‹ Kléber en VendéeChapitre 46 sur 170 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

Cependant, ces habitants des déparlements de l'Ouest, malgré leur ignorance, ne furent point sourds aux cris de la Liberté, et, partageant l'allégresse générale dans les premiers moments de la Révolution, souriant à l'avenir qu'un nouvel ordre de choses semblait leur promettre, ils obéissaient aux lois et s'acquittaient avec une exactitude, alors remarquable, des impositions auxquelles ils étaient taxés. Ils applaudissaient même à la chute de leurs seigneurs, et ils eussent été sans doute plus insensibles encore à l'abolitionde la royauté, si on ne leur avait fait entendre que, d'institution divine, elle faisait partie intégrante de leur religion. La Religion était l'objet unique de leur inquiétude, et c'est en son nom seul qu'on pouvait espérer de les soulever contre un nouvel ordre de choses, dont ils n'avaient encore éprouvé que les bienfaits.

En vain, les nobles eussent-ils arboré la bannière royale, elle lut demeurée déserte, ou on l'aurait vue tout au plus entourée de quelques-uns de ceux qui, rampant à leur suite, se nourrissaient de l'abus de leur existence.

Qu'on examine, en effet, les brillants résultats qu'ont obtenus leurs entreprises, chaque fois qu'il n'était question que de leur cause ou de celle du roi, chaque fois qu'ils n'avaient pas pour auxiliaires les prêtres, pour prétexte

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la Religion. On pourrait, ce me semble, hasarder la proposition : que sans la loi concernant la Constitution Civile du clergé, la France aurait pu être agitée de quelques troubles, mais qu'elle n'eût pas vu alors de guerre civile. « Rendez-nous nos bons prêtres et nous vous abandonnons le roi ^ Nous vous livrons nos seigneurs », disaient les Vendéens, lorsque, très souvent las de combattre et rassasiés de carnage, ils regrettaient leurs travaux champêtres et soupiraient après leurs paisibles chaumières. Ce fait était alors connu de toute l'armée et il n'est pas un soldat qui ne les ait entendus s'exprimer ainsi. Mais, pour trouver l'origine de cette pieuse effervescence, les causes de sa progression morale, il est nécessaire de jeter un coup d'œil rapide sur la situation générale de la France vers 1789, et d'examiner ensuite, dans leur ordre chronologique, les principaux événements qui peuvent y avoir rapport; c'est ce que j'essaierai de faire avec le plus de brièveté possible.

D'abord, la loi relative à la suppression des communautés religieuses amena dans les villes et plus encore dans les campagnes un très grand nombre de moines. Les plus âgés, qui avaient joui dans ces monastères de quelque autorité, dans le monde, de quelque considération, regrettaient l'une et l'autre, et l'habitude leur avait même rendu cher ce que pouvait avoir eu de plus pénible la règle

1. « Je jure sur mon honneur que, malgré que je désirasse sincèrement et vraiment le gouvernement monarchique réduit à ses vrais principes et à sa juste autorité, je n'avais aucun projet particulier, et j'aurais vécu en citoyen paisible sous quelque gouvernement que ce fût, pourvu qu'il ait assuré ma tranquillité et le libre exercice, au moins toléré, du culte religieux que j'ai toujours professé. » (Réponse de d'Elbée, généralissime des armées vendéennes, à la commission militaire de Noirmoutier, recueillie par Piet, secrétaire de cette commission. Cf. Piet, Recherches sur Noirmoutier ; Cavoleau : Statistique du département de la Vendée, a» édition.)

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SOUS laquelle ils avaient vécu. A ces regrets se réunit encore l'incertitude de leur sort. En effet, quelle assurance pouvait-on leur donner, au milieu d'une révolution aussi orageuse, sur le paiement fidèle de la pension alimentaire qui leur était promise et sans laquelle, pourtant, ils se voyaient en proie à la plus profonde misère. C'étaient là, sans doute, de grands sujets d'inquiétude et de mécontentement ; mais il fallut dissimuler ; une conduite retenue et circonspecte était bien plus propre à leur gagner la confiance de ceux qu'ils se proposaient d'égarer, que de vaines clameurs qui n'auraient eu rapport qu'à leur intérêt personnel.

Ils s'étaient donc prescrit une sorte de formule prophétique où, tout en faisant paraître la plus entière résignation, ils tâchaient de répandre insensiblement l'alarme parmi les consciences les plus timorées. « Plaise à Dieu, (( disaient-ils, que ces nouveautés, ces réformes, tournent « à l'avantage de la nation, et nous ferons volontiers le « sacrifice de notre existence ; mais comment ne point « présager et craindre qu'en commençant ainsi par dissé- <( miner les soutiens de la Religion, on n'entreprenne in- « cessamment de l'anéantir elle-même? Ne voit-on pas « déjàl'hérésie lever sa têtealtière au scinde l'iVssemblée « nationale ? La tribune n'est-elle pas occupée sans cesse « par des ministres protestants ou calvinistes? La salle (( retentit de leurs sophismes ou plutôt de leurs blas- « phèmes, et qui a pu les appeler dans ce sanctuaire des « lois, si ce n'est des enfants de Satan ? Ah ! bientôt, <( bientôt, ils vous chasseront de ces temples érigés ou (( embellis par vos soins, ainsi qu'ils nous ont chassés « de nos saintes retraites, fondées par la piété de vos ance cêtres; ils chasseront, persécuteront vos pasteurs, afin « que, semblables à un troupeau errant et abandonné,

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« VOUS tombiez plus facilement dans leurs perfides em- « bûches. ))

Ces déclamations monastiques, souvent et partout répétées, firent impression sur le peuple; il devint inquiet; mais on ne remarqua pourtant aucune ferveur, et quoiqu'elles ne produisirent pas un grand ferment, elles peuvent être regardées néanmoins comme le premier germe corrupteur de l'esprit public. On aurait vu s'écrouler sans éclats cette multitude d'établissements religieux, si on avait voulu s'en tenir à la simple spoliation de leurs richesses; mais on passa outre. Des sectateurs de Jansénius nous donnèrent une Constitution Civile du clergé, et le serment qu'on exigea des prêtres pour s'y conformer devint le signal, comme le prétexte, de leur rébellion i.

x^ussitôt, les évoques désertent leurs diocèses; les curés, leurs presbytères; les bénéficiers, leurs chapitres. On crie au sacrilège, la coalition se forme, le peuple inquiet s'agite, on s'en empare; enfin, une Bulle du pape vient à l'appui de cette perfide manœuvre, frappe d'anathème le prêtre constitutionnel, le déclare apostat et schismatique 2. Cet essai de résistance à la loi, dans ce nouvel ordre de

1. « En 1790, l'Assemblée nationale obligea les prêtres catholiques à un serment, qui a fait plus de mal à la France que les échafauds de Robespierre et les armées de l'Europe coalisées contre elle. Quelques-uns ne virent dans les objections que l'on opposait à la Constitution civile du clergé que des subtilités scolastiques qui ne pouvaient les dispenser de la soumission qu'ils devaient à l'autorité légitime. Le plus grand nombre vit, dans cette Constitution même, le renversement d'un dogme fondamental de la religion catholique, et pour ne pas se prêter à un acte qui répugnait à leur conscience, ils préférèrent l'exil et la prison. » (Cavoleau, Statistique du département de la Vendée, p. 8ij.)

Jean-Alexandre Cavoleau, né à Légé, dans le pays de Retz, le 3 avril 1^54; élu vicaire général de l'évêque constitutionnel de la Vendée, se déprêtrisa et se maria. Secrétaire général de la préfecture de la Vendée, en 1800, employé dans les finances sous la Restauration, mort à Fontenay-le- Gomte le i" avril iSSg.

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