‹ KirdgealiChapitre 5 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

l'étendard de Tindépendance. Le vil esclave de l'usurpateur, l'hospodar fanariole, s'était enfui comme un lâche. Les Turcs, quoique nombreux, cherchaient des asiles au sein des places fortifiées , n'osant pas affronter l'élan d'un peuple résolu à redevenir libre.

— ïoudor sera hospodar de Moldavie, dit Michaïlâki à Kirdgeali; tandis que toi

— Il y a encore d'autres pays, dit en l'interrompant Kirdgeali.

Cependant le trait envenimé avait atteint le but , car le jeune Boulgare resta soucieux et pensif.

Une autre nouvelle succéda à celle-là :

( 147 ) Alexandre Ipsilanti était arrivé à Yassi , apportant des somaies fournies par la cour de Pétersbourg. Il y avait trouvé le hospodar fanariote comme lui; et, de concert , ils avaient proclamé la liberté des Grecs , invitant les Gorals slaves à se réunir à eux; les Grecs eux-mêmes n'ayant pas l'iiumeur assez farouche pour affronter les balles des Musul-mans.

Milosh dit :

— Il serait à désirer qu*un Slave s'y présentât, renvoyât les Grecs mercenaires, qui ne savent que trafiquer, et, se mettant à la télé d'hommes capables d^enthousiasme , s'occupât à rendre la liberté aux Slaves.

— Ce sera moi , dit Kirdgealî.

Quelques jours après, Michaïlaki rangeait, devant la porte d'entrée du château de Roudnick , les bataillons de volontaires serviens et les escadrons d'Arnaoutes.

Après avoir assisté à l'office divin , Kirdgeali fît ses adieux à sa femme, à son enfant, à Eudoxie et à Milosh. Ces adieux furent tendres, mais non déchirants; car un espoir prochain restait au fond des cœurs. Au moment de monter à cheval, Kirdgeali embrassa encore une fois sa femme, et quelques larmes vinrent mouiller ses paupières. L'enfant, qui commençait déjà à bégayer, dit à son père : — EmbrasseToudor ; maman, ajouta-'-il, prie le bon Dieu tous les jours pour lui. Kirdgeali se détourna , s'élança sur son cheval, serra la bride et disparut sans regarder en arrière. Sara Michaëia pâlit et se tordit les mains.. ÎMalhoureuse

( '49 ) que je suis ! Il est informé de tout! Que va-t-il faire?

Elle fondit en larmes comme si son cœur se reprochait la funeste passion qu'elle n'avait cependant jamais encouragée; et qu'il eût voulu expier le soupçon délirant, qu'il n'avait jamais mérité. Eudoxie , qui ne voyait que ses pleurs , cherchait à la consoler.

— Nous les re verrou s bientôt^ dit-elle, nous irons les rejoindre au camp de Toudor.

L'enfant l'entoura de ses bias.

— Vap'd n'est j)as fâché, il va nous ramener Toudor.

Il ne savait pas. le pauvre enfant, le mal qu'il faisait à sa mère!

Le peuple servien avait accompagné de ses bénédictions le départ du pèlerin noir, et Milosh suivit longtemps des yeux le vaillant détachement. Levant ses mains au ciel :

— Que Dieu vous aide dans votre sainte entreprise ! s'écria-t iL Puissent tous les peuples slaves secouer ainsi le joug des oppresseurs! Mon bras, et mes biens, et ma vie, seront toujours prêts au premier appel des Slaves, à leur premier cri de liberté !

Ces paroles de Milosh partaient de son cœur vraiment slave, sincères comme sa foi , solennelles comme le serment. Dieu les a entendues, et Milosh en a gardé le souvenir. Le ciel était pur, le soleil radieux inondait le firmament des flots de sa lumière; comme pour manifester l'alliance du Tout-Puissant avec le

( 'âl )

prince vertueux , dont le cœur aussi pieux que ses lèvres, lui avait mérité d être le restaurateur de l'indépendance slave.

xvn.

Le drapeau tricolore flottait sur la belle ville de Yassi, capitale de la Moldavie, arboré au faîte du château des hospodars. Des trois bandes qui figuraient sur ce drapeau, la blanche mar-

quait la foi, suprême mobile des guerriers qui marchent sous la bannière nationale ; la rouge et la noire montraient qu'ils sont résolus à vaincre ou à mourir. L'oiseau renaissant de ses cendres planait au-dessus. C'était l'emblème de la liberté des Grecs , qui , en rompant les chaînes , cherchaient à se régénérer, et à renouveler l'ancienne vie de Sparle, de Thèbes et d'Athènes.

Des soldats, en uniformes noirs, portant sur leurs casques des têtes de mort, jeunes Grecs de la sainte phalange , parcouraient les rues et les places de Yassi; tandis que les cavaliers albanais , commandés par l'intrépide Yordaki, bivouaquaient dans la plaine ; et l'infanlerie, composée dos Kleples de toutes les peuplades, occupaient les faubourgs.

Les habitants de Yassi se pressaient

autour des défenseurs de la foî , admirant leur fîère prestance et leur guerrière importance.

Cependant, que faisaient les chefs de ces nouveaux croisés? Pourquoi ne marchaient-ils pas en avant , comme le vœu des peuples et leur devoir le leur commandaient? Hélas! c'est que ces chefs n'étaient pas ceux qu'il eût fallu à cette cause et à ces hommes ! Peu soucieux de l'honneur et du bien du pays, ils avaient trop long-temps rampé devant les despotes; et l'air impur et corrosif des cours, avait terni la noble nature de leurs âmes et détruit en eux le germe des pensées élevées et généreuses.

Ces chefs étaient Alexandre Ypsilanti et George Kantakouzin. Le premier, issu d'une famille princière, avait servi comme général dans les armées de Ixar; le se-

cond , descendant des empereurs de Byzance, avait porté riiniforme de colonel à la cour de Vienne.

Habitués de longue date à l'obéissance mercenaire, ils voulaient bien commander à leur tour ; mais trop abâtardis pour risquer vaillamment leur inutile existence , ils se laissaient porter au pouvoir par les circonstances et ne songeaient aucunement à la gloire. Ils se contentaient de lancer des manifestes, et passaient toutes les journées en fêles et en banquets , ne s'informant ni des démarches de l'ennemi ni des besoins de leur armée.

A coté de ces chefs fainéants, le valeureux Vordaki brillait comme une étoile de salut. Ses vertus et son courage l'eussent bientôt mis au-dessus de ces princes courtisans qu'il méprisait i^rofondément

dans son âme; mais son inlégrîté se refusait à leur disputer une place qui leur eût appartenu s'ils avaient su s'en rendre dignes. Il savait bien que l'on dispute plus volontiers la prééminence au mérite qu'à la naissance , et il s'imposait le devoir de respecter une autorité qui ne se faisait pas respecter elle-même.

Tandis que l'inertie des chefs faisait perdre à Yassi des instants précieux au gros des combattants, des scènes plus rassurantes pour l'avenir de la liberté se passaient à Boukarest. Les Musulmans et les Fanariotes avaient déserté cette ville au premier cri de la guerre, et s'étaient sauvés à l'autre bord du Danube.

De toutes les troupes de la garnison, il n'y eut que Ranimari Sa^va avec ses Arnaoutes qui tinrent ferme, résolus à imposer aux habitants par la peur sinon par la confiance.

( '-^S ) Cependant un corps de troupes avait paru se dirigeant vers la ville sur la route de Tchernetz. Le chef marchait à pied à la tête de son monde, ayant à sa droite un prêtre du rite grec portant le crucifix, et à sa gauche son lieutenant, vêtu comme un simple paysan. L'ne telle armée ne pouvait être qu'une armée populaire , improvisée par un saint enthousiasme.

Une telle armée est invincible ; aussi Kanimari se retira- t-il, sans brûler une amorce, dans l'enceinte du monastère.

Les habitants de Boukarest volèrent au-devant des amis qui venaient pour les sauver. Les cris d'allégresse et de bénédiction retentissaient dans les airs :

Vivent nos frères! vivent nos libérateurs! vive Toudor, notre [grince, notre tzarl

Toudor s'était rendu d'abord dans la demeure du Seigneur, et j chrétien avant

tout , il avait remercié le Sauveur du monde de sa miséricorde. L'action de grâces accomplie, il fit proclamer au son des cloches et des tambours Xindépen^ danca de la Moldavie,

Kanimari posa les armes, et vint demander les ordres de Toudor.

Agiles comme l'instinct, souples comme les serpents , les boyars accoururent pour mendier des faveurs auprès du nouveau maître. Mais le nouveau maître ne se souciait pas d'établir aucune différence entre les boyars et les ci-devant serfs. Il ne reconnaissait parmi les enfants de sa pairie d'autre distinction, que le plus ou moins de zèle qu'ils apportaient à remplir leurs devoirs envers leur mère commune.

— Servons-la , disait-il à chacun , tous,

selon noire conscience, cl la récompense ne nous manquera pas.

Il prêchait d'exemple aussi bien que de paroles. Il parcourait le pays à la tête des bataillons armés, dissipant les hordes ottomanes , réprimant les abus et façonnant le peuple à la liberté. C'était ainsi qu'il accomplissait sa mission de hospodar.

En rusé Grec qu'il était, Ypsilanli, voyant s'établir la domination deToudor, quitta avec son armée la ville de lassi pour venir établir son camp à Kolentino, en vue de Boukarest. Ce n'était pas pour faire cause commune avec l'armée de Moldavie; ceux-là brûlaient d'en venir aux mains avec les Turcs ; Ypsila^iti ne cherchait qu'à temporiser. Il ne songeait qu'à supplanter Toudor par l'intrigue et même par des crimes. Il se tenait prêt

à occuper la Moldavie pour la livrer à son maître, le tzar blanc, qui l'avait envoyé dans ce but. Ainsi il débauchait l'armée de ïoudor ; et par ses calomnies il insinuait que ce chef généreux trahissait la nation et tramait des négociations secrètes avec les Musulmans.

Toudor, averti de ces infâmes menées, se contenta de lui notifier : qu'armé, comme il voulait le faire accroire, pour reconquérir la liberté des Grecs, il eût à passer sur l'autre rive du Danube ; que lui, Toudor, lui en faciliterait les moyens, et lui prêterait son assistance dans telle occasion qui pourrait se présenter; mais la condition sine quâ non était, qu'il se déterminât à quitter sur-le-champ le territoire moldave; sans quoi il se verrait obligé d'user de force pour l'y contraindre.

Cette énergique signification d'un côté, II. 11

( >ft^ )

et d'un autre la continuité d'intrigues ténébreuses des chefs grecs, qui se brisaient toutes contre la solide base de probité deToudor, n'auraient cependant pas manqué d'amener un conflit entre les deux armées chrétiennes, si l'on n'eût appris que les Turcs s'avançaient à marches forcées. Le pacha de Vidin entrait à Kraïowa, tandis que les pachas d'Ibrahilow et de Silistria tournaient la Moldavie.

Sur ces entrefaites , de nouveaux renforts étaient venus augmenter le nombre des combattants au camp grec de Kolentino. L'infanterie de ces nouveaux alliés portait le costume servien ; la cavalerie était équipée et montée à la boulgare.

La figure de ces hommes était hâlée par le grand air; leurs membres étaient durcis par les rudes travaux de la guerre. On eût dit les spectres des anciens guer-

riers, tant leurs joues étaient hâves; mais leurs yeux brillaient comme des escarboucles , et leurs moustaches et leurs chevelures, lavées chaque matin par la rosée, jetaient sous le soleil de vigoureux reflets.

Ces hommes-là n'avaient point passé une vie indolente entre les murailles enfumées des villes; ils avaient grandi au milieu des combats; c'étaient de fidèles enfants des Slaves. Leur chef, monté sur un cheval noir comme le corbeau , se faisait distinguer par sa taille élancée et l'agilité de ses mouvements— signes de forcQ et d'activité. Les traits de sa figure annonçaient de sauvages passions; l'orgueil reposait sur son large front, et les cheveux rares de sa tête témoignaient des profondes agitations de sa pensée; tandis que son regard perçant accusait l'inexorable volonté

d'une âme intrépide à un rare degré. Au milieu de ses soldats, il ressemblait à l'aigle altier, tzar des steppes, des montagnes et des airs , emmenant à sa suite une bande de vautours et d'orfraies.

Les Grecs saluèrent le détachement ami , et les chefs allèrent à sa rencontre. Yordaki , ancien jouteur du pacha d'Ismailow , serra amicalement la main du chef, qui lui rendit le salut fraternel; mais, en réponse aux humbles protestations des Grecs, il leur lança un regard sévère qui semblait dire: Que faites-vous donc ici? C'est face à face de l'ennemi que j'aurais dû vous trouver.

Ce chef était Kirdgeali. Sa troupe était formée de klephtes serviens et de cavaliers boulgares que Milosh avait équipés.

La perfidie grecque sourit en les voyant,

d'un sourire, qu'on eût pu interpréter ainsi : Nous vous acceptons comme des instruments utiles à nos desseins, et que nous briserons quand ils ne pourront plus nous servir.

Toudor avait appris le départ de Kirdgeali du château de E.oudnick ; cette nouvelle l'avait rendu inquiet. Il ne respira qu'au moment où il le sut arrivé au camp de Kolentino. Dussé-je, se dit-il, tourner mes armes contre ces fourbes des Grecs, j'aime mieux le trouver en face de moi qu'à mes côtés.

Les mouvements des Turcs provoquèrent sur-le-champ la résolution de Toudor; il fit sortir ses troupes de Boukarest, n'y laissant qu'une simple garnison pour la défense de la ville, et il marcha sur Piteshte à la rencontre de l'ennemi.

Les G'recs, au contraire, ne savaient quel parti prendre. Combattre n'était nullement dans leur intention. En vain Kirdgeali et Yordaki les conjuraient-ils par tous les motifs les plus sacrés ; les conseils de la peur et de la pprfidie l'emportèrent sur ceux de la bravoure et de la sagesse. On se décida , après longues délibérations, à occuper Tergovvitza. Par ce moyen , l'armée de Toudor, avancée sur Piteshte , mettait les Grecs à l'abri d'une attaque de la part des Turcs. Ils avaient pour prétexte de protéger à revers l'armée des Moldaves, et pour ferme résolution de ne venir jamais à son secours.

Ces dispositions ne convenaient nullement aux deux seuls braves commandants qui se trouvaient au camp des Grecs; mais Yordaki s'était laissé fléchir par les caresses d Ypsilanti, et Michaïlaki

( '6? ) s'était jeté aux genoux de Kirdgeali , et l'avait conjuré de patienter encore quelques jours dans son propre intérêt.

— Ban! lui avait-il dit, au nom du ciel , ne précipite rien ! Nos frères des montagnes accourent à notre appel ; ils s'empresseront de combattre sous tes ordres; ton avenir est entre tes mains; les guerriers qui te connaissent vont te proclamer tzar des Boulgares.

Par ces paroles , l'Arnaoute était parvenu à bercer la bouillante impatience de son chef. Telle est la bizarrerie de l'esprit humain ; le plus indomptable ambitieux se laisse, comme un enfant, séduire par des contes ! à la différence près , qu'on entrelient l'enfant des contes sur le passé, et qu'à l'homme il en faut sur l'avenir. Et l'homme ne l'emporte sur l'enfant — qu'en folie.

Toudor ne faisait qu'entrer à Piteshte, quand il fut rejoint par un courrier, apportant des dépêches de la Servie et des nouvelles sans doute fort satisfaisantes, car une expression de plaisir inconnu vint éclairer les traits de Toudor. La maison blanche qu'il habitait, prit aussitôt un air de parure ; et lui-même , à la tête d'un escadron d'élite, se dirigea du côté du midi, en sortant de la ville par le pont de Trajan.

On fit différentes conjectures sur l'expédition de l'hospodar; mais personne ne devina juste. Cependant Ypsilanti se hâta de mettre à profit le départ de Toudor pour donner libre cours à ses intrigues. Il expédia ses émissaires auprès des boyars moldaves; il alarma si bien leur vanité, et irrita si à propos leur avarice , en insinuant que Toudor se proposait de partager leurs biens entre les

paysans , que neuf d entre eux s'engagèrent à abandonner Toudor, et a reconnaître le prince grec pour leur souverain.

Toutefois, le but dTpsilaAti n'était pas rempli. Que quelques boyars, trompés par ses artifices — ou bien achetés par Tor de la Russie — le proclamassent dans son propre camp, souverain de la Moldavie , cela ne mettait pas la contrée à sa disposition. Tant que Toudor vivait, Ypsilanti ne pouvait être le maître en Moldavie, Un Grec d'autrefois eût tranché la question par les armes. Le Grec dégénéré— l'esclave du despote — songea à la résoudre par le poison — par le plus lâche des meurtres. Les boyars séduits n'osèrent pas cependant attenter à la vie du jeune hospodar; le Grec, avec précaution toutefois, sonda Kirdgeali, dont il connaissait la malveillance pour Toudor ;

un regard de mépris arrêta ses odieuses insinuations. Il s'adressa alors à Yordaki, dont il espérait que le zèle aveugle pourrait se laisser égarer.

— J'ai de bonnes raisons , lui souffla-t-il confidentiellement, que Toudor trahit les intérêts de son pays, qui sont aussi les nôtres.

Yordaki ne répondit rien; mais, habitué aux franches allures de soldat, il monta à cheval et se rendit à Piteshte. Il fut bientôt de retour.

— Prince, vous vous trompez, dit-il brusquement à Ypsilanli; Toudor n'est ni traître ni parjure. Il ne veut pas souffrir la licence de nos troupes ; il a raison. Il ne veut pas que l'on se mêle des alfaires de son pays; il a raison encore. C'est un homme juste — il nous tendra la main ,

( »7i ) sî nous allons comTiattre le Tnrc , notre ennemi commun. Passons le Danube, et nous pouvons compter sur lui.

Ypsilanti savait tout cela ; il savait aussi que son confident Mawros exerçait impunément d'infâmes brigandages, pillant, incendiant, saccageant le pays au nom de la sainte liberté des Grecs ; il savait que son lieutenant Karaviïa massacrait les paisibles habitants de Galatz pour s'emparer de leurs biens ; que les soi-disant héros de la renaissance grecque, n'étaient en Moldavie, que des bandits et des voleurs de grand chemin ; il savait bien aussi qu'en cela ils ne faisaient que suivre les instructions du maître ; mais il se £^arda bien d'en convenir en présence du noble capitaine; il fallait couvrir ses desseins infâmes et homicides d'un masque de loyauté. Dans

ce but , il invoqua pour le lendemain un conseil de guerre.

Toudor était revenu à Piteshte le soir, ne ramenant pas, comme on s'y attendait, des prisonniers et du butin, mais escortant avec son détachement Eudoxie et Sara Michaëla. L'arrivée des dames fut moins célébré par des fêtes à la maison blanche de Piteshte que par la sincère joie de tous les cœurs. Les Moldaves pouvaient en effet se réjouir. Le drapeau national, qui naguère n'avait de refuge que le triste tombeau de Brankowan, flottait maintenant en liberté au-dessus de Piteshte; le signe de la foi chrétienne a repris sur les tours des églises sa plixe long-temps usurpée par le croissant de Mahomet. Le peuple moldave , grand par le seul effet de sa volonté — heureux, parce qu'il jouissait enfin de son indé-

( -7^ ) pendance , ne songeait plus à sa misère passée, et ne rêvait qu'aux puissantes destinées qu'il léguerait aux générations suivantes. Eudoxie se trouvait au comble de ses souhaits ; son Toudor, son fils, avait ouvert un glorieux chemin à ses compatriotes, qui s'empressaient à Tenvi d'y marcher. Pourquoi donc son œil était-il parfois inquiet , comme si quelque objet eût manqué pour compléter son bonheur ? Le même objet manquait aussi à d'autres regards — non moins inquiets— mais plus timides.

Le malin même, où le conseil de guerre devait s'assembler dans le camp grec, un courrier de Piteshte apporta deux lettres à Kirdgeali, qui, en lisant la première, ne jeta pas une exclamation; mais un spectateur attentif aurait pu deviner au jeu de ses muscles , à la rougeur de son front ^ au froncement de ses sour-

( '74 ) cils, les impressions profondes et variées que lui faisait subir cette lecture. Il ii*ira jamais bien loin dans la science de l'homme , celui qui a besoin que les lèvres parlent pour connaître ce que le cœur éprouve; la première parole n'a pas encore fait place à la seconde, que, déjà , la subtile réflexion a éveillé la réticence, et a changé la naïve et véritable expression en un mensonge improvisé.

D'ailleurs, il est des nuances de sentiments pour lesquelles le froid langage des hommes n'a pas encore trouvé de termes.

La figure de Kirdgeali , aux premières lignes de sa lecture , s'était subitement empourprée , ses yrux s'étaient enflammés, ses noirs sourcils s'étaieni rapprochés et avaient plissé son f/ont. Quand il eut fini, il chilfonna la lettre et la jeta loin de lui. C'étaient là de Téton-

( '75 ) neQient et de Tindignation , suivis d'un méprisant refus. Or, cette lettre était d'Eudoxie.

Il ouvrit l'autre : son front se dérida, son sourcil s'arqua, son œil plongea dans le papier, une douce expression voltigea autour de ses traits qui conservaient au fond une contraction amère. Ainsi , une feuille de rose, détachée du calice par l'haleine du zéphir, se joue sur les piquants d'un chardon sauvage, qu'elle orne un instant sans en changer la nature.

Cette seconde lettre était de Sara Michaëla.

Kirdgeali médita quelques instants, le front voilé d'une tendre mélancolie; il fit un geste, comme s'il se fût réveillé en sursaut , et s'adressant à Michaïlaki :

— Que mes gens se tiennent prêts à me suivre , lui dit-il ; et il sortit pour se rendre au conseil.

Dans la vaste salle du château de Tergowitza , où les boyars moldaves s'assemblaient autrefois pour discuter avec leurs hospodars sur les affaires de l'État ; dans cette salle tout empreinte encore de souvenirs nationaux , les hommes des diverses hordes, qui se donnaient le titre de capitaines des Grecs, se trouvaient alors réunis pour écouter les communications de leur digne chef. On apercevait , il est vrai , çà et là , quelques belles figures de jeunes Grecs, animées d'un noble enthousiasme; mais, à côté de ces purs descendants des Hellènes, figurait le farouche Bosniaque à l'œil hagard, à la peau bronzée ; l'impatient Albanais s'agitait auprès du grave Monténégrin rêvant à ses montagnes, à sa patrie de

( «77) rochers et à sa capricieuse liberté ; le sombre Boulgarc, au cœur et au bras de fer, avait pour voisin le joyeux Hongrois, dont le costume scintillant contrastait avec l'austère vêtement du Servien : celui-ci, fier de sa nation, promenait sur l'assemblée un regard qui semblait dire je suis un de ceux qui ont combattu sous Milosh. Là , se trouvaient aussi de blonds Russiens, et des boyars moldaves, et quelques étrangers venant des pays lointains ; singulier amalgame pour représenter ce tout compacte qui s'appelle un peuple.

Ypsilanti , empruntant les airs d'un souverain qui donne audience, présidait aussi fier , que s'il eût chassé le sultan à l'autre bord de l'Hellespont ; Kantakouzin, Kirdgeali, Yordaki, et quelques autres se tenaient rangés à ses côtés. On

s'attendait de toute part à entendre enfin II. 12

( 178 ) de la bouche d'Ypsilanti une sincère déclaration de guerre; ses longues hésitations avaient lassé les cœurs des soldats, qui n'entendent rien à la guerre des paroles.

Le prince ouvrit la séance par un pompeux éloge de la gracieuse et magnanime protection du tzar blanc; il parla en termes très humbles des bienveillantes dispositions du souverain deYienne, et tâcha enfin d'inspirer à son auditoire une confiance sans bornes dans les promesses des cours étrangères. Ce préambule n'était pas du goût des gens qui aimaient mieux se fier à leur valeur qu'à des notes diplomatiques; mais Ypsilanti avait son but, et lorsqu'il eut fini la longue énumération de bienfaits qu'on aurait pu attendre de la part du généreux, niagnifique et tout-puissant tzar de la Russie, il accusa Toudor d'avoir aliéné de la

( 179 ) cause des peuples le cœur de ce potentat; d'avoir arrêté le flot de ses libéralités par la propagation d'opinions subversives de tout état- social, qu'il n'introduisait en Moldavie que sous des vues personnelles.

Ce discours calomnieux , aussi bien que l'apologie emphatique des souverains étrangers, produisit sur l'assemblée un effet diamétralement opposé à celui que l'orateur se proposait d'obtenir,

Yordaki murmurait hautement; Kirdgeali restait sombre et pensif, seulement de temps en temps quelque geste échappait à son impatience. Était-ce son invétérée malveillance contre Toudor qu'il trahissait ? était-ce la résolution de séparer sa cause de l'indigne chef qu'il méprisait?... Parmi les autres assistants, les uns s'étaient endormis au sermon étudié de l'orateur , d'autres n'y prê-

taient qu'une attention distraite, et la plus grande partie n'y entendait rien du tout.

Ypsilantî n'était pas encore arrivé à ses conclusions : il se préparait à frapper pour la péroraison le grand coup qu'il avait médité d'avance, lorsqu'on vint annoncer que les boyars moldaves , venant du camp de Piteshte , demandaient à être introduits.

— Qu'on les fasse entrer, dit Ypsilantî.

Et les boyars entrèrent; ils saluèrent l'assemblée et prirent des sièges en face du chef. Le Grec pâlit. Un des boyars prit la parole.

— Nous ne troublerons pas long-temps vos délibérations. Notre message est facile, et nos paroles seront brèves. Tou-

( '8' ■) dor, notre hospodar, nous envoie pour faire part au prince grec que les neuf capitaines moldaves gagnés par son or et ses promesses, ont été, par le tribunal du peuple j condamnés à mort, et pendus ce matin pour expier leur trahison.

Voilà , prince Ypsilanti , à quoi les sourdes menées ont abouti. Tu n*as qu'à choisir: de passer le Danube; et dans ce cas, notre hospodar^ oublieux de toute rancune, s'engage à t'en frayer le chemin — ou bien de congédier tes troupes — car la Moldavie accorde avec joie, sur son libre terrain, protection et refuge aux individus, mais elle n'y souffrira pas une armée étrangère.

Ypsilanti tâcha de couvrir son embarras par un sourire forcé.

— Je n'ai tramé aucun comi^lot, répondit-il. Mon dessein fut toujours d'agir

de concert avec voire hospodar ; c'est lui qui me repousse, et qui dans ce moment même vient encore me menacer.

— Notre hospodar ne menace point, répliqua le boyar; c'est la peur qui menace: — nous, nous ne craignons d'ennemi déclaré ni secret. Nous ne venons pas non plus pour te faire des reproches, ni écouler les excuses. C'est un oui, ou un non que nous demandons ; songes-y, prince, car...

Ypsilanti ne laissa pas achever; il craignait qu'on ne mît au grand jour tout l'odieux de sa conduite.

— Ma réponse, leur dit-il, ne se fera pas attendre. Retournez auprès du hospodar; dites-lui que je le salue d'amitié, et lui ferai connaître aujourd'hui à quoi nous nous serons décidés. Je n'ai pas le

( '83 ) droit de répondre avant la délibération des chefs.

Les boyars jetèrent sur lui un regard de mépris et un regard de pitié sur les assistants , et ils quittèrent la salle du conseil.

— Et moi aussi, dit Kirdgeali en se levant aussitôt le départ des boyars; et moi aussi, je me retire. Je suis venu pour combattre les Turcs, et non pour assister à des querelles entre des chrétiens.

— Attends, Kirdgeali! s'écria Ypsilanti.

Tu veux combattre — et moi je le veux aussi; — mais, dis — le pourrions-nous, en présence d'un traître qui ne cherche qu'à nous livrer aux Turcs ? — Qu'on fasse venir Mawros, dit-il en s'adressant au capitaine de ses gardes. On va vous

produire des preuves de la trahison de Toudor.

Kirdgeali haïssait Toudor instinctivement; mais il avait reçu ses bienfaits, il était sûr de son innocence; Toudor était absent; que de motifs à un cœur généreux de prendre la défense d'un accusé !

Il frappa la table de son poing fermé.

— C'est faux! s'écria-t-il, Toudor n'est pas un traître!

Le Grec trembla de tous ses membres.

Yordaki ajouta avec calme :

— Non , ce ne peut être !

Ypsilanti baissa les yeux.

— El moi aussi , je voudrais croire à son innocence ! Mais vous allez être convaincus comme je l'ai été.

Alors entra Mawros.

Il était jeune d'années, mais sa figure était sillonnée de rides jDrématurées, et la bile, qui débordait par tous ses pores, couvrait ses traits d'une teinte livide qui servait d'enveloppe et de manteau à ses vils sentiments. Son front ignoble , ses yeux caves, recouverts des cils hérissés, ses lèvres pendantes, son menton pointu, ses doigts crochus et caillés , ses genoux et ses jambes cagneux en faisaient un monstre hideux, une œuvre marquée de la création, qui ne savait que haïr et lançait son venin sur tout ce qui l'entourait. Sa marche était indécise et craintive, bien que ses pas fussent rapides, comme s'il avait eu hâte à faire le mal. Il

s'arrêta devant son maître, et tira de son sein deux papiers.

— Yoici deux lettres , dit-il en les présentant à l'assemblée, adressées à Mehemed, pacha de Silistria, par Kanimari Sawa, lieutenant de Toudor. J'ai obtenu la première d'un confident du pacha qui s'est vendu à moi; j'ai trouvé l'autre sur le cadavre du courrier qui la portait. Il remit alors les deux papiers à Yordaki qui en fît la lecture à haute voix. Parla première, Kanimari Sawa s'engageait à faire faire à Toudor sa soumission au sultan, sous la garantie d'amnistie et de privilèges pour le peuple moldave, qui devait désormais se trouver délivré de la lèpre des Fanariotes. Si le padishah , ajoutait Sawa, consent à nommer Toudor hospodar de la Moldavie , je prends sur moi d'exterminer tous les rebelles et de vous livrer mort ou vif Ypsilanti. Par la

( i87 ) seconde, Sawa annonçait au pacha l'arrivée des Grecs à Tergowitza , et celle de Toudor à Piteshte. Dans la position actuelle des troupes , il serait facile à l'armée moldave de couper aux Grecs la retraite vers les montagnes, et de les livrer, sans qu'un seul pût échapper, au glaive des enfants du Prophète. Il insistait en conséquence pour que le hatischeriffdu sultan vînt au plus tôt apporter l'amnistie et confirmer à Toudor sa nomination de hospodar.Lalettre finissait par ces mots : « Ce chien d'infidèle, celte vipère nourrie dans ton sein, ce traître qui t'a privé de ton bonheur de père, Kirdgeali se trouve au camp d'Ypsilanti^ et ta fille séduite arrive à Piteshte. Pacha, leur sort est entre les mains ; tu n'as qu'à dire un mot, et ta fille te sera rendue , et ta vengeance tombera sur la tête du parjure. »

Kirdgeali resta immobile ; mais ses yeux lancèrent des éclairs homicides, et ses doigis crispés déchiraient son sein à en faire jaillir le sang.

Ypsilanli sourit.

— Eh bien , vous voyez la triste vérité!

De nombreuses voix s'élevèrent dans la salle : Mort au traître ! mort à Toudor l

Ces cris éveillèrent Kirdgeali de sa douloureuse léthargie ; il tourna la tête du côté des \^ociférants^ et d'un seul geste fit taire la cohue, comme; l'apparition d'une orfraie fait taire le babil des petits oiseaux criards,

— Si Kanimari Sawa est traître à son pays, s*écria-t-il d'une voix qui retentit sous les sombres voûtes de la salle; s'il

( '89) trahît la cause de la liberté — Dieu et les hommes puniront le parjure. — Je nie que Toudor le sache. A l'instant même je me rends dans son camp. Ypsilanti, choisis parmi tes capitaines les témoins de notre entrevue. Si je le reconnais coupable — voilà sa sentence et sa mort ! — dit-il en brandissant son sabre; mais, s'il est innocent — que toute votre armée se

déchaîne contre lui — je serai là et un

cheveu ne tombera pas de sa tête !

Personne n'osa remuer pour rompre le silence qui accueillit ces énergiques paroles. Après quelques instants le front d'Ypsilanti se dérida; envoyait que sa tête avait conçu un nouveau crime.

--* Rirdgeali, dit-il en secouant amicalement sa main, tous les chrétiens opprimés , et d'abord les Grecs , te devront leur salut. Yordaki , Karaviïa , Mawros ,

( ^9^ ) et mon aîde-de-camp Ozanbruck , t'accotnpagneront au camp de Piteshte. E.éconciliez-vous avec Toiidor; notre cause est commune , et je ne désire rien tant que de l'absoudre.

Le conseil fut dissous; mais Karawiïa, Mawros et l'aide-de-camp allemand eurent encore une conférence secrète avec leur digne chef Ypsilanti.

Yordaki fit monter à cheval un escadron albanais, pour les escorter à Piteshte. Kirdgeali se fit suivre par une partie de son détachement^ avec injonction aux autres de se tenir prêts aii premier ordre.

Malgré l'impatience que devait ressentir Kirdgeali, et les intérêts divers et pressants qui l'attiraient au camp des Moldaves, il ne voulut point hâter sa

( 191 ) marche; il sentait le besoin de se recueillir.

Mais , quand en approchant de la maison blanche, naguère résidence de l'aga de Piteshte, qui servait maintenant d'habitation provisoire au chef de la nation moldave, il aperçut sur le perron un groupe dont faisaient partie sa femme et son enfant, alors il ne fut plus maître de lui ; il secoua avec emportement la bride de son cheval à droite et à gauche, enfonça ses éperons dans ses flancs, le fît cabrer et ruer.

Michaëla, apprenant que ces cavaliers qui arrivaient étaient des Albanais , était rentrée, suivie de Toudor etd'Eudoxie, qui se trouvaient avec elle.

Kirdgeali prit aussitôt la résolution de quitter Piteshte sans la voir.

( 19^ ) Les gardes moldaves rendirent les honneurs militaires aux arrivants; les chefs -M mirent pied à terre et furent introduits.

Toucior les reçut sans ostentation, sans "

aucun appareil de puissance ni de luxe. Il était seul. En apercevant Kirdgeali , une rougeur subite lui monta au visage, mais cette émotion fut aussitôt comprimée ; il le salua même avec cordialité.

— Ma mère et ta femme, lui dit-il, " sont ici. Yeux-tu qu'on les prévienne de

ton arrivée?

— Rien ne presse, répondit Kirdgeali.

D'autres soins m'amènent vers toi.

Alors Yordaki s'approchant de Toudor, lui expliqua avec douceur, mais en conservant la sévère dignité de sa mission, quel était le sujet de leur visite. Il

( ^9^ ) lui fît part des accusations d'\j)silanli,ct mit sous SCS yeux les deux lettres de Kanimari Sawa.

Toudor écouta de sang -froid les paroles accusatrices. Son regard n'évitait pas les yeux qui étaient fixés sur lui, et son front conservait la noble sérénité de l'innocence calomniée. Il parcourut les deux écrits qu'on lui présenta : une vive indignation éclata sur ses traits.

— Ce n'est ni vous ni Tpsilanti , mais moi, qui devais être victime de la trahison de Kanimari Sawa. Le jugement du peuple en fera justice, comme il l'a fait ce malin des neuf capitaines. Je ne descendrai pas à des explications sur un pareil sujet avec le prince Ypsilanti • mais vous me connaissez, Yordaki, ainsi que vous , Kirdgeali ; c'est donc à vous que

je le dis : — Non — je n'ai jamais voulu II. 1 3

m'appuyer «ur les Turcs contre les chrétiens; mais, je le répèle, et je saurai tenir ce que je vicns d'annoncer au prince YpsilanLi par l'organe de mes boyars; s'il persiste dans ses projets, je saurai moi-même , sans rinlâme assistance des Turcs, débarrasser la Moldavie de ces hôtes importuns. Armés pour la déténse d'un peuple opprimé, vous prodiguez des instants précieux dans une honteuse inaction ; et tandis que les malheureux Grecs tombent par milliers sous le fer des Bissourmans; vous, qui avez pris les armes pour leur défense au lieu de remplir cet engagement sacré , vous laissez votre soldatesque dévaster un pays ami qui vous a reçus en frères. Je vous le demande à vous , est-ce là une conduite chrétienne? Est-ce sous de pareils auspices que doit renaître la Grèce?

Kirdgeali et Yordaki gardaient le si-

Icnce; ils coMitaipsaiefl bien la jiii^fico des paroles d(^ 'loudoi, el , comint; lui, condamnaient les menées d'Ypsilanti.

Mais le confid<'nt du prince grec, Karaviïa, qui tout récemment avait incendié Galatz, égorgé et pillé ses habitants; Karaviïa éleva la voix pour dire avec une insolence préméditée :

— Boyar moldave , tu nous accuses de lâcheté ; mais toi, tu n'es qu'un traître.

— Brigand ! incendiaire ! s'écria Tou* dor, étincelant de rage, et levatit la maîri pour frapper l'infâme qui l'outrageait.

Le coup fut calculé dans le conseil privé des bandits. Karaviïa recula pour entraîner Toudor entre Mawros et Osanbruck, et tous les deux plongèrent à la fois leurs poignards dans le sein du vertueux hospodar.

Toiidor chancela et tomba. Rirclgoali, furieux d'assister à l'exécrable guelapens, se jeta sur Mawros, et l'imiDur Fanariote tomba à côté de sa victime. Les

deux autres assassins prirent la fuite

La porte si'ouvrit à ce moment, et Eudoxie parut , suivie de Sara Michaëla. Le bras de Rirdgeali était encore levé — son sabre fumait encore — et le cadavre de Toudor gisait à ses pieds.

— Malédiction sur toi ! assassin de mon fils! s'écria Eudoxie; et elle tomba, privée de connaissance, aux genoux de l'agonisant.

— Ma mère!... Sara!... dit-il, et son corps inanimé glissa des bras de Yordaki. L'âme s'en était envolée.

Kirdgeali élait comme pétrifié. A l'instant même, un cri rauque — déchirant —

( 197 ) perça jusqu'à la moelle de ses os. ToudorlToudorî C'était Sara Michacla qui le jetait; — son œil hagard rencontra Tim mobile regard de Kirdgeali.

— Assassin! dit-elle avec un geste d'effroi et d'horreur; et comme si la mort seule eût été son refuge, elle étendit ses bras vers le cadavre de Toudor.

Toute la rage de Kirdgcaii se réveilla à ce mouvement. D'un coup de pied il repoussa le cadavre — du bras , il écarta sa femme.

— C'était donc moi qu'il trahissait!...

dit-il d'une voix étouffée par la colère. Dans le sombre délire qui l'aveuglait, son fer, avide de vengeance, rouge encore du sang infâme du meurtrier Mawros, eût versé le sang le plus pur... Mais de nouvelles voix , arrivant du de-

( '9» ) hors, avertirent Yordaki du danger qui les environnait. Il poussa Rirdgeali d'un bras nerveux, en criant à son oreille :

- A cheval ! à cheval ! nos soldats sont attaqués.

En effet, les assassins qui étaient parvenus à s'échapper, voulant à la fois ae débarrasser de Toudor et de deux chefs qui les gênaient , les avaient accusés du crime qu'ils venaient de commettre euxn^émes. On se battait dans la cour de la maison. Les Albanais et les Boulgares en défendaient l'approche. Les Moldaves criaient : Vengeance! mort aux assassins! Et les chevaux trépignaient , les balles sifflaient, les armes $e choquaient. Un horrible carnage allait sortir de ce tumulte.

]j'iufàme Karaviïa . < ourageux à la n)a«

( ^99 ) nî^re des chacals, se glissa dans la maison du deuil, et coupa la tête et le bras droit de Toudor, afin de garder une preuve non équivoque de sa victoire et de s'assurer son salaire.

Cependant le bruit des armes et l'aspect du combat éveillèrent Kirdgeali de cette morne stupeur qui ne lui laissait démêler dans cet affreux cauchemar que le meurtre de Toudor et la malédiction de Sara IViichaëla. Mais le souffle de l'armure le ranimait toujours ; c'était pour lui ce qu'est l'eau pour le poisson - ce qu'est lair pour l'oiseau. Son esprit devint lucide et calme. Son redoutable yatagan dispersa la foule qui pressait ses soldats , mais son tranchant ne s'abattit sur aucune têto moldave. Il se contentait de faire voler leurs sabres en éclats et de les écarter de son passage. Il se précipita au phis fort de la mêlée

pour rallier ses gens et ménager une retraite.

Cependant la lutte continuait toujours ; tantôt à demi suspendue par les efforts des chefs intrépides , et tantôt recommencée avec une fureur nouvelle par les soldats. Au milieu de ces fluctuations, le combat s'était peu à peu éloigné de la scène du crime et était descendu dans la vallée.

Tout-àcoup, aux derniers rangs des Moldaves, les cris s'élevèrent: En arrière! en arrière î les Turcs sont à Piteshte ! Et soudain, Moldaves, Albanais et Boulgares tournèrent bride ensemble vers Piteshte. Ceux dont tout à l'heure les fers se croisaient , par un mouvement spontané s'élancèrent d'un accord subit contre leur ennemi commun. Kirdgeali et Yordaki se mirent à la tête de ces esca-

drons bigarrés. Ils atteignirent rapidement les hauteurs qui environnent Piteshte. — Quel spectacle frappa leurs yeux ! Sur la vaste plaine qui borde la ville , on apercevait partout les Moldaves dispersés et poursuivis par les spahis; les uns tombaient sous le fer des infidèles , les autres jetaient les armes et se remettaient à merci; d'autres s'enfuyaient vers les montagnes et les bois. La déroute était complète; les Musulmans triomphaient. Il n'y avait pas de chef dans le camp chrétien pour rallier les combattants autour du drapeau sacré. L'assassin de Toudor avait porté le coup de mort à l'indépendance des Moldaves.

Kirdgeali reconnut les spahis d'Achmct, pacha de Yidin.

— Ma femme ! mon enfant ! s'écria- t-il ; et déjà il était au milieu des spahis, et

déjà il semait le carnage. Les têtes des Turcs volaient sous ses coups. Le cri d*Allah retentit sur toute la plaine. Des masses inombrables des spahis accoururent de tous côtés. Trois fois , les braves conduits par Kirdgeali, se firent jour à travers les rangs des infidèles ; trois fois les Turcs les renfermèrent et les repoussèrent vers les montagnes.

Des bandes nouvelles arrivaient incessamment, et formaient de nouveaux cercles autour des chrétiens. Qui comptera le nombre de ceux auxquels le bras sanglant de Kirdgeali fit mordre la poussière ? Mais que lui importail, puisqu'il no pouvait pénétrer dans Piteshte, dont toute l'armée du pacha d( fendait l'entrée à cette poignée de héros ! Kirde^eali ne pouvait sauver son enfant — mais ses soldats étaient aussi ses enfants; — son devoir de chef lui ordonnait de cesser

une lulte inutile. Il se retira à regret, et le petit détachement, pour ne pas être anéanti, se replia sur le camp de Tergowilza,

Quelques heures s'étaient à peine écoulées depuis que Kirdgeali et Yordaki avaient quitté le camp grec pour se rendre à Piteshte. Kanimari Sawa, qui y entretenait des intelligences secrètes , choisit cet instant pour détruire le parti chrétien. Au moment où Piteshte, privé de son valeureux hospodar, tombait au pouvoir du pacha deVidin; Mehemed, dirigé par Kanimari Sawa, vint attaquer les insurgés à Tergowitza. Au premier coup de feu, Ypsilanfi el Kantakojizin abandonnèrent lâchement leurs drapeaux. Ils allèrent rejoindre les assassins de Toudor; car des guerriers comme eux ne connaissent que la trahison et le meurtre

par derrière. — Combattre n'est pas leur raétier !

La sainte phalange , composée de jeunes Grecs, se défendit héroïquement; ils se montrèrent les dignes descendants des guerriers de Marathon et des Thermopyles. Les capitaines slaves, fidèles à la bravoure héréditaire de leur race, firent des efïbrts aui devaient leur mériter la victoire. Mais que peut le seul courage contre un courage égal, uni à la discipline et au nombre? Le farouche Mchemed avait juré par le Prophète qu'il ne remettrait pas son glaive dans le fourreau avant d'avoir exterminé les rebelles. 11 tint sa promesse; car Dieu avait abanbonné les chrétiens à cause des crimes de leurs chefs.

Lorsque kirdgeali etlordaki se trou-

vèrent en vue de Teif^owilza, la ville et le château étaient déjà la proie des flammes, et les débris de Tarmée chrétienne se sauvaient devant la rnge des Musulmans.

Le soleil était couché, les nuages couvraient l'horizon, et une pluie tiède et silencieuse descendait sur la terre , déjà humide du sang des combats.

Entouré de ténèbres , Kirdgeali repassa dans son esprit tous les événements de cette fatale journée. Il se sentit suffoqué à l'étreinte de la malédiction qui l'environnait. Mais son âme repentante était instruite aux pieuses consolations ; il s'humilia dans la prière — et versa des larmes de contrition. Langage puissant pour implorer la clémence divine !

Les hommes ne voyaient pas son hu-

milialiori. D'ailleurs, qu'ôtail-ce dans cr moment que l'opinion des hommes pour Kirdgeali!

Quand, dans le volcan ténébreux de j

Tâme, les feux des passions ont tout I

dévoré; — quand elles ont calciné jusqu'aux moindres vestiges des tendres émotions terrestres; — il ne reste plus que la prière et les larmes !... le repentir et l'expiation 1

Un immense rideau noir voilait la voûte des deux — pas un seul point lumineux n'en trouait la funèbre épaisseur. Toutes les blanches cohortes des étoiles avaient été mises en déroute, sans laisser traîner

un seul rayon après elles. L'espace était comme un abîme sans bornes, où s'engloutissait la terre. La terre aussi était sombre; — seulement, vers les deux points cardinaux du sud et du nord , deux vastes foyers , semblables à deux aurores boréaies, éblouissaient la vue de leur poignante clarté. Au midi, c'était l'incendie de Piteshte — au nord c'était celui de Tergo^viiza: par-ci par-là encore, de petites langues de feu semblables à des feux follets paraissaient et disparaissaient — c'étaient les signaii chrétiens dispersés.

c'étaient les signaux de ralliement des

Près de Tergowitza , sur le chemin de Boukarest, Kïaïa Meliemed avait élabli son camp de nuit, en forme de croissant. Le camp de Hagi-Achmet devait se trouver du côté de Pjtlieste ; mais la forêt en dérobait l'aspect. Dans celte forél ; une oreille attentive eût distingué par iuler-

valles des pas do chevaux , et de rapides et fugitives voix qui s'appelaient et se répondaient. Ce ne pouvaient être que des chrétiens. Mahomet a dit : « Au coucher du soleil 5 remettez vos salores dans le fourreau ; » et les fidèles sectateurs d*Allah ont garde de transgresser le commandement du Prophète, (f Allah et le Prophète savent bien distinguer, disent-ils, les vrais croyants des bandits ou des bêtes fauves. — A ceux-ci , les ombres de la nuit ! à nous la clarté du jour!»

A distance égale de Tergowitza , et de Piteshte se trouvait le bourg de Dragoneshti, et vis-à-vis s'élevait une colline couronnée d'une forêt de chênes, du sommet de laquelle Kirdgeali et Yordaki contemplaient en silence le tableau du deuil universel. Cependant des cavaliers albanais et boulgares couraient à travers les

champs pour ramener les groupes épars II. \l\

à Dragonesti, et indiquer aux blessés le monastère d'Argis comme second point de rassemblement. .

L'espérance de réparer le fatal échec qu'ils venaient d'essuyer n'avait pas abandonné Yordaki. Sa sombre immobilité témoignait de la douleur profonde qu'il ressentait; mais cette douleur ne pouvait jamais tourner en désespoir dans une âme aussi assurée que la sienne aux célestes promesses — aussi résolue dans sa résignation. Malgré toutes ses épreuves et ses pieux élans, Kirdgeali était bien loin de cette austère solidité. S'il échappait à l'abattement, ce n'était que p^r la passion. Un seul désir surnagea au cl:aos de ses idées — le désir de la vengeance- La vengeance fut le seul besoin de son âme. Il sentait que les délais étaient pour lui un poison lent auquel il ne résisterait pas. 11 lui fallait un bain de

(an )

sang pour retremper son énergie. Saisissant le bras deTordaki, il lui montra du doigt le camp des Turcs. Yordaki secoua la léle ; Kirdgeali tourna les yeux du côté de Piteshte.

— Là, dit-il d'une voix étouffée; là aussi, enivrés de leur succès, reposent les spahis d'Achmet!... 11 s'arrêta pour respirer, puis il reprit :

— Nous pouvons rassembler quelques hommes; favorisés par la nuit, nous pouvons tomber à l'improviste sur ces chiens... Nous ne mourrons pas deux fois — et nous sommes sûrs au moins de vendre chèrement notre vie.

Yordaki réfléchit un instant, puis il secoua la tête.

— Non , dit-il , nous sommes mainte-

nant les seuls chefs de cette armée délaissée. Il est de notre devoir de veiller sur elle , et de ne pas rengager par une bravade inutile dans un coup désespéré.

Tout n'est pas encore perdu. Le monaslère d'Argis va nous servir de place forte pour nous recruter de nouveau. Bientôt nous nous retrouverons en force, et, avec l'aide de Dieu, la victoire peut encore couronner nos efforts.

— Eh bien! répondit Kirdgeali avec mécontentement, va recruter ton armée et guerroyer derrière des murailles; moi, je n'abandonnerai pas le champ de bataille. Dussions-nous, périr jusqu'au dernier, moi cl les miens nous allons à Piteshle.

Vainement Vordaki chercha-t-il à coniballre cette résolution; il est des hommes qui sont esclaves de leur propre

volonté, et qui, lorsqu'ils ont dit: Je veux, ne s'en dédiraient pas, même pour des conseils dont ils sentiraient la sag^esse.

Kirdgeali donna Tordre à Michaïlaki de ranger sa Iroupe pour se mettre en marche.

(Cependant, nombre de chrétiens de toutes les peuplades s'étaient ralliés au bourg de Diagoneshli, indiqué comme premier point de rassemblement. Tristes et silencieux, ils se groupaient autour des feux. Ceux ([ui arrivaient jetaient en silence un regard honteux sur ceux qui les avaient précédés. Les uns ni les autres n'osaient s'adresser de questions; car tous ils avaient également lâché pied. Ils ne se répandaient pas par les rues, ils se gardaient bien de faire résonner leurs sabres sur le pavé ; car chaque son d'une arme guerrière était un reproche à leur

couardise. Les vieillards et les femmes auraient pu leur demander : Où donc est Tennemi? et que faites-vous au milieu de nous? Ils ne songeaient même pas à la nourriture ni au repos.

Oh ! telle n'est pas l'attitude du soldat qui revient d'une bataille gagnée. Ce n'est alors que bruit et tumulte. Autour des feux on n'entend alors que des éclats de rire et de joyeux propos. On fait fièrement résonner des armes dont on n'a pas à rougir; et tel même qui n'était rien moins qu'un héros sur le champ de bataille, prend un ton héroïque pour raconter les prouesses que le succès commun rend au moins possibles , s'il leur manque d'être vraies.

Parmi les groupes circulait alors la nouvelle qu'Tpsilanli et consorts (c'està-dire Kanlakouiin et leur état-major)

(ai5)

avaient déserté le pays, et qu'ils étaient allés cacher leur honte sur un sol étranger. Cette lâche défection n'étonnait pas les soldats affligés : jamais ils n'avaient vu ces prétendus chefs affronter le péril; ils ne les connaissaient que par leurs noms , et ils n'avaient nul regret de s'en voir délivrés. Dés que Yordaki se montra au milieu d'eux , ils reçurent ses ordres avec respect, bénissant le ciel qui leur envoyait nn homme d'action et de probité à la place de ces vils courtisans. L'espoir leur revint au cœur; car les bras les plus forts et les plus intrépides ne sont rien s'ils ne sont bien dirigés. L'essaim privé de chef se dissout — et périt. Et, s'il en est ainsi, même dans les temps prospères — quand la mauvaise fortune étant loin, chacun se croit capable d'appeler la victoire — qu'est - ce donc au moment d'une défaile? Alors les soldats consternés saluent comme un messie

l'homme à la forte voix qui, les rappelant à eux-mêmes et les rassemblant autour de soi, vient remettre le chemin sous leurs pieds égarés.

Michaïlaki avait rassemblé environ trois cents Serviens et une centaine des Boulgares, débris des beaux escadrons équipés aux frais de Milosh. Une centaine de Grecs de la sainte phalange , commandés par Safïanos et Kantagoni , vinrent augmenter le détachement expéditionnaire de Kirdgeali , qui se mit en marche à travers les champs et les bois par des chemins de traverse, en se guidant sur l'incendie de Pileshte.

Pas une parole n'était prononcée; on n'entendait que le sourd bruissement des feuilles et des herbes humides qui grinçaient sous les pieds des chevaux , et les éternumeuts des chevaux secouant leurs

crinières treinpées par la bruine , et le son monotone de la pluie qui , tombant dans le ruisseau, semblait murmurer la l^rière.

Tous les sens de Rirdgeali s'étaient concentrés dans son regard... fixé sur l'incendie de Piteshte — comme celui du vengeur du sang. Cependant, que de désolation sous ce front haineux 1 que de larmes sous cette prunelle de feu ! Sa pensée tourbillonnait dans son cerveau , toujours ramenée dans un même cercle d'idées qui s'y étaient en quelque sorte incrustées. Et quelle était cette pensée inlime? quelle était cette confession de cœur?

— Eudoxie me croit l'assassin de son fils! Elle me maudit! Et cependant, au prix de ma vie, j'aurais voulu détourner le crime Et elle aussi

Il n'osait achever -^ mais il sentait une invisible harpie enfoncer ses sanglantes serres dans son cœur ulcéré.

Parvenu au revers des collines qui bordent la plaine de Piteshte, lœil de Kirdgeali chercha de tous côtés à distinguer le camp des Turcs, mais pas un feu ne le trahissait. L'incendie venait enfin d'expirer. La lueur noirâtre qui s'en échappait encore, ne dépassait pas l'enceinte de fumée qui englobait les ruines, et dont quelques minces traits rouges dessinaient à peine les preuiières assises*. Mais, où est le camp? Les Turcs endormis auraient-ils laissé s'éteindre les feux ?

Kirdgeali avait arrêté son détachement.

Du haut du mamelon il plongeait son regard dans la plaine, et fouillait dans les ténèbres comme s'il y eût cherché

( ^19 ) un diamant perdu. Il n'aperçut aucun monvoment; — il n^ontendit pas le plus léger bruit — pas un gémissement d'agonisant qui pût en balbutiant lui apprendre par où était passé l'ennemi!... Il continua alors sa marche jusqu'à la ville. De petites flammes jaunes et déliées, panachées de bleu et de vert, rampaient et sautillaient sur les cendres grouillantes, semblables aux reptiles d'un lac infernal. Les noirs squelettes des maisons consumées roulaient autour de leurs membres hideux les flasques draperies de la fumée , comme s'ils eussent voulu se dérober aux regards de l'aube dont le voile grisâtre commençait à flotter au bord de l'horizon.

Kirdgeali détacha quelques cavaliers et les envoya dans différentes directions pour découvrir les traces de l'ennemi; il leur indiqua un point de ralliement,

et lui-même il fit le tour de la ville avec le gros de ses gens. Après avoir accompli cette manœuvre, sans en avoir obtenu plus de résultat, Kirdgeali fit faire halle à son escadron , et laissant le commandement à son lieutenant, il pénétra dans l'enceinte même de la ville, suivi seulement de deux ou trois de ses plus anciens et déterminés satellites. Une épaisse muraille de fumée leur en barrait l'entrée — le génie de la mort y cachait ses mystères. — A demi étouffés, ils franchirent la sombre barrière; leurs paupières s'ouvrirent et leur poitrine respira. — Mais là ils ne trouvèrent aussi que la solitude et le silence. Pas un seul symptôme de vie et d'animation. Tous ceux des habitants que le sabre avait abat lus, avaient été dévorés ou engloutis par rincendie.

Le feu même était mort à son tour. Tout était noir et carbonisé; à peine si les lisons soulevés par la marche des aven-

liireux visiteurs découvraient encore quelques taches cramoisies sous le duvet blanchâtre qui y végétait. L'air était éloufi'ant et le sol brûlait les pieds des chevaux effarés. Kirdgeali poussa jusqu'à l'endroit où la veille encore s'élevait la maison blanche. Les murailles seules en étaient restées debout , semblables au tombeau d'un antique géant. Là — Kirdgeali s'arréla, et contempla immobile ce lieu , où la fatalité avait de nouveau prévalu contre lui. Sans rien dire, il descendit de cheval, et, prenant le long fusil d'un de ses Arnaoutes, il se mit machinalement à remuer les cendres avec le bout du canon , comme s'il eût voulu en sonder l'horrible mystère... car, ces cendres , en partie , furent des os et

de la chair — cette poussière a vécu

Tout-à-coup, Kirdgeali pâlit horriblement, comme si l'odeur de la mort trop

violemment respirée lui eût porté à la tête. Il se baissa en tremblant — et ramassa un objet qu'il se mit à examiner

avec une effrayante attention C'était

quelque chose qui ressemblait au tibia d'un enfant Il restait là comme pétrifié, tournant et ristournant la chose entre ses doigts. Une sueur froide suintait sur son front. Ses cavaliers silencieux demeuraient à le regarder, ne comprenant rien à ce qu'il faisait, et s'interrogeant stupidement de l'œil. Enfin, par un dernier effort de sa volonté, Rirdgeali, prêt à s'évanouir, cassa dans ses mains le mince objet qu'il examinait... Béni soit ton nom, Dieu des afïligés ! soupira-t-il, reconnaissant un manche de poignard brisé. Soudain la voix de Michaïlaki retentit, appelant le nom de Rirdgeali, et presque aussitôt le lieutenant arriva près de son chef.

.^Quelles nouvelles? demanda -t- il brusquement.

— On nou3 a ramassé quelques Moldaves, lis assurent qu'Achmet s'est dirigé vers Boukarest. Autant le suivre là qu'ailleurs.

Kirdgeali était déjà remonté à cheval, et rejoignit rapidement ses gens à Tentréc de la ville. L'atmosphère s'était entièrement éclaircie , et les objets étaient alors parfaitement visibles. En voyant paraître Kirdgtali, les Moldaves se mirent aussitôt à fuir, criant : Au meurtrier! c'est là celui qui a tué notre prince!

Michaïlaki indigné se lança après eux, et les eût très certainement écharpés, 9J la voix tonnante de Kirdgeali ne l'eût arrêté instantanément.

— Laisse-les , cria-t-il ; ce sont des fous.

— Des fons ou des imbéciles, dit Michaïlaki en revenant; en tout cas, ce sont des chiens, et je ne vois pas quel mal il y aurait à les faire cesser d'aboyer.

Kirdgeali fit mettre pied à terre à ses gens, pour laisser reposer les chevaux, et se retirant a l'écart, il alla poursuivre ses sinistres palinodies.

— Le ciel est juste, se disait-il. Les crimes cachés rencontrent leur punition.

Les hommes m'ont en horreur; ils m'accusent d'un meurtre que je n'ai pas commis — ceux que j'avais commis ne sont donc pas expiés î Le sang fume encore contre moi! C'est le bourreau de Hrazgrada, l'assassin de Houssaïn , que

poiirsnîvenl la haine et le mépris des hommes,

— Qu'allons-nous faire, ban? kii dit Michaïlaki qui s'était doucement approché de hii.

— Ce que je voudrais, répondit Kirdgeali avec colère.

— Ah ! d'accord ; ce que j'en dis , n'est que pour entrer en conversation. Écoute, Kirdgeali, il faut que je te parle franchement. Au point où nous en sommes, c'est mon devoir et je le remplirai. Depuis que je te connais, tu t'es laissé continueliement égarer par un fantôme qui t'a fait faire un nombre de chutes assez grand, et dont tu n'es revenu que par miracle. Tu me parais en ce moment songer à reprendre la piste : eh bien î je crois qu'une nouvelle folie serait la der-

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