‹ KirdgealiChapitre 4 sur 11 · IL · texte numérisé non relu

IL

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Les jours coulaient calmes et doux pour les habitants du château de Roudnick. C'était la même couleur du printemps , le même vernis de bonheur tranquille et inaltéré.

( ii6 )

Milosh, toujours favorisé par la victoire, avait dompté l'orgueil ottoman.

Le sublime Padishah avait demandé grâce humblement; le prince slave la lui accorda : il ne faisait la guerre que pour obtenir la paix, mais une paix honorable et digne.

Eudoxie recevait fréquemment des nouvelles de Toudor. Ses longues espérances allaient être enfin couronnées d'un glorieux résultat ; Toudor avait trouvé tous les Moldaves se préparant au grand événement qui devait bientôt s'accomplir. Eudoxie voyait venir le jour où le descendant des Lechs devait ressusciter la liberté des Dacques ; elle voyait Toudor hospodar, et l'empire de Brankowans renaissant dans sa splendeur d'autrefois.

Mais rien n'était comparable au boa-

( "7) heur de Kirdgeali et de Michaêla. La brise ondoyanle qni moissonne les parfums de la prairie — l'haleine virginale du printemps — l'écho mystérieux de la forêt— n'ont pas d'accents assez doux pour exprimer celte félicité ineffable, dont chaque jour renouvelait pour les deux époux la délicieuse uniformité. Si parfois encore quelque pensée ambitieuse venait effleurer l'esprit du jeune homme, c'était sans l'inquiéter; et les rêves de gloire et d'avenir ne servaient, pour ainsi dire, qu'à lui dorer l'horizon de son amour , à lui rendre le présent plus charmant. Si quelque parole de Michaïiaki venait, comme un fantôme du passé troubler la paix de son cœur — elle ne servait bientôt qu'à donner un plus radieux éclat à l'angèlique figure, dont le sourire le défendait incessamment des ombres sinistres du souvenir. L'homme à l'âme sauvage avait oublié ses anciennes idoles

et leur culte sanguinaire ; il avait rejeté loin de lui la méfiance — cette compagne du criminel. Il avait oublié même le remords : le repentir lui avait enfin rendu la paix de la conscience — il songeait à Dieu sans épouvante. Tous les jours, et à chaque heure du jour, il saluait de son adoration l'ange sauveur qui l'avait réconcilié avec Dieu , avec les hommes et avec lui-même. N'avait-il pas assez pleuré pour être pardonné ! ne pouvait il pas enfin oublier !

Kirdgeali cependant n'avait pas répudié son énergie, cette force de caractère qui faisait de lui un héros , jusqu'au milieu d'une bande de brigands. Son sang était toujours la lave que rien ne peut éteindre ; mais une aile protectrice en écartait la tempête, et endormait sa fougue sous un calme bienfaisant.

( 119 ) Hélas ! s'il est des esprits bénis pour rappeler les mortels dans le ciel, il est aussi des malfaisants qui, pour les en écarter, réveillent dans leur âme le germe des passions mauvaises.

Par une belle soirée d'été, les hôtes du château de Roudnick étaient allés' s'asseoir au pied d'un hêtre pour jouir de la fraîcheur, succédant enfin au haie du jour. C'était après une de ces journées toutes dorées de soleil — à l'haleine embrasée— au regard éblouissant, qui, pareilles au prodigue insouciant, nous fatiguent de leurs dons. Des myriades d'insectes visibles et invisibles s'élevaient en bourdonnant, secouant la torpeur où les avait retenus l'accablante ardeur du soleil. La nature haletante humait amoureusement la brise rafraîchissante où se ranimait la verdure des arbres et de la plaine; et l'homme-— âme de la

( 1^0 ) création , s'associait à l'allégresse générale, et en rapportait au créateur l'hymne instinctif et profond.

Tandis qu'Eudoxie et Milosh, absorbés dans leurs graves pensées , échangeaient quelques mots dont l'accent agrandissait la signification , Kirdgeali jouait avec son enfant sur la pelouse, et Sara Michaëla souriait d'aise à l'aspect de cette naïve tendresse. Combien elle le préférait ainsi, prodiguant à leur fils ses caresses inapprises, simples comme la nature — que, non pas, comme autrefois, impatient de combats, le regard menaçant et la prestance hautaine! Son orgueil de femme alors était seul satisfait, et maintenant c'était la sainte tendresse de l'épouse et le divin sentiment de la maternité qui réjouissait son àme.

Au milieu de ce doux loisir, le cour-

rier apporta des lettres pour Eudoxie et Milosh. Milosh parcourut la sienne d'un air sérieux , et demeura pensif. Eudoxie sourit mélancoliquement.

— C'est de mon fils , dit-elle en présentant la lettre à Sara Michaëla. Vois , ma fille, comme il nous aime , ce bon Toudor; il ne cesse pas un instant de songer à nous.

Au nom de Toudor, Kirdgeali repoussa les jouets dont il amusait son enfant et les petits bras qu'il lui tendait, et fixa son œil de feu sur la figure de son épouse pour épier l'impression de cette lecture. Que l'homme est un être indocile et capricieux ! Rien ne manque à son bonheur, et il suffit d'un mot jeté au hasard pour en faire crouler tout l'édifice 1

Sara Michaëla rougit en lisant— pâlit—

( IQQ )

et rougit de nouveau... et une larme alla mouiller le papier. Kirdgeali trembla de tous ses membres. Il se dressa ; ses yeux lancèrent des éclairs. Son premier mouvement fut d'arracher la lettre des mains de Michaëla. Mais, faisant un dernier effort pour se maîtriser, il partit comme un trait et s'enfonça dans la forêt. L'enfaut délaissé se mit à pleurer; et, de cette voix bégayante si douce à Toreille du père, commença à le rappeler. Ce fut en vain. Sara Michaëla tourna les yeux aussitôt, vit son enfant seul sur le gazon, et son époux qui disparaissait derrière une haie. Elle l'appela; mais il ne s'arrêta pas; il ne tourna pas même la tête. Elle pensa qu'elle n'avait pas été entendue, et s'occupa de calmer le chagrin de son fils.

— Ce bon Toudor, dit-elle à Eudoxie, espère donc que tout ira bien. Dieu en

( .a3 ) soit loué! il mérite bien d'être heureux!

Elle prit son enfant dans ses bras et se dirigea du côté où elle avait aperçu Kirdgeali. Elle l'appela encore, mais inutilement.

Milosh, s'adressant alors à Eudoxie :

— Toudor, lui dit-il, m'annonce qu'il se prépare à proclamer bientôt l'indépendance moldave; il m'invite à lui expédier des secours en hommes ; mais il me prie de ne pas mettre Kirdgeali à leur tète ; l'affaire de Hrazgrada lui a fermé à jamais l'entrée de la Moldavie ; si jamais il se montrait dans leur camp , les Moldaves dirigeraient leurs armes contre lui , et déserteraient la cause de la liberté plutôt que d'accepter sa coopération.

Eudoxie baissa tristement les yeux.

-^ Ce sont là les préventions de mon fils , répondit-elle. Il sait pourtant que le bras de Kirdgeali est destiné à relever la liberté des Dacques. Jugez vous-même, Milosh Obernowitch! Kirdgeali n'a-t-il pas expié, peut-être avec usure, les méfaits de sa jeunesse ?

Milosh répondit avec dignité :

— Les Serviens et moi nous devons une reconnaissance sans bornes aux héroïques services de Kirdgeali ; Milosh Obernowitch est toujours prêt à la lui prouver. Quant à Toudor, je m'estimerais heureux de pouvoir l'assister dans son entreprise; mais j'ai signé le traité de paix avec le sultan , et je ne mentirai pas à ma promesse en reprenant les armes. Avec l'argent que je lui fournirai, Kirdgeali pourra soulever les Klephtes : tâchez surtout de le remettre d'accord

avec votre fils. Il n'y a rien qui ne doive céder à la considération du bien public.

— Dès que la guerre aura éclaté, j'irai au camp de Toudor, pour le réconcilier avec Kirdgeali; ils doivent combattre ensemble. Tes amis comptent sur toi, iNIilosh; tu nous assisteras de tes sages conseils et de ta puissante protection.

— On me mande aussi , reprit l'archiduc, que Georges Kantakouzin, l'envoyé de la cour de Pétersbourg, se rend auprès de moi pour me solliciter en faveur d'Ypsilanti. Milosh sera sourd aux perfides insinuations du tzar, et renverra le bâtard de la Grèce , qui , sous le prétexte spécieux de la liberté de son pays, cherche, d'après les ordres de son maître, à s'immiscer dans nos affaires. Mais

( ia6 ) rien ne m'empêchera de rester fidèle à mes amis.

Comme il finissait ces mots, Sara Michaëla accourut, l'inquiétude peinte sur sa figure.

— Kirdgeali n'est-il pas revenu? demanda-t-elle.

— Non , lui répondit-on.

Elle pâlit comme si un pressentiment l'eût avertie d'un désastre prochain.

D'où venait son inquiétude ? elle n'eût pu elle-même en deviner le motif; mais elle connaissait trop bien le malheur pour n'avoir pas appris à se fier aux sinistres augures.

Kirdgeali courait comme un insensé loin des regards des hommes. Il s'enfonçait

( 1^7 ) au plus profond des bois, descendait les ravins les plus escarpés à travers les débris des chênes déracinés et les rochers culbutés , et gravissait les parois du granit sillonné par la foudre. Une sueur froide ruisselait sur son front, sur sa figure; mais il ne sentait que le feu intérieur qui le dévorait — le feu de la jalousie. Les ruisseaux qui murmuraient au fond des vallons , lui répétaient le nom de Toudor; les oiseaux lui gazouillaient aux oreilles ce nom odieux. Ses pensées étaient comme un chaos bouillonnant. Il s'arrêtait pour chercher à rassembler ses idées , sa bouche répétait à l'insu de sa volonté : Oui ! elle a rougi et pâli. ..j'ai vu des larmes dans ses yeux!... Poursuivi de son cauchemar ^ il s'écria d'une voix terrible : Oh ! malheur, malheur à moi ! Il appuya sa tête sur la pierre du rocher et fouilla dans les ténèbres du passé. Il ne me trompait donc

( ia8 )

pas, IMichaïlaki et moi, confiant,

aveugle que j'étais!... N'étais-je pas présent à leurs adieux 1... Mon enfant ne le connaissait-il pas mieux que moi , son père!... O femme! que j'adorais! que j'adore... où est le bonheur éternel que tu

m'avais promis? Et l'écho seul du

désert répondit à sa voix par un sourd gémissement. Kirdgeali , saisi d'une terreur superstitieuse, reprit sa course en avant. D'autres sons arrivèrent à son oreille ; c'étaient ceux d'une cloche lointaine. Il s'arrêta tremblant; il écoutait; son âme avait ressenti cette commotion profonde, ce tressaillement religieux qui dessille les yeux du pécheur et lui fait entrevoir le dur sentier d'un repentir salutaire. Ses genoux fléchirent ; il courba sa tête altière pour s'avouer calomniateur et impie. Malheur! malheur à moi seul! s'écria-t-il ; c'est moi qui suis coupable! elle, elle est un ange sans tache!

( 1^9 ) et moi , souillé de crimes , proscrit parmi les hommes, voué à la damnation éternelle, misérable entre les misérables,

j'ose l'accuser d'un crime! Malheur!

malheur à moi! Il s'humilia dans son

repentir et pria avec ferveur. Et, dans sa miséricorde, Dieu pardonna de nouveau au pécheur ; car l'inique orgueil n'empêcha ses larmes de couler, et ni la haine ni la vengeance ne troublèrent l'expiation où s'abîmait son âme.

Sara Mîchaëla le cherchait toujours, troublée de cette étrange disparition , mais elle était loin de deviner ce qu'il faisait. Il revint enfin — pale — exténué — non par la fatigue du corps , mais par les souffrances de l'amc,

— Qu'as-tu? où étais-tu allé? lui demanda doucement Michaëla. Il était prêt à tout avouer, car sa bouche ne con-

naissait pas l'art astucieux de dissimuler se§. pen^ée§, pa^ plus que sa figure ne |ayjajl,,jrp^ï)lir à son copur; mais dans ce moment il aperçut une larme dans l'œil de son épouse ; la corde du soupçon frémit de nouveau çn iui,^t ses lèvres se

refermèrent.

. io -'.Sj ..îi : '-^^^-■'

La ieuue femme §e dit : L'écho des

batailles a résonne a son oreille; ses

anciennes passions se sont reveillées, et

ont troublé la paix dont il jouissait. Et

de peur d'attiser le feu qu'elle s'était

flattée d'avoir éteint , elle baissa les yeux^

e%, craintive — elle se tut. r..

Eudoxie et Milosh parlaient de la guerre prochaine. Eudoxie présenta à Kirdgeali la lettre de Toudor, mais il refusa-de la lire, et, au grand chagrin de la vieille dame , parla avec indifltrence de la camy pagne qui allait s'ouvrir; en homme

qui n'avait aucune envie d'y prendre part^v'jd')

' La nuit arriva; — heure de repos et de léger souimeil pour les heureux du monde; hfMire d'accablantes méditalions et de rêves fatigants pour les vielimes du saFt. -

. Kirdgéâli^ne^dormitpas;- ilécoutait la douce respiration de sa femme et de son enfa!it — il sembiait épier jusqu'aux pul-salions: de Idurs veines; son ouïe était tendue -au moindre bruit, soa esprit ne 1 était pas moins. Il essayait en vain de faire trêve à cette doidoureuse insomnie; mais le sommeil indocile refusait de des-^ cendre sur ses paupières. Michaëla murmura en rêvant quelques mots. N'est-ce pasToudor qu'elle a nommé?... Il écouta..*^

Oui!... c'est Toudor Toutes ses artères

manque rent de se briser — il sauta à bas

du lit — saisit son yatagan , et , muet comme le démon — se plaça au chevet du lit de sa femme. Ses cheveux se hérissaient 5 ses yeux étaient enflammés; son cœur bondissait avec violence dans sa poitrine , comme ses pensées dans son cerveau. Pourtant sa main resta pétrifiée—il n'osa accomplir le crime. Etaitce elle, ou lui-même qui devait mourir ? Personne ne pouvait le dire; il ne l'eût pu lui même peut- être. Cependant Sara Michaëla continuait son paisible sommeil ; et le souffle du rêve fit de nouveau murmurer ses lèvres : Rirdgeali, disaitelle, cher époux, mon unique ami... Ces doux sons arrivèrent à l'oreille de Kirdgeali comme ceux d'une harpe céleste; sa main laissa échapper le glaive, et luimême s'affaissa sous le poids de la lutte qu'il venait de soutenir. Michaëla s'éveilla à demi , et poursuivant son rêve d'une voix somnolente : Oui, dit-elle , tu

05 ma \ie... époux chéri, époux adoré... Sa tête retomba doucement et elle se rendormit comme un enfant. Son calme angélique acheva de vaincre le délire de Kirdgeali ; il se leva — il put enfin respi^ rer — mais son bonheur était déjà loin. Quand une fois il a fui le cœur de l'homme, il faut bien du temps pour qu il s'y rétablisse.

Kirdgeali maudissait ses emportements; il maudissait son existence et ses funestes passions, qui l'avaient entraîné dans cet abîme de crimes; et tous ses crimes se dressaient devant lui comme des spectres , dont le cortège lugubre chantait à son âme terrifiée les sombres litanies du remords.

Les jours passèrent en vain; plus de consolation , plus de repos pour son âme agitée. C'est qu'un homme ainsi trempé.

s'il reçoit une commotion profonde , et qu'il prenne sur lui , do comprimer l'ex^ plosion, doit souffrir alors de ce qu'il n'a pas fait souffrir aux autres. Comme un ver rongeur, sa passion refoulée at^ taque à la racine son existence malade ; — tout elfort humain est impuissant pour une blessure pareille — tout remède ne fait que l'irriter. Celle vigoureuse orga-> nisalion s'étiole comme une plante privée d'air, dès que le vent orageux des passions cesse de secouer sci rameaux inquiets, que la foudre rajeunit, au lieu de consumer. o

Ainsi Kirdgeali : ce pécheur d'élite— cet homme qui débordait de toutes parts la nature humaine — dont la volonté était sans frein — dont le courage était sans bornes.— 11 avait beau passer des heures en prières et réunir toutes le^i forces de son àme; ttoparvcnait à déguiser ses

tourments , mais non a les mailriser. Le soupçon soucieux qu'il s'efForçait d'éteindre, revenait à tout instant; semblable à l'hirondelle qui toujours revient vers le nid qu'elle a commencé de bâtir.

Il dépérissait à vue d'œil. Mîchaêla, toujours dévouée, toujours bonne et tendre , voulait se sacrifier.

— Retourne chercher la ffuerre, lui disait elle , ta sanié renaîtra au milieu des combats , ta langueur * se dissipera. Et des larmes venaient mouiller ses paupières et démenlairnt ses paroles. Kirdgeali l'embrassait, et son cœur se sentait soulagé; mais si Michaëla ajoutait : Tu seras avec Toudor qui t'aime comme un frère; alors Kirdgeali se le\aît et la quittait brusquement — et peut-être alors, fiongeait-elle au contraste . qup formait cette sauvage taciturnité avec la douce

améiiilé de Toudor. Eudoxie tremblait que la dévotion, qui semblait se réveiller dans l'esprit de Kirdgeali , ne lui fit reprendre l'habit du pénitent; et Milosh s'étonnait de ce que cette amc guerrière restait impassible aux échos belliqueux.

De nouveaux hôtes vinrent visiter Milosh le Slave : c'était George Kantakouzin, descendant des empereurs d'Orient, accompagné des prmcipaux chefs de métairie, ainsi que d'un petit nombre de capitaines montagnards— soldais mercenaires—guerriers à tant par jour. Parmi ces derniers, se trouvait encore l'Arnaoute IMichaïlaki. Le tranchant du yatagan ne l'avait pas intimidé au point de le faire renoncer à son attachement pour son ancien chef; vers qui, une secrète puissance l'attirait. Tout brigand qu'il était, son cœur avait besoin d'aimer. Ce n'était ni l'appât de 1 or, ni la nécessité,

ni la force qui lui avait donné Kirdgeali l^our maître ; c'était volontairement qu'il s'était dévoué à le servir. Il existe au reste des sympathies inexplicables. On en reconnaît les effets, personne n'en dira la cause !

Les envoyés venaient au nom du tzar blanc inviter Milosh Obernowitch à prendre les armes contre les musulmans, et l'assurer de l'assistance des troupes russes. Le prince slave les i^eçut avec froideur et réserve.

-— Milosh, leur dit-il, ne reconnaît aucun maître; il ne fait, que ce qu'il trouve convenable pour le bonheur des Serviens. Je ne me mêlerai pas de la guerre actuelle : car celte guerre n'est pas utile pour notre pays. Je ne renonce pas cependant à reprendre jamais les arnies —

maïs ce ne serait que pour répondre à Fappel des peuples slaves.^ ' '^'^ '

Disant cela, Éoii ie^ard brîlTà d'un éclat surhumain, et tous les assistants baissèrent spontanément leurs fronts , car ils voyaient dans lui l'élu du Seigneur. Et Dieu n'envoie de tels chefs qu'aux peuples qui ont mérité sa suprême protection.

' IVlîlosh ne prît point garde à èes îioni^ mages, car l'orgueil et la vanité étaient loin de son cœur; il coutinna :

-lîj^ Ouanl à vous, amis des Grecs, voici mon conseil : plutôt que de demander proloclion au tzar, faites alliance avec les peuples; car le peuj)l(» peut toujours ce qu'il veut. Voyez les Serviens — ce qu'ils étaient naguère -ce qu ils sont aujourd'hui.

( '39 ) Milosh no s'écarla point de lliospitalité slave à regard des envoyés gréco-russes; mais il leur refusa net sa coopération; regardant cette guerre comme un résultat des intrigues étrangères plutôt

que comme l'effet d'une volonté natio-*

1 r,7fi a!

nale.

De son côté Michaïlakrétaît allé saluer son ancien chef. A sa vue , un frisson de colère et d'indignation parcourut les membres de Kirdgeali , car il voyait en*^ lui le génie malfaisant qui avait empoisonné la paix de son existence. Mais l'humble attitude de l'Arnaoute désarma le ressentiment de Kirdgeali, cl le choix de ses paroles lui obtint bientôt une lé-^ conciliation complète. U iife fit àïréuhc^ mention de Toudor, parla de Sara Mî-'^ chaëla avec respect, et fit si bien qu'au' bout de quelques minutes Kirdgeali avait oublié son courroux et devisait avec son

ancien lieutenant de la manière la plus amicale.

Michaïlaki resta au château après le départ des envoyés de l'Hétairie, et, peu à peu , à force de rappeler à Kirdgeali les combats qu'ils avaient livrés, à force de souffler sur ses espérances à demi éteintes d'un glorieux avenir; tantôt — retraçant à sa mémoire la prophétie d'Iwoni; tantôt — exaltant l'illustration du sang des Lechs qui coule dans ses veines ; tantôt— comparant sa destinée à celle de Milosh et le stimulant par son exemple; l'Arnaoute ranima le feu qui couvait sous les cendres, et parvint à réveiller l'orgueil assoupi ; mais cette fois cet orgueil garda une noble direction, car le jeune Boulgare ne se promit d'acquérir un nom qu*en travaillant pour le bonheur du peuple. Ainsi, les exhortations d'Eudoxic avaient été san§ effet sur lui , taudis que

les paroles de l'Arnaoule avaient trouvé le chemin de son cœur! Mais Eudoxie, embrassant avec le zèle d'un martyr, le culte de la patrie, pensait que la cause de la liberté et delà foi était toute-puissante sur les cœurs et les esprits. Yoilà pourquoi elle négligeait les arguments les plus convaincants — ceux qui touchent à la passion individuelle; tandis que le rusé brigand , faisait jouer tous les ressorts pour arriver à ses fins. Et quel est l'homme qui ne se laisse prendre à l'appât de la mémoire d'un temps où il brillait de valeur, de puissance, de gloire ou de bonheur ! Et ces souvenirs ne deviennent-ils pas plus entraînants, leur influence ne devient-elle pas plus irrésistible, quand c'est la bouche d'un témoin, d'un compagnon qui les retrace?

D'ailleurs Michaïlaki méprisait la mort?

parce qu'il s'était habitué à la voir de près; combattait avec courage, non par

amour de cloiic ou le besoin de se fai^t' rgfj^ç?çJLer, niais par son insatiable appétit de Tor; fidèle en outre au maître qu'il s'était choisi, il n'inspirait à l'âme excentrique du chef aucun sentiment approchant de l'envie; mais bien pluLôt, cette espèce d'attachement, dont la vanité satisfaite aime à récompenser la servile soumission. Ajoutez encore à cela, les dangers communs qu ils avaient affrontés^ }es mêmes champs qu'ils avaient arrosés de leur sang; les mêmes sons que leurs sabres siiïlèrent tant de fois à l oreille de ^'ennemi; et l'on concevra Firrésistible attrait, qui enchaînait l'impétueuse volonté de Kirdgeali, aux perfides insinuations du brigand invétéré.

Toutefois Kirdgeali ne faisait aucune allusion à la scène qui avait eu lieu lors du dernier départ de l'Arnaoule; il ne demandait aucun éclaircissement du

soupçon vague, mais injurieux, dont il avail troublé son tranquille bonheur.

De son côté, Michaïlaki semblait avoir éteint dans un oubli complet et son officieuse instigation et la sanglante récompense qu'il avait manqué s'attirer.

Leurs entreliens roulaient sur la guerre; ils s'occupaient aussi à manier leurs armes et faisaient de longues courses à cheval. Ils s'aventuraient au milieu d'anliques et silencieuses forêts, gravissaient 1ns rochers solitaires. Alors, pareil à l'aigle, partageant avec le vautour l'imi/jense empire des airs, Kirdgeali baignait son front aitier dans les flots de rayons, et ses yeux lançaient des regards impérieux. Sa pâle figure s'enflammait d'enthousiasme, et jetait l'éclat sinistre d'une comète apparaissant sur un ciel noir.

Cette tète anibitieuse avait de nouveau secoué l'humilité chrétienne, et le tendre repentir, et l'abnégation , et la méfiance

d'elle même , pour se livrer à toutes les chimères de l'orgueil qui reprenait sur elle tous ses anciens droits. <T

Eudoxie voyait ce changement, et son cœur tressaillait de joie; Sara Michaëla le voyait aussi. Dolente et contente à la fois, sa touchante beauté apparaissait à travers un rideau de joie et de tristesse— semblable à l'arc-en-ciel naissant, reflétant les jeunes couleurs de la lumière à côté des larmes transparentes qui le tient attaché au ciel. Son tendre dévouement se réjouissait d'avoir sacrifié son repos au désir avide de gloire et à l'inquiète humeur de son époux. Elle bénissait iMichaïlaki lui-même, bien qu'une terreur secrète la fît iressaillir à son approche.

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Et Kirdgeâli? Son cœur était resté fidèle à son amour ; mais l'ambition , hélas! est une dangereuse rivale. .n

Voyez ce cheval trépignant de courroux sous la main qui le retient. — Ses dents mâchent avec bruit le métal du mors ; sa lèvre secoue les flocons de blanche écume; une flamme sanguinolente se tord dans sa large prunelle; ses muscles se tendent. Au plus léger mouvement, au moindre signal , il part comme une flèche lancée par un arc impatient. Il vole aveuglément, insoucieux des obstacles et de la direction qui lui est imprimée. Il ne demande rien qu'à fendre l'air et à franchir l'espace. — Tel est l'homme quand la passion l'a longtemps impatienté; il se sent un besoin aveugle d'agitation, et se laisse emporter 8u hasard, sans autre désir, que celui d'une lutte frénétique avec l'infini.

On apprit au château de Roudnick que, dans Boukowine , Toudor avait levé

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