‹ KirdgealiChapitre 8 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

mena la conviction dans l'àme éclairée du captif. — Alors, il secoua ses chaînes avec horreur , et il s'écria :

— Mainlenant , à moi la vie ! — je veux vivre pour l'amour de mon ange et le bien de mon fils.

ïï^^ Et tu vivras; dit en s'approchent Hakin, qui avait écouté avec une imperturbable patience, toutes les explications de Zoulma — oui, tii vivras ; la seule condition que j'y mette, c'est que, quoi qu'il ërrive, tu ne diras jamais que ce fut moi qui t'avais ouvert la porte du harem, lors dé ton incursion nocturne que tu y fis à Ismaïlbw.

— Et pensos-tu , dit le captif, en toisant dep!n*s la tête jusqu'aux pieds la chétive personne de l'eunuque; penses-tu,

miserame, que jamais Kirdgeaii puisée se Faire délateur?

' —Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, reprit l'esclave ; inaîs sache seulement que de tous les érimes que tu peux avoir commis , il n'en est qu'un seul que ttibn maître ne te pardonnerait pas.... c'est l'assassinat de Houssaïn. ii>ia*:.>ij n

EJÎI I

— Houssaïn n'était-il pas mon rival ?

Un de nous deux devait périr. '^^

— N'importe — ton salut exi^e qu'ici, ou ailleurs , tu ne conviennes jamais de l'avoir tué.

— Jamais un mensonge n'aura souillé mes lèvres. Houssaïn était mon ennemi — j'avais le droit de le tuer.

' 'i-i: Noué perdons un temps précieux ,

dit Zoulma s'enlremettanl dans la conversation. Hakin , hâte-toi de lui ôter ses fers — une fois libre, et hors de prison, il n'aura pas à répondre delà mort de Houssaïn ; — et , quant à ton secret — tu le sais trop bien — il est incapable de le trahir.

Hakin tremblait , comme si la fièvre l'eût saisi , et cherchait , ou faisait semblant de chercher quelque chose dans ses poches — quand la porte s'ouvrit, et Abdallah parut devant eux.

— Allons! sortez, esclaves : vous parlez un peu trop haut pour des conspirateurs ; votre coup est manqué. Toi, Kirdgeali , ne te laisse pas abattre; j'espère que le sérasquitr le remettra en liberté.

Zoulma allait se jeter aux pieds d'Abdallah pour le supplier d'aider i\ la déli-

vrance du captif, mais Hakin la retint en lui soufflant ces mots à l'oreille :

— Abdallah n'oserait pas prendre cela sur lui ; laisse-le — retardé n'est pas perdu. — Je possède la bague; et nous exécuterons la prochaine nuit ce que nous nous proposions pour celle-ci.

Zoulnia s'est laissé entraîner vers la porte.

— ^Dieu te bénisse, lui ditKirdgeali pour le fardeau doni tu as soulagé mon âme.

— Espère en la miséricorde divine, reprit Zoulma en se tournant vers lui.

La porte se referma, et le prisonnier se trouva de nouveau dans les ténèbres, et seul.

Abdallah ne savait rien du projet réel ou simulé de Hakin, de mettre Kirdgeali en liberté. La bague du sérasquier — preuve irréfragable d'une commission secrète — et que l'eunuque, grâce à son adresse, avait su obtenir de la faveur du maître; la mystérieuse bague lui avait ouvert la porte de la prison, d'ailleurs soigneusement gardée; — il était probable cependant que Hakin ne cherchait qu'à tromper la crédulité de Zoulma en lui promettant la liberté de Kirdgeali — son but véritable était de s'assurer de la discrétion du captif sur l'ancienne visite au harem — et, voyant que son caractère n'avait nullement fléchi ; qu'il était aussi fier en prison , qu'il l'avait été à la tête de ses escadrons — l'eunuque était sorti tranquille sur son secret, et se souciant fQTtf peu du dénouement du drame où étak eiJgagée la vie du prisonnier.

( 337 ) Malgré la mauvaise issue de son entreprise,.Zoulma n'en avait pas moins été pour Kirdgeali une véritable libératrice. Si elle n'avait pu faire tomber les fers qui entravaient ses membres , elle avait du moins débarrassé son âme des mauvais levains qui l'obstruaient, et y faisaient fermenter les pensers acres et turbulents. L'amour de la vie était rentré au cœur du captif avec toute l'intensité qu'il emprunte naturellement d'une nature jeune, forte et riche d'avenir. Il voulait vivre — non plus pour la haine et la vengeance — mais pour le bonheur et les paisibles affections. La molle rêverie lui remplaçait déjà le cauchemar âpre et lourd. Il ^e reportait au premier temps de sa félicité conjugale — à ces jours de sérénité amoureuse qu'il avait coulés avec Michaëla sous le toit de Toudor. il se rappelait, avec plus de charme encore, cette autre époque — ou, revenu de ses erreurs, il

avait échangé l'austérité de la pénitence pour les chastes joies de la paternité et du légitime amour. Oh! se disait-il, des jours semblables peuvent encore renaître. A ma voix les ténèbres qui obscurcissent l'esprit de ma bien-aimée tomberont comme une brume légère !

Cette extatique méditation, tout embaumée de la croyance en cet amour chaste et unique, qui prend sa source dans l'amour divin , ne fut pas troublée un seul instant par aucune bouifée d'orgueil— par aucune ambitieuse envie. Au fond de son infect cachot — chargé de fers — prêt à être livré au bourreau , le prisonnier goûta du bonheur réel — du bonheur qui naît de la satisfaction intérieure.

Cependant une nouvelle rumeur vint le distraire de ces consolantes réflexions.

La porte s'ouvrit : le vieux Achmet pacha entra dans la prison — et la porte resta toute grande ouverte derrière lui. Le front du vieillard était soucieux, et son regard n'annonçait pas des nouvelles heureuses. Il évitait le regard du prisonnier, dont le cœur se faisait d'amers reproches, car la voix de sa conscience lui criait : C'est toi qui as détruit le bonheur et flétri les espérances de ce vieillard!

Le pacha s'approcha :

— Le grand-visir, dit-il, a signé ton arrêt de mort : le sérasquier doit se conformer à ses ordres. Mais il reste un moyen de sauver ta vie — le visir avait promis pardon et liberté à tout prisonnier chrétien qui se chargerait de lui livrer Tordaki mort ou vivant. Mehemed 'n'a besoin pour garantie que ta pa- 'rôle : consens à tenter l'entreprise — si-

non le pal t'attend au lever du soleil, t- Choisis.

— Choisir!... dit KirdgeaU en levant fièrement sa tète. 1 a-t-il à cl)oisir ?

Achmet baissa la tête.

— Jeune homme, réfléchis avant ^e prononcer. La faveur qu'on te propose est grande. — Emplois — puissance — fortune, tout cela peut encore te sourire.

— La mort! répondit le captif.

Un long silence succéda à ces paroles.

Le prisonnier le rompit le premier.

— Le sérasquier , dit il s'est étrangement mépris sur mon compte; — et tandis qu*il parlait, une expression marquée de dédain accompagnait ses paroles. — \\

n'exîste plus rien du jeune homme, poursuivit-il — qui, ébloui, fasciné à l'aspect inattendu de la douce beauté de la fille de Mehemed, trahit la cause de ses compagnons, et couvrit de son corps le pacha, au lieu de lui enfoncer son poignard comme c'était son devoir. — Alors, je ne me connaissais pas — et mes actions ne m'appartenaient point.., aujourd'hui, je suis un homme. — Ma réponse est faite.

— Kirdgeali, reprit le pacha, le sérasquier t'aime presque à l'égal de son enfant — il ne t'a pas méconnu — et n'a pas oublié ce qu'il te doit. Songe que tu vas flétrir À jamais sa vieillesse...

— Pacha de Yidin , répondit Kirdgeali tout ému , demande à Mehemed l'oubli de mes fautes , et l'oubli des peines que je lui ai causées ; — et loi, pacha, loi aussi

( 332 ) — tu as beaucoup à me pardonner...

— Dieu qui est infaillible pardonne aux hommes leurs offenses. Les hommes n*ont pas le droit de poursuivre les crimes qu'a expiés le repentir. — Quelle réponse dois-je porter à Mehemed ?

— J'ai choisi le pal.

— Tu l'auras donc , dit le vieillard en détournant sa figure pour cacher son affliction.

— Tel était son destin ! murinura-t-il en repassant le seuil de la priaon, dont la porte resta ouverte apr^s son départ.

Ainsi le veut la coutume chez les Musulmans : un condamné à mort doit passer les dernières heures de sa vie dans la société des hommes qu'il va quitter pour toujours.

Les sombres visages des janissaires qui gardaient le prisonnier, devinrent plus sombres encore du moment où l'arrêt était prononcé. Le prisonnier se trouva livré à leurs regards.

Triste spectacle en effet que celui de ce fiancé de la mort, qui ne compte plus que par minutes! On aimerait mieux voir un cadavre — cela ne conserve de l'homme que Técorce; — on aimerait mieux mémo voir un agonisant — la trame de la vie est terminée ou usée pour celui-là; et le souffle animateur lui échappe , parce que son corps ne saurait plus le garder; — mais voir un homme à la fleur de l'âge — dont la force du corps promet un long séjour au milieu des vivants — dont l'énergie vitale se décèle à chaque geste, à chaque parole — et penser qu'à quelques heures de là , cet homme , qui ne demande qu'à

vivre, va devenir, par le fait des hommes, un cadavre mutilé et dégoûtant..- Il y a dans ce fait quelque chose de navrant et de désespérant... comme la fatalité — soit, qu'on en demande compte à l'intelligence ou à la matière. C'est une pensée qui, pour peu qu'on la creuse, ne manque jamais de conduire à une révolte complète contre toutes les lois divines et humaines.

Kirdgeali n'avait point abdiqué sa fierté; il priait en lui-même assis en face de la porte, et ne faisant nulle attention aux ragards stupides et curieux que les gardes lui jetaient à la dérobée. Les janissaires gardèrent long-temps le silence devant lui, comme dominés instinctivement par un mystère dont l'énoncé seul eût été audessus de leur portée. Bientôt cependant ils se lurent habitués à l'aspect du con^ damné. Ils s'avisèrent — qu'après tout,

il ressemiDlait à tous les pn ennîers --^ qui, eux-mêmes, ne différaient point des hommes — lesquels étaient exactement, ou à pou près, faits comme des janissaires. Cette réflexion leur délia la langue, et ils se remirent à causer comme devant.

Une impression morale n*a pas grande prise sur des êtres accoutumés à être tenailles par les faits. Dans une agrégation pareille, il suffit d'ailleurs d'une négation pour déterminer l'opinion généràVé él diâsbddré instantanément les sensàlldh^ îrièic(:ioutum'ées.

Les six janissaires devisaient donc de^ combats qu'ils avaient soutenus, du butin qu'ils avaient gagné , des gestes des bandits célèbres , et enfin des trésors enfouis. Kîrdgéali écoulait leurs propos — soit qu'il ne put faire autrement; car une

profonde occupation de l'âme nous rend très accesibles aux sensations superficielles ~ soit que son oreille fût avide de paroles humaines, avant que de s'y fermer à jamais.

Soudain une idée le frappa ; il se dressa sur ses jambes , et s'approchant des janissaires :

— Puis-je compter sur votre parole? leur dit-il.

Étonnés de celte question , ils tournèrent sur lui leurs regards, hésitant à répondre.

— Et pourquoi colle question? demanda l'un d'eux. ^^1

— C'est que , moi aussi, je possède un trésor enfoui. — Dans quelques heures

j'aurai cessé de vivre; je ne saurais remporter avec moi — mais si vous vous engagez à remplir ma dernière volonté , vous pourrez bien en avoir chacun votre part.

Les janissaires ne savaient que trop avec quelle largesse Kirdgeali semait son or; ils pouvaient s'attendre à une récom pense magnifique , à raison de son caractère généreux; et, quant aux trésors, personne n'eût douté qu'il en possédait : sa carrière aventureuse lui imposait la nécessité de faire des réserves, autant qu'elle lui fournissait les moyens de se les alimenter. Il n'y eut donc qu'un cri parmi les janissaires, qui protestèrent tous , par Allah et le Prophète, et jurèrent sur le tranchant de leurs sabres, qu'ils accompliraient à la lettre tout ce que le chef exigerait d'eux.

— Je vous crois, dit-il; maintenant

écoutez avec attention. — A une petite distance de la ville où nous nous trouvons, en suivant le chemin de Kolmar, vous verrez à gauche de la route de vieux poiriers plantés tout le long de la plaine. A partir du premier, que vous trouverez au bord de la route , vous en compterez le nombre de quinze — et, marchant vers le sud — arrivés au quinzième , vous tournerez vers l'ouest; vous en compterez dix dans cette direction — le onzième sera un gros poirier fourchu à sa base ; à deux pieds du sol , vous découvrirez trois nœuds du côté qui regarde le nord — alors, en partant de ce dernier arbre, vous compterez cent pas — en tournant vers le midi — vous trouverez à cette distance une pierre ayant la forme d'un turban, et de couleur rougeâtre. C'est dessous cette pierre qu'il vous faudra creuser. Yous y trouverez quatre boisseaux de levas d'or — vous en remettrez deux de

( 339 ) ma part au monastère d' Vrgis — vous porterez le troisième au père Athanase, supérieur au monastère de KischenicQ'; en lui disant que c'est un legs pour \r, fils de Kirdgeali — le quatrième vous appartiendra : il y en aura certes assez pour vous tous et pour vos enfants.

Les janissaires étaient tout oreilles pendant que Kirdgeali parlait; ayant fmi, il alla se recoucher sur sa botte de paille , comme s'il pensait à se livrer au repos.

Quant aux janissaires, le sommeil avait fui bien loin d'eux ; ils s'entretenaient tout bas ; ils discutaient entre eux sur les moyens de s'emparer du trésor et de le transporter — kirdgeali ne bougeait pas.

- Voyez, disait l'un d'eux, il n'y

pense plus seulement! il dispose de son or comme si c'était des grains du sable!... et je jurerais cependant par la barbe du Prophète que tout ce qu'il nous a dit est vrai.

— Si c'est vrai! il n'y a pas de doute, reprit un autre. Ce n'est pas cela qui me tourmente — c'est la difficulté de trouver l'endroit sans éveiller de soupçons — car, si nous nous mettons à rôder sur les lieux, on va le rapporter au sérasquier, et alors — adieu le trésor !

— Et puis, ajouta un autre, il nous a bien dit : Yous compterez le dixième — vous compterez le quinzième poirier — mais du diable si je me rappelle déjà quand il faut compter le dixième ou le quinzième? Et puis — c'est au nord — c'est au midi — que sais-je? nous ne trouverons jamais.

— Il faut nous (aire répéter les indications, et y aller de suile.

— C'est cela ! il a raison. Il faut y aller de suite, la nuit est close; nous pouvons sortir sans que personne s'en doute.

Mais le mieux serait d'emmener le prisonnier avec nous, pour qu'il in ique juste la place; car la chercher sans lui, c'est chercher une épingle dans une botte de foin.

— Oui, pour qu'il nous échappe — objecta l'un deux.

— Est-il slupide ! s'écrièrent tous les autres en chœur. Ne vois-tu pas que nous sommes six et qu'il est seul ; que nous sommes armés , et qu'il n'a pas seulement le manche d'un couteau ? Enfin, nous sommes libres de nos membres , et il est

chargé de fers. Quand nous le prierions de s'enfuir, il ne le pourrait pas.

— Ce serait comme s'il voulait s'échapper de dessus lo pal, quand on l'y aura planté!

Et tous se mirent à rire.

— Tout cela va bien. Mais pour sortir, repartit l'opposant, comment ferons-nous? Il faut avoir les clefs.

~ — Oh! n'est-ce que cela?... je m'en charge, répondit aussitôt celui qui dirigeait l'affairt^ î i^ y ^ ^u moins une heure que le gardien ronfle ; e! je sais très bien, ajputa-l-il en clignant de l'œil, où trou- \v.v les clefs quand il m'en faut. Quant iiu Ifictionnaire d'en bas il s'arrangera \i^iv iiti pas nous voit, liinlln, quand fjp^>fpe^ij iaudrjiM ^'i^quer quelque njor-r

ceau d(3 notre peau , ne la risquons-nous pas tout entière continuellement pour un misérable salaire ? et maintenant qu'il s agit de milliers, nous ferions des façons!... Il faudrait que nous fussions de grands imbéciles, de grands lâches, de grands scélérats , et nous mériterions d'être empalés à la place de ce noble, illustre et très généreux banl — Qui est-ce qui dit le contraire ?.. .

— Personne ! personne ! crièrent-ils tons. Partons, allons l...

— Commençons par ne pas faire du bruit — continua l'orateur. Pour ce qui est du prisonnier, ce serait folie, comme je vous l'ai montré , de concevoir la moindre appréhension. Je verrais la tour où nous sommes , réduite en poussière sans qu'on y touchât, avant qu'on pût trouver un subterfuge qui nous le dérobât.

— Très vrnlî très juste 1 répondirent les autres; et tandis que le préopînant courait à îa conquête des clefs, ses compagnons s'avancèrent vers Kirdgeali.

le prisonnier ne remuait pas sur sa couche.

— Voyez, dit l'un d'eux à voix basse, pour se mieux confirmer dans leur conviction : est-ce là un homme qui songe à s'échapper? Il n'a jamais rien fait comme un autre — il possède un trésor; et il n'y a pas une heure qu'il a refusé la vie qu'on lui offrait , à une condition bien légère. — C'est un fou!

f —Holà! debout! lui cria-t-on en seli ^

couant les bras.

Kirdgeali se tourna vers eux en bâillant.

— Que me voulez-vous? clornanda l-il.

— Viens nous montrer où est Ion trésor j nous et nos enfants, nous bénirons ta mémoire.

— Laissez-moi, je ne puis remuer ni bras ni jambes; tout ce que je puis faire, c'est de vous répéter encore où et comment il faut chercher.

— Non, non, il faut que tu viennes avec nous.

— Mais, encore une fois, je ne puis me bouger — mes chaînes sont trop lourdes.

— Nous allons te les ôter ; tu auras seulement les bras liés avec une corde.

— Et si cela se sait ?. . Pour mon compte

je n'ai rien à y perdre; mais, vous, ne craignez-vous point pour vos têtes?

— Nos têtes, c'est notre affaire ; en attendant, suis-nous.

— Soit ! si vous y êtes décidés.

Il se leva lentement, se laissa ôler ses chaînes, et garrotter les mains derrière le dos , de l'air du monde le plus insouci ant et le plus détaché de la lerre. Les janissaires s'armèrent de toutes leurs armes.

Quand Kirdgeali se sentit délivré de ses fers, il lui sembla renaître à la vie ; mais il se montrait si nonchalant et si endormi , qu'il eût falln être plus que janissaire pour prendre ombrage de ses mouvements. On sortit à pas de loup; lefactionnaire , en bon camarade, pour avoir sa part du butin, suivit Tescorlc — on

( 3/47 ) passa à côté de la sentinelle extérieure sous un faux prétexte — enfin , on se trouva dehors.

La lune se montrait de profil ; les blanches étoiles scintillaient comme des diamants sur le fond demi-clair du firmament; la terre rafraîchie par la rosée et par les brises de la nuit , exhalait ses parfums les plus précieux. Rirdgeali aspira à pleins poumons l'air des champs; puis, il éleva ses regards et son cœur vers les cieux. Deux fois vingt-quatre heures ne s'étaient point écoulées depuis qu'il se trouvait sous les verrous , et voilà qu'il saluait de nouveau la belle nature ! L'air qui soufflait dans ses cheveux l'enivrait — comme si des mois et des années l'eussent vu languir en prison. L'amour de la vie, et l'amour des êtres en qui se doublait son existence , inhérait maintenant si fortà son cœur, qu'il lui semblait

qu'aucune puissance au monde n'eut pu désormais lui ravir l'aspect de ce ciel auquel il se confiait. Il lisait clairement le succès de son stratagème dans les astres — le zéphir lui murmurait à Toreille de prendre courage, et, quoiqu'il fut de ses pressentiments , son cœur était joj^eux, son front serein et son pas léger. Les stupides janissaires ne l'observaient pas — ou plutôt n'observaient que ses mouvements, sans en deviner le sens — ils ne voyaient que l'homme extérieur, l'homme intime leur échappait — sans quoi ils n'eussent pas joué la partie jusqu'au bout. Mais ils ne rêvaient que l'or. D'ailleurs, n'étaienl-ils pas sept pour le garder?

Une vaste plaine s'étend des deux côtés de la route de Kotmar. On aperçoit sur la surface les vagues contours des aibres plantés régulièrement — plus loin, au bord del'horizon , de sombres monlagnes

( 349 ) se découpent en formes fantastiques.

Quand la silencieuse caravane fut à un quart de lieue de la ville , elle vit les ombres gigantesques des vieux poiriers se dessiner le long de la route — Kirdgeali leur fit exécuter de point en point les manœuvres qu'il leur avait indiquées. — A mesure qu'ils approchaient du but , le cœur des janissaires battit de plus en plus fort de joie — celui de Kirdgeali d'espérance, lis arrivèrent enfin ; une pierre tumulaire de couleur rougeâtre et surmontée d'un turban, se trouvait à la place indiquée.

— Vive Kirdgeali! exclama à demi-voix Toraleur; c'est-à-dire vive son or!... et sa mémoire.

Après s'être fait encore montrer le point précis où il fallait creuser, ils se mirent tous ensemble à fouiller la terre à l'envi

avec leurs yatagans. Kirdgeali s'assit par terre à les regarder. Leur ardeur s'épuisait en efforts infructueux— l'opération se prolongeait outre mesure, même en ayant égard à l'imperfection des instruments employés — la sueur ruisselait des fronts des janissaires — leurs bras tombaient de fatigue — l'impatience les gagnait... Kirdgeali était impassible L'œil fixé sur la terre , il ne paraissait remarquer ni les témoignages d'épuisement ni les signes de colère des travailleurs. L'oraleur de la bande fut le premier qui se rebuta. Il ficha son yatagan dans la terre ameublie , et redressant les reins non sans quelque peine, il vit que l'aube ne tarderait pas à les surprendre.

— Où est il ce trésor? dit-il avec un ton de menace. Te serais-tu joué de nous, par hasard? Kirdgeali tourna lentement la léte, comme pour s'assurer que c'était

bien à lui que s'adressait celte brusque aposlroplie; puis, il répondit d'un air distrait:

— Le trésor est là — sous vos pieds.

Mais vos bras sont comme de la cire molle.

— Eh bien , va le chercher toi-même ; et malheur à toi si tu nous trompes!

Aussitôt on coupa la corde qui lui liait les bras; on lui mit un yatagan dans la main. Les sept janissaires se formèrent en cerle autour de lui , leurs sabres levés sur sa tête. Rirdgeali commença paisiblement une tranchée dans une direction ou les Turcs n'avaientpoint creusé, et qu'à vrai dire il ne leur avait point positivement indiquée. Ses membres roi dis par l'immobilité et par le poids des fers se détendaient et se ranimaient à ce travail.

Tout-à-coup, un bruit distinct et métallique — un bruit de bon aloi frappa l'oreille attentive des janissaires. Ils se penchèrent avec avidité pour aspirer le premier rayon du métal sacré... un seul instant ils oublièrent leur surveillance...

c'en fut assez Rapide comme la pensée ,

Kirdgeali plongea son yatagan dans le cœur de son voisin , et lui arracha en même temps un pistolet de la ceinture; puis sautant quelques pas en arrière, et poussant un sifflement aigu , il défia ses gardiens le pistolet dans une main — le yatagan dans l'autre. 11 siffla de nouveau à la manière des Klephtes. Les janissaires épouvantés crurent entendre une réponse à son signal — et comme la terreur ne raisonne pas, ils prirent spontanément la fuite sans songer même au trésor.

Kirdgeali, resté seul, sourit de mépris.

— Vile engeance! pensa-t-il, tu n'auras pas beau jeu , le jour où lu auras affaire à des hommes vraiment amoureux de la liberté. Plus lâches que des brigands! l'or même ne leur fait pas oublier d'avoir peur. Il se prosterna ensuite sur la terre, et rendit grâces au Seigneur de sa délivrance. Libre alors de son âme comme de ses membres , il se dirigea d'un pas rapide vers les montagnes.

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