FORCES COMBINÉES
[Angers, /}. (?) novembre lygS.^
La marche de l'ennemi ne peut être déterminée que par deux motifs, celui de se procurer des subsistances et celui de se procurer des munitions, car nous ne lui supposons pas le désir des conquêtes au milieu de la France. Nous sommes pareillement loin de croire qu'il ait le projet de se porter sur Paris.
D'après ces données, on peut présumer que l'ennemi dirigera sa marche sur la gauche, du côté de Fougères, Dol, Saint-Malo, ou par le département de la Manche, pour gagner quelques-uns des ports voisins des Iles anglaises, s'emparer peut-être du port de Cherbourg, ou enfin, prenant sur la droite, se porter à Tours, par le Mans et Château-du-Loir.
Si l'ennemi prenait la route de Tours, il passerait la Loire et se porterait sur Poitiers, ou bien, prenant une direction plus rapprochée de la rive gauche de la Loire, il passerait par Chinon et Thouars, pour se jeter à nouveau dans la Vendée.
Il n'est pas à présumer que l'ennemi reste longtemps à Mayenne, parce que ce poste n'oiîre pas de grandes ressources pour la défense, ni pour les subsistances, ni pour les munitions. Il est plus probable que les chefs, qui songent sans doute à conserver leur tête et à mettre leurs femmes en sûreté, chercheront à s'emparer de l'un de nos ports et dirigeront leur marche vers la gauche. C'est peutêtre ce qui peut arriver de plus avantageux pour la République, parce que nous toucherions bientôt au terme de nos travaux.
On peut considérer la marche de l'ennemi sous quatre points de vue :
1° Ou il restera à Mayenne ;
2° Ou il se portera vers Alençon, sur la route de Paris;
3** Ou, prenant sur la droite, il tentera le passage de la Loire à Tours ou à Blois ;
4° Ou bien, prenant sur la gauche, il se portera vers le département de la Manche ou celui du Calvados.
Ce dernier parti serait peut-être le moins nuisible aux intérêts de la République. Il serait bien plus facile d'opposer une forte barrière aux mouvements de l'ennemi, si d'un côté il était arrêté par la mer, que s'il fallait l'environner sur tous les points de la circonférence. D'ailleurs, s'il pouvait retourner dans ses foyers, en repassant la Loire, il faudrait recommencer, au printemps, une guerre, qui ne pourrait plus se terminer par les pluies. 11 convient donc de s'opposer au mouvement de l'ennemi sur la droite et de le forcer à se porter vers la mer.
Observations sur la position et les forces de l'armée
d'Angers
Cette armée est trop peu nombreuse et à une distance trop considérable de l'ennemi, pour espérer qu'elle puisse, seule, le prévenir, l'arrêter dans sa course, le combattre et le détruire. D'ailleurs, la saison rigoureuse de l'hiver se fait sentir. On ne doit pas s'attendre à faire désormais bivouaquer les troupes, sans s'exposer à voir l'armée se désorganiser par les désertions ou par les maladies. Il est donc nécessaire de combiner un plan qui, par le rapprochement des forces dispersées sur plusieurs points, puisse resserrer l'ennemi dans un espace étroit, lui faire prendre la direction la moins nuisible à la République et assurer un succès complet. L'exécution en sera peut-être plus lente, mais plus certaine que si l'on agissait de vive force. Au reste, cela dépend des circonstances et de la saison où nous nous trouvons.
Marche des différents corps de troupes vers Vennemi
Dans un moment où l'ennemi se trouve à vingt-cinq ou trente lieues de nous , il faut moins songer à l'aller attaquer qu'à l'empêcher de se porter sur telle ou telle direction. Nous raisonnerons ici dans la supposition qu'il vaut mieux le jeter vers la mer, dans le département de la Manche ou du Calvados, que de le voir rentrer sur le territoire de la Vendée par Tours ou par Blois. Il est entendu que les troupes réunies à Rennes, au Mans et dans les environs, agiront de concert avec celles d'Angers.
Dans cette supposition, voici la direction que chaque colonne devrait tenir :
Celle de Rennes porterait un corps de troupes à Fou-
gères ou Ernée, et le reste de l'armée irait à Laval, par Vitré et la Gravelle ;
Celle d'Angers enverrait deux ou trois bataillons à Sainte-Suzanne, par Sablé, et le reste de l'armée irait au Mans, par La Flèche ;
Celle du Mans irait à Alençon en laissant un corps de troupes à Beaumont-le-Vicomte.
Tous ces mouvements devraient s'exécuter en même temps. On sent que ce plan suppose que l'ennemi se tient à Mayenne ou qu'il se porte vers la mer.
Il faudrait aussi que la cavalerie, détachée de chaque corps d'armée, marchât sur toutesles routes intermédiaires, de manière à se rencontrer à tel ou tel point indiqué, pour donner promptement avis des mouvements de l'ennemi et de la situation de nos troupes.
Il est bon de prévenir ici que ce plan est jusqu'ici purement défensif, que chaque colonne s'occuperait plutôt à prendre une bonne position ou à faire une retraite en ordre, qu'à attaquer ou à se défendre contre des forces majeures.
Ces premières positions prises, on indiquerait des points plus rapprochés pour resserrer davantage l'ennemi ; enfin, on conviendrait, ou de l'attaque combinée, ou des moyens de lui couper les vivres.
Avantages de ce plan
Par ce mouvement de chaque colonne sur la droite : lo On empêche l'ennemi de se porter sur la Loire et sur la Beauce , pays très fertile en grains, et on le force à se porter vers la mer ;
2^ Nos troupes s'approchent de manière à se porter un prompt secours et à recevoir le mouvement nécessaire et déterminé par les circonstances, soit pour l'attaque, soit pour la défense ;
3° Les détachements de cavalerie, portés sur toutes les routes intermédiaires, servent à inquiéter l'ennemi sur la direction de nos forces, à empêcher les espions des Brigands de leur porter des renseignements, à établir et entretenir une communication rapide d'une colonne à l'autre, enfin à écraser les fuyards, en cas de déroute de l'ennemi.
Telles sont les bases principales du projet de marche sur l'ennemi. S'il est adopté, il sera facile d'assigner les autres points où les forces devront se porter. Mais comme cela dépendra des circonstances, on n'a pas cru devoir en parler ici. Il suffisait de déterminer les points principaux.
Considérations sur la marche des troupes
Nous avons déjà dit que l'on ne pouvait plus espérer de faire bivouaquer les troupes pendant l'hiver. Il vaut mieux, sans doute, faire le sacrifice de quelques jours pour arriver à un but assuré, que de risquer, par trop de précipitation, de voir la guerre se prolonger pendant des mois entiers.
D'après cela, il serait à désirer que l'armée pût trouver où se reposer, chaque jour, à couvert des injures de l'air. Ce que nous proposons est très praticable, car chaque colonne, suivant une grande route, trouverait, à cinq et six lieues de distance, de petites villes ou de gros bourgs, propres à recevoir et à loger les troupes. Mais, pour éviter la confusion et l'embarras que l'on éprouve ordinairement, lorsqu'une masse d'hommes considérable marche sur une même route, soit pour la distribution des vivres, soit pour les logements, il conviendrait peut-être de diviser chaque colonne en deux ou trois parties, en raison de la quantité d'hommes dont elle est composée, et de les faire partir à un jour de distance, jusqu'au point convenu
pour la réunion. Cette petite perte de temps faciliterait la marche et procurerait de grands avantages pour la suite des opérations.
Une fois arrivé aux points déterminés , on s'assurerait de la marche et des projets de l'ennemi, on le suivrait dans ses mouvements et on pourrait, d'après les circonstances, ou l'attaquer de tous les côtés à la fois, ou se tenir sur la défensive en le harcelant et en lui coupant les
vivres.
Conclusion
Il faut s'approcher de l'ennemi pour former un plan offensif; il faut marcher avec toutes les forces disponibles en même temps ; il faut convenir des directions à prendre et des points principaux où l'on se tiendra stationné, en attendant que l'on puisse combiner un plan d'attaque. Donc il est important que chaque colonne destinée à l'exécution de ce plan se mette promptement en marche. Cette nécessité est fondée sur ce que l'ennemi peut s'éloigner de nous tellement qu'il serait ensuite difficile de l'atteindre.
(Papiers Ghateaugiron. Collection Venture.)