CHAPITRE TROISIEME
Rapport de MM. Gallois et Gensonné, commissaires civils envoyés dans les départements de la Vendée et des Deux- Sèvres, en vertu des décrets de l'Assemblée nationale des 16 juillet et 8 août iygi;fait à l'Assemblée législative le g octobre suivant i.
Messieurs, l'Assemblée nationale a décrété, le 16 juillet dernier, sur le rapport de son comité des Recherches, que des commissaires civils seraient envoyés dans le département de la Vendée, pour y prendre tous les éclaircissements qu'ils pourraient se procurer sur les causes des derniers troubles de ce pays, et concourir, avec les corps
puté de la Gironde à l'Assemblée législative et à la Convention. Dans le procès du roi, il vota pour l'appel au peuple, puis pour la mort. Président de la Convention le 7 mars 13:93. Condamné à mort avec ses amis de la Gironde et exécuté le 3i octobre 1793.
I. Le texte de ce rapport a été imprimé par ordre de l'Assemblée, sous le titre même copié par Kléber, et forme une plaquette in-8 de 23 pages. Ce texte est exactement celui qui constitue ce chapitre m, à l'exception de la lettre de l'abbé de Beauregard, dont il est question plus loin, mais que Kléber a jugée, sans doute, inutile à reproduire.
administratifs, au rétablissement de la tranquillité publique ï.
Le 23 juillet, nous avons été chargés de cette mission et nous sommes partis deux jours après pour nous rendre à Fontenay-le-Gomte, chef-lieu de ce département.
Après avoir conféré pendant quelques jours avec les administrateurs du Directoire, sur la situation des choses et la disposition des esprits ; après avoir arrêté avec les trois corps administratifs quelques mesures préliminaires pour le maintien de l'ordre public, nous nous sommes déterminés à nous transporter dans les différents districts qui composent ce département, afin d'examiner ce qu'il y avait de vrai ou de faux, de réel ou d'exagéré dans les plaintes qui nous étaient déjà parvenues ; afin de constater en un mot, avec le plus d'exactitude possible, la situation de ce département.
Nous l'avons parcouru dans toute son étendue, tantôt pour y prendre tous les renseignements qui nous étaient nécessaires, tantôt pour y maintenir la paix, prévenir les troubles publics ou empêcher les violences dont quelques citoyens se croyaient menacés. Nous avons entendu, dans plusieurs directoires de districts, toutes les municipalités dont chacun d'eux est composé. Nous avons écouté avec la plus grande attention tous les citoyens qui avaient, soit des faits à nous communiquer, soit des vues à nous proposer ; nous avons recueilli avec soin, et en les comparant, tous les détails qui sont parvenus à notre connaissance. Mais, comme nos informations ont été plus nombreuses que variées, comme partout les faits, les plaintes, les observations ont été semblables, nous allons vous présenter, sous un point de vue général et d'une manière
I. Cf. Procès-verbal de V Assemblée nationale, i6 juillet 1791, n» 709, p. ag.
abrégée, mais exacte, le résultat de cette foule de faits particuliers.
Nous croyons inutile de mettre sous vos yeux les détails que nous nous étions procurés, concernant des troubles antérieurs; ils ne nous ont pas paru avoir une influence bien directe sur la situation actuelle de ce département. D'ailleurs la loi de l'amnistie, ayant arrêté les progrès des dilférentes procédures auxquelles ces troubles avaient donné lieu, nous ne pourrions vous présenter sur ces troubles que des conjectures vagues et des résultats incertains.
L'époque de la prestation du serment ecclésiastique a été, pour le département de la Vendée, la première époque de ces troubles. Jusqu'alors le peuple y avait joui de la plus grande tranquillité. Eloigné du centre commun de toutes les actions et de toutes les résistances, disposé par son caractère naturel à l'amour de la paix, au sentiment de l'ordre, au respect de la loi, il recueillait les bienfaits de la Révolution sans en éprouver les orages.
Dans les campagnes, la difficulté des communications, la simplicité d'une vie purement agricole, les leçons de l'enfance et des emblèmes religieux destinés à fixer sans cesse ses regards, ont ouvert son âme à une foule d'impressions superstitieuses que, dans l'état actuel des choses, nulle espèce de lumière ne peut ni détruire ni modérer.
Sa religion, c'est-à-dire la Religion telle qu'il la conçoit, est devenue pour lui la plus forte et, pour ainsi dire, l'unique habitude morale de sa vie. L'objet le plus essentiel qu'elle lui présente est le culte des images, et le ministre de ce culte, celui que les habitants des campagnes regardent comme le dispensateur des grâces célestes ; qui peut, par la ferveur de sa prière, adoucir l'intempérie des saisons et qui dispose du bonheur d'une vie future, abien-
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tôt réuni en sa faveur les plus douces comme les plus vives affections de leur âme.
La constance du peuple de ce département dans l'espèce de ses affections religieuses, et la confiance illimitée dont y jouissent les prêtres auxquels il est habitué, sont un des principaux éléments des troubles qui l'ont agité et qui peuvent l'agiter encore. Il est aisé de concevoir avec quelle activité des prêtres, ou égarés, ou factieux, ont pu mettre à profit ces dispositions du peuple à leur égard. On n'a rieu négligé pour échauffer le zèle, alarmer les consciences, fortifier les caractères faibles, soutenir les caractères décidés. On a donné aux autres des espérances de bonheur et de salut; on a essayé sur presque tous, avec succès, l'influence de la séduction et de la crainte.
Plusieurs d'entre ces ecclésiastiques sont de bonne foi; ils paraissent fortement pénétrés, et des idées qu'ils répandent et des sentiments qu'ils inspirent ; d'autres sont accusés de couvrir du voile de la Religion des intérêts plus chers à leur cœur ; ceux-ci ont une activité politique qui s'accroît ou se modère selon les circonstances.
Une coalition puissante s'est formée entre l'ancien évêque de Luçon et une partie de l'ancien clergé de son diocèse. On a arrêté un plan d'opposition à l'exécution des décrets, qui devait se réaliser dans toutes les paroisses ; des mandements, des écrits incendiaires, envoyés de Paris, ont été adressés à tous les curés pour les fortifier dans leur résolution ou les engager dans une confédération qu'on supposait générale. Une lettre circulaire de M. Beaur égard ^, grand vicaire de M. de
I. André-Georges Brumauld de Beauregard, né à Poitiers le i'} mars 1745. chanoine de Notre-Dame de Poitiers, puis chanoine de Luçon en 1762, théologal du chapitre de la cathédrale de ce diocèse en 1772, enfin vicaire général en 1788. On l'appelait « le saint homme » ; sa charité était si grande,
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Mercy i, ci -devant évoque de Luçon, déposée au greffe du tribunal de Fontenay, et que cet ecclésiastique a reconnue lors de son interrogatoire, fixera votre opinion d'une manière exacte et sur le secret de cette coalition, et sur la marche très habilement combinée de ceux qui l'ont formée 2.
Ces manœuvres ont été puissamment secondées par des missionnaires établis dans le bourg de Saint-Laurent ^, district de Montaigu. C'est même à l'activité de leur zèle et à leurs sourdes menées, à leurs infatigables et secrètes prédications, que nous devons principalement attri-
qu'il se dépouillait même des choses les plus indispensables. L'évêque de Luçon, Mgr de Mercy, ayant été nommé député aux États Généraux, ce fut l'abbé de Beauregard qui assuma la direction du diocèse ; poursuivi, en mai 1791, à propos de la lettre dont il est question, on réussit à le faire évader. Il se cacha à Poitiers, puis à Paris. Arrêté à Poitiers où il était revenu, il fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire de Paris, comme « l'un des conspirateurs les plus audacieux et les plus fanatiques », dit l'acte d'accusation, le 9 thermidor an II (27 juillet 1:794), et fit partie de la dernière charrette.
1. Marie-Charles-Isidore de Mercy, né le 3 février 1786, à Maubec, en Dauphiné, évéque de Luçon en i;}76, député aux États Généraux de 1789. Ayant refusé le serment, il se réfugia en Allemagne, puis en Angleterre, d'où il demeura en communication avec son diocèse. Il fut un des premiers à accepter le Concordat de 1802, et fut nommé archevêque de Bourges. Mort en 181 1.
2. Cette lettre, datée de Luçon le 3i mai i^gr, est insérée dans son entier à cette place, dans le rapport imprimé des commissaires civils, où elle occupe les pages 5 à 8 inclusivement. Malgré sa grande importance, je n'ai pas cru devoir la rétablir dans cette publication, puisque Kléber l'avait supprimée et qu'elle n'a pas trait à la campagne de cet officier général en Vendée. — Contre l'opinion des rapporteurs, on pourra consulter Dom Chamard : Les origines et les responsabilités de l'insurrection vendéenne, p. i8i.
3. Saint-Laurent-sur-Sèrre, sur les confins des départements des Deux- Sèvres, de la Vendée et de Maine-et-Loire, commune du canton de Mortagne-sur-Sèvre (Vendée), autrefois district de Montaigu, actuellement arrondissement de la Roche-sur-Yon. Siège des congrégations des missionnaires du Saint-Esprit ou Pères de l'Immaculée-Conception et des Filles de la Sagesse, fondées par le bienheureux Grignion de Montfort. Dans le pays, on avait surnommé les missionnaires Mulotins, du nom du P. Mulot, leur premier supérieur.
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buer la disposition d'une très grande partie du peuple dans la presque totalité du département de la Vendée et dans le district de Ghatillon, département des Deux-Sèvres. Il importe essentiellement de fixer l'attention de l'Assemblée nationale sur la conduite de ces missionnaires et l'esprit de leur institution.
Cet établissement fut fondé, il y a environ soixante ans, par une société de prêtres séculiers , vivant d'aumônes et destinés, en qualité de missionnaires, à la prédication. Ces missionnaires, qui ont acquis la confiance du peuple en lui distribuant avec art des chapelets, des médailles et des indulgences , et en plaçant sur les chemins de toute cette partie de la France des calvaires de toutes les formes ; ces missionnaires sont devenus, depuis, assez nombreux pour former de nouveaux établissements dans d'autres parties du royaume.
On les trouve dans les ci-devant provinces de Poitou, d'Anjou, de Bretagne, voués avec la même activité au succès et en quelque sorte à l'éternelle durée de cette espèce de pratiques religieuses, devenue, par leurs soins assidus, l'unique religion du peuple. Le bourg de Saint-Laurent est leur chef-lieu; ils y ont bâti récemment une vaste et belle maison conventuelle et y ont acquis, dit-on, d'autres propriétés territoriales.
Cette congrégation est liée par la nature et l'esprit de son institution à un établissement de sœurs grises, fondé dans le même lieu et connu sous le nom des Filles de la Sagesse. Consacrées, dans ce département et dans plusieurs autres, au service des pauvres, et particulièrement des hôpitaux, elles sont pour ces missionnaires un moyen très actif de correspondance générale dans le royaume. La maison de Saint-Laurent est devenue le lieu de leur retraite, lorsque la ferveur intolérante de leur zèle ou d'autres
circonstances ont forcé les administrations des hôpitaux qu'elles desservaient à se passer de leur secours.
Pour déterminer votre opinion sur la conduite de ces prêtres ardents et sur la morale religieuse qu'ils professent, il suffira, Messieurs, de vous présenter un abrégé sommaire des maximes contenues dans différents manuscrits saisis chez eux par les gardes nationales d'Angers et de Gholet.
Ces manuscrits, rédigés en forme d'instruction pour le peuple des campagnes, établissent, en thèse, qu'on ne peut s'adresser aux prêtres constitutionnels, qualifiés d'intrus, pour l'administration des sacrements; que tous ceux qui y participent même par leur seule présence sont coupables de péché mortel et qu'il n'y a que l'ignorance et le défaut d'esprit qui puissent les excuser ;
Que ceux qui auront l'audace de se faire marier par les intrus ne seront pas mariés et qu'ils attireront la malédiction divine sur eux et sur leurs enfants ;
Que les choses s'arrangeront de manière que la validité des mariages faits par les anciens curés ne sera point contestée; mais, qu'en attendant, il faut se résoudre à tout;
Que si les enfants ne passent point pour légitimes, ils le seront néanmoins ; qu'au contraire, les enfants de ceux qui auront été mariés devant les intrus seront réellement bâtards, parce que Dieu n'aura point ratifié leur union et qu'il vaut mieux qu'un mariage soit nul devant les hommes que s'il était nul devant Dieu ;
Qu'il ne faut point s'adresser aux nouveaux curés pour les enterrements, et que si l'ancien curé ne peut les faire sans exposer sa vie et sa liberté, il faut que les parents ou amis du défunt les fassent eux-mêmes secrètement.
On y observe que l'ancien curé aura soin de tenir un registre exact pour y enregistrer ces différents actes ; qu'à
la vérité, il est possible que les tribunaux civils n'y aient aucun égard, mais que c'est un avantage précieux dont il faudra cependant se passer, parce qu'il vaut mieux en être privé, que d'apostasier en s' adressant à un intrus.
Enfin, Ton y exhorte tous les fidèles à n'avoir aucune communication avec l'intrus, aucune part à son instruction. On y déclare que les oflîciers municipaux qui l'installeront seront apostats comme lui, et qu'à l'instant même, les sacristains, chantres et sonneurs de cloches doivent abdiquer leurs emplois.
Telle est, Messieurs, la doctrine absurde et séditieuse que renferment ces manuscrits et dont la voix publique accuse les missionnaires de Saint-Laurent de s'être rendus les plus ardents propagateurs i.
Ils furent dénoncés dans le temps au comité des Recherches de l'Assemblée nationale, et le silence qu'on a gardé à leur égard n'a fait qu'ajouter à l'activité de leurs efforts et augmenter leur funeste influence.
Nous avons cru indispensable de mettre sous vos yeux l'analyse abrégée des principes contenus dans ces écrits, telle qu'elle est exposée dans un arrêté du département de Mayenne-et- Loire du 5 juin 1791 2, parce qu'il suffit de les comparer avec la lettre circulaire du grand vicaire du cidevant évêque de Luçon , pour se convaincre qu'ils tiennent à un système d'opposition générale contre les décrets sur l'organisation civile du clergé; et l'état actuel de la majorité des paroisses de ce département ne présente que
1. On trouvera les parties principales du texte même des Missionnaires du Saint-Esprit, dans C. Port : La Vendée angevine, I, 384-388, et dans Chassin, La Préparation de la guerre de Vendée^ I, 191-198.
2. Extrait du Registre des arrêtés du Directoire du département de Mayenne-et-Loire, séant à Angers, in-4° de 10 pages, à Angers, chez Marne, imprimeur du Département. (Note des commissaire s. J
le développement de ce système et les principes de cette doctrine mis presque partout en action.
Le remplacement trop tardif des curés a beaucoup contribué au succès de cette coalition. Ce retard a été nécessité d'abord par le refus de M. Servant ^, qui, après avoir été nommé à l'évêché du département et avoir accepté cette place, a déclaré, le lo avril, qu'il retirait son acceptation. M. Rodrigue, évêque actuel du département ^, que sa modération et sa fermeté soutiennent presque seules sur un siège environné d'orages et d'inquiétudes, M. Rodrigue n'a pu être nommé que dans les premiers jours du mois de mai. A cette époque, les actes de résistance avaient été calculés et déterminés sur un plan uniforme et l'opposition était ouverte et en pleine activité ; les grands vicaires et les curés s'étaient rapprochés et se tenaient fortement unis par le même lien. Les jalousies, les rivalités, les querelles de l'ancienne hiérarchie ecclésiastique avaient eu le temps de disparaître et tous leurs intérêts étaient venus se réunir dans un intérêt commun. Le remplacement n'a pu s'efl'ectuer qu'en partie. La très grande majorité des anciens fonctionnaires publics ecclésiastiques existe encore dans les paroisses, revêtue de ses anciennes fonctions. Les dernières nominations n'ont eu presque aucun succès et les sujets nouvellement élus, effrayés par la perspective des contradictions et des désagréments sans nombre que leur
1. Jean Servant était supérieur de l'Oratoire de Saumur, lorsqu'il fut élu évêque constitutionnel de la Vendée, le 28 février 1^91. Il accepta sous réserve que Mgr de Mercy ne serait pas maintenu sur le siège, en prêtant le serment. Il partit pour Paris afin de se faire sacrer, puis, au dernier moment, il donna sa démission, le i5 avril 1791.
2. François-Ambroise Rodrigue, curé du Fougère, élu évêque constitutionnel de la Vendée, le 2 mai 1791 ; élu administrateur du département, au mois de septembre suivant; abdique la prêtrise et son titre d'évêque, le 22 novembre 1793. Juge au tribunal civil de Montaigu, sous le Consulat, mort retraité, à Nantes, le 8 décembre i8i3.
nomination leur prépare, n'y répondent que par des refus.
Cette division des prêtres en assermentés et non assermentés a établi une véritable scission dans le peuple de leurs paroisses. Les familles y sont divisées. On a vu et on voit chaque jour des femmes se séparer de leurs maris, des enfants abandonner leur père. L'état des citoyens n'est, le plus souvent, constaté que sur des feuilles volantes, et le particulier qui les reçoit, n'étant revêtu d'aucun caractère public, ne peut donner à ce genre de preuves une authenticité légale.
Les municipalités se sont désorganisées, et un grand nombre d'entre elles, pour ne pas concourir au déplacement des curés non assermentés i.
Un grand nombre de citoyens a renoncé au service delà garde nationale, et celui qui reste ne pourrait être employé sans danger, dans tous les mouvements qui auraient pour principe ou pour objet des actes concernant la Religion ; parce que le peuple verrait alors dans les gardes
1. c .... En voilà deux que je viens de recevoir; vous sentez combien il est nécessaire de déjouer cette nouvelle intrigue. En fait, les municipalités sont en trop grand nombre et certainement l'on ne peut trop se hâter d'en réformer une partie, d'autant qu'il est des endroits où il est impossible de trouver des sujets capables et de remplacer ceux qui sont en exercice » (Lettre du marquis de Beauveau, procureur général syndic du district de Cholet, au Directoire du département de Maine-et-Loire, 23 avril 1791, citée par G. Port : La Vendée angevine, \, 162).
« .... Tous ne le feront pas dans la même forme (démissionner), mais tous le feront sous peu. Si Ton ne trouve quelque moyen d'arrêter cette contagion, il n'y aura plus de municipalité » (Lettre de Chouteau, président et seul membre non démissionnaire du Directoire du district de Cholet, 3 mai 1791, citée par M. G. Port, ibid.).
« .... Les deux tiers des municipalités se refusent à l'installation des nouveaux curés et ne sont plus en activité. Les travaux de la contribution foncière sont arrêtés et bientôt l'administration se trouvera dans un état de stagnation complète » (Discours prononcé par l'un des membres du Directoire du département de Maine-et Loire, dans la séance du 21 mai 1791. Arch. de Maine-et-Loire, L. Département, G»" 70).
On voit par ces extraits qu'il en était ainsi dans toute la région, même en dehors du territoire visité par Gallois et Gensonné.
nationales, non les instruments impassibles de la loi, mais les agents d'un parti contraire au sien.
Dans plusieurs parties du département, un administrateur, un juge, un membre du corps électoral, sont vus avec aversion par le peuple, parce qu'ils concourent à l'exécution de la loi relative aux fonctionnaires ecclésiastiques.
Cette disposition des esprits est d'autant plus déplorable, que les moyens d'instruction deviennent chaque jour plus difficiles. Le peuple, qui confond les lois générales de l'État avec les règlements particuliers pour l'organisation civile du clergé, en fuit la lecture et en rend la publication inutile.
Les mécontents, les hommes qui n'aiment pas le nouveau régime et ceux qui, dans le nouveau régime, n'aiment pas les lois relatives au clergé, entretiennent avec soin cette aversion du peuple, fortifient, par tous les moyens qui sont en leur pouvoir, le crédit des prêtres non assermentés, et affaiblissent le crédit des autres.
L'indigent n'obtient des secours, l'artisan ne peut espérer l'emploi de ses talents et de son industrie, qu'autant qu'il s'engage à ne pas aller à la messe du prêtre assermenté ; et c'est par le concours 'de confiance dans les anciens prêtres, d'une part, et de menaces et de séduction de l'autre, qu'en ce moment les églises desservies par les prêtres assermentés sont désertes et qu'on court en foule dans celles où, par défaut de sujets, les remplacements n'ont pu encore s'effectuer.
Rien n'est plus commun que de voir, dans des paroisses de cinq à six cents personnes, dix ou douze seulement aller à la messe du prêtre assermenté. La proportion est la même dans tous les lieux du département. Les jours de dimanche et de fête, on voit des villages et des bourgs tout entiers dont les habitants désertent leurs foyers pour
aller, à une et quelquefois deux lieues, entendre la messe d'un prêtre non assermenté. Ces déplacements habituels nous ont paru la cause la plus puissante de la fermentation, tantôt sourde, tantôt ouverte, qui existe dans la presque totalité des paroisses desservies par les prêtres assermentés. On conçoit aisément qu'une multitude d'individus qui se croient obligés, par leur conscience, d'aller au loin chercher les secours spirituels qui leur conviennent, doivent voir avec aversion, lorsqu'ils rentrent chez eux excédés de fatigue, les cinq ou six personnes qui trouvent à leur portée le prêtre de leur choix. Ils considèrent avec envie et traitent avec dureté, souvent même avec violence, des hommes qui leur paraissent avoir un privilège exclusif en matière de religion. La comparaison qu'ils font entre la facilité, qu'ils avaient autrefois, de trouver à côté d'eux des prêtres qui avaient leur confiance, et l'embarras, et la fatigue, et la perte de temps qu'occasionnent ces courses répétées, diminue beaucoup leur attachement pour la Constitution, à qui ils attribuent tous ces désagréments de leur situation nouvelle.
C'est à cette cause générale, plus active peut-être en ce moment que la provocation des prêtres non assermentés, que nous croyons devoir attribuer, surtout, l'état de discorde intérieure où nous avons trouvé la plus grande partie des paroisses du département desservies par des prêtres assermentés.
Plusieurs d'entre elles nous ont présenté, ainsi qu'aux corps administratifs, des pétitions tendant à être autorisées à louer des édifices particuliers pour l'usage de leur culte religieux i, mais, comme ces pétitions que nous savions
I. « .... Pour mettre fin à toutes ces gênes, à toutes ces contraintes, à toutes ces tyrannies, si contraires aux droits de l'homme, ainsi qu'à cette liberté si vantée, et plus propres à aliéner qu'à rapprocher les esprits et
être provoquées avec le plus d'activité par les personnes qui ne les signaient pas, nous paraissaient tenir à un système plus général et plus secret, nous n'avons pas cru devoir statuer sur une séparation religieuse que nous croyions à cette époque, et vu la situation du département, renfermer tous les caractères d'une scission civile entre les citoyens. Nous avons pensé et dit publiquement que c'était à vous, Messieurs, à déterminer d'une manière précise et par quel concours d'influences morales, de lois et de moyens d'exécution, l'exercice de la liberté des opinions religieuses doit, sur cet objet et dans les circonstances actuelles, s'allier au maintien de la tranquillité publique.
On sera surpris, sans doute, que les prêtres non assermentés qui demeurent dans leurs anciennes paroisses ne profitent pas de la liberté que leur donne la loi d'aller dire la messe dans l'église desservie par le nouveau curé, et ne s'empressent pas, en usant de cette faculté, d'épargner à leurs anciens paroissiens, à des hommes qui leur sont restés attachés, la perte de temps et l'embarras de ces courses nombreuses et forcées. Pour expliquer cette conduite en apparence si extraordinaire, il importe de se rappeler
les cœurs, faites exécuter, Messieurs, le décret qui a sanctionné l'arrêté du Département de Paris et en a fait une loi générale et bienfaisante pour tout l'empire. Permettez-nous d'acheter ou de bâtir un temple, nous ne demandons rien au Trésor public, nous ne réclamerons de votre part, en notre faveur, que la protection accordée par la Loi à tout culte et tout individu, et. en attendant, qu'il soit libre aux fidèles d'entendre et aux prêtres non assermentés de dire la messe où bon leur semblera, et aux malades surtout d'avoir tel confesseur qu'il leur plaira.... » (Rabin, curé non conformiste de Notre-Dame de Cholet. Lettre au Directoire du département de Maine-et-Loire, 6 juin 1791. Citée par C. Port, loc. cit.^ H, 2o5,3o6). L'original, qui existe aux Archives départementales de Maine-et-Loire, est daté du 6 mai, mais le contexte de la lettre démontre jusqu'à l'évidence que cette dernière date est erronée, ainsi que le fait remarquer très justement M. Port.
qu'une des choses qui ont été le plus recommandées aux prêtres non assermentés, par les hommes habiles qui ont dirigé cette grande entreprise de religion, est de s'abstenir de toute communication avec les prêtres qu'ils appellent intrus et usurpateurs, de peur que le peuple, qui n'est frappé que des signes sensibles, ne s'habituât enfin à ne voir aucune différence entre des prêtres qui feraient, dans la même église, le service du même culte.
Malheureusement, cette division religieuse a produit une séparation politique entre les citoyens ; et cette séparation se fortifie encore par la dénomination attribuée à chacun des deux partis. Le très petit nombre de personnes qui vont dans l'église des prêtres assermentés s'appellent et sont SLi^ipelées patriotes ; ceux qui vont dans l'église des prêtres non assermentés sont appelés et s'appellent aristocrates. Ainsi, pour ces pauvres habitants des campagnes, l'amour ou la haine de la patrie consiste aujourd'hui, non point à obéir aux lois, à respecter les autorités légitimes, mais à aller ou à ne pas aller à la messe du prêtre assermenté. La séduction, l'ignorance et le préjugé ont jeté à cet égard de si profondes racines, que nous avons eu beaucoup de peine à leur faire entendre que la Constitution politique de l'Etat n'était point la Constitution Civile du clergé ; que la loi ne tyrannisait point les consciences, que chacun était le maître d'aller à la messe qui lui convenait davantage et vers le prêtre qui avait le plus sa confiance ; qu'ils étaient tous égaux aux yeux de la loi et qu'elle ne leur imposait, à cet égard, d'autre obligation que de vivre en paix et de supporter mutuellement la différence de leurs opinions religieuses. Nous n'avons rien oublié pour effacer de l'esprit et faire disparaître des discours du peuple des campagnes, cette absurde dénomination ; et, nous nous en sommes occupés avec d'autant
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plus d'activité qu'il nous était aisé de calculer, à cette époque, toutes les conséquences d'une telle démarcation dans un département, où ces prétendus aristocrates forment plus des deux tiers de la population.
Tel est, Messieurs, le résultat des faits qui sont parvenus à notre connaissance dans le département de la Vendée et des réflexions auxquelles ces faits ont donné lieu.
Nous avons pris sur cet objet toutes les mesures qui étaient en notre pouvoir, soit pour maintenir la tranquillité générale, soit pour prévenir ou pour réprimer les attentats contre l'ordre public. Organes de la loi, nous avons fait entendre partout son langage. En même temps que nous établissions des moyens d'ordre et de sûreté, nous nous occupions à expliquer ou éclaircir devant les corps administratifs, les tribunaux ou les particuliers, les difficultés qui naissent soit de l'inintelligence des décrets, soit de leur mode d'exécution. Nous avons invité les corps administratifs et les tribunaux à redoubler de vigilance et de zèle dans l'exécution des lois qui protègent la sûreté des personnes et la propriété des biens, à user en un mot, avec la fermeté qui est un de leurs premiers devoirs, de l'autorité que la loi leur a conférée.
Nous avons distribué une partie de la force publique, qui était à notre réquisition, dans les lieux où l'on nous annonçait des périls plus graves ou plus imminents. Nous nous sommes transportés dans tous ces lieux aux premières annonces de troubles. Nous avons constaté l'état des choses avec plus de calme et de réflexion ; et, après avoir soit par des paroles de paix et de consolation, soit par la ferme et juste expression de la loi, calmé ce désordre momentané des volontés particulières, nous avons cru que la seule présence de la force publique pouvait suffire en ce moment, pour prévenir tout attentat contre la liberté
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individuelle et la tranquillité publique. C'est à vous, Messieurs, et à vous seulement, qu'il appartient de prendre des mesures véritablement efficaces sur un objet qui, par les rapports où on l'a mis avec la Constitution de l'État, exerce en ce moment sur cette Constitution une influence beaucoup plus grande que ne pourraient le faire croire les premières et plus simples notions de la raison séparée de l'expérience des faits.
Dans toutes nos opérations relatives à la distribution de la force publique, nous avons été secondés de la manière la plus active par un officier général bien connu par son patriotisme et ses lumières. A peine instruit de notre arrivée dans le département, M. Dumouriez i est venu s'associer à nos travaux et concourir avec nous au maintien de la paix publique. Nous allions être totalement dépourvus de troupes de ligne, dans un moment où nous avions lieu de croire qu'elles nous étaient plus que jamais nécessaires.
C'est au zèle, c'est à l'activité de M. Dumouriez, que nous avons dû, sur-le-champ, un secours qui, vu le retard de l'organisation de la gendarmerie nationale, était, en quelque sorte, l'unique garant de la tranquillité du pays.
Nous venions. Messieurs, de terminer notre mission dans le département de la Vendée, lorsque le décret de l'Assemblée nationale du 8 août, qui, sur la demande des administrateurs du département des Deux-Sèvres, nous autorisait à nous transporter dans le district de Chatil-
I. Le général Dumouriez a commandé, en Vendée, en 1791 et jusqu'au i5 février 1792. Il a contribué beaucoup à organiser les premiers bataillons de volontaires du département. Il contribua puissamment aussi, par d'adroites dispositions, à empêcher le mécontentement des populations catholiques d'éclater d'une façon générale dès 1791.
Ion ^ nous est parvenu ainsi qu'au Directoire de ce département.
On nous avait annoncé, à notre arrivée à Fontenayle-Gomte, que ce district était dans le même état de troubles religieux que le département de la Vendée. Quelques jours avant la réception de notre décret de commission, plusieurs citoyens, électeurs et fonctionnaires publics de ce district, vinrent faire au Directoire des Deux-Sèvres une dénonciation par écrit, sur les troubles qu'ils disaient exister dans différentes paroisses ; ils annoncèrent qu'une insurrection était prête d'éclater. Le moyen qui leur paraissait le plus sûr et le plus prompt et qu'ils proposèrent avec le plus d'énergie, était de faire sortir du district, dans trois jours, tous les curés non assermentés et remplacés, et tous les vicaires non assermentés. Le Directoire, après avoir longtemps répugné à adopter une mesure qui lui paraissait contraire au principe de l'exacte justice, crut enfin que le caractère public des dénonciateurs suflisait pour constater, et la réalité du mal et la pressante nécessité du remède, Un arrêté fut pris en conséquence, le 5 septembre, et le Directoire, en ordonnant à tous ces ecclésiastiques de sortir du district dans trois jours, les invita à se rendre dans le même délai à Niort, chef-lieu du département, leur assurant qu^ils y trouveraient toute sûreté et protection pour leurs personnes.
L'arrêté était déjà imprimé et allait être mis à exécution, lorsque le Directoire reçut une expédition du décret de commission qu'il avait sollicité : à l'instant il prit un nouvel arrêté par lequel il suspendait l'exécution du premier, et abandonnait à notre prudence le soin de le confirmer, modifier ou supprimer.