poursuivre les fuyards.

— Quoi ! s'écrièrent à la fois Eudoxie et Michaëla , Michaïlaki a passé par ici et nous n'en avons rien su î

— Je voulais vous le dire, répondit le boyar avec un visible embarras; mais d'autres soins m'ont distrait de cette idée.

Il faut bien peu de chose pour troubler une âme qui ne vit que d'espérance; ainsi, cette rélicence de Toudor rendit à Michaëla tous ses doutes et toutes ses inquiétudes. Elle vint vers Toudor les mains jointes et l'air suppliant.

— Mon bon frère, lui dit-elle, vous savez ce qu'est devenu mon Rirdgeali ; vous avez parlé à Michaïlaki. Cet homme

a toujours suivi mon époux; il vous a dit où il était. Ce pèlerin noir, est-ce lui? Parlez, de grâce !

— Je jure sur mon honneur, répondit Toudor tremblant comme un criminel, que le pèlerin noir m'est complètement inconnu. Quant à Kirdgeali, Michaïlaki ni moi nous ne savons pas où il se trouve.

— Le pèlerin noir! dit Stefanowitch, ranimé par ce nom cher aux Serviens.

Vous demandez qui il est ? mais on ne le sait pas; nos soldats rappellent bien quelquefois le fils de Georges. Il est du moins son fils par la bravoure et par son ascendant guerrier.

— Ce n'est donc pas lui ! ce n'est pas mon Kirdgeali ! s'écria douloureusement la jeune femme. Où est-il alors?

Et vaincue par ces déchirantes émotions 5 ses forces l'abandonnèrent , ses genoux fléchirent et sa tête se pencha. Les soins qu'on lui prodigua lui firent bientôt reprendre ses sens ; mais l'espérance s'était envolée.

Toudor l'avait retenue dans ses bras et posée sur le divan; dès qu'il vit ses yeux s'ouvrir :

— Il vit! s'écria-t-il ! il vit! et...

Il était prêt à dire tout ce qu'il savait de Rirdgeali; mais sa bouche se refusa à cette pitié, plus cruelle encore que le silence; il sortit sans achever la phrase, et laissa Michaëla aux soins d'Eudoxie qui pressait sur son cœur sa malheureuse pupille, sachant bien que l'amour seul pouvait ranimer celle que tuait l'amour.

— On me fait mystère de tout, dit Michaëla en revenant à elle; il faut donc qu'on ait de grands malheurs à me cacher. Michaïlaki ne peut ignorer ce qu'il est devenu... Pourquoi donc Toudor ne nous Ta-t-il pas envoyé? pourquoi ne nous a-t-il pas même parlé de sa venue?... Hélas ! non , ce pèlerin noir ne peut être lui; il serait déjà ici. Si pourtant c'était lui !... Oh ! ma mère! est-ce qu'il ne m'aimerait plus?... Mais, vous aussi, vous gardez le silence, vous aussi vous ne voulez pas me dire ce que vous en savez... Ah ! vous êtes tous impitoyables !

La nuit entière se passa dans cette alternative de lamentations et de reproches. Horribles souffrances, que celles, dont le doute martyrise la passion î De tous les maux que la pensée inflige à l'homme , il n'en est point de plus atroces ni de plus tenaces. Rien ne saurait II. 5

en distraire; tout, au contraire, concourt à les redoubler. Il semble que lame devienne double, et qu'il s'y livre un combat perpétuel, où la défaite naisse toujours de la victoire.

Cependant Michaëla touchait enfin au terme de ses incertitudes et de ses angoisses ; elle allait enfin pouvoir vivre ou mourir : l'armée victorieuse des Serviens était en marche pour revenir à Roudnik. C'était une longue file de bataillons équipés et armés à la hâte , précédés ou suivis d'escadrons, dont la tenue militaire ne répondait pas à l'héroïque courage qu'ils avaient déployé aux combats.

Cette armée, c'était la nation entière; là , chaque soldat marchait pour sa propre cause, et la volonté du chef n'était que l'expression de la volonté générale.

Milosh reportait à Dieu les bénédic-

(67) lions du peuple et les louanges qui lui étaient décernées par les chants des guerriers 5 où son nom se mêlait déjà à ceux des anciens héros. Quant au pèlerin noir, on ne l'apercevait plus au milieu des chefs sur le front des colonnes. Toujours sombre et silencieux , on le voyait chercher les sentiers isolés , et gravir avec son cheval les collines qui bordaient la route. Il avait résolu de quitter l'armée le lendemain de la bataille de Krouchewitz, et il eut exécuté ce projet malgré les instantes prières de Milosh , si l'on n'eût pas annoncé que de nouvelles troupes étaient envoyées par le sultan pour réduire la Servie à l'obéissance.

Les propos ne tarissaient point parmi les soldats sur cet homme singulier; mais les investigations n'étaient à son égard que des suppositions, ou seulement même des interrogations. Jamais il ne

s'informait de rien. Et pourtant ce qu'il faisait, ce qu'il proposait, était toujours adapté aux circonstances. Possédait-il la faculté de connaître les choses par luimême? avait-il fait avec le démon un pacte? et sa pénitence n'avait-elle été qu'une feinte? Miiosh, lui-même, respectait le mystère qui enveloppait cet homme. Quoique ce fût lui qui eût obtenu la grâce du pacha de Vidin et de son fils, il se détournait toujours de leur rencontre, et semblait fuir jusqu'à leurs regards. C'était peut-être quelque pacha renégat? Enfin, la conclusion de ces dires était toujours ceci : Dieu seul sait ce qu'il peut être ; car Dieu voit ce qui est caché aux yeux des hommes.

Ce fut le pèlerin qui découvrit le premier la troupe de Michaïlaki. Il n'eut pas plus tôt appris quels étaient ces nouveaux arrivants, que, lançant son cheval à

toute bride, il rejoignit Milosh et lui proposa d'envoyer cette troupe fraîche à Gradiski, où il était nécessaire d'élablir un poste d'observation. Le prince accéda à cette proposition du pèlerin , qui aussitôt se retira et disparut dans quelque ravin.

— On me fait faire un singulier métier^ dit Michaïlaki quand on lui notifia sa destination. Je ne suis pas plus tôt arrivé dans un lieu , qu'on a besoin de m'envoyer ailleurs. Il paraît que je ne suis nécessaire qu'où je ne suis pas. Si encore il nous arrivait en route quelques escarmouches ! Mais non I nous nous promenons , et voilà tout ! Nos sabres se rouilleront, archiduc, si cela continue , et nous volons notre salaire.

— Si les Turcs reviennent, et nous avons lieu de le croire, répondit Milosh,

( 70 ) tu te trouveras des premiers à les recevoir , et je m'en rapporte à toi pour mettre en repos ta conscience et la leur.

Le pèlerin ne reparut auprès de Milosh que lorsqu'il eut perdu de vue les Arnaoutes de Michaïlaki. Arrivé à Roudnik , il ne voulut pas absolument suivre le prince au château , mais il prit à pied le chemin du monastère. Le lendemain , quand tous les chefs se rendirent à l'église pour assister au service divin et remercier le Seigneur de ses bienfaits , on le trouva agenouillé sur le pavé sacré, la tète couverte de son capuchon grossier et entièrement absorbé dans sa fervente méditation.

— Le voilà, dit Milosh à Eudoxie; c'est lui, le pèlerin noir.

A ces mots , Michacla releva la tête et

( V ) jeta un avide et rapide regard sur Tinconnu; mais dans cet être courbé, dans cette taille défigurée par les plis lourds de l'habit de pénitent , elle ne put rien reconnaître du fier et brillant Kirdgeali.

— Ah! ce n'est pas lui !... s'écria-telle involontairement, désespérée et se tordant les mains.

Le pèlerin se leva subitement et se tourna vers elle.

— C'est lui ! s'écria-t-elle.

Elle s'évanouit aussitôt. Milosh allait l'emporter hors de l'église; mais le pèlerin noir la lui ôla des bras à l'instant.

—C'est ma femme, dit-il; je suis Kirdgeali.

( 7^ ) Tout le monde, à l'exception de Toudor, s'empressait autour des deux époux. Eudoxie pressait avec effusion les mains de son fils adoptif — du prédestiné de ses pensées patriotiques. Milosh, surmontant le premier mouvement de répulsion que ce nom tristement célèbre avait excitée en lui, félicitait le libérateur de la Servie de l'heureux événement qui allait enfin lui permettre de s'unir à la joie générale. Les chefs étaient curieux de voir ce bandit héroïque, ce renégat pénitent, cet homme extraordinaire en tout, qui , de son vivant, et bien jeune encore, était déjà le héros de tant de récits et de légendes presque merveilleuses.

Kirdgeali emporta Michaëla au château. La jeune femme avait repris ses sens : un torrent de larmes et de sanglots avait jailli de ses yeux et de ses lèvres, et ce dernier orage avait comme

essuyé la tristesse de son front. Kîrdgeali, aussi, avait retrouvé soudain lespoir et la confiance de la Providence divine. Il embrassait son fils qu'il n'avait point encore embrassé; il embrassait sa femme, la bien-aimée de son âme , qu'il n'espéraît jamais revoir , et il disait : Dieu m'a donc enfin pardonné, puisqu'il me permet d'être encore heureux.

Tandis que les deux époux remerciaient ensemble le ciel, qui avait pris pitié de leur fidèle amour, les Servions assemblés rendaient grâces à Dieu d'avoir béni leurs efforts et de leur avoir rendu la liberté.

Milosh le Slave fit serment à Dieu et aux hommes de vivre et de mourir pour la religion et pour la liberté des Slaves. Pieuse promesse, à laquelle son cœur restera fidèle! serment qui sera exaucé,

(74) car Dieu a béni l'hoinme généreux ; et les peuples entourent Milosh le Slave de leur amour, et ce nom magnanime sera glorifié par leurs descendants tant qu'ils seront dignes d'être croyants et libres.

— Tu ne me quitteras plus, tu ne me laisseras plus seule ainsi sur la terre , tu ne rendras plus mon fils orphelin, n'estce pas, mon bien-aimé? Une séparation nouvelle te serait aussi cruelle qu'à moi^

( 76) Ainsi parlait la douce Michaëla , heureuse surtout du bonheur qu'elle lisait aux yeux de son époux ; car le cœur de Rirdg^eali était plein d'une sérénité qu'il n'avait jamais connue, même lorsque nulle faute, nul crime encore ne pesait sur sa vie. C'est que la conscience a le pressentiment des remords qui doivent la troubler, et celui qui se repent est plus innocent que celui auquel l'occasion seule a manqué pour devenir coupable.

— Non, répondait Kirdgeali, non, mes anges chéris, je ne vous quitterai plus, quand on m'offrirait le plus beau trône du monde; je ne vous quitterai plus, même pour courir après la gloire immortelle. Je suis descendu jusqu'au fond des abîmes de l'ambition , et je n'en ai rapporté que l'ennui. Mon cœur n'a pu y trouver un seul instant l'oubli de

( 77 ) son veuvage. La prière ne pouvait écarter de moi le désespoir. Oh non ! je ne te quitterai plus, tant que Dieu me laissera la vie. Ensuite !...

Il s'arrêta. Quelle pensée douloureuse élait venue subitement s'interposer dans cer. doux épanchements de l'amour intime, et briser les élans de celte confiance infinie où se laissent emporter deux âmes fondues en une seule ? Extase, où s'efface tout pénible souvenir, hymne d'espoir radieux, qui, dépassant les bornes de la vie , aspire déjà aux siècles éternels, quel sombre nuage avait dérobé votre vol aux yeux troublés de Kirdgeali.^ Ah ! c'est que l'implacable démon du doute avait fraj^pé son cœur d'un dernier trait. Sa pénitence avait -elle été complète? ne devait -il pas à la mort être séparé de ce qu'il aimait, et l'angélique Michaëla ne devrait-elle pas alors

(78) détourner ses regards du reprouvé Kirdgeali ?

La jeune femme , inquiète du silence où se voilait la méditation austère de son époux, lui mit autour du cou les petits bras de son enfant, et cette ingénieuse caresse rappela Kirdgeali à son bonheur présent.

Gloire à ton œuvre, bonté providentielle ! qui ramènes le maudit dans le chemin de la vertu, en prodiguant tes dons les plus précieux au coupable repentant !

Eudoxie vint rejoindre les deux époux; elle était triste, et avait peine à retenir les larmes qui montaient sous ses paupières. Toudor la suivait les yeux baissés et Tair embarrassé. En le voyant, le fils de Kirdgeali, qu'il avait souvent caressé,

( 79) lui tendit les bras. Le boyar le prit et le pressa avec effusion sur son sein; il voulut ensuite le remettre à son père, mais l'enfant résista, et s'attacha aux vêtements de sa mère.

— C'est ma faute , dit Rirdgeali , je ne lui ai point appris à me connaître. Malheur à celui qui se laisse égarer par les vains désirs et qui oublie ceux qui l'aiment, car il sera oublié à son tour!

— Ah ! dit Toudor, mieux vaut l'oubli encore qu'un tiède souvenir.

— Mes enfants, interrompit Eudoxie, Toudor est contraint de nous quitter; il voulait partir sans vous faire ses adieux, et j'ai eu peine à l'amener ici.

—Quoi! dit Michaëla, qui alla prendre aussitôt la main du jeune homme; tu

nous quittes, toi qui as été si fidèle à mes douleurs! Tu t'en \as, quand le bonheur t'a rendu une sœur, quand un ami t'est revenu! Et tu aurais eu le courage de nous quitter sans nous promettre que tu penserais à nous? Crois-tu donc que nous soyons ingrats? Si ma bouche ne l'a rien su dire, crois-tu que mon cœur n'ait pas tout compris?

— Tout ? dit sourdement Toudor.

Et il releva en même temps sur la jeune femme un regard qui la frappa comme un éclair. Toute la passion que le jeune homme comprimait dans son cœur s'était, malgré lui, révélée dans ce regard. Sara Michaëla se sentit consternée; elle baissa les yeux et retira lentement sa main tremblante de celle de Toudor. Jamais il ne lui était entré dans l'esprit que le boyar pût l'aimer autre-

ment que d'amour fraternel. Et voilà que tout d*un coup lui éclatait, évident et irrécusable, l'aveu d'un amour fatal et désespéré. Au reste , cette scène énergique se passa tout entière entre les deux acteurs. L'œil de faucon de Kirdgeali , si perçant sur les champs de bataille , n'était point habitué aux analyses de l'âme. Ce ne fut là pour lui qu'un adieu ordinaire. Et, quant à Eudoxie, elle était trop absorbée dans son chagrin maternel pour que sa perspicacité habituelle pût s'exercer en ce moment.

— Sois heureuse, dit Toudor; sois heureuse, ma sœur... et si tu as besoin de moi, alors seulement souviens -toi que tu as toujours un frère.

Michaëla eut à peine la force de prononcer le mot adieu. Toudor sortit avec

sa mère et Kirdgeali. La jeune femme IL 6

demeura seule , accablée sous cette affreuse conviction, sous ce malheur inattendu qui la frappait. Des larmes inondèrent de nouveau ses joues encore pâles. En vain elle eût voulu douter, c'était impossible; elle connaissait trop bien Tamour Ce qui l'épouvantait surtout, c'était l'idée que son époux avait pu lire comme elle dans l'âme de Toudor; elle savatt que rien ne pouvait arrêter la vengeance de Kirdgeali , et elle calculait déjà tous les maux qui pouvaient arriver si sa jalousie était excitée.

Pour cette fois ses appréhen^îions ne se réalisèrent point. Toudor et Kirdgeali s'embrassèrent fraternellement en se quittant, à la grande satisfaction d'Eudoxie, qui redoutait toujours une collision entre ces deux caractères également hautains et entiers, quoique bien difierents en d'autres points.

Tandis que Toudor allait étendre Tiasurrection dans les contrées limitrophes de la Servie, Milosh et Kirdgeali s'occupèrent de purger le pays des débris de Tarmée infidèle qui l'infestaient encore, ainsi que d'organiser leurs troupes et leurs moyens de résistance en cas d'une nouvelle invasion. Eudoxie et Michaëla se trouvaient souvent seules au château de Roudnick. La jeune femme était redevenue triste; mais son chagrin, qui ne se manifestait jamais que dans l'absence de son époux, pouvait paraître occasionné par cette absence même.

Un soir, Eudoxie était allée prier devant l'image de la sainte Vierge pour le succès de l'entreprise où son fils était engagé, et peut-être aussi pour la guérison de cette âme, dont les tourments n'avaient pu entièrement échapper à l'œil d'une mère. La vieille Zoulma , après avoir

long' temps contemplé Mîchaëla inclinée au berceau de son fils , commença à lui parler dans ce langage figuré et mélodieux dont les femmes orientales ont coutume de bercer leurs enfants.

— D'où vient, lui dit-elle, ô toi, la plus belle des perles, d'où vient ce nuage où s'éteignent tes rayons ? Pourquoi entends-je soupirer ton cœur? Ton époux est revenu. Il n'est pas là, mais il y sera demain. Crains-tu encore quelque malheur? Reprends confiance, ô ma blanche houri ; car Dieu bénit ceux qu'il éprouve : et il ne t'a pas donné celte âme, cette beauté charmante, pour les laisser flétrir aux larmes et à l'ennui.

— Ah ! chère Zoulma , répondit la jeune femme, la gaieté ne se prend pas comme un vêtement, et l'on ne dépouille point le deuil de l'âme avec celui du

corps. J'ai tort, je le sais, je devrais être heureuse; mes efforts pour combattre la tristesse involontaire qui m'oppresse semblent au contraire la redoubler. Tout ce qui m'environne respire l'affliction ; Eudoxie et mon fils lui-même....,

— C'est l'absence de Toudor qui les attriste. Toi aussi, ma fille, tu peux le regretter, car il t'aimait vraiment comme une sœur.

— Comme une sœur î oui , n'est-ce pas, Zoulma?

— Plus peut-être; il est Tanii de ton é^Doux, je le sais, et je sais tout ce qu'il a fait pour lui. Qui oserait flétrir d'un soupçon une vertu aussi pure et aussi noble que celle de Toudor? Mais si jamais il n'a pu convoiter la possession d'un bien que tout lui interdisait, n'a-t il

( ?6 ) pu sans crime penser, et se dire que les anges devaient être jaloux du bonheur de ton époux? Avec quelle admiration il me parlait de toi ! et il m'en parlait sans cesse! Il eût donné sa vie pour te rendre le calme et satisfaire les souhaits de ton âme. Chacune de tes larmes tombait sur son cœur comme du plomb fondu. Oh! oui ! il t'aime bien, trop peutêtre pour son bonheur.

Michaëla se leva pour mettre fin à cet entretien , d'autant plus pénible pour elle, que la bonne Zoulma n'y mettait point de malice, et ne cherchait qu'à chanter une hymne aux vertus et à la beauté de sa fille bien-aimée, son seul amour sur la terre. La jeune femme écarta les lourds rideaux de brocard qui fermaient l'embrasure profonde de sa fenêtre, et s'accoudant sur la balustrade, elle livra son front troublé aux douces

(^7) émanations nocturnes. Là, elle demeura long-temps immobile, levant au ciel ses beaux yeux d'où s'échappaient lentement des larmes silencieuses. Peu à peu elle se sentit dominée par l'influence mystérieuse de la nature, qui, effaçant de son cœur les aspérités de la douleur, l'amena par une pente insensible à cette rêverie si charmante aux âmes tendres, et dans laquelle la tristesse s'empreint d'une douceur infinie. Vagues et chastes méditations, où toujours les consolations de l'autre monde s'enchaînent aux chagrins de celui-ci, où le malheur sourit sans amertume et où le bonheur est libre d'inquiétude. La lune était descendue derrière l'horizon ; de pâles nuages glissaient légèrement dans l'air, ne voilant qu'à demi les rayons déliés des étoiles; les soupirs de la brise se détachaient sur le vaste frémissement de l'espace , comme les senteurs du feuillage sur la fraîcheur

de la nuit. Par instants, le rossignol élevait sa plainte mélodieuse et reprochait amoureusement à la rose son insensible beauté; et la cigale répétait sans fin sa note aiguë et insouciante, qui s'enchâssait pourtant au concert de la nature.

Sara Michaëla avait oublié le sommeil.

Elle s'était abandonnée tout entière aux halliicinalions sans suite de sa rêverie. Les ombres de ses jours passés revenaient flotter à ses yeux, mêlées aux aspirations de l'avenir. Son époux, Toudor, son père, s'évoquaient ensemble, ou tour à tour dans sa pensée. Que faisaient-ils, ces trois êtres , qui avaient dominé sa vie? que devail-il advenir d'eux? Allaitelle entrer dans une nouvelle série d'infortunes? Elle avait pourtant bien souffert déjà , depuis ce jour, si doux et si fatal, où la voix de Kirdgeali était venue frapper jusqu'à son cœur, et où le regard

du jeune Boulgare avait osé s'unir à celui de la fille du pacha.

Les yeux de la jeune femme s'étaient fixés machinalement sur une lumière qui brillait faiblement en face d'elle, à travers les barreaux d une étroite lucarne. Absorbés dans cette vague contemplation, où des formes fantastiques se mêlaient à des souvenirs réels, ses sens fatigués par le travail de l'âme se plongèrent graduellement dans une espèce de torpeur, qui tient le milieu entre la veille et le sommeil — entre la vie et le néant. Aux sons plaintifs de sa douleur, répondait une musique aérienne... Cette musique, elle l'avait entendue... autrefois... c'était le chezdar de son amant... la voix mâle du guerrier se mêlait aux sons de l'instrument... Tout-à-coup, elle vit, ou crut voir, une tête se dresser à cette lucarne où ses yeux se tenaient

(90) constamment fixés ; elle jeta un cri, et se précipitant dans la chambre , (elle tomba entre les bras de Zoiilma qui déjà accourait à son secours.

^^— 'Qu'as-tu, mon enfant biën-aimé?

demanda la vieille femme toute alarmée.

'" — Mon père, Zoulma, mon père...

répondit en sanglotant Michaëla. Il est là!... je l'ai vu... il m'a maudite

^— Ton père est loin d'ici, ô ma douce beauté ; c'est un mauvais rêve qui t'a troublée; prions ensemble la mère du Sauveur, et ton effroi se dissipera.

— Non, Zoulma, je n'ai point rêvé.

Il est là , te dis-je.

— Ma belle houri , je ne vois, je n'entends que les gardes qui se promènent

sur les bastions. Il n'y a personne dans les cours : tout le château est endormi.

— Regarde là, en face... dans cette tourelle... celte lumière...

— Est-ce là ce qui t'a effrayée, chère enfant ? Je puis te dire qui habite cette tourelle; ce n'est point ton père, c'est le pacha de Yidin avec son fils Abdallah, et c'est probablement ce dernier qui tout à l'heure jouait de son chezdar.

— Achmetl l'ami, le bienfaiteur, le père de mon père 1 II est là , il languit dans un cachot, et la fille de Mehemed n'a pas eu une seule pensée pour lui.

Mon père a bien fait de me maudire , et Dieu est juste en appesantissant sa main sur moi. Oh ! pourvu que mon fils n'hérite pas un jour du malheureux sort que sa mère a trop mérité !

(90 L'aube avait à peine blanchi le ciel, que Michaëla se rendit auprès d'Eudoxie pour obtenir la permission de visiter les captifs.

— Chère fille, lui répondit Eudoxie, il n'est pas en mon pouvoir de t'accorder ce que tu désires. Milosh commande ici, et il a défendu de laisser communiquer personne avec le pacha de Vidin. C'est un prisonnier trop important pour qu'on 1 3 le traite pas avec toute la rigueur des

lis de la guerre.

— C'est un vieillard, ma mère.

— Il est vrai; mais sa têle est plus redoutable que les bras de mille jeunes hommes. Au surplus, le prince de Servie n*a rien à refuser à ton époux. Kirdgeali a déjà de lui-même intercédé pour Achmel. Ta prière ne pourra manquer d'être

( 9^ ) exaucée. L*année est en marche pour revenir à Roudnick : peut-être les reverrons-nous dès aujourd'hui. Hélas ! ce n'est pas de sitôt que moi je reverrai mon Toudor !

— Oh ! ma mère , la gloire que va acquérir Toudor te dédommagera des peines que son absence te fait souffrir; sa vie est trop précieuse pour que Dieu ne la protège pas.

Michaëla rougit en prononçant le nom du fils d'Eudoxie ; son angélique pureté se troublait à la pensée de cet amour coupable qu'elle avait inspiré , comme si, par cela seul, elle en eût été complice involontaire.

— Puisse le ciel t'écouter, ma fille, dit Eudoxie, et prendre en pitié les souffrances de mon cœur et celles de mon pays!

(94) Un bruit éloigné de trompettes vibra en ce moment dans les airs. Un courrier se présenta aux avant-postes du château et annonça le retour de Milosh.

— Les Voici ! s'écria Michaëla avec transport. Viens, mon fils , viens ! que le premier regard de ton père soit partagé entre toi et moi !

— Ah ! dit Eudoxie en soupirant , quand viendra le jour où mon Toudor fera aussi son entrée triomphale au château de ses ancêtres, le jour où le sang des Brankowans remontera au rang qui lui est dû !

Le courrier était descendu de cheval dans la cour, et, malgré la fatigue qui paraissait l'accabler, restait auprès de la porte d'entrée où la garnison du château s'était rangée en bataille. IVIi-

( 95 ) chaëla s^avança précipitamment vers cet homme.

— Kirdgeali ! dit-elle d'une voix

étouffée. Il vient?...

Le courrier la regarda d'un air étonné et comme ne comprenant pas ce qu'on lui demandait.

— On te demande si le pèlerin noir est avec Milosh , lui dit alors un officier en s'approchant de lui.

— Le pèlerin noir, oui, certes, il revient avec le prince; car il n'y a plus de Turcs à exterminer. Saraïew a vu leur ruine achevée.

— Ainsi^ dit Michaëla, il n'est pas blessé?

Et comment le serait-il? n'est-il

( 96 ) pas invulnérable au plomb comme au fer? Son sabre frappe sans cesse et n'a pas besoin de parer les coups. Ah! c'est un héros ! et la Servie se souviendra de lui long-temps !

Les deux femmes montèrent sur les remparts pour voir arriver les vainqueurs. Sur la route de Saraïew , de longs tourbillons de poussière s'avancent en courant vers le château , portant dans leurs flancs les grondements d'une armée en marche. Bientôt on distingua les chants guerriers , et l'on vit scintiller dans le nuage bleuâtre les fers agités des lances. Semblable à un météore rapide , un cavalier jaillit tout-à-coup en avant ; sa noire bourka traînait en flottant derrière ses épaules, comme le pavillon d'un navire chassé par une brise propice, et son cheval, noir aussi, semblait voler plutôt que courir. Ce cavalier , c'était

(97 ) Kirdgealî. De quel éclat surhumain il rayonnait alors aux yeux de sa bienaîmée ! et comme Tauréole de la gloire méritée seyait mieux à ce noble front!

Ce n'était plus ce Kirdgeali, l'aga desBissourmanS; le destructeur de Silislria; rentrant, esclave triomphant, dans la ville où l'attendait son maître, et se hâtant de se dérober à l'infamante récompense que lui avaient acquise et son apostasie et sa trahison ; ce n'était pas non plus le chef de bandits, le nocturne vainqueur deHrazgrada, courbant son front honteux d'une féroce vengeance ; ce n'était plus même, le terrible pèlerin noir^ combattant pour la cause de Dieu avec la fureur d'un réprouvé ; c'était enfin — ce qu'il n'eût jamais dû cesser d'être — un digne guerrier de la foi et de la liberté , le libérateur et le héros du peuple slave. Son œil avait quitté sa

farouche défiance; son front tranquille II. 7

(98) allait au-devant de tous les regards; sa conscience enfin s'était purifiée à la flamme du devoir et des nobles sentiments.

A peine eut-il mis pied à terre qu'il se trouva dans les bras de tous les êtres qu'il chérissait. Le guerrier redevint amant, époux et père. Il pressa à la fois sur son cœur et sa femme et son enfant, et les larmes d'une douce joie s'échappèrent de ses yeux. Larmes divines î chaste récompense de celles dont le repentir a brûlé les yeux du pécheur,

Milosh , accompagné des chefs serviens, arriva peu après au château.

Parmi son escorte se trouvait un cavalier dont l'aspect fit frissonner Michaëla, jusque dans les bras de son époux, car il lui apparut comme le mauvais génie de Kirdgeali. C'était encore l'Arnaoute

I ( 99 ) Michailaki. Il laissa tomber sur le groupe de famille un regard sinistre et ironique, où se résumait à la fois une menace et une moquerie. Le voilà encore retombé sous le joug de sa femme, se dit-il sans doute : nous verrons si je ne pourrai pas l'en arracher !

Tandis que les Servions , joyeux de leur victoire, se répandaient dans la ville et allaient retrouver leurs familles et leurs amis, la troupe mercenaire, silencieuse et noire, se formait en carré dans la cour du château, semblable à un groupe de sapins au milieu d'une riante forêt que le printemps a reverdie.

Kirdgeali, apercevant des traces d'altération sur le visage de son épouse , l'interrogea avec tendresse. Michaëla lui parla d'Achmet et d'Abdallah.

— Tout ce que tu voudras, mon amour, répondit Kirdgeali. Milosh ne me refusera pas une grâce.

Le soir, un magnifique et fraternel festin célébra le succès des Serviens et la patrie reconquise. Des toasts sans nombre furent portés à Milosh le Slave î à Milosh le père du peuple ! On souhaita que la Servie fût à jamais gouvernée par des tzars issus de son sang. « Yive la li- » berté î répondit Milosh, Je ne suis pas » votre tzar, mais votre frère. Puisse la » liberté refleurir aussi sur toutes les » terres des Slaves! » Les chefs le saisirent dans leurs bras, et relevèrent audessus de leurs tètes, pour le montrer au peuple, qui remplissait les avenues de la salle du banquet, et qui apjDlaudit à cette exaltation par les cris mille fois répétés de : Vive Milosh le Slave! notre libérateur et notre père !

Le pèlerin noir ne fut pas oublié , non plus que Toudor, bien qu'il n'y était pas présent. Puisse le glorieux pèlerin ne jamais quitter ses frères de Servie ! s'écriait-on ; puisse le fils des Brankowans remonter bientôt à la tête de son peuple libre et indépendant ! Liberté à tous les Slaves ! Guerre à jamais à tous leurs oppresseurs !

Les Boïanes entonnèrent ensuite les chants des aïeux , louange de la gloire antique , témoignage de la gloire contemporaine. Ils rappelèrent la grandeur des Slaves aux jours d'autrefois; ils en saluèrent l'astre renaissant , et consolèrent d'un hymne funèbre et triomphal les nobles victimes qui avaient donné leur vie pour la liberté nationale.

Après le festin, quand les convives eurent rejoint les dames dans Jes salons,

Milosh donna ordre d'introduire le pacha de Yidin et son fils. ^

— Kirdgeali , dit - il , ces prisonniers t'appartiennent : dispose de leur sort à ton gré.

Le vieux Achmet s'était avancé lentement au milieu de la pièce ; son visage austère n'indiquait aucune émotion.

Après avoir promené autour de lui un regard indifférent , il avait baissé les yeux et demeurait immobile, caressant seulement sa longue barbe blanche dans sa main bronzée et durcie par les travaux de la guerre. Malgré son grand âge, il ne paraissait avoir rien perdu de son énergie et de sa vigueur, et cette puissante organisation se fiiisait admirer de tous les guerriers qui se trouvaient présents. Auprès de lui se tenait son fils, beau et vaillant jeune homme. En rert-

contrant le visage de Kirdgeali, ses regards s'allumèrent du feu de la colère , et une admiration naïve s'y trahit involontairement quand ils s'arrêtèrent sur la douce et noble beauté de la fille de Mehemed.

Kirdgeali s'avança auprès des deux captifs :

— Pacha de Vidin, dit-il; et toi, aga , ce n'est pas pour insulter à votre malheur qu'on vous a amenés en ce lieu.

Vous êtes libres tous les deux. La fille de Mehemed a demandé la liberté des amis de son père.

— Qu'on nous ramène en prison, répondit Achmet. Je ne devrai rien, ni à la fille ingrate qui a flétri la vieillesse de son père, ni au renégat déserteur, qui a trahi sa religion et ses serments.

— Vieillard, dit Kirdgeali en maîtrisant le courroux de son âme , tu as parlé trop vite. Ni la fille de Mehemed ni moi, nous n'avons jamais suivi les préceptes de votre prophète. On doit préférer Dieu à son maître, et un époux à un père.

— J'ai parlé, répondit Achmet.

Kirdgeali devint pâle comme un cadavre, et un frémissement terrible agita ses membres. Michaëla se leva, et lui saisissant le bras de ses deux mains :

— C'est le bienfaiteur de mon père !

s'écria-t-elle.

Ce cri, parti du fond de l'âme, amollit^ comme par magie, le cœur de tous les acteurs de cette scène , excepté peut-être celui du seul Michaïlaki , qui se réjouis-

( io5 )

sait de ce que son ancien chef n'était pas encore trop efféminé.

— Sois tranquille , mon ange , répondit Kirdgeali. Pacha, continua-t-il, ta haine contre moi est peut-être juste; cependant — et ton fils Abdallah est ici pour le témoigner — ^je ne t'ai jamais manqué de parole. Quant au reste, j'ai toujours joué ma vie en donnant la mort.

Si , malgré mes paroles , tu persistes à refuser la liberté de notre main, tu l'accepteras sans doute de la main de Milosh. La parole qui a été prononcée ne peut être reprise.

— Jeune homme , dit alors Achmet les yeux toujours baissés, je ne suis pas ton juge. Tu m'as fait bien du mal, il çst vrai : c'était écrit. Tu m'as laissé un de mes enfants , je t'en remercie. Tes bonnes et tes mauvaises actions te seront

comptées. Quant à la liberté , c'est un don de Dieu , et je la reçois comme telle. Que le Prophète console les pères qui pleurent leurs enfants !

Milosh voulut hospitalement retenir Achmet et son fils.

— Non, dit le vieux pacha. Réjouissezvous tant que vous le pouvez , mais laissez-nous notre affliction; car, qui sait ce que nous réservent les jours à venir, et si la joie et l'affliction ne s'échangeront pas entre nous?

Abdallah avait assisté à tout ce colloque comme un témoin indifférent; car, respectueux et soumis pour son père , il ne parlait jamais en sa présence, à moins qu'il ne l'ordonnât. Le jeune homme avait presque constamment gardé ses yeux fixés sur le visage de Michacla,

( 107 ) comme s'il eût vu en elle la réalisation d'un objet long-temps rêvé. Au moment de sortir il se rapprocha de Kirdgeali :

— Chrétien, lui dit-il, nous nous reverrons sur le champ de bataille; alors tu ne seras plus lié par une promesse, et je te dispenserai d'aucune pitié pour moi. Homme contre homme , et toutes chances égales...

— Et que Dieu décide du vainqueur!

ajouta Kirdgeali.

— C'est, je crois, le frère de Houssaïn, et le second fiancé de Sélima , dit alors Michaïlaki en touchant le bras de son ancien chef. Ils ont vraiment du malheur, ces pauvres Turcs !

Kirdgeali ne répondit pas ; mai^Min sombre nuage, soit de colère, soit de

chagrin, descendit sur son front. Achmet quitta le château dès le soir même, escorté par un détachement qui ne devait le quitter qu'aux frontières de la Boulgarie, où il avait désiré être conduit.

Le lendemain matin, Michaïlaki se présenta pour avoir un entretien secret avec Kirdgeali. L'Arnaoute, échauffé par les innombrables libations de la veille, étalait son impudente perversité avec plus d'effronterie que de coutume. Son air allègre remplit d'épouvante Michaëla; elle alla se mettre à genoux, et pria, pour que Dieu détournât l'oreille de son époux des conseils de ce méchant homme.

— Que me veux-tu, Arnaoute? demanda Kirdgeali, voyant queMichaïlaki, suivant son habitude malicieuse ou prudente, attendait d'être questionné.

— Je veux peu de chose pour moi; je suis arrivé à mon point. Mais toi , lu ij'es pas fait pour rester le serviteur de Milosa. Je veux que tu deviennes ban ou tzar, et son égal au moins.

— Je ne suis point le serviteur, mais l'ami de Milosh; et toi, Michaïlaki, tu es un fou,

— Ne t'abuse pas toi-même. Tu as été Tami de Milosli tant qu'il a eu besoin de toi. Dès que tu lui seras devenu inutile , tu ne seras plus que son serviteur, si cela lui convient; car il n'est même pas obligé par traité de te garder, comme nous , pendant un certain temps. Et , mettons que je sois fou ; dis-moi où te mènera l'amitié de Milosh , si tendre qu'elle puisse être ? Crois-tu qu'il aille partager avec toi son autorité souveraine? crois-tu qu'il aille conquérir des

pays pour l'en proclamer le chef?

Voyons, lequel de nous deux est plus près ' de se tromper , de toi ou de moi? Ici tu n'auras jamais qu'un rang subalterne. Reviens avec nous, et tu deviens souverain. Il y a des pays qui n'attendent qu'un chef pour se déclarer indépendants. Avec notre secours, tu seras facilement le Milosh d'un de ces pays, et tu loueras à ton tour des amis ou des serviteurs.

— Je ne puis quitter la Servie que la paix ne soit faite , répondit Kirdgeali, dont l'ambition se réveillait malgré lui.

— Bah! les Turcs en ont assez, et comprendront que ce pays est perdu pour eux. Mais, parle franchement, ce nVst pas là Ion véritable motif; c'est ta femme que tu crains de quitter.

— Et quand ce serait l... mais quai-je besoin de l'en parler?... Ce ne sont pas des sentiments que tu puisses comprendre.

— Tu te trompes encore ; je sais lire assez avant dans les coeurs : fais sonner, par exemple , à celui de ta femme le nom de Toudor, et tu verras s'il n'y a point d'écho.

— Ah! chien de voleur! tu oses parler ainsi de ma femme !...

Et déjà Kirdgeali avait saisi son yatagan , et son œil flamboyant annonçait la mort de l'Arnaoute ; mais celui , au moment de provoquer l'orage, dont il ne se dissimulait pas les dangers, avait prudemment assuré sa retraite. Le mou vement de Kirdgeali fut rapide, mais plus rapide encore la fuite de l'Arnaoute.

( ua )

Le yatagan, lancé par la maîn vigoureuse, siffla dans l'air, et entra comme une flèche dans la porte qui se refermait sur le bandit.

— Infâme calomniateur! vipère à langue venimeuse ! s'écria Kirdgeali ; non , tu ne sauras flétrir celte image sacrée!... Elle ! me tromper ! me trahir ! cet ange qui m'a donné son amour I... Elle a bien trompé son père, il est vrai; elle est

femme enfin Ah! c'est un mensonge

alroce! et moi-même je suis un misérable insensé d'avoir pu m'en troubler.

N'ai-je pas vu les traces que le chagrin de mon absence a laissées sur sa beauté? Non, ce n'est pas là l'empreinte du remords Ah ! j'aurais dû tuer le brigand!... Cependant... si cela était vrai? .. si Toudor avait seulement tenté ?... mais

c'est impossible alors, malheur à lui

et à moi!...

Michaëla, avec cette finesse d'ouïe que donne l'inquiétude , avait entendu les éclats de voix de son époux , et elle entra dans la chambre avec son fils dans ses bras. Cette apparition dissipa soudainement les soupçons qui se pressaient autour de la pensée de Kirdgeali, comme un essaim de sinistres corbeaux II saisit sa femme dans ses bras et la couvrit de baisers tendrement emportés.

— Tu m'aimes, n'est-ce pas? lui ditil, et pour toujours?

— Oh! oui, répondit-elle avec effusion ; oui , pour la vie! et pour l'éternité !

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