CHAPITRE SECOND
Le soir du 7 septembre, Canclaux me remit Tordre de s septembre.
1 TVT 1 1 1 • xi Départ de Nan-
sortir de Nantes, le lendemain, avec mon avant-garde, tes. Arrivée au pour aller occuper le camp des Naudières, que le corps ^^^p ^®' Naudiède Beysser devait abandonner à mon arrivée, pour se rendre à Paimbœuf, conformément au plan ci-dessus.
La colonne de Beysser n'ayant pas encore évacué le camp lorsque ma troupe parut, je la mis en bataille à environ trois cents pas en avant, de manière qu'elle formât une première ligne.
Canclaux conçut alors l'idée de profiter du moment de la réunion de ces deux corps d'armée, destinés à fournir la même carrière, pour faire fraterniser les braves soldats qui les composaient, en leur faisant vider ensemble quelques barriques de vin à la prospérité de la République. Les armes furent donc mises en faisceaux et je fis faire à la colonne que je commandais face en arrière. Un coup de canon devait être le signal de leurs embrassements, mais, dès que ces braves se virent face à face, sans attendre le canon, ne consultant que l'impatience de se réunir, chacun, par un élan spontané, se précipite audevant de son frère, et déjà le tient serré dans ses bras.... Le silence le plus profond règne dans le camp, mais tout à coup e silence est rompu, et l'air retentit des cris de : Vive la République ! en même temps qu'il est obscurci par des milliers de chapeaux jetés jusqu'aux nues. Les généraux, émus d'une scène si touchante, en conçurent les augures les plus favorables, et jurèrent d'employer
tous les moyens qui étaient en eux pour couronner de succès des dispositions aussi prononcées *.
Je fus, plus que tout autre, sensible à ce que je venais de voir ; car, pendant mon séjour à Nantes, je m'étais aperçu avec infiniment de peine que l'accueil, que l'on faisait partout à l'armée de Mayence, avait jeté dans le cœur des autres soldats une jalousie qui les éloignait des nôtres, et qui, mal dirigée, n'était que trop capable d'établir une division, qui aurait pu tirer aux plus funestes conséquences. Je fis ces observations à Ganclaux, qui me répondit : « Eh bien ! vous voyez qu'au contraire elle a été bien dirigée, cette jalousie, et qu'elle ne deviendra qu'une belle émulation, pour courir, à l'envi les uns des autres, à la victoire. » Le corps de Beysser partit deux heures après; je fis entrer mes troupes au camp, où elles séjournèrent jusqu'au lo septembre.
9 septembre. Le lendemain matin, les généraux Ganclaux, Dubayet
Séjour au camp t-\ i i •
des Naudières. et Grouchy revinrent au camp; et, comme Dubayet devait venir l'occuper le jour suivant avec le corps d'armée, il en fit la reconnaissance. Gette opération faite, il nous proposa d'aller visiter le camp des Sorinières. Aussitôt Grouchy envoya prévenir Blosse, de sorte que sa troupe fut sous les armes lors de notre arrivée ; elle était belle et parfaitement tenue. Je dis alors à ces braves soldats combien la garnison de Mayence se félicitait de pouvoir parcourir avec eux le chemin que déjà ils nous avaient ouvert à la victoire; qu'ayant tous le même but, celui de la destruction des ennemis de la République, j'espérais qu'aucun génie malveillant ne réussirait à établir de dissension entre des frères d'armes faits pour s'aimer et s'es-
I. J'ai lieu de croire que Beysser n'était pas de bonne foi dans celte résolution. (Note du manuscrit.)
timer. Le général Ganclaux fit ensuite reconnaître le chef de bataillon Blosse, en qualité d'adjudant général chef de brigade, dont il venait de recevoir la commission. Les grenadiers en manifestèrent la plus grande joie.
Rentré au camp des Naudières, je donnai l'ordre de marche pour le lendemain, d'après celui que je venais de recevoir. Il portait que le lo, après la soupe, l'avantgarde se mettrait en mouvement et prendrait position à Saint-Léger, pour, le lendemain, ii, seconder le général Beysser dans son attaque de Port-Saint-Père, village situé sur la rivière du Tenu, où les Rebelles avaient pris poste.
Il était onze heures du matin, lorsque ie vis paraître la jo septembre.
^ >> ^ Départ du camp
tête de la colonne qui devait me relever. Je me mis aussi- des Naudières. —
-,. ^ -, .. ., Marche sur Saint-
tôt en marche avec la mienne. Merlin, dont 1 esprit bouii- Léger. Attaque de lant ne cherchait que les dangers, voulut être des nôtres; Port-Samt-Pèrc. Ganclaux et Grouchy voulurent aussi m' accompagner jusqu'à Saint-Léger, à quatre lieues de Nantes.
La marche se fit dans le meilleur ordre, et fut surtout bien éclairée ; car le pays que nous avions à parcourir est, comme le reste de la ci-devant Bretagne, tellement coupé de haies, de ravins, de bois et de ruisseaux, qu'il est impossible de voir devant soi, à une portée de pistolet. Cependant, nous arrivions aune demi-lieue de Saint-Léger, lorsque nous entendîmes tirer quelques coups de pistolet. G' étaient nos éclaireurs qui, en deçà de ce village, avaient vu les vedettes ennemies. On vint nous en rendre compte ; Marigny ' reçut aussitôt l'ordre de charger cette
I. Jean-Fortuné Bouin de Marigny, né à Châtellerault, en Poitou, le 6 mars i;j66, élève à l'école militaire de Vendôme en 1781, sous-lieutenant en 1791, capitaine au lo» chasseurs à cheval en 1792, avait montré la plus grande bravoure pendant le siège de Mayence; il avait été l'organisateur des K volontaires du siège ». Ce fut lui qui sauva Kléber et son avantgarde, à Tort'ou, le 17 septembre 1791 II réussit, quelques semaines plus
grand'garde avec sa première compagnie de chasseurs à cheval, et je le suivis avec la deuxième pour le soutenir et pour reconnaître, en même temps, le terrain que je devais faire occuper à la brigade, soit que Tennemi eût évacué Saint-Léger, soit qu'il fallût l'en chasser ; mais le poste ennemi, fort seulement de quarante méchants cavaliers, prit la fuite. Marigny le poursuit l'épée dans les reins, jusqu'à la rivière du Tenu, qui partage le village de Port-Saint-Père en deux parties. Les plus lestes des Rebelles se jettent dans le bac, d'autres passent la rivière à la nage, la plus grande partie est taillée en pièces.
Gela fait, je fais mettre en bataille la cavalerie de Marigny, sur la route, et j'envoie une ordonnance pour faire avancer l'avant-garde légère, avec un obusier; car nous aperçûmes, sur la rive opposée, plusieurs bouches à feu, et l'ennemi en bataille, faisant mine de vouloir résister ^.
Cependant l'avant-garde légère n'arrivant pas assez tôt au gré de mon impatience, je me portai promptement à sa rencontre, pour lui faire accélérer le pas, je la trouvai vers le village de Saint-Léger, et, Ganclaux étant à sa tête, je lui rendis compte de ce qui venait de se passer. Il s'avança avec moi ; mais, pendant ce temps, deux cents Brigands environ s'étaient glissés dans des retranchements
tard, à percer toutes les lignes vendéennes, de Montaigu à Chantonnay et à Sainte-Hermine. Nommé général de brigade par les représentants, le a4 octobre ijgS et maintenu en fonctions par eux, malgré sa destitution prononcée par le ministre de la guerre, il fut tué aux environs de Durtal (Maine-et-Loire), le 4 décembre 1793.
I. « Nous n'avions pas de grands moyens de défense (à Port-Saint-Père) : fort nombreux, mais mal armés, dix-sept gargousses faisaient toute notre ressource. Une pièce de dix-huit au-devant du passage et deux pièces de douze dans le jardin de la cure, telle était la disposition de notre artillerie. Un fossé creusé dans le marais, le long de la rivière, était la seule fortification que nous eussions pu imaginer; tous nos efforts pour soutenir un siège eussent été inutiles ; cependant nous attendîmes l'ennemi, bien disposés à une vigoureuse résistance. » (Lucas de la Championnière ; Mémoires sur la guerre de Vendée^ 4'-)
KLÉBER EN VENDEE. lîS
qu'ils avaient faits, depuis longtemps, au delà de la rivière coulant parallèlement à la route, de sorte qu'aussitôt que nous débouchâmes de Saint Léger avec l'infanterie légère, ils firent sur nous un feu de file auquel nous ne nous attendions pas, et qui nous blessa quelques hommes. Mais ce retranchement était tellement dominé par la hauteur que nous occupions que , découvrant l'ennemi jusqu'à micorps, il ne fat pas difficile de l'en déloger par un feu un peu nourri de notre mousqueterie. Alors, l'ennemi tira quelques coups de canon auquel on répondit à l'instant. Sur ces entrefaites, Merlin arrive au grand galop à la tête de l'artillerie volante. Un obusier et une pièce de huit sont mis en batterie; Merlin pointe lui-même plusieurs coups, et le feu prend bientôt à quelques meules de paille qui embrasent les maisons des environs ». Une partie des ennemis prend la fuite, mais les plus braves s'obstinent à se défendre. C'est à ce moment que l'intrépide ïarge, chef de bataillon de la Légion des Francs 2, vint me demander la permission de se jeter à la nage avec quelques-uns des siens, pour chercher les bacs qui étaient sur la rive opposée, afin de faire passer la rivière à son bataillon. Ganclaux étant présent, je pris ses ordres. Il y consentit. Targe et quelques chasseurs de sa légion mettent aussitôt habit bas, se jettent à l'eau, passent à l'autre bord, et
1. € Cet événement fit répandre le bruit que les Mayençais mettaient tout à feu et à sang dans la Vendée. » (Note de Savary, loc. cit., II, iSj.)
2. Etienne Targe, dit Jean-Bart, né à Gondrieu (Rhône), en janvier 1770, caporal dans la marine, était en septembre 1792 capitaine d'une compagnie de volontaires des environs de Lyon employée dans l'armée du général Montesquiou. Il s'était distingué pendant le siège de Mayence. Après sa belle conduite à la bataille de Cholet, il fut nommé chef de brigade des troupes à cheval de l'avant-garde. La Convention lui accorda, par décret du 4 décembre 1794. un congé pour soigner ses blessures. Devenu malade, il reçut, en l'an VI, le commandement de la place de Bourgoin et, en l'an VIII, de celle de Vienne (Isère).
malgré le feu de la mousqueterie, ramènent les deux bacs sur notre rive. On s'embarque ; l'ennemi consterné n'ose nous attendre, et nous abandonne le poste avec sept pièces de canon et quantité de drapeaux, où les marques de la royauté étaient réunies à tout ce que la superstition a de plus ridicule i.
Le chef de brigade Marigny, ayant également passé la rivière avec sa cavalerie, se met à l'instant aux trousses des fuyards. 11 en fait tailler un grand nombre en pièces; mais bientôt la nuit l'oblige de se retirer. Enfin, le reste de ma brigade, qui n'avait pu participer à ce succès, arriva; je l'établis sur la grande route même où elle bivouaqua, appuyant sa droite à Port-Saint-Père, sa gauche à Saint-Léger, la rivière couvrant son front. Les deux bataillons des Francs et des chasseurs de Kastel prirent poste, ainsi que la cavalerie, au delà delà rivière, et firent bonne garde. Je fis aussitôt construire un pont de fascines, pour établir la communication entre les deux rives.
Ganclaux et Grouchy s'en retournèrent à Nantes, après m'avoir félicité sur mon succès et sur l'excellente troupe que j'avais à mes ordres.
C'est ainsi que ne comptant nous établir qu'à Saint- Léger, pour être le lendemain spectateurs bénévoles de la prise de Port-Saint-Père par la colonne de Beysser, nous emportâmes le poste inopinément et en moins d'une heure 2. Je crus devoir prier le général Caudaux d'ins-
1. « Sur les quatre heures (du soir), un détachement se présenta. Les premiers obus qui lurent lancés mirent le feu à la cure; nos canonniers, dès lors, ne purent rester à leurs pièces ; le désordre et l'épouvante se mirent parmi nos combattants, qui n'avaient jamais vu de machines semblables; on abandonna le Port-Saint-Père sans en donner avis aux détachements déjà sortis, et plusieurs de ceux-ci étant accourus au bruit du canon pour défendre le camp, tombèrent entre les mains de l'ennemi. » (Lucas de la Championnière, loc. cit., 41-42)
2. « Le Port-Saint-Père était la clef de tout le pays. » (Ibid.)
truire Beysser que, si je lui avais enlevé ce petit fleuron de gloire qui l'attendait à Port-Saint-Père, ce n'avait été qu'une aff'aire de circonstance. Car, prévenu, comme je l'étais, de l'extrême jalousie et de l'intrigue qui régnait sans cesse entre les généraux de la Vendée, j'aurais été fâché de m' aliéner l'esprit de l'un d'entre eux, dès le premier pas que je faisais dans cette malheureuse guerre. Ganclaux me promit de lui écrire le soir même, puisque également il avait à lui envoyer l'ordre de marcher droit sur Machecoul, au lieu de venir sur Port-Saint-Père, comme on était convenu K
J'eus dans cette affaire à peu près quinze ou seize hommes de blessés, parmi lesquels se trouva un officier de chasseurs à cheval de la Légion des Francs.
La troupe séjourna le iour suivant à Port-Saint-Père, i* septembre.
^ '* J Séjour à Port-
afin que la colonne de Beysser eût le temps de se mettre Saint-Père. en mesure avec la mienne, pour les opérations ultérieures. Ce temps fut employé à faire enlever toutes les denrées et tous les bestiaux à plus de cinq lieues à la ronde. On trouva quelques lettres dans la maison qu'occupait La Gathelinière. D'après l'une d'elles, non encore achevée, il semblait que ce chef savait qu'il devait être attaqué,