II
sang de l'homme , mais aussi celui de la femme.
Le vieux attaman finit son récit; sa bQUcbe resta muette, mais ses pensées ne cessèrent de s'agiter sous l'influence de ses tristes souvenirs. Après une pause prolongée, il ajouta, comme s'il eût voulu f^ppndre à une objection qu'il venait de se faire mentalement :
«n? Sa ! si le malheur voulait que mon ^abre fidèle ne m'eût servi qu'à demi ^^ s'il n'avait pas été frappé mortellement! Mehemed ne manquera pas à le réclamer; ^t Icjs Russes n'hésiteront pas à le lui liyrer, plutôt que d'irriter le pacha. Ainsi, de manière ou d'autre , le fils de l'assassin ne peut plus échapper : le sang demande du sang !
Une pareille vengeance accomplie
vaut un devoir rempli, et laisse à sa suite le calme intérieur. Le vieux attaman s'étendi^; donc dans son manteau , et s'endormit paisiblement; les autres Zaporogues dormaient déjà, et rêvaient 4p leur belle Ukraine. Les sentinelles passaient et repassaient en silence, au long des leux languissants qu'elles ranimaient par instants en rassemblant les tisoas avec le bout de leurs lances.
K,ir4geali avait été transporté au monastère de Rishénieif , où les bons moines exerçaient une hospitalité digne des serviteurs de Dieu. Le supérieur ciu monastère, le vénéiabie père Atiianase, fut celui qui prodigua les soins les plus empr^^^és au jeune blessé. Jour ^t n^iit , il était à son chevet; le malade ne faisait pas un mouvement qu'il ne fût là pour prévenir ses désirs et pour soulager ses maux. Les moines disaient que lé jour où Kird-
geali avait été apporté au couvent , le supérieur, qui visitait ses blessures, ayant aperçu l'image de la sainte Vierge que le chef portait sur sa poitrine , il avait été tellement touché de cette circonstance , qu'il s'était jeté à genoux , et avait prié Dieu en pleurant. Depuis, aucune main étrangère n'avait posé ou levé un appareil aux blessures de Kirdgeali Le supérieur lui préparait lui-même ses potions; il veillait enfin sur le guerrier blessé comme veillerait une mère sur son enfant malade.
La charité chrétienne du père Athanase était bien connue des moines du monastère de KishéniefF; toujours on le voyait prêt A venir au secours de toutes les souffrances morales ou physiques — mais jamais on ne l'avait vu attendri à ce point — ni prodiguer à personne des soins aussi touchants. Depuis que Kird-
geali se trouvait au monastère, le supérieur oubliait souvent de prendre des aliments, il négligeait de soulager son corps par le repos; quand il allait se prosterner aux pieds des autels , ses prières étaient ferventes — mais courtes ; il retournait bientôt près du lit du blessé, et s'occupait soit à verser dans son cœur le baume de consolation , soit à lui rétablir le corps par toutes les ressources de Fart.
Les moines se disaient que le père supérieur s'intéressait sans doute si vivement à ce blessé, parce que c'était un défenseur de la sainte foi du Christ; — d'autres ajoutaient qu'il avait peut-être reconnu en lui un compatriote; car personne ne savait au juste de quel pays slave était le père Athanase.
Dix jours s*étaient écoulés depuis le
désastreux combat de Skoiilany ; grâce aux remèdes et aux soins du père, les blessures de Kirdgeali commençaient à se cicatriser . et le malade sentait déjà ses forces revenir , mais son âme restait toujours abattue. Cependant le père Athanase semblait exercer sur son patient un pouvoir surnaturel , et le fier Boulgare , accoutumé à n'obéir jamais qu'à sa propre impulsion, avouait maintenant l'existence d'une influence morale, et admettait la discussion de ses sentiments et de ses volontés. Les paroles du père Athanase avaient achevé de convaincre cet esprit égaré et rétif. Non content de détester ses fautes, il excusait aussi celles des autre» ; il disait : — Dieu dans sa miséricorde pardonne au pécheur ; — hommes, nous devons pardonner au prochain.
Ainsi la charité lui était venue enfin après la foi.
( 263 ) Les prières du père Athanase avaient effacé toutes les aspérités de ce farouche caractère. Toute pensée haineuse et jalouse avait fui de son cœur; il priait pour 1 ame de Toudor sincèrement et sans arrière-pensée. S'il demandait au Seigneur de lui rendre son fils, c'était surtoutpour le diriger dans une voie toute différente de celle que lui-même avait suivie , et pour le garantir de la contagion de son exemple.
Un soir, le père Athanase était assis avec Rirdgeali à l'entrée du monastère; le soleil à son déclin répandait une douce clarté; ses rayons amollis ne frappaient plus sur tous les objets comme des flèches acérées, mais ils semblaient y glisser complaisamment. La rosée commençait à effleurir sur les herbes; on entendait au loin les troupeaux domestiques rentrant des pâturages mugir à leurs élables; les
hirondelles rasaient la surface cristalline du lac, et décrivant des zigzags dans leur vol, elles se rencontraient en leur route aérienne — gazouillaient au passage, comme si elles se fussent confié un secret — et poursuivaient leurs courbes agiles ; cachés dans les buissons, les chœurs des oiseaux inofFensifs chantaient leurs refrains du soir, où ils se racontent sans doute leurs peines et leurs plaisirs; et les hommes s'acheminaient vers leurs demeures après avoir rempli leur tâche journalière, causaient entre eux, et se communiquaient leurs désirs et leurs espérances. Tout invitait 1 homme souffrant à soulager son cœur en déposant dans le sein d'un ami le fardeau qui l'oppressait; toutes les voix de la nature semblaient dire à l'unisson : «La peine confiée perd de son amertume. »
Kirdgeali a compris ces voix; il senlil
ce besoin de l'âme de s épurer en s'humiliant : sans rien omettre , sans se disculper sur aucun point, il fit confidence de sa vie tout entière au père Athanase. Aucune question de la part du supérieur — si détournée qu'elle fût — n'avait jamais provoqué ces aveux bien coûteux; mais une fois que Kirdgeali se fut mis à lui raconter les orages et les sinistres dont il avait été la proie, il ne perdit pas une parole de sa bouche. — Recueilli comme au tribunal sacré de lapénitence — attentif à chaque mot, comme si chaque mot de cette révélation eût décidé du salut de son âme — il tremblait — il pâlissait.... subissant les diverses émotions du pénitent.
Kirdgeali venait d'achever sa confession ; — le saint moine posa ses deux mains sur la tête du pécheur , et la serrant contre son sein avec l'affection qu'un
ange eut témoignée à l'homme repentant, il prononça d'une voix tremblante d'émotion : — Mon fils , la miséricorde de Dieu ne connaît pas de bornes! Celui qui pardonna à de plus coupables que toi , n'a pas épuisé la source de sa bonté!
Place ton espérance en lui— car lui seul peut mettre un terme à tes souffrances — et lui seul peut te consoler.
Ces mots furent à peine prononcés , que l'on entendit le bruit d'une sonnette indiquant l'arrivée d'une voiture attelée de chevaux de poste ; presque aussitôt une troupe nombreuse de cavaliers russes entra dans la cour du monastère. Le capitaine Sprawnik sauta en bas du kihitka ^ et s'adressant au père Alhanàse, il dît avec arrogance :
— Un Boulgare, nommé Kirdgeali, est venu se réfugier dans votre monastère : où est-il?
( ^67 ) Sans laisser au supérieur le temps de répondre à celte brutale interpellation , Kirdgeali dit en lançant un regard de mépris sur cet automate :
— Cest moi qui me nomme Kirdgeali^ que me voulez-vous ?
L'officier sourit.
— Fais tes paquets; tu vas retourner chez nos amis les Turcs rendre compte de quelques petites gentillesses de ta façon.
— De quel droit me donnez-vous des ordres ? reprit Kirdgeali. C'est à l'hospita-* lité, et non à la violence, que j'ai droit de m'attendre sur cette terre. Qu'ave^vous à me reprocher?
Pour toute réponse , le servile employé donna le signal convenu ; les soldats se ruèrent sur le blessé, et le chargèrent de fers. Toute résistance eût été inutile; aussi Kirdgeali n'essaya- t-il pas de se défendre. Le respectable supérieur implorait en vain le sbire.
— Tel est Tordre du tzar, disait-il en montrant un papier scellé ; ce n*est pas mon affaire de songer à ce qui peut arriver au prisonnier.
— Ce sont des vils esclaves, dît Kirdgeali. Mon père, adieu 1 et il se jeta aux genoux du père Athanase et il lui demanda sa bénédiction , que le religieux lui donna en étouffant de larmes. 11 ajouta qu'il le suivrait au milieu des Turcs. Il le baisa au front, à plusieurs reprises, avec une effusion paternelle,
tandis que Kirdgeali lui embrassait les mains, avec une tendresse vraiment filiale.
— Mon père, priez pour moi! dit-îl.
Maintenant, faites votre devoir, dit-il à rofficier russe en se relevant; et bientôt la karoutza emporta le prisonnier sur le chemin de Skoulany.
Comme toutes les choses se mêlent dans ce bas monde ! et quel est l'homme qui puisse par les connaissances humaines , dire seulement ce qui l'attend demain?
( ^7^ ) Quelques jours auparavant, le drapeau de l'indépendance flottait sur la ville de Yassi, et les chrétiens se croyaient à jamais victorieux et libres; mais le croissant avait repris la place qu'il usurpa sur la croix , et , au lieu du drapeau à trois bandes, \q bougnfchouk — l'étendard de queues de cheval — flottait aux faîtes de la belle capitale.
Quelques jours auparavant, le château des hospodars recevait dans sa noble enceinte l'héritier de ses anciens maîtres, escorté des enfants de la Grèce , qui revendiquaient leur patrie : maintenant c'était le />»r;cAa à trois queues ^ le séraskier Mehemed, qui commandait souverainement dans le château des hospodars, réservant la prison et le pal pour les chrétiens.
Et puis, voilà que le même Mehemed — ce sanglant favori du sultan — ce fléau
des chrétiens — qui , depuis qu'il avait traversé le Danube , n'avait su donner d'ordres que pour incendier, piller et massacrer, et qui n'avait jamais accordé de quartier à un ennemi, ni de grâce à un délinquant ; eh bien, ce Mehemed s'était tout-à-coup humanisé : d'inexorable, il était devenu presque bénin : on aurait dit que le mot pardon ne sonnait plus vide de sens à son oreille.
C'est que l'enfant du pacha s'était retrouvée à Piteshte. Mais qui eût dit que , dans ce cœur farouche , l'amour paternel eût été assez fort pour y faire naître la pitié?
Cependant , il en arriva ainsi.
Depuis l'instant où l'on eut appris que Sara Michaëla était au nombre des captifs que l'armée d'Achmct avait emmc- 11. 1 8
( 274) nés de Piteshte , jusqu'au moment de son arrivée à Yassi, personne ne doutait qu'elle ne fût punie par son père , suiirant toute la rigueur des lois du Prophète. I
Elle avait renié la foi des vrais croyants , et souillé le sang de son père en s'alliant à un giaour deux fois renégat: ce double crime n'était point pardonnable aux yeux d'un Musulman aussi rigide et aussi orgueilleux que l'était Mehemed
Hakin tenait déjà prêt un sac de cuir pour l'enfant de Kirdgeali , et une corde de chanvre pour le cou de Zoulma. Et, quant à Sélîma, il pensait qu'on lui donnerait à choisir entre un cordon de soie et une pilule empoisonnée. Mais ses sages prévisions furent déçues de tout point. Le pacha s'effaça devant le père : et celuici reçut sa fdle, comme si jamais elle ne
l'eût offensé. Il la prit avec transport dans ses bras, et la baigna de ses larmes. Il prit l'enfant, et le serra contre son sein Il dit à Zoulma: «Tout est oublié; qu'Allah et le Prophète l'accordent longue vie et prospérité ! » Et le pacha paraissait heureux de ce pardon illimité qu'il accordait pour la première fois.
Quant à Sara Michaëla — elle ne répandit pas une larme — elle ne répondit à aucune des caresses de son père: car — elle ne le reconnut pas. Elle ne montra ni tristesse, ni gaieté — elle ne pleurait ni ne riait. Sa pâle figure, ses yeux naguère brillants , ses lèvres à demi colorées se trouvaient voilés d'un étrange réseau— semblable à ces flocons vaporeux qui flottent dans l'air vers le déclin de l'année, et qui, presque imperceptibles à l'œil, et ne laissant apprécier ni leur couleur ni leur forme, communiquent
cependant quelque chose de terne et de singulier à l'atmosphère. La figure de la jeune femme avait une expression pour laquelle le langage humain n'en aurait pas. Elle semblait ne reconnaître ni son fils niZoulma — elle ne questionnait sur rien — ne demandait rien — elle avait perdu tout souvenir du passé. Ses idées avaient reçu un choc si terrible , qu'elles s'étaient comme pulvérisées , et n'avaient plus ni ordre — ni suite — ni liaison. Aucun sentiment ne pouvait plus germer dans celte ûme frappée d'inertie, et nulle image dupasse ne pouvait plus s'y réfléchir. Cependant, on la voyait souvent prier. Mais que pouvaient être ses prières? Étaient-ce seulement des paroles prononcées par ses lèvres, et mécaniquement, sans que son âme y prît part? Serait-il possible que Dieu frappât l'homme dans son intelligence jusqu'à le rendre incapable de tout élan vers son Créateur? ou
( ^77 ) bien, plutôt, les paroles incohérentes que la pauvre insensée débitait les mains jointes, et les yeux au ciel, n'avaient-clles pas revêtu un nouveau sens pour son Ame oublieuse , et , quoique inexplicables pour les hommes, n'étaient-elles pas comprises et recueillies par les anges? Elle mangeait quand on lui présentait de la nourriture — elle s'endormait quand on la mettait au lit; mais il fallait que d'autres pensassent pour elle. Son état était un alliage inexplicable de vie et de mort. Son corps habitait la terre ; mais où était son âme? Flottant entre la terre et le ciel, traînait — elle après soi son enveloppe mortelle, comme le serpent traîne la peau dont il se dégage par degrés? Le coup qui l'avait frappée n'avait-il pas été assez violent pour amener une disssolution instantanée ? et alors, ne subsistait-il plus entre le principe immortel et son expression matérielle, qu'un rapport de contact, sufli-
( 27» )■ sant pour rendre le corps agissant — mais non intelligent?
C'était depuis l'assassinat de Toudor, dont chacun avait cru Kirdgeali coupable, que Sara Michaëla en revenant de son évanouissement , s'était trouvée dans l'état de démence que nous venons de décrire. Elle était d'une impassibilité que rien ne pouvait altérer ; on combattait à ses côtés sans qu'elle témoignât — non pas de l'effroi — mais même de l'altention. Les Turcs l'emmenèrent — elle ne sembla pas s'en apercevoir. On lui parlait de Kirdgeali — de Toudor — elle ne donnait pas le plus léger signe d'intelligence et de souvenir. Elle assista aux derniers moments de la vénérable Eudoxie, qui fut assez heureuse pour ne pas survivre long- temps à son cher Toudor. Le prêtre I
qui assistait la moribonde ainsi que tous les autres témoins fondaient en larmes,
( 279 ) en écoutant ses dernières paroles , dictées par la vertu chrétienne et par l'amour constant de son pays : Sara Michaëla resta immobile comme une statue.
Le pacha a retrouvé sa fille, et sa tendresse cherchait à ressaisir un simulacre de bonheur. Cet impérieux Musulman, qui, dans toute sa vie, n'avait pu se façonner à la résignation , cherchait maintenant à se faire illusion^ et à se contenter de peu — il demandait des consolations à l'avenir. Musulman, il se soumettait à la fatalité — père, il s'appuyait sur une ombre pour se créer une espérance.
Personne à la cour de Mehemed n'osait prononcer le nom de Kirdgeali ; toutes les fois que Hakin rencontrait Sara Michaëla ou son enfant , il tremblait de tous ses membres , et l'expression de sa face, à la fois grotesque et effrayante,
indiquait d'horribles imprécations mentales. La cupidité, la haine, la vengeance et la peur, sont les seuls mobiles que puisse connaître un eunuque; il s'attache à son maître par habitude et par calcul, mais non par affection.
Deux hommes se trouvaient encore intéressés au sort de Kirdgeali : c'était Achmetet son fils Abdallah. Mais le vieux pacha de Vidin — bien que, grâce au yatagan de l'implacable Boulgare, il eût perdu six de ses fils, et qu'il ne lui en restAt qu'un seul — ne montrait pas le moindre acharnement contre l'ancien aga. Il avait été le premier à dire à Mchemed : Soumets-toi à ta destinée, il est inutile de lutter contre le sort; là — toute puissance est sans force. Quant à Abdallah , il n'avait pas oublié l'impression qu'avaient produite sur lui les traits ravissants de la fille de Mchemed : il
j)Ouvait se dire aussi — les trésors du pore seraient les siens s'il obtenait la main de la lillc — mais, deux fois Kirdgeali lui avait sauvé la vie; à E.oudnick il lui avait dû sa liberté — et le noble cœur du jeune Musulman ne pouvait un instant souhaiter la mort de celui auquel il devait tant de reconnaissance.
Sur ces entrefaites le vieux Neczaï arriva à Yassi avec ses escadrons zaporogues. Le séraskier — Turc de la vieille roche — détestait par orgueil , ainsi que par conviction, tout ce qui portait le nom de chrétien. Cependant il reçut en frère le vieux attaman. Il y a entre tous les hommes de coeur une parenté qu'ils ne peuvent eux-mêmes renier, quelles que soient les barrières que leur religion et leur race aient élevées entre eux.
Neczaï raconta le combat de Skoulanv.
— Je me suis aperçu, dit il, que les spahis de Youssouf, pacha d'ibiahilow, allaient un peu à la manière des Russes, c'est-à-dire qu'ils s'amusaient à tirer de loin avec leurs longues carabines , et qu'ils dépensaient de la poudre à ne faire que du bruit. De cette façon ils auraient pu ne jamais venir à bout de ces quelques hommes , qui se défendaient mieux qu'on ne les attaquait. a\lors j'ai montré ces ennemis à mes compagnons — je leur ai dit que c'étaient des alliés des Piusses — et, en un quart d'heure, ajouta-t-il, en faisant un geste de sa main, pour exprimer qu'il regardait cette af- j
faire comme une bagatelle — et en un 1
quart d'heure nous les avons expédiés.
Il n'a pas été nécessaire de nous y reprendre à deux fois=
Neczaï ne fit point mention de Kirdgeali, de peur d'irriter la saignante blés-
sure de Mehemed ; mais celui-ci lui demanda lui-même ce qu'était devenu le chef des rebelles.
— Il s'est vaillamment comporté, reprit Neczaï en caressant sa moustache ; ses gens ont emporté son corps; mais, s'il a survécu à ses blessures , le pacha Toussouf aura soin de le réclamer pour le remettre entre tes mains. Je lui ai recommandé cet arrangement avec les Russes; quant à moi , je ne veux avoir avec ces gens-là que des relations directes , le sabre au poing, sur le champ de bataille.
Quelques jours après, le Tatare envoyé par Youssouf apporta la nouvelle que, livré par les Russes, Kirdgeali, enchaîné et sous bonne escorte, serait bientôt à lassi.
Mehemed reçut la dépêche d'un air
mécontent; il eût mieux aimé apprendre que le ravisseur et l'époux de sa fille était mort de la mort du guerrier. C'en eût été fini, et lui, Mehemed, ne se serait pas vu forcé d'employer contre lui le glaive de la justice. Qui sait, si. dans ce moment l'ancien attachement qu'il avait pour l'aga de sa garde albanaise ne vint pas lui émouvoir le cœur; si le souvenir des services qu'il en avait reçus , du respect qu'il lui avait montré jusque dans le fort des batailles, ne vint pas plaider la cause du captif? Qui sait si l'orgueil musulman ne répugna pas à flétrir par un supplice, celui dont le sang s'était mêlé au sien ?
Mehemed ne communiqua à personne le fond de ses pensées , mais tiakin apprit la prochaine arrivée du captif, et toutes ses anciennes craintes se réveillèrent. La mort de Iloussaïn et de Ilopour
se retraça à sa mémoire , et leurs spectres sanglants ne lui laissèrent plus un instant de paisible sommeil. Le cri de la conscience n'en trait pour rien dans toutes ses transes , mais la peur livide torturait son àme ; il craignait que Kirdgeali ne le déclarât complice de ces assassinats, et que la corde vengeresse ou la pointe de fer de Meliemed ne fissent droit à cette accusation.
Hakin prit son parti : il alla trouver le sérasquier son maître. Assis sur un divan à la mode orientale, Meliemed, Achmet et Neczai fumaient dans de longs cliiboukcs, humectant de temps en temps leurs lèvres avec le café parfumé de Moka , qu'on leur servait continuellement. Tous les trois gardaient un silence convenable à leur dignité. Hakin entra , et se prosternant la face contre terre , il s'écria : ■ - ■
-— Ohl le plus puissant parmi les puissants de la terre! souverain maître de ma vie! que ta colère s'abatte sur ma tête : je suis coupable, et je viens pour m'accuser.
— Que veux-tu ? dit Mehemed.
— Je suis coupable, et j'ai commis un grand crime.
— Lève-toi , et parle.
Mais l'eunuque continuait sans se lever :
— Lion de vaillance ! astre de justice ! souffre que je m'accuse devant toi ! Ce que j'ai à te dire concerne l'honneur du noble sang de tes veines.
La figure du pacha se rembrunit.
— Lève- toi , te dis-je, et parle ! Je n'ai rien de caché pour mes amis.
Hakin se leva, croisa ses bras sur sa poitrine et commença le récit.
— Lieutenant du padishah du monde!
sache que ce n'est pas Hopour qui assassina Houssaïn. Ce fut ce mécréant — ce démon de Kirdgeali
Il s'arrêta ; — personne ne prononça un mot — on entendit seulement le vieux Achmet soupirer. Hakin continua.
— Soit qu'il se fût laissé dominer par les menaces, ou séduire à l'appât du gain , Hopour avait aidé Kirdgeali à pénétrer dans Tenceinte du harem ; il me l'avoua lui-même, quand je vins visiter le jardin, A la vue du cadavre de Houssaïn , je ne fus pas maître de ma fureur;
et, pour sauver l'honneur de ton harem, j'ai percé moi-même le cœur de Hopour.
J'ai gardé le silence; mais, puisque le criminel se trouve maintenant entre tes mains , que ta vengeance atteigne le coupable! Coupable de mon côté, j'attends ta juste sentence.
Il dit , et se prosterna de nouveau la face contre terre. Le sérasquier jeta sur lui un regard de mépris insouciant.
— Lève-toi, et va-t'en! lui dit-il.
L'eunuque se leva et sortit, en se félicitant sur son stratagème, et de s'être ainsi tiré de toute anxiété par un aveu tronqué de son crime.
— Noble pacha, dit le sérasquier après quelques instants de silence , et s'adressant à son père adoplif; noble pacha , je
( '^«li )
remets à ta disposition l'assassin de ton fils Que ta jn.stice ne prenne eonseil que de ta douleur.
Le vieux pacha de Vidin leva ses yeux humectés des larmes paternelles.
— Noble sérasquier, dit-il, une sanglante vengeance ne rendrait pas la vie à mon enfant. Allah avait fixé sa destinée; elle ne pouvait être différente. Je pardonne à Kirdgeali la mort de mes fils.
S'il n'a pas d'autres crimes à expier, je te supplie de le faire remettre en liberté.
La touchante V(;ix du vieillard attendrit le sérasquier; — mais ces paroles lui rappelèrent aussi qu'il était organe et gardien de la loi.
— La vengeance s'efface, mais non 1?
justice , dit-il ; et ces mots tombèrent cohime un arrêt de mort inflexible.
Abdallah entra à son tour.
— Sérasquier, dît-il, lès spahis du pacha d'Ibrahilow viennent d'amener Kirdgeali prisonnier. Que dois-je faire de lui?
— Qu'on l'enferme dans la tour noire, répondit le sérasquier, et qu'on mette six janissaires de garde à sa porte.
Abdallah savait bien ce que présageait cette prison et cette surveillance; il se permit de glisser une observation.
— Sérasquier, les prisonniers grecs ont déposé que KirdgeaU n'avait pris aucune part aux pillages que leurs chefs ont exercés dans le pays; que les brigands, qui avaient mis à feu et à sac toutes ces
contrées , ont aussi commis le meurtre sur la personne de Toudor, meurtre dont injustement bri avait accusé Kirdgeaii.
Il y avait dé la générosité et de la hardîipisse dans ce discours du jéiinê aga. Le paîcha l'apprécia sans doute, mais il avait pris une détermination inébranlable.
— Va, répôndit-il avec sévérité ; et veille à ce que les ordres que je t'âi dôttnés soient strictement exécutés.
La karoutza qui avait amené Kirdgeali s'était arrêtée à la grande porte du château ; les fers du captif résonnèrent sur le pavé; les Turcs se jetèrent à sa rencontre, semblables à des loups
affamés qu'attire l'odeur du sang
mais , SI au heu a un vil mouton, les
. ( ^9? ) loups rencotitrent un sanglier blessé — ils reculent épouvantés, et n'osent l'attaquer, accoutumés qu'ils sont à le redouter. Ainsi firent les Turcs à l'aspect de Kirdgeali. I es rangs s'ouvrirent devant la seule puissance de son regard — personne n'osa l'insulter. Abdallah s'approcha de lui, la tristesse peinte sur la figure.
— Kirdgeali ! tu m'as donné la liberté et la vie; moi — je me vois forcé de devenir ton geôlier. Ce n'est pas ainsi que je voudrais m'acquitter envers toi — mais tel est notre sort. Suis-moi.
Et ils s'acheminèrent tous les deux vers la tour noire.
Que de tristes pensées accompagnaient le captif!
— Voici donc où viennent se briser tous les élans de mon ambition! Voici le trône qne j'ai rêvé! Et ma femme!... elle a horreur de moi comme d'un lâche assassin... Et mon fdsl... on lui apprendra peul-èire à maudire le nom de Kirdgeali!... Ah! père xlthanase ! que n'es-lu ici pour m^aider à prier !
Et soudain craignant que ces idées lugubres ne se reflétassent sur sa figure , et ne fussent apparentes à la tourbe qui Fenvironnait, il baissa les yeux — et d'un pas sur, quoiqu'il traînât à ses pieds de lourdes chaînes il traversa la cour à la suite d'Abdallah.
Rirdgeali avait bien dépouillé le vieil homme ; — la voix du devoir — le cri de la conscience, avaient pris désormais le dessus sur les accents de ses passions ; — mais il n'était pas entièrement hum-
ble, il ne pouvait souffrir la compassion. Est-ce un crime, est-ce même un péché que de vouloir se conserver un maintien digne ? Et n'y a-t-il pas une pudeur pour Tâme comme pour le corps !
Toutes les nouvelles circulent aisément au harem; à plus forte raison lorsqu'elles y sont lancées avec intention.
Par un sentiment d'orgueil bien placé, Abdallah proclamait tout haut que, s'il possédait la liberté et la vie , ce n'est que grâces à la générosité de Kirdgeali, et son cœur jeune et ardent échauffait ainsi une sympathie générale en faveur du captif magnanime.
L'enfant de Kirdgeali se trouvait à la fenêtre du harem au moment où l'on menait son père en prison, la fidèle Zoulnia écarta brusquement l'enfant pour (|u'il ne fut pas témoin d'une scène
( 295) qui pouvait imprimer à son jeune cerveau une sensation incompatible avec le respect qu'il devait à l'auteur de ses jours; mais, espérant qu'une forte émotion pourrait amener une crise salutaire pour sa maîtresse, elle l'attira vers la fenêtre, et lui montra son époux en?
chaîné, et entouré des janissaires qui le suivaient vers la prison. Mais quel fut son chagrin en voyant que , non contente de se refuser à reconnaître les traits de son époux, la jeune femme, bien éloignée de ressentir une commotion douloureuse de ce spectacle , se li^ vrait au contraire à une indéfinissable joie
— battant des mains — sautant de plaisir
— et, dans ses monologues tronqués, s'adressant tantôt à des êtres imaginaires, tantôt se félicitant d'un bien-être physique qu'il était facile d'apprécier à son teint animé, à son regard fiévreux et à la vivacité saccadée de ses mouvements.
Celte conliadiction cruelle entre l'étal réel et l'état TÎsionnaîre de la malade, arrachait les larmes à la pauvre nourrice. Tout-à-coup, la jeune femme se leva gravement, fit quelques pas de l'air d'une inspirée, s'agenouilla , et se mita prier à haute voix. La vieille suivait des yeux tous ses mouvements ; ses paroles étaient claires — une joiemystique rayonnait sur son visage — on eût dit que sa léle s'élail soudain encadrée au ninihe des bienheureux! — C'était, dans toute sa physionomie et dans sa pose, l'inetFahle satisfaction d'un ange, apportant sur la terre un message de la bénédiction céleste. I a nourrice comprit que dans ce moment l'intelligence suprême rendait par une voix inconnue la lumière à celte âme obscurcie — une révélation surhumaine venait d'enseigner à l'épouse la proximité de son bien aimé; comme par une compensation du temps qu'elle avait passé
( 297 ) dans les ténèbres, son esprit se rouvrait a la fois et sur le passé et sur l'avenir.
Kirdgeali était donc prisonnier. Un étroit cachot, sombre et froid comme le tombeau, était sa nouvelle demeure. Pas un petit carreau — pas une fente seulement pour y laisser pénétrer le jour.
L'air n'y entrait qu'après de longs détours. Depuis qu'Abdallah l'avait quitté j Kirdgeali était resté debout, appuyé contre la muraille humide. Ses regards avaient beau plonger dans les ténèbres — rien n'y perçait : c'était une véritable préparation au cercueil. La porte s'ouvrit — un eunuque, muet comnïe un fantôme, parut devant lui, une petite lanterne à la main. Il descendit quelques marches en pierre — jeta sur les dalles qui formaient le sol, une botte de paille — plaça à côlé une cruche d'eau — un morceau de pain
— et il s'en alla, sans avoir prononcé une parole. A la faible lueur de la lan^^ lerne qui s'en allait, Kirdgeali put s'esquisser le puits infect dans lequel on l'avait jeté. Des pierres brutes, grossièrement jointes, un anneau énorme, et d'horribles crocs de fer scellés dans la muraille ; — voilà ce qu'il y vit. A l'instant où la porte s'ouvrit, il aperçut les six janissaires armés qui le gardaient; puis, la porte retomba — la clef tourna —et Kirdgeali se trouva de nouveau dans sop cercueil anticipé. Le malheureux ! il ne pouvait se faire illusion sur son sort; et CQ qui lui était le plus affreux — ce n'était pas l'idée de cette interminable agonie et de cette soif dévorante qui brûle le malheureux supplicié sur le pal impitoyable, où il se tord comme un ver de terre — épouvantables tourments i qui, lentement et à petites gouttes, font
savourer au patient tous les rongementd hideux du trépas — et qui à chaque in* stant le réveillent à la vie, pour ne pas laisser jusqu'à la moindre parcelle de son corps, jusqu'à la partie la plus retirée de la moelle de ses os, sans qu'elle ne soit macérée par la torture — non , ce n'était pas la mort — ce n'était pas la douleur, si atroce qu'elle pût être, qui couvrait le front altier du chef des grosses gouttes
de sueur froide ce qui faisait reculer
ainsi son âme — c'était d'aller à la mort, entouré du même appareil ignominieux, que les vulgaires malfaiteurs — c'était de laisser sa mémoire entachée du souvenir d'un supplice infamant — et d'en léguer la souillure à son enfant.
— Oh! s'écria -t-il , trop heureux Michaïlaki ! que ton sort est digne d'envie !
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■ ■ n secoua ses chaînes en désespéré ; maïs elles étaient attachées au bloc de granit. '<
Soudain , une idée consolante jaillit du fond de son malheur — une sainte confiance éclaira son ame.
— Oui, dit-il, mes l'ers resteront sur la terre 1 — Libre de toute entrave — pur de toutes mes souillures, que Dieu me remettra dans sa miséricorde, j'irai habiter un autre monde — et mon temps d'épreuves — et ma misère terreslnî, ne seront pas perdus ni pour moi ni pour mes frères !
Son sang s*apaisa — ses paupières se fermèrent; — et il sommeilla calme et tranquille — sa rci'piraîion était régulière et douce, comme celle d'un homme en
r 3ot )
paix avec ses voisins et avtc sa couscience\
Ce calme béalifique vint, sans doute, rafraîchir son âme, au moment où Sara Miehaëla pria pour son époux.
Plusieurs heures s'étaient écoulées, et Meheined n'avait pas encore prononcé l'arrêt du captif; ce qui était éminemment contraire à l'usage établi en Orient. Là , on absout ou l'on condamne ; mais
on ne fait pas habiter les prisons — préventivement — pendant des mois et des années entières. On n'y énerve pas Tâme des accusés par les inquiétudes et les pensées solitaires. Les Turcs , tout barbares qu'ils soient, ne cherchent pas à avilir, à dégrader les forces intellectuelles par l'affaiblissement graduel du corps; ils respectent l'énergie de sentiments, même dans un captif condamné à subir une peine infamante. Ils sont trop loin encore de cette civilisation européenne , qui , dans sa sollicitude pour le repos public, craint les héros — autant que les voleurs.
Mehemed hésitait à condamner un homme! lui, qui phis d'une fois avait, d'un seul mot, fait des milliers de cadavres ! qui, jamais ne s'en était repenti un instant!... Les vieux amis du sérasquier sentaient à sa préoccupation qu'une
lutte violente 3'était établie entre les peachants de son cœur et les devoirs du magistrat; et leur silence rendait d'avance hommage à sa décision. Abdallah tirait bon augure de celte lenteur inaccoutumée; il n'y avait que Hakin qui tremblât de voir la situation se prolonger, et qui, dans son angoisse croissante, parût craindre maintenant l'arrêt presque autant que le pardon. Il était en proie à une agitalion que l'immobilité générale rendait encore plus frappante : au surplus, il n'évitait plus la rencontre de Zoufma ; loin delà , il avait avec elle des entretiens secrets et très explicites ; deux fois aussi il se rendit chez Abdallah. Bref, soit que la peur lui eût tourné l'esprit, soit que quelque sac d'or lui eût fait oublier et ses craintes et ses antipathies, il s'était fait un très notable changement dans ses idées et dans ses vues. Il était certainement d'intelligence avec la nourrice et le ji. 20
JëUhë àga , et le complot qu'ils tramaient ëtîsemble était en bonne passe , car ils échangeaient souvent tous les trois de ra- |)ides coups-dœil, reluisants d'assurance et de satistaclion. Etait-ce le hasard qui avait immiscé le méchant vieillard dans le Secret? ou bien, le perfide eunuque l'autàii-il surpris aux amis de l'inlortuné? bit bien encore, par une coïncidence étrange, une bassesse criminelleet une noble pensée se seraient-elles rencontrées fen chemin pour arriver au même but?
Vers le soir, Mehemed entra dans la bhambre de sa fille. Immobile et silencieuse , on l'eût prise d'abord pour une felatue représentant la Résignation — mais la loi sublime de son front — la dîslraclion extatique de .^on regard — H l'expression de tendre mélancolie qui se mêlait, dans tout son être, à un doux contentement respiré dans des régions
( 3o7 ) plus élevées — donnaient encore mieux à l'infortunée, l'air d'une madone priant pour le genre humain.
Mehemcd la contemplait dans un recueillement religieux. Le petit enfant vint alors, avec ses caresses enfantines, attendrir le cœurbaliotté du sérasquier. Zoulma lui fît observer que sa fille, complètement étrangère à tout ce qui se passait atitour d'elle, avait appris par une révélation intime et symphatique que son époftx se trouvait près d'elle — et, chose étrange, bien qu'elle le sût prisonnier, elle ne s'en affligeait pas. Son cœur pressent, ajouta la nourrice, leur réunion prochaine ; car elle voit ce que les hommes lie voient pas.
Cet eiilretieu , si iatéressaut pour le cœur d'un père, fui interrompu par l'arrivée de Hakin.
' — Puissant seigneur, dit-il en s*inclinant jusqu'à terre, le grand visir, la main droite du Padishah du monde, est arrivé récemment à Silistria ; il vient de t'expédier un courrier, qui attend tes ordres pour te remettre les dépêches dont il est porteur.
Le sérasquier sortit après avoir embrassé le petit enfant, qu'il avait pris sur ses genoux; l'eunuque resta, et eut encore avec Zoulma une mystérieuse conversation, dans le courant de laquelle M n'y eut qu'un très petit nombre de paroles échangées, et à voix si basse, qu'aucune oreille étrangère n'en pouvait surprendre le sens. Cette conversation , plus abondante vn gestes qu'en mots, était d'ailleurs conforme aux habitudes silencieuses des harems, qui rendent ce langage familier à ceux qui les fréquen* tent.
L'eunuque sortit de son sein, avec toutes sortes de précautions préliminaires, une bague d'or qu'il montra à la nourrice, en lui disant :
— J'ai le signe — sois prêle.
Il leva les dix doigts de ses mains, puis , les ayant, refermés , il en leva deux encore — enfin, ayant de nouveau caché la bague avec soin, il sortit de la chambre, en recommandant encoie une fois par ses gesttis . le silence et la prudence.
Pendant que les deux interlocuteurs mimiques s'entretenaient ainsi que nous venons de le dire; le témoin de ce muet dialogue , l'infortunée Sara Michaëla s'était retirée dans un coin de la chambre, avec toutes les démonstrations d'une vive terreur; à quoi les acteurs principaux,
trop préoccupés de leur affaire » n6 don» nèrent aucune attention.
S*étant blottie dans l'endroit le plus reculé, eile faisait autour d'elle des signes de croix, comme pour chasser le démon; ses yeux — qv'% par l'effet de sa frayeur, s'arrondissaient dans leurs orbites — ses yeux ne se détachaient pas de la figure de l'eunuque , et suivaient le moindre de ses mouvements; et au moment où Hakin fit briller le précieux talisman aux regards de la nourrice, elle plia ses mains en signe de prière, et murmura tout bas, avec l'expression d'une angoisse intime : — Sauveur du monde! arrachele des hommes!... làî...là!... voilà! qu'ils s'y opposent... ils ne veulent pas me le laisser... là! tous les deux, nous devions allrr vers toi! sur ce rayon doré - lu nous recevras tous les deux — oh ! quel calme! quel bonheur!... oui! oui! je le
VOIS... Père éternel, sauve tes enfants!...
Dès que Hakin se fut retiré, la frayeur disparut des traits de la jeune femme , ses yeux se fermèrent, sa tète se baissa, elle s'endormit... comme l'enfant qui s'endort sur le sein de sa mère.
Le sérasquier avait reçu les dépêches des mains du courrier du grand visir; à mesure qu'il lisait, sa physionomie devenait de plus en plus sombre — il finit ; relut de nouveau. — La seconde lecture achevée , il plia le papier, le serra dans la poche de son kaftan — et ne dit pas un mot. Le courrier, immobile, comme s'il eût été taillé en pierre , se tenait devant le pacha.
Mehemed leva les yeux.
— Va! demain tu auras la réponse.
Le courrier sortit. I.e sérasquier frappa dans ses mains, et l'un des eunuques parut. Sans le regarder, le maître dit :
— Tu avertiras l'attaman et le pacha de Yidin que je souhaite les voir, aussitôt après l'izan du soir.
Le sérasquier resta long-temps à méditer. Aucime syllabe ne s'ëcliappait à travers ses lèvres, et sa posture immobile ne trahissait aucune émotion — sinon, que ses épais sourcils arqués vers le centre du front, se convulsaient par intervalles, ce qui, joint au frémissement de ses paupières abaissées, semblait exprimer une douleur, et une déception profondes. Enfin, un soupir gonfla sa poitrine, et il prononça ces paroles, comme en réponse à ses propres réllexions :
Non !on ne lui laisse pas de mih'eu —
la mort — ou l'ignominie. C'est à lui de choisir.
La nuit était venue; les Musulmans, après avoir murmure Tizan sacré, et avoir, par l'accomplissement de ce devoir pieux, couronné les travaux du jour, ne pensaient plus qu'à se livrer au repos. Les lumières disparaissaient les unes après les autres dos nombreuses fenêtres du harem, comme les étoiles s'éteignent, quand l'aurore reparaît. Dans tout le vaste bâtîmeut, la chambre du sérasquîer restait, seule, éclairée comme de coutume, malgré l'heure avancée de la nuit.
On apercevait aussi une faible lumière percer à travers les meurtrières de la tour noire. C'était de la chambre des gardes qu'elle s'échappait, cette lueur.
Kirdgeali dormait dans les ténèbres.
Soudait! il s'éveilla. Oh! quel rêve il venait de faire! Il avait revu Sara Mîchaëla dans tout l'éclat de sa beauté, son bel enfant sur les bras , entourant son époux d'amour et de respect. Eudoxie était là, bénissant leur heureuse union. Toudor lui prodiguait les témoignages d'une héroïque amitié. Son noir coursier l'attendait à la porte et des milliers de Boulgares assemblés devant la maison faisaient retentir les airs des cris : vive notre héros! notre tzar! Cependant le père Athanase, la sainte croix à la main, invoquait le Très-Haut pour l'armée chrétienne et pour le chef qui la commandait. Eveillé en sursaut, Kirdgeali ne se rappelant pas sa cruelle position, voulut se dresser sur ses pieds — ses chaînes le ramenèrent à la réalité. Les beaux songes, les belles illusions s'envolèrent, sans que leurs ailes d'or laissassent aucune trac(\ Kirdgeali écoula alors les
(âisi
bruits de la nuit. Maïs îl n'entendît que les cris lugubres du hibou — et les gémissements du vent, qui rôdait autour de sa prison — parfois aussi, quelque exclamation bruyante des janissaires qui veillaient sur lui, arrivait à son oreille. Oh! s'il avait pu seulement respirer quelques bouffées d'air pur — de l'air du ciel — et s'étendre librement sur la terre! remuer seulement à son aise ses bras et ses jambes, sans rien de plus! il lui semblait que cela seul eût suffi à sa vie, et à sa satisfaction l Mais , hélas! ses chaînes ne devaient tomber que devant son trépas! il en avait fini même avec les plus indifférentes fonctions de la vie : jamais il ne marcherait dans la campagne — jamais il ne s'assiérait sur l'herbe — jamais il ne reverrait ni l'aurore, ni le crépuscule, ni les cieux, ni les arbres — jamais il n'entendrait ni les voix de la nature ni la parole d'un ami. Oh! comme à ce
( ^àlû )
moment il envia toutes les occasions de sa vie où il s'était trouvé si malheureux
— où il avait rugi et blasphémé! Le gouffre du désespoir est incommensurable : on ne sait jamais si l'on est au fond Enfin, Kirdgeali entendit son âme lui chanter ses dernières paroles — la suprême élégie : rien ne lui fut épargné — pas un regret — pas un remords
— pas une ironie — pas un reproche. Sa vie entière lui apparut sous la forme de son propre spectre, poursuivi à la fois de ses persécuteurs et de ses victimes, de ses amis et de ses ennemis. Un groupe immobile se tenait à l'écart — et l'indéfinissable expression des regards de ces trois personnes lui fai^ail plus de mal que l'acharnement de la foîiî(^ qui clabaudait contre lui — ces trois personnes étaient Michaëla, Toucior et Eudoxie.
Michaïlaki était là aussi, tout sanglant et déchiré, mais gardant son ironique ten-
( 3.7 ) dresse et sa cruelle gaieté, vAh! disait-il en passant son bras dans celui de Kirdgeali , je puis maintenant te dire tout ce que je voudrai ; lu ne peux plus me menacer de me tuer, car je suis mort — mort en te sauvant , quoique cela ne t'ait pas servi à grand'cbose — mort, comme un hvv^û des anciens temps; tandis que toi, tu vas mourir comme un voleur; ce dont je serais fâché, si le contraste ne le rendait plaisant. Eh bien! comme je suis toujours ton ami, après comme avant, je te dirai que îà-bas où Ion sait tout, je me suis assuré que ta femme t'avait bien réellement trompé. D'ailleurs, tu peux voir en ce moment ce qui en est, seulement il faut renoncer à la vengeance. Tu n'as pas voulu m'écouter! tant pis pour loi!...
C'est par de semblables cauchemars que le prisonnier occupe les heures intermi-
nables qui traînent sur lui leurs lentes et innombrables pattes , comme rampent des insectes immondes sur un cadavre putréfié ; mais, si longues et si élastiques qu'elles soient , l'active pensée du vivace moribond trouvera toujours à les remplir! Il semble que l'âme du malheureux veuille, avant de se séparer du corps, distiller toutes les douleurs qui lui sont propres. En effet, c'est encore là de la vie !
Kirdgeali était dans le paroxisme de l'hallucination que nous venons de décrire à demi, quand la porte de son cachot, en s'ouvrant, lui montra Abdallah, qui, après avoir introduit deux eunuques encapuchonnés , se retira , sans êhc entré lui-même.
— C'ealla nioii, ptiiaa Kirdgeali. Mehemed se souvient de son favori ; et il lui accorde le lacet au lieu du pal.
Dalis Tetât d'agitation où il se trouvait, il se sentit faible en face du trépas : il lui fallut un elFort pour ne pas trembler à l'approche de deux eunuques. — Cet état ne dura qu'un instant — ils se découvrirent le visage , et l'un d'eux levant la laiitotrié cju'il portait, montra aux yeux étonnés de Kirdgeali les traits connus de Hakin et de Zoulnia. Le captif se serait sîghé de surprise, si les chaînes n'eussent ëté un obstacle à la vivacité de ses mouvements. Il se remit avec sa promptitude habituelle , et fut le premier à rompre le silence.
— Yiens-tu de la part de ta maîtresse? demanda-t-il à Zoulma; en ce cas, quel Hst le mensonge que îu veux employer piHit ï^à liistitiialioii ?
Ce fut au tour de la nourrice de se signer,
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— Kirgeali, répondit elle, es-tu devenu insensé? Michaëla se justifier ! et de quoi, au nom du ciel? Est-ce de t'avoir trop aimé? est-ce de tout ce qu'elle a souffert et souffre encore pour toi?
— Est-ce aussi à cause de moi qu'elle a souffert l'amour de Toudor ?
— Ah ! quel est le démon qui a soufflé cette calomnie dans ton oreille? Reprends la raison , homme , et tu rougiras de l'avoir écoutée. Toudor était un vertueux seigneur et un chrétien austère — il n'a jamais adressé à mon enfant que les paroles qu'un frère peut adresser à sa sœur. Michaëla est un ange! — jamais une pensée mauvaise n'a pu traverser son esprit; ce n'est pas un cœur qui puisse aimer deux fois — ni jamais cesser d'aimer — sinon en cessant d'exister. Tu as éprouvé son amour, il est toujours le même* — en
déinmice comme en raison , tu es son unique et continuelle pensée.
— Que parles-tu de démence, Zoulma? Que s'est-il donc passé?
' — Hélas! ne Tas-tu point appris? Mon enfant, ma chère Michaëla, ta chaste et noble femme est malade dans son esprit. Son âme n'habite plus qu'à demi son corps.
ai Zoulma raconta alors tout ce qui s'é-^
tait passé à Piteshte et à Yassi. Kirdgeali recueillait avidement chaque parole de la vieille nourrice ; à son tour il la questionna minutieusement.... et tous les soupçons si mai interprétés par Michaïlaki furent éclaircis — et tous les germes de jalousie qui avaient fermenté si long-temps dans son sein, furent anéantis. — Tout fut expliqué — la vérité ra-