CHAPITRE PREMIER
J'ai à parler de la Vendée depuis que l'armée de Mayence y arriva, jusqu'après la bataille de Savenay ; ce court intervalle a fourni des événements terribles; avant de les décrire, qu'il me soit permis de hasarder quelques idées sur l'origine de cette guerre intestine, sur les causes de ses progrès rapides et alarmants, sur les filières secrètes qui l'ont activée sans cesse et ranimée souvent au moment où elle était près de s'éteindre.
La noblesse et le clergé de France durent s'apercevoir au premier moment de la Révolution que leur perte était décidée et qu'en vain ils chercheraient à la prévenir en faisant le sacrifice de quelques immunités. Le peuple, que le premier cri de la Liberté avait porté au plus haut degré d'enthousiasme, ne voulait point de composition. Il récla- 1 mait ses droits dans toute leur étendue, et il les réclamait armé de la massue d'Hercule. Il fallait donc, dès lors, que les nobles et les prêtres se résignassent à se ranger sous le niveau de l'égalité ou, qu'étroitement réunis, ils combattissent au bord du précipice.
4 KLKBER EN VENDEE.
Heureusement pour la cause de la Liberté, que, peu d'accord sur l'arène où devait s'engager la lutte sanglante qu'ils méditaient, tous ne pensèrent pas, ou pensèrent au moins trop tard, que c'était dans le sein de la France, et non au dehors, qu'ils pouvaient lui porter les plus rudes coups : que Rome ne pourrait être détimite que dans Rome même.
Les princes du sang, et après eux tous les grands de la cour, désertent la France; aussitôt l'émigration devient une affaire de mode, une manie, c'est à qui ira porter ses hochets, ses ridicules, ses clameurs, dans les cours étrangères; c'est à qui ira y mendier la pitié; et cette lâche désertion, loin d'affaiblir le parti qu'on se proposait d'anéantir, contribua à le faire triompher.
Oui , heureuse la France si tous ses ennemis intérieurs eussent été frappés du même vertige; si tous, ils eussent été grossir, multiplier les cohortes autrichiennes ; avec elles, ils auraient été défaits et nous n'aurions pas à gémir sur une plaie profonde qu'une longue suite de prospérités peut à peine cicatriser. Nous ne verserions pas des larmes sur les ossements de cinq cent mille Français ensevelis dans les départements de l'Ouest; la Révolution ne se serait pas souillée de ce règne atroce de la Terreur qui, en couvrant de deuil toute la France et en froissant tous les intérêts, ffétrit dans tous les cœurs le sentiment naissant de la Liberté, pour y semer la haine, la défiance et l'épouvante.
Mais, tandis que cette foule inconsidérée de nobles promène au dehors d'abord sa vanité et son insolence, puis sa misère et son abjection, d'autres, en très petit nombre, restent en France, suivent, épient les événements et semblent n'attendre qu'une occasion favorable pour faire éclater leur vengeance.
De tous les temps, les grandes secousses politiques dans l'intérieur d'un empire ont produit des hommes extraordinaires. On verra ici une vingtaine de nobles du Poitou et de l'Anjou^ jusqu'alors ignorés, faire éprouver à la France plus de maux , y répandre plus de calamités que toutes les puissances coalisées contre elle. On verra que pour recouvrer leur autorité et donner au moins à la Révolution une direction différente, il ne leur manquait qu'un chef digne de leur audace et de leur persévérance ; un chef qui , par l'éclat de son nom et de ses prétentions, dans leur sens, légitimes, eût su leur imposer, les faire obéir et les diriger toujours vers un seul et môme but. Mais ce chef ne pouvait être qu'un Bourbon, et le destin, voulant que la France fût libre , fit des Bourbons les plus lâches des hommes.
La manie d'attribuer de grandes causes aux grands événements avait fait penser jusqu'ici assez généralement que, dès le commencement de ia Révolution, les puissances étrangères, et notamment l'Angleterre, avaient envoyé dans les départements de lOuest de nombreux agents, de l'or et des armes pour exciter les habitants de ces contrées à la révolte. Mais aucune pièce, aucun fait ne pouvant être cités à l'appui d'une telle conjecture, elle paraît devoir être rejetée comme dénuée de fondement; sans doute que cette guerre intestine une fois engagée, ces puissances suivirent attentivement sa marche, ses progrès, et fondèrent sur ses résultats de grandes espérances, sans doute que leurs émissaires, répandus dans la capitale, dans les comités et jusqu'au milieu des législateurs , influencèrent souvent les résolutions qui pouvaient y être relatives et employèrent tous les moyens de séduction pour faire couler plus de sang et prolonger nos calamités ; mais ne leur accordons pas une prévoyance, une pénétration plus qu'hu-
maines, en leur attribuant le choix du lieu de ce cruel incendie, et ne pensons pas qu'elles en aient jeté la première étincelle ; n'est-ce donc pas assez qu'en s'emparant des événements à mesure que nous les avions fait naître, elles les aient trop souvent dirigés à leur gré ? Mais pourquoi cette lutte désastreuse se fixa-t-elle dans le Poitou, l'Anjou et la Bretagne, plutôt que sur un autre point de la France? C'est parce que la nature du pays, le genre d'agriculture qui y est adopté , la manière de vivre des nobles et l'empire qu'exerçaient les prêtres sur les habitants des campagnes, plus que partout ailleurs ignorants et superstitieux, y concouraient à la fois.
Aucune région de la France n'offre, en effet, plus d'avantages défensifs que les provinces que je viens de désigner, et surtout que cette partie du Bas-Poitou connue aujourd'hui sous la dénomination générale de la Vendée. Gomme c'est dans cette contrée que se préparèrent les événements funestes dont j'ai à parler, comme elle semblait être le lit naturel de ce torrent de désolation où, après quelques débordements momentanés, il venait reprendre son cours, je vais en donner une idée géographique et essayer, en même temps, de démontrer combien sa situation physique et politique a dû avoir d'influence sur les mœurs grossières du peuple, sur l'astucieuse tyrannie des prêtres et les opinions des nobles, enfin sur la conduite et les actions des uns et des autres.
En suivant au nord la rive gauche de la Loire de Saumur ' à Paimbœuf 2; à l'ouest, les côtes de la mer depuis
1. Saumur, chef-lieu de district, puis d'arrondissement du département de Maine-et-Loire, sur la Irive droite de la Loire et sur le Thouet, à soixante-six kilomètres ouest-sud-ouest de Tours; quarante-huit, sud-est d'Angers et deux cent-quatre-vingt-dix-sept, sud-ouest de Paris; io,9ij habitants en ijgo; 13,822 en 1890.
2. Paimbœuf, chef-lieu de district, puis d'arrondissement du départe-
la Loire jusqu'aux Sables i; au sud, la ligne qui, passant par Luçon ^, Fontenay 3 et Niort 4, se dirige sur Parthenay 5, Thouars 6, Doué 7 et se termine à Saumur, on aura les limites de ce pays, et, en jetant les yeux sur la carte, on verra qu'elles renferment, indépendamment du département de la Vendée, une partie de ceux des Deux-Sèvres, de Maine-et-Loire et de la Loire-Inférieure, ensemble environ mille lieues carrées.
Les Rebelles divisaient ce pays en trois parties et désignaient celle qui avoisine la mer sous le nom de Marais ^, sous le nom de Bocage 9, la partie intérieure du Poitou
ment de la Loire-Inférieure, port sur la rive gauche de l'estuaire de la Loire. A quarante-trois kilomètres ouest de Nantes et, en suivant le cours du fleuve, cent soixante environ, à l'ouest de Saumur.
1. Les Sables-d'Olonne, chef-lieu de district, puis d'arrondissement du département de la Vendée, port important sur l'Océan Atlantique, à trente-six kilomètres sud-ouest de la Roche-sur-Yon et quatre-vingt-cinq sud-sud-ouest de Nantes.
2. Luçon, petit port de mer dans le Marais poitevin, à dix-sept kilomètres de l'Océan auquel il est relié par un canal ; ancien chef-lieu de district, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Fontenayle-Gomte (Vendée), à vingt-huit kilomètres ouest de Fontenay.
3. Fontenay-le-Gomte, Fontenay-le-Peuple, pendant la Révolution, alors chef-lieu du département de la Vendée, aujourd'hui simple ehef-lieu d'arrondissement, à cinquante-sept kilomètres sud-est de la Roche-sur-Yon.
4. Niort, sur la Sèvre Niortaise, chef-lieu du département des Deux- Sèvres, à soixante-seize kilomètres sud-ouest de Poitiers.
5. Parthenay, chef-lieu de district, puis d'arrondissement du département des Deux-Sèvres, à cinquante-six kilomètres nord-nord-est de Niort ; trente-cinq kilomètres sud de Thouars. Ancienne capitale du pays de Gatine; ancienne place forte conservant encore, en 1793, une partie de ses défenses.
6. Thouars, ancien chef-lieu de district, aujourd'hui simple chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bressuire (Deux-Sèvres). En i^gS, elle était encore entourée de murailles fortifiées.
7. Doué-la-Fontaine, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saumur (Maine-et-Loire), à quarante kilomètres sud-est d'Angers; vingt et un, ouest de Saumur.
8. Le Marais comprend les vastes plaines d'alluvions qui s'étendent sur l'extrémité sud-ouest du département de la Loire-Inférieure, le nord-ouest, une partie de l'ouest et le sud de la Vendée, le nord de la Charente-Inférieure et l'extrémité sud-ouest des Deux-Sèvres.
9. Le Bocage est séparé du Marais par la Plaine du Poitou (Vendée,
vers Test et, sous le nom de Loroux ', une portion des anciennes frontières de la Bretagne et de l'Anjou sur la rive gauche de la Loire.
N'ayant pas eu occasion de pénétrer moi-même au Marais, je transcrirai ce qu'en a dit de plus intéressant un général, qui a commandé pendant quelque temps dans cette guerre et dont il sera parlé dans la suite ^.
« C'est, dit-il, un pays plat et très découvert, dont les « issues sont impraticables pendant l'hiver, et très difliciles « dans les autres saisons ; il est coupé sur tous les points « de sa circonférence par des canaux ou marais salants, « espèce de fortifications naturelles qui en rendent l'at- « taque très dangereuse. On y trouve peu de chemins qui <( aient la voie charretière 3, la plupart ne sont que des « sentiers disposés en dos d'âne et pratiqués entre deux « canaux. Les canaux ont communément de trente à quart rante pieds de large de l'extrémité supérieure d'une rive « à l'autre. Le Brigand, portant son fusil en bandoulière, « s'appuie sur une longue perche et saute de l'un à l'autre « bord avec une facilité surprenante 4. Si la présence de « son ennemi ne lui permet pas de faire cet exercice sans
Deux-Sèvres), au sud; il se continue au nord, jusqu'à la Loire, par le pays des Mauges (Maine-et-Loire); vers l'ouest, il coniine au Loroux.
1. Le Loroux, contrée du Loroux-Bottereau, comprenant la partie de l'ancien pays de Retz qui conJBne, au nord, à la Loire, à l'est et au sudest, aux Mauges, au sud-ouest et à l'ouest, au Marais breton. Cette contrée est assez accidentée et boisée dans sa partie voisine du Bocage. Elle est formée, comme le dit l'auteur, d'une grande partie du territoire des anciennes Marches, communes de Bretagne, de Poitou et d'Anjou.