II
nière — et que lu y romprais également ton cou et les nôtres.
— De qui et de quoi me parles-tu , Arnaoute? Quel est ce fantôme ?. ..
— Ce fantôme, eh bien! ban, puisqu'il faut lâcher le mot — c'est la vertu de ta femme.
— Comment, chien, tu oses encore me parler ainsi !
Kîrdgeali avait armt^ un de ses pistolets.
Michailaki découvrit sa large poitrine.
— Tire ! dit-il ; mais tuer n'est pas répondr(\ Laisse-moi au moins te raconter ce que j'ai vu ; ensuite , si tu
( ^^7 ) veux, tu pourras prendre ma vie; j'y liens moins qu'à ton amitié.
Kirdgeali remit son pistolet dans la ceinture.
— Parle! dit-il.
Alors Michaïlaki se mit à raconter ce qu'il avait vu à sa première visite au château de Roudnick; il prit Dieu à témoin que son récit n était que l'exposé des faits tels qu il les avait vus , sans aucune exagération. Il ne mentait pas en parlant ainsi ; car il pouvait raconter les faits comme il les avait vus, sans dire comme ils s'étaient réellement passés. La prévention change l'aspect de tout. L'Arnaoute raconta donc qu'il avait surpris Sara Michaëla en conversation intime avec Toudor; tous deux se tenaient familièrement les mains , et le visage animé
des plus vives couleurs; qu'à son approche, la jeune fcname s'était sauvée, et que Toudor était très embarrassé de sa i
jiersonne.
Un condamné à mort n'écoute pas sa sentence avec jdIus d'anxiété que ne faisait Kirdgeali, en écoutant les paroles de son lieutenant. — A celui-là, on ne fait qu'ôter un avenir incertain — ici, c'était le passé même, cette inaltérable propriété, qui se trouvait détruite — les souvenirs elFacés — l'amour anéanti — la J foi méconnue — la paternité outragée; I — en un mot, c'était une âme ici qu'on suppliciait.
Kirdgeali changeait de couleur à chaque instant, mais il ne dérangeait pas le narrateur. Michaïlaki s'arrêta enfin, scrutant du regard l'effet produit par ses paroles. Après quelques instants
d'examen : Je le tiens, se dit-il; et il rompit de nouveau le silence.
— Tu n'as pas de quoi t'afïliger, mon chef; bien au contraire : te voilà libre de quitter une femme qui t'avait quitté.
Partons — retournons dans nos montagnes — et, quant à ton enfant , nous saurons le trouver — et nous amasserons de l'or pour lui fournir des jouets qui lui feront oublier sa mère. Il grandira comme un prince de la montagne.
L'idée de devoir la fortune de son enfant au secours des bandits, fit rougir Kirdgeali tVindignation.
— Assez! dit-il; et du geste aulant que de la parole ayant imposé silence à l'Arnaoute : Désormais, ajouta-t-il, plus un mot de tout cela!... Et maintenant
fais rebrider les chevaux et préparer le départ.
Le lever du soleil était magnifique ; rOrient débordait comme un volcan, et montrait la verdure des prés et des forêts comme à travers un voile de pourpre ondoyante. Malgré le coup terrible qu'il venait de recevoir au cœur , et qui le faisait trembler intérieurement , comme tremble la chair traversée par une flèche, Kirdgeali ressentait l'influence de ce glorieux spectacle, et la trame incohérente de la pensée brouillait les soies vermillonnées de l'ambition avec les fils noirs de la jalousie et de la vengeance.
— Je la tuerai... se disait-il, et je deviendrai tzar des Boulgares... Puis il avait des retours de tendresse et d'espérance. — C'est un ange ! se disail-il alors. — lille
ne pouvait déchoir Et soudain le
doute le ressaisissait à la gorgée
Le détachement s'avançait en silence comme s'il respectait la douleur du chef. Arrivé à l'embranchement des chemins de Boukarest et de Fokshany, Kirdgeali arrêta son cheval, et regarda à phisieurs reprises dans les deux directions; puis, entortillant brusquement sa bourka autour de ses épaules , il poussa vers Fokshany. Ses cavaliers filèrent à sa suite ^ non sans s'intriguer quelque peu des vues de leur chef, mais toujours confiants en lui i'viichaïlaki lui-même ne pouvait deviner à quoi tendait ce circuit.
— Il est certain, se disait-il, que le pacha de Yïdin Se porta sur Boukarest; — or, le pacha de Yidin emmena Sara Michaëla; — Kirdgeali ne se presse pas
sur les traces de son épouse — c est toujours autant de gagné; — mais pourquoi nous fait-il marcher vers le Prout? Ma foi ! c'est une énigme.
Michaïlaki n'était pas homme à pénétrer les j)rojets de Kirdgeali.
— En tournant du côté de Prout , pensait ce dernier, je ferai prendre le change aux Turcs; ils s'imagineront que mon intention est de me réfugier sur le territoire du tzar blanc; sur cette assurance, ils cesseront de garder le Danube. — Alors, ô mon vieux ami ! ô fleuve des Slaves I tu me recevras une fois encore sur les flots — tu me protégeras, afin que j'aille au prix de mon sang racheter l'indépendance des Boulgares — relever la croix du Christ— et laver enfin ma sanglanle apostasie de Silistria !
Il rêvait déjà le trône de Boulgarie , et se persuadait que sa naissance mystérieuse cachait un illustre secret; —il était sans doute issu d'une famille princière et souveraine.
Mais comment l'orgueil pouvait -il ainsi étaler ses prestiges dans un cœur que le deuil et les larmes auraient dû combler? Ah! c'est que les sentimenls et les pensées de l'homme sont presque toujours complexes; c'est que l'espérance habite en lui a côté de la désolation, et y festonne toujours comme un lierre vivace les ruines du souvenir; enfin, c'était surtout la nécessité d'échapper aux tortures de son cœur qui poussait Kirdgeali dans les aberrations ambitieuses ; — il était bien sûr de retrouver toute sa souffrance et tout son courroux quand il le faudrait.
Pendant trois jours et trois nuits que dura cette marche forcée , les chrétiens ne furent nullement inquiétés par la poursuite des Turcs. Le quatrième jour , comme ils venaient de passer de l'autre côté de Sérét , ils découvrirent vers le blanc Ryvnick les premiers avant-postes des spahis. La cavalerie boulgare couvrit la marche du détachement; mais bientôt on vit déboucher par la route d'Adzouda d'autres escadrons de spahis, ayant avec eux de l'artillerie. Les chrétiens, menacés sur l'un et l'autre flanc, se replièrent en ordre vers le Prout. A l'autre bord de la rivière, on distinguait sur les colonnes de démarcation les aigles noirs à deux têtes , enseignes de la domination russe. On voyait la ville de Skoulany, ibrniant une guirlande de maisons, près du rivage, et, au devant, les habitants de la ville et les soldats regardant eu-
rîeusementle sanglant spectacle qui s'apprêtait pour leurs yeux. — Pas un ne songea à venir au secours de ces hommes — ses frères! Au surplus , Kirdgeali ne songea pas à l'assistance de la part des Russes ; ayant découvert un ancien retranchement, il s'en empara, et, tout dégradé qu'il le trouva, il prit la détermination de s'y défendre jusqu'à la nuit; alors il pourrait se frayer un passage à travers les masses qui le cernaient, et se retirer ensuite au-delà du Danube.
Les essaims des Bissourmans bourdonnaient à l'entour du frêle retranchement, assaillant les chrétiens de leurs cris répétés ^ Allah et leur tirant de loin d'inutiles coups de feu. Par bonheur, les munitions ne manquaient pas aux chrétiens, et ils pouvaient répondre vigoureusement aux tâtonnements des Turcs. Par l'ordre de Kirdgeali , on ne devait viser,
tant que le combat continuerait à distance, que tout ce qui avait l'air de chefs, ou tout au moins les plus déterminés des soldats. Ce système était bon, et les Arnaoutes avaient le coup d'œil sûr. Au bout de quelques heures , les chrétiens n'avaient encore perdu que quelques hommes, tandis que la plaine était jonchée des cadavres des Musulmans , et l'attaque, au lieu de s'échauffer, semblait au contraire devenir de plus en plus réservée. Les spectateurs de ce combat commençaient à croire qu'il leur faudrait se coucher sans en connaître l'issue. Cependant il faut leur rendre justice, qu'ils ne manquaient pas d'applaudir aux héroïques efforts de leurs coreligionnaires.
Enfin on vit s'avancer au {^nand trot, du côté de Berlat , une nouvelle colonne de cavalerie. Ce n'étaient ni des spahis, ni des Albanais : c'étaient les enfants des
Lechs, les fils des Zaporogues. Il élait facile do les reconnaître à leurs longues lances et «à leur belle ordonnance.
— Nous sommes perdus ! pensa Kirdgeali. Ainsi ce seront des chrétiens et des Lechs qui nous donneront le dernier coup. Adieu la vie ! Que Dieu protège mon fils!... et sa uière... si elle n'est pas coupable.
Il s'adressa A ses gens d'un air parfaitement serein :
— Qu'on ne lâche pas un coup avant que j'aie donné le signal.
Il fît descendre de cheval ses cavaliers boulgares , il mit pied à terre lui-même; la cavalerie n'était plus nécessaire.
Les Zaporogues arrivaient au trot al-
longé. L'attaman avait vu ce qui se passait, et , sans s'inquiéter des difficultés qu'un retranchement devait offrir à une attaque de cavalerie , sans s'informer des dispositions des autres chefs, il avait de suite dirigé une charge sur le point dangereux autour duquel gravitaient depuis si long-temps les Bissourmans. Ceux-ci s'écartèrent à droite et à gauche pour livrer passage, et se bornèrent dès lors au rôle de spectateurs.
Au moment où les Zaporogues atteignaient le bord du lossé et se préparaient à le faire franchir à leurs chevaux, le commandement de feu ! se fit entendre, et une décharge terrible se détacha de la redoute, et faucha presque tout le premier rang des assaillants. Mais l'attaman avait plongé par une trouée, et pénétré jusqu'au centre des assiégés , suivi de quelques uns de ses meilleurs compa-
( ^39 ) gnons. Celte funeste diversion ne fit qu'augmenter la rage des combattants :
Kirdgeali bondissait comme un lion , sa voix et son exemple ranimaient ses soldats ; il semblait être partout à la fois, et son passage faisait toujours un vide au rang des Zaporogues. Ils parvinrent cependant à franchir le fossé , et, parvenus sur le terre-plein, ils perçaient leurs ennemis de leurs terribles piques. Animés d'une fureur égale , les assiégés , malgré la différence du nombre , ne cédaient d'un pas aux assaillants. Tous les chefs slaves ou grecs s'étaient dévoués à la mort. Kantdagoni tomba évenlré par le sabre de l'attaman ; Safianos, son frère d'armes , roula presque au même instant sur la terre, entraînant avec lui son adversaire, qui expira dans ses bras. Michaïlaki ne quittait pas Kirdgeali. Chaque coup du chef avait pour jumeau un coup de son lieutenant^ qui semblait avoir à
la fois un œil sur l'ennemi et un autre sur son ami. Le carnage durait toujours, cependant le résultat ne pouvait plus être douteux : Kirdgeali donna ordre au Servien Besherewitch de rassembler le reste de la troupe , et d'évacuer le retranchement vers le Prout, ce côté étant le moins vulnérable à la cavalerie. Tandis que ce mouvement s'effectuait, Kirdgeali et Michaïlaki, avec quelques guerriers d'élite, s'efforcèrent de tenir les assaillants en éch "C. Le redoutable attaman se précipita aussitôt pour forcer cette barrière , et les deux chefs se trouvèrent en présence — tous deux à leur poste — l'un dirigeant l'attaque , l'autre protégeant la retraite. Une colère qui ne pouvait provenir uniquement de la véhémence du combat, éclata dans le regard du Zaporogue à la vue de Kirdgeali.
— Ah! cliicn, lui cria-t-il, je le retrouve. A toi !
Il lança aussitôt son cheval sur son ennemi dans le but de l'écraser; mais Kirdgeali détourna le cheval en le frappant du manche de son yatagan, et adressa aussitôt un coup de pointe au flanc du cavalier. Mais son bras, épuisé par la perte du sang, ne portait plus de ces coups terribles — l'arme glissa — et l'atlaman riposta par un coup de sabre, que Michaïlaki ne put parer qu'à demi, et qui abattit Kirdgeali; à l'instant même une balle atteignit le cheval de l'attaman ; et , tandis que les siens étaient occupés à le dégager, Michaïlaki emporta le chef privé de connaissance dans ses bras jusqu'au bord de la rivière. Tout couvert de blessures , l'Arnaoute se jeta à la nage , et n'abandonna son chef que lorsqu'il eut atteint le rivage opposé. Là,
il le déposa sur l'herbe avec toute la tendresse dont une mère manie son enfant ; lui-même il s'assit auprès : cet effort avait achevé d'épuiser ses forces — ses yeux blanchirent — ses membres se roidirent — et il expira sans prononcer un mot. Certes sa mort n'était pas celle d'un bandit.
Lorsque Kirdgeali rouvrit les yeux, les coups de feu avaient cessé de se faire entendre. Il tourna autour de lui un regard languissant. 11 vit d'abord quelques femmes, aux mains ensanglantées, qui achevaient de band^^r ses blessures. Un très petit nombre des siens, échappés au carnage, l'entouraient en silence, assis comme lui sur la terre. Tous étaient sans armes — saignants — et brisés. Des habitants et des soldats russes formaient des groupes; tout près de lui gisait le cadavre de Michaïlaki. Kirdgeali chercha
a se soulever, les forces lui manquèrent; — il poussa le cadavre de la main — il appela TArnaoute par son nom. — Un des assistants l'avertit qu'il était mort. — Il lança du regard un douloureux adieu à cet ami fidèle , et prononça d'une voix, que Ton saisissait à peine, ces lamentables paroles :
— Mon brave compagnon. . . et toi aussi il faut que je te perde!... Mon fils!... honneurs... adieu..... Il ferma les yeux, et se tourna la face contre terre. On fit un brancard , et l'on porta le blessé à Skoulany.
Les Zaporogues avaient allumé des feux à quelque distance du champ de bataille. Assis en rond près des brasiers , ils s'occupaient à manger, à boire, à causer, et chantaient les chansons mélancoliques de leur ancienne patrie — de
la belle Ukraine; chansons composées au temps où les Kosaques étaient glorieux et puissants. Ah! ils sont loin ces temps où l'attaman, pour répondre à l'appel du roi son maître, et du noble sénat de Pologne, rassemblant ses vaillantes Kourègnes ^ allait porter le ravage et la mort sur le territoire des Turcs mécréants ou dompter le Tatare révolté ! C'était maintenant à l'appel des infidèles qu'ils obéissaient; c'était le sang chrétien qu'ils venaient de répandre. Ah! la victoire qu'ils venaient de remporter ne devait pas faire éclore de nouveaux chants ! Ils ne se tournaient pas du côté de l'Ukraine, pour en dédier le triomphe à la mère-patrie. De tristes réflexions s'élevaient au milieu du fracas et des paroles guerrières, et les éteignaient subitement. Une sombre pensée, comme une ritournelle plaintive, revenait toujours assiéger leur esprit. ,1
— Ah! disaient-ils , la Pologne ne renaîtra-l-clle jamais?
— Et ne serons-nous jamais rappelés de notre long exil?
— Oli l si un jour la république sortait de ses ruines, si le trône de Pologne était relevé —nous irions encore, comme le faisaient nos pères, combattre gaiement pour le salut de la patrie commune et pour la grandeur du nom kosaque
oî
— Et nous reverrions encore les plaines fertiles de l'Ukraine — ses sU^ppes ondoyantes — et ses grands troupeaux errants ! Nous naviguerions de nouveau dans nos frêles nacelles sur les flots bleus et rapides du Borysthène !
— Nous pourrions alors répéter avec
la gaieté du cœur les chants guerriers des ancêtres et les airs du pays.
— Et nous remercierions librement et avec effusion le grand Dieu des chrétiens ; hélas! qu'on oublie malgré soi sur cette terre infidèle.
Ainsi, les fiers Zaporogues devisaient entre eux et plaignaient leur exil. Les mains teintes du sang de leurs frères, ils soupiraient au souvenir de là patrie; et, sous le turban desOsmanlis, ils offraient au Dieu des chrétiens l'encens d'une prière orthodoxe.
Le vieux Neczaï , leur attaman , se te^ nait à l'écart assis sur un petit tertre. Le chef était sorti de ce dernier combat sans blessures, et, malgré son Age avancé, il paraissait pou fatigué. C'était une de ces puissantes organisations que le hasard
même semble respecter, et que Dieu garde sans doute sous sa main comme un glaive bien trempé. Le guerrier s'entretenait avec son confident Bogdan. qui, depuis bien d^s années, n'avait pas quitté son maître un instant. Tout en causant, Tattaman caressait son sabre recourbé , arme de son ancienne patrie. Si ce sabre
— ou cette karabela , comme on l'appelle dans le langage des Lechs — eut été fée ;
— si le don de la parole lui était accordé
— il eût eu à raconter bien do beaux faits d'armes et bien de nobles dévouements; car cette arme, aussi solidement trempée qu'elle était magnifiquement montée, avait été associée à toute la vje de Neczaï. De combien de périls n'avaitelle pas préservé l'aventureux guerrier ! Combien d'ennemis n'avail-elle pas couchés sur la poussière! Jamais on n'avait impunément croisé une lame avec cette
lame; jamais Neczaï n'avait refusé de l'éprouver contre qui que ce fût.
— Allons ! disait le vieux chef à son confident; bien peu de ces brigands ont pu se sauver auprès de leurs dignes alliés, les Moscovites. Je me suis enfin trouvé en face de ce chien de Kirdgeali — il a fait connaissance avec ma lame; et si ces voleurs de Russes ne l'enterrent point, les chiens et les corbeaux auront bientôt fait ses funérailles. Je suis fâché que son cadavre ait été enlevé, je l'aurais fait mettre au gibet. L'essentiel, après tout, est que la terre en soit débarrassée. Son lieutenant était un vaillant homme , et lui aussi; car il faut être vrai.
— Père attaman , dit l'Assaoula on redressant sa moustache, tu avais donc un sujet de haine particulière contre ce
( 249 ) jeune homme? Où Tas-tu donc connu?
Il ne s'est jamais trouvé au milieu de nous avant l'affaire de Hrazgrada, el depuis nous ne l'avons plus rencontré. 11 est trop jeune pour avoir été ton rival à l'époque de ta jeunesse? 11 n'est jamais venu comme un lutin harasser ton cheval à l'heure du repos ?
— Te souvienl-il de Kordaki ?
— S'il m'en souvient! Et comment ne me rappellerai s-je pas ce vieux brigand? J'ai appris qu'il avait été tué à la révolte d'Ismaïlow : c'était une proie que Je diable attendait depuis long-temps.
Mais qu'y a-t-il de commun entre ce vieux païen — qui était noir et laid comme un démon — et le jeune homme dont nous parlions, adroit, svelte. et gracieux comme un s^fant des Zaporogues ?
Il ne saurait être fils ni frère de Kordaki ?
( aÔo ) L'attaman fronça les sour.c|[f .
— Maudît soit le nom du mécréant! — grommela- t-il avec humeur. — Lui! ce brigand ! comparé à un enfant des Zaporogues!
Puis, comme si Terivie de raconter quelque secret lon'::-temps comprimé se fût soudain emparée de l'altaman, il passa sur ses moustaches sa main ridée par l'âge, et commença par une nouvelle question adressée à Bogdan.
— Te rappelles -tu aussi cet autre fils de chien dont Kordaki fut le con)pagnon ?
— N'est-ce pas d'Ywaiidgi, que tu \eu% parler? Oui, je ip'en souvieps. 11 avait de l'or autant qu'un han des T^lare§ -^
'et il le semait avec la prodigalité d'un seigneur lech.
— C'est vrai , ce que tu dis là ; — il semait l'or comme un Lech , mais il ne Tétait pas, Dieu merci! Notre frère Tétera était, lui , un véritable Lech de race et de sentiments : tu ne Tas pas oublié, j'espère ?
— Oublié !... Les hommes que l'on oublie ne sont point pétris du même ciment que Tétera. Et d'ailleurs — père — c'était ton ami. Sa mémoire m'est aussi fraîche que si je l'eusse vu hier, quoique j'ignore quelle a été sa destinée après notre séparation.
— Que Dieu ait pitié de son âme ! répondit l'Attaman en faisant le signe de la croix. Ecoute, Bogdan, lu vas apprendre tout mon secret , l'éternelle préoccupa-
lion de mon cœur. J'ai besoin de délier ma langue et de l'expliquer cette colère qui t'élonne. Tétera était un homme rare
— lu le sais; le premier au conseil comme à la guerre , — noble de sang et noble de cœur. Enfants, nous étions déjà unis d'amitié— puis, nous nous fîmes inscrire ensemble sur le registre des Zaporogues. Nous étions de la Kourègne de Nékrassa. Toi, Bogdan — tu n'étais alors qu'enfant
— tu le roulais encore sur les pelouses de l'Ukraine, que déjà, plus d'une fois, nous les avions arrosées de sang. — Je ne te ferai pas le récit de nos combats — lu sais quand et pourquoi nous avons mis le Danube entre nous et l'ennemi acharné de notre patrie, qu'il fallut nous résigner à abandonner. — j.a mort de Nékrassa arriva ensuite; et tous nous restâmes orphelins après la perte de notre père altaman.
Le vieillard s'émut à ces graves cl douloureux souvenirs; sa voix s'altéra sensiblement... il fut obligé de s'arrêter. Puis, poussant un profond soupir, il reprit : — La guerre contre les Russes ne se prolongea pas; le sultan laissa nos bras languir dans l'oisivité. Tétera et moi , nous nous mîmes à parcourir le pays des Boulgares. Dans cette malheureuse tournée, nous fîmes connaissance du prince boulgare Stribosh : il nous reçut chez lui avrc toute la cordialité d'un Slave. — Fêtes et banquets , rien n'y manqua — c'était comme dans notre chère Pologne!... Or, ce prince boulgare avait une fille , une divine créature ! Son teint était blanc comme la crème; ses paroles étaient aussi douces au cœur que le miel l'est aux lèvres. Elle était aussi gracieuse que belle , et aussi spirituelle que gracieuse. Dès que Tétera l'eut vue, ce fut fait du cœur de mon ami. Il oublia le proverbe :
« Ne te fie jamais au cheval ni à la femme, brides-en même la carcasse, si tu la rencontres sur ton chemin, car ell^ peut encore te jouer quelque mauvais tour. »
Notre frère ïétéra ne l'éprouva que trop. Dans sa passion, il n'avait pas cherché cinquante chemins :il aimait la fille — il la demanda au père en mariage — elle lui fut accordée sur-le-champ. Les noces furent splendides. Tétera emmena sa femme à Tcharnovody; moi, je revins à Babadadgi. Nous n'avions fait que peu d'attention à ce chien d'Iwandgi , jeune homme élevé dans la maison de Stribosh , et qu'on disait issu d'une famille princière déchue. Six mois plus tard . cet Iwandgi vint me trouver ; j'avais pris déjà à mon service ce coquin d Arnaoute Kordaki. Ils se lièrent bientôt étroitement, comme deux scélérats qu'ils étaient. Un jour, Ywandgi me demanda Kordaki pour l'accompagner chez Téléra. — J'y consen-
lis volonricns. Que n*avais-je plutôt perdu la paroles ! que ne restai-je plutôt perclus de tous mes membres que d'avoir accédé à ce voyage !.... Le lendemain de leur départ, je sentis comme un remords instinctif, etjepris moi-même le chemin deTcharnovody. Chemin faisant , je ne rencontrais que des présages sinistres: tantôt c'était un lièvre qui traversait la route — tantôt c'étaient des corbeaux qui croassaient à ma gauche ; et pas un augure favorable |! pas un loupi pas une seule pie sur mon chemin!.. J'arrivai enfin. Aucune figure humaine ne vint au-devant de moi. — La porte d'entrée était toute grande ouverte .. la porte de la maison, ouverte pareillement... J'entrai... Le premier objet qui frappa mes regards , ce fut le cadavre du Kosaque fidèle de mon ami... Un froid mortel m'assaillit jusque dans la moelle de mes os. Je me précipitai dans la chambre de Tétera, — je le trouvai noyé
dans son sang, luttant avec une douloureuse agonie... Cependant, il me reconnut — et, d'une voix entrecoupée par le râle, il murmura ces mots : « Assassiné... Ywandgi... ma femme... »Le râle l'interrompit : il se redressa un instant après : « Venge-moi 1 cria t-il, sang pour sang! » et*il retomba : il était mort. — J'ai juré de le venger, ou d'y perdre la vie. Hélas! ma carrière a été bien longue, et mon serment n'est pas encore accompli!... Les domestiques avaient été tous massacrés par les brigands ; je ne pus avoir aucun indice de la route qu'ils avaient suivie. Je les cherchai en vain trois mois durant, courant sur tous les chemins, visitant toutes les villes environnantes. Je ne recueillis aucune trace de leur passage. Ce n'a été que bien des années plus tard , que j'ai appris la mort de Kordaki, à l'époque de la révolte à Ismaïlow; alors que l'on parla pour la première fois de
. ( 2^7 ) ce chien de Kirdgeali. Tu l'as vu à Hrazgrada; et là, je n'aurais pas manqué d'en finir de suite avec lui ; mais il était sans défense — livré par trahison — mon bras s'est refusé à le frapper; et cependant, je savais déjà qui il était : Hakin m'avait donné quelques renseignements
— et j'avais aussi recueilli quelques particularités à Silistria de la bouche d'un homme qui avait connu la mère de Kirdgeali — Tépouse adultère de Tétera ;
— il l'avait vue mourir dans la misère; sur le même grabat où elle avait donné le jour à l'enfant du crime; — il y avait une fois rencontré Ywandgi lui-même; mais il ne sut pas me dire ce qu'il était devenu. Ces indices ne suffisaient pas pleinement à ma vengeance, car ils laissaient à l'écart le premier coupable; mais, à défaut du père, j'avais le fils. Mon ami doit être satisfait, car il a eu sang pour sang — et non seulement le