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CHAPITRE TROISIEiME

Toute l'armée avait pris la route de Rennes ^ Dès que 3 frimaire

les équipages et les troupes eurent passé le pont de Romazy 2. village à quatre lieues d'Antrain, il fut coupé et la garde du passage fut confiée à un bataillon avec quelques pièces d'artillerie. Le tout se replia le lendemain matin sur Rennes, avec le reste de l'armée, et l'on se contenta, ce jour-là, de renforcer de quelques hommes les postes des portes occupés par la garde nationale. De leur côté, les représentants du peuple feignirent de donner

1. « De toute cette formidable armée, il n'arriva pas trois cents hommes à la fois à Rennes, tant elle fut dispersée et diminuée. La route était presque couverte, sans interruption, de charrettes portant à cette ville la quantité innombrable de blessés qu'elle avait eus dans les doubles actions de jour et de nuit, qui s'étaient passées contre nous. » (Poirier de Beauvais, loc. cit., 200.)

2. Roraazy, commune du canton de Saint-Aubin-d'Aubigné, arrondissement de Rennes. Le pont dont il s'agit est établi sur le Gouesnon, à treize cents mètres environ au sud-sud-ouest du bourg et à trente kilomètres nord-nord-est de Rennes.

(23 novembre).

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leurs soins à la recherche des causes de cette déroute, que leur versatilité et leur funeste influence dans les affaires militaires venaient seules de nous faire essuyer.

Elle devait , suivant l'usage , être attribuée encore à quelque officier général, comme celle du général Tribout à Pontorson fut attribuée au général Vergnes. En conséquence, la suspicion tombant sur le général de brigade Nouvion, la première chose qu'ils firent, en arrivant à Rennes, fut de le destituer. Cet officier réunissait au talent infiniment de modestie et des qualités qui lui méritèrent l'estime et l'amitié de tous les officiers, faits pour l'apprécier. Il reçut l'ordre de se retirer à vingt lieues des frontières et des armées.

Le soir de ce même jour, on convoqua un conseil de guerre; il fut très brillant, et, comme d'usage, on discuta beaucoup pour décider fort peu de chose. Il fut toutefois arrêté que les malades et les blessés seraient évacués sur Nantes et que toutes les munitions en dépôt à l'arsenal seraient chargées et conduites sur la route de cette ville, à la distance de deux lieues de Rennes ; ce qui fut exécuté le lendemain.

Les esprits semblaient encore abattus et consternés de l'événement de la veille, et c'est sans doute pour les relever que Prieur (de la Marne) avança la proposition suivante : « Les Brigands, disait-il, ne peuvent nous battre sans perdre du monde. Or comme ils n'ont pas la même facilité de se recruter que nous, nos défaites mêmes peuvent être envisagées comme des avantages pour la République. » D'après ce raisonnement sophistique, il était clair que c'étaient moins des victoires que l'on cherchait que des combats fréquents, mais si telles étaient les vues du gouvernement, il eût été peut-être prudent d'en garder le secret.

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Le lendemain, les représentants du peuple prirent un i{nm\^ arrêté qui enjoignait à tous ceux des habitants qui auraient i-^ novembre). des matières combustibles, de les porter à un dépôt indiqué ï. Ils annonçaient hautement qu'au cas où notre armée se A^errait forcée d'abandonner Rennes, cette ville réduite en feu n'offrirait qu'un monceau de cendres aux Brigands, qu'ils soupçonnaient avoir des intelligences avec les habitants.

Le zèle et le courage que toute la garde nationale de cette grande commune avait constamment déployés pour s'opposer aux insurrections et les nouvelles preuves qu'elle venait d'en donner dans cette circonstance auraient peut-être dû la mettre à l'abri d'un pareil soupçon, qui, naturellement, ne pouvait porter que sur quelques traîtres, comme il s'en trouve dans toutes grandes populations.

Le commandant temporaire de Rennes, nommé Denzel, chef de brigade du 8*^ régiment d'artillerie, aussi recommandable par ses talents militaires que par ses qualités civiques, fut aussi destitué et mis en arrestation. Rossignol eut même l'impudence de le rudoyer de gestes et de propos.

Pendant ce temps, tous les officiers généraux étaient à reconnaître, avec le général Dambarrère, une position qu'il avait proposé de faire prendre à l'armée pour couvrir la ville Ce général, qui avait été envoyé à Rennes, deux jours avant la rentrée des troupes, s'était occupé des dispositions défensives pour cette ville, dès qu'il apprit notre échec.

Cette position appuyait sa droite à la Vilaine ; sa gauche se prolongeait jusqu'au faubourg de la route d'Antrain,

I. Cet arrêté est du 3 frimaire (Cf. Arch. Nat., AF. ii, 109, rec. 811, p. 16).

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OÙ elle était appuyée à la rivière d'Ille, qui coule au milieu d'une prairie assez vaste, dominée par ce faubourg. Un chemin creux couvrait le front de cette ligne, qui commandait la campagne dans presque toute son étendue, à six cents toises environ. Elle avait cependant le grand inconvénient d'être trop étendue relativement à la force de l'armée. On décida que cette position serait occupée dans le jour, et que l'on élaguerait le terrain en avant de la ligne.

Chaque général, rentré dans la ville, expédia sur-lechamp l'ordre à la partie des troupes qu'il commandait, de s'établir à l'emplacement dont on venait de convenir; il fut arrêté en outre qu'un certain nombre de bataillons se tiendrait en réserve dans différentes places de la ville qui furent indiquées. Ces mouvements s'exécutèrent aussitôt, et sans que le général en chef s'en fût aucunement occupé ; chacun agissant pour soi, sans demander d'ordres et sans en recevoir. Fortement pénétré de ce scandaleux (25 novembre), abandon, jc me rends chez les représentants du peuple, pour leur proposer quelques mesures que j e regardais , dans cet état de crise, comme indispensables. J'eus le bonheur d'être écouté : «Nous adopterons très volontiers tes propositions, me dirent-ils ; il n'y a que dans le choix des individus que nous ne serons peut-être pas d'accord. Tu peux, au surplus, présenter ton plan au conseil qui doit se tenir ce matin. »

Le conseil s'assembla en effet sur le midi. J'y fis d'abord sentir en peu de mots la nécessité d'arrêter un plan général d'organisation et d'opération, dont l'exécution serait confiée à des chefs capables d'en faire espérer le succès :

1° Un général commandant toutes les troupes;

2° Un général comuiandant la cavalerie ;

3^ Un général commandant l'artillerie;

5 frimaire

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4° Enfin un commandant temporaire qui ne fût occupé que de la police intérieure de la place et du commandement de la garnison.

Les représentants du peuple, après avoir paru hésiter un moment, adoptèrent ce projet, et m'engagèrent à nommer les officiers que je jugerais capables de prendre ces commandements. La chose était délicate ; j'étais bien assuré d'exciter des jalousies ; mais le bien du service l'emporta sur toutes les considérations.

Je proposai donc, pour commandant des troupes, le général Marceau; le général Westermann, pour commandant de la cavalerie, et l'adjudant général Debilly i, pour le commandement de l'artillerie. J'allais proposer le commandant de la place, lorsque Prieur (de la Marne) me dit qu'il y pourvoirait, qu'il connaissait dans la ville un ancien militaire, brave sans-culotte, qui en remplirait les fonctions avec autant de talent que de zèle, et, à l'instant, il fit appeler son homme. C'était un tailleur qui, en cette qualité, avait fait un congé dans un régiment de ligne. On lui fit part de l'emploi qu'on voulait lui confier, mais cet honnête citoyen en sentit l'importance et eut le bon esprit de le refuser avec opiniâtreté, malgré toutes les instances de Prieur.

Je fis terminer ces débats en observant que, dans les

I. Jean-Louis Debilly, né à Dreux, le 3o juillet 1768; professeur de mathématiques à Paris, de i;j86 à 1792. Garde national de la section des Petits- Pères, en 1789, capitaine de canonniers de la même section, le 12 avril 1792, adjudant général de l'artillerie parisienne le a5 mai suivant, chef d'état-raajor de Tarmée des côtes, en février 1793; nommé par Canclaux adjudant général chef de bataillon commandant l'artillerie à l'armée des côtes de Brest, le 23 mai 1793. Passé à l'armée devant Mayence le 9 décembre 1794, employé à l'armée du Rhin U795), à celle d'Allemagne (1797), général de brigade le 3 juillet 1799. commandant de la 24= division militaire en 1801; tué à Auerstaedt le 14 octobre 1806. « Debilly commandait l'artillerie à Antrain ; il se tenait au parc qu'il était décidé à faire sauter, s'il n'ayait pu le sauver. » (Note de Savary, Loc. cit., II, 388.)

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circonstances actuelles, les fonctions de commandant de la ville étaient assez importantes pour qu'on les déférât à un officier général, et, à l'instant, je proposai le général Damas, qui avait été promu à ce grade à Antrain. Après quelques légères discussions, mon plan fut adopté à l'unanimité et les arrêtés pris en conséquence.

Sur l'observation que l'on fit, qu'il serait important d'envoyer un corps de cavalerie en parti, pour avoir des nouvelles de l'ennemi, le général Marigny fut mis à la tête de trois cents chevaux, avec une instruction analogue à sa mission, qui était de harceler sans cesse, d'empêcher que les Rebelles ne se portent par bandes dans les campagnes pour y chercher des subsistances. Il devait en même temps s'efforcer particulièrement de prendre des renseignements sur les mouvements de l'armée catholique, qui, à son retour de Gran ville, avait séjourné à Laval pour se diriger sur Sablé, de là à la Flèche et Durtal, et se présenter devant Angers pour s'en emparer, afin de se i faciliter le passage de la Loire aux Ponts-de-Gé. Marigny, secondé de l'adjudant général Decaën, ne négligea rien j pour que le vœu des instructions qui lui avaient été données fût rempli.

G' est sans doute la rareté des subsistances qui avait fait prendre à l'ennemi une telle direction, car il lui était plus simple de se diriger par Ghâteau-Gontier, où il n'avait pas non plus d'obstacles pour arrêter sa marche, et il aurait eu environ dix lieues de moins à faire pour arriver à

son but I.

Gette organisation terminée, je me suis senti allégé d'un grand fardeau. J'étais l'ami de Marceau; j'étais certain

I. Pour la marche et les hésitations des Vendéens, cf. Poirier de Beauvais, loc. cit., ao3, ao5, aoj.

qu'il n'entreprendrait rien sans s'être concerté avec moi. Il était jeune, actif et plein d'intelligence, de courage et d'audace. Plus froid que lui, j'étais là pour contenir sa vivacité, si elle l'avait entraîné au delà des bornes. Nous prîmes ensemble l'engagement de ne point nous quitter, jusqu'à ce que nous ayons ramené la victoire sous nos drapeaux.

Marceau désigna alors le rang de bataille que chaque division devait occuper sur la ligne. Celle de Boucret fut placée à la droite ; celles de Legros et Ganuel au centre, et la mienne à la gauche. Il détermina le service et fixa les emplacements où la réserve de chaque division s'assemblerait en cas d'attaque. Les postes de surveillance furent établis ; et tout prenait enfin la tournure convenable. Le général Damas reçut l'ordre de placer les troupes, dès l'après-midi, d'après les dispositions ci-dessus. On commanda aussi un grand nombre de travailleurs pour les retranchements des lignes.

Le même soir, les représentants du peuple, précédés d'un nombreux cortège de cavalerie, et entourés de beaucoup d'officiers généraux qui crurent convenable de les accompagner, mais parmi lesquels on ne comptait ni Marceau, ni moi, parcoururent à cheval les rues de Rennes, à la lueur d'une infinité de flambeaux. Ils parlèrent aux citoyens ou, plutôt, ils vomirent contre eux les plus fortes imprécations, les menaçant des exécutions les plus barbares, dans le cas où l'armée se verrait obligée d'évacuer la ville.

Le lendemain soir, ils convoquèrent près d'eux tous les ^ frimaire

^ . , , 1 1 1- M (-^ novembre).

oiîiciers généraux pour les accompagner sur la ligne ; ils voulaient, disaient-ils, haranguer le soldat et sonder ses dispositions.

Arrivés devant la troupe qui se trouvait sous les armes,

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Prieur (de la Marne) prit la parole. Il reprocha d'abord aux soldats leur fuite honteuse d'Antrain, devant une poignée de Brigands. Il attribua cette conduite à quelques scélérats qui, Brigands eux-mêmes, mais travestis en soldats républicains, jettent dans les colonnes l'alarme et l'épouvante, lorsque souvent il n'y a pas apparence de danger. Il invita les braves gens à arrêter ces misérables au premier cri de : Nous sommes coupés! qui est devenu le signal des déroutes. Il rejeta encore nos revers sur l'indiscipline et le pillage, faisant quelques remontrances à ce sujet, et finit par cette apostrophe : « Camarades ! nous promettez-vous de vous venger de cette injure ? Pouvons-nous compter sur vous, si nous vous conduisons à de nouveaux combats ?» — « Oui ! oui ! » s'écrièrent-ils tous. Mais une voix apostée s'éleva et dit : « Oui! nous vous suivrons, mais donnez-nous des chefs et de la discipline. » Cette demande fut avidement accueillie, écrite à la Convention et prônée dans les journaux.... Quelques généraux furent indignés de cette petite et basse manœuvre; d'autres la regardèrent avec pitié; d'autres, enfin, ne furent pas sans inquiétude sur ses suites. Ce discours fut répété devant toutes les divisions ; ensuite on rentra dans la ville, à nuit close.

Marceau, voyant le danger s'éloigner, allégea le service des troupes et on convoqua un conseil de guerre pour le lendemain.

On avait obtenu des renseignements sur les mouvements de l'ennemi. Il avait quitté Dol et Antrain pour marcher par Fougères à Laval. D'un autre côté, on connaissait les désirs qu'avaient les Rebelles de repasser la Loire pour retourner dans leur pays, et, dans cette hypothèse, ils devaient faire les plus grands eflbrts pour s'emparer d'Angers et ensuite des Ponts-de-Cé.

KLÉBER EN VENDÉE. SoQ

Ces différentes données déterminèrent le conseil à faire entrer des forces à Angers,

Le général Danican, alors à Sablé, reçut l'ordre de se replier sur cette ville avec sa troupe i. La brigade du général Boucret obtint la même destination, et, la garnison d'Angers ainsi déterminée et forte d'environ quatre mille hommes, non compris la garde nationale de cette ville, on pouvait être, sur cette ville, dans la plus grande sécurité.

Le 7, le général Boucret partit avec sa brigade; elle fut 7 frimaire remplacée dans sa position par les troupes que l'on fit étendre successivement de la gauche vers la droite.

Les nouveaux renseignements qu'on reçut le lendemain s frimaire

, T p ' • 1 1-» • 1 T (-^ novembre),

donnèrent de lortes présomptions que les Brigands se dirigeaient sur Angers. Le conseil de guerre fut convoqué pour le soir. Les officiers généraux d'une division de l'armée des côtes de Cherbourg, qui était en route pour Rennes, s'y présentèrent. Le général Sépher ^, qui avait com-

1. « Il se retira peu à peu, obstruant les routes par lesquelles nous devions passer, et finit par se renfermer dans Angers, qu'il défendit contre nous. Toutes les fois que nous l'avons eu en face, il s'est conduit en honnête homme. Gomme royaliste, il épargnait nos gens le plus possible, j'en ai vu plusieurs qui disaient lui devoir la vie, et comme général, il tâchait de sauver les soldats qui avaient confiance en lui. S'il n'a pu réussir à les faire passer de notre côté, je ne puis que l'applaudir de ne les avoir pas fait tuer en les trahissant. » (Poirier de Beau vais, Loc. cit., 2o3-2o4.)

2. Charles Sépher, soldat au régiment Général-Dragons, de l'j'jZ à i']']'], puis suisse à l'église Saint-Eustache, de Paris; sergent des grenadiers du bataillon de garde nationale de Saint-Honoré, puis chef du bataillon de la Halle au blé, en 1789; envoyé en Normandie lors du soulèvement girondin de Wimpfen, général de brigade à l'armée des côtes de Cherbourg le 9 juillet 1793, général de division provisoire le 22 du même mois. Accusé de n'avoir pas voulu secourir Granville et d'avoir refusé de servir sous les ordres de Rossignol, accusations contre lesquelles il protesta avec énergie, il fut suspendu de ses fonctions par arrêté des représentants L. Turreau, Prieur (de la Marne) et Bourbotte. Cet arrêté lui fut notifié par les représentants eux-mêmes, au moment où, avec ses deux généraux de brigade, Tilly et Vialle, il se présentait à la réunion du conseil de guerre dont parle ici Kléber. Destitué le v décembre 1793.

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mandé cette division en partant des côtes, ayant été destitué en route, les représentants du peuple en conférèrent le commandement au général de brigade Tilly i. Après

I. « Au quartier général de Rennes, le 2' jour de la a' décade

du 3' mois de Van II (2 décembre i:j93).

« Le général en chef de l'armée des côtes de Brest et de celle de l'Ouest, réunies, d'après les instructions qui lui ont été données par le ministre de la guerre, ordonne au général de brigade ïilly de remplir provisoirement les fonctions de général de division et de commander en cette qualité les troupes qui formaient ci-devant la division de l'armée des côtes de Cherbourg ; invite les représentants du peuple près de cette armée à approuver cette nomination provisoire, se réservant d'en informer le ministre de la guerre et le Conseil exécutif.

« Le général en chef, Rossignol.

« Les représentants approuvent la présente nomination et autorisent, en conséquence, le général Tilly à exercer provisoirement les fonctions de général de division et à toucher les appointements de ce grade.

({ Prieur (de la Marne), L. Turreau, Bourbotte, Carrier ; Blavier, secrétaire en chef de la commission. »

(Arch. Adm, de la Guerre, Dossier de Tilly.)

Jacques-Louis-François, comte de Tilly, né à Vernon le 2 février 1749» soldat au régiment d'infanterie du Soissonnais, du i"" mars 1561 au 20 juin 1^67, sous le nom de Delaître-Tilly. Entré dans la gendarmerie de France, le la août 1:^67; sous-lieutenant le i" février i;;8i, capitaine au bataillon de garnison de la marine en 1788, réformé le 20 mars i'jqï ; capitaine au 6° régiment de cavalerie, le 10 mai 1792, colonel, le 26 octobre 1793; commandant le 6'= régiment de dragons, le 29 novembre. A la fin de mars 1793, il se distingue en ramenant à Lille la garnison de Gertruydenberg, abandonnée par Dumouriez, et la Convention décrète qu'il a bien mérité de la patrie. Général de brigade à l'armée des côtes de Cherbourg le 21 avril 1793, et nommé provisoirement au commandement en chef de cette armée, lorsque Wimpfen avait pris parti pour les Girondins. Tilly se proclama sans-culotte, fréquenta les clubs et obtint ainsi de ne pas être destitué comme ci-devant noble. Il se distingua au Mans, à Savenay, puis à Machecoul. Commandant de Cherbourg le 2 janvier 1794, suspendu le 9 février, réintégré par la Convention le 16 mars, sur les instances de Carrier et de Delacroix ; employé dans son grade de général de division à l'armée des côtes de Brest, le 23 janvier 1795, puis à l'armée de Sambre-et- Meuse, le 17 mars; passé à l'armée du Nord, le 25 décembre; chef de l'étatmajor de l'armée de Sambre-et-Meuse, le 22 novembre 1796; inspecteur général des troupes des quatre divisions de l'Ouest, le 8 octobre 1797. Commandant des 24* et 25= divisions militaires (Belgique), en 1799; employé à l'armée de l'Ouest, en i8oo ; commandant de la cavalerie du camp de Montreuil, le 2 décembre i8o3; il commande la cavalerie de deux des corps de la Grande Armée, de i8o5 à 1807 ; employé à l'armée d'Espagne, du 170c-

3ii

quelques discussions sur la marche que tiendrait l'armée qui devait partir le lendemain, il fut arrêté, sur ma proposition, qu'elle se porterait d'abord sur Ghâteaubriant, d'où elle pourrait se diriger sur Angers ou tout autre point correspondant à la nouvelle direction que pourraient prendre les Brigands ^.

Il fut décidé en outre que le général en chef enverrait ordre au général Tribout, à Dinan, de venir occuper Rennes avec sa division et de défendre cette ville, si l'armée Rebelle venait la menacer. Le général Damas devait conserver le commandement de la ville jusqu'à nouvel ordre. Enfin la colonne de Cherbourg devait également suivre la route de Ghâteaubriant, à deux jours de marche, et les troupes de Westermann, qui, après la déroute d'Antrain, s'étaient retirées sur Avranches et avaient joint cette colonne à son passage par cette dernière ville, devaient continuer leur route avec elle. x\ussi, le lendemain, 9 frimaire

(29 novembre).

l'armée sortit de Rennes, et le général Marceau demeura à la tête des troupes, sous les ordres de Rossignol.

Après le conseil, on avait l'habitude de rester quelque temps réunis, pour parler sur les affaires du temps. C'est ordinairement alors que Prieur (de la Marne) s'aban-

tobre 1808 au 19 octobre i8i3, où il se distingua particulièrement. Il prit part à la défense de Paris, le 26 juin i8i5. Retraité par ordonnance royale du 4 septembre i8i5; mort à Paris le 10 juin 1822. Dans un mémoire adressé par lui au ministre de la guerre, sous la Restauration, et qui se trouve à son dossier, il déclare avoir été prêt à favoriser l'action des royalistes à la bataille du Mans (12 décembre i;;93); mais ne l'avoir pu faire parce que ceux-ci n'avaient pas à leur tête un prince auquel il pût rallier sa division ; il dit encore avoir favorisé les agissements des émigrés et nommément du comte de Semallé, en Belgique, pendant que lui-même commandait dans ce pays.

1. « L'ordre de départ fut, en conséquence, donné pour le ag (novembre) par le général Robert, chef d'état-major, qui chargea les adjudants généraux Fieffé et Gaffin de précéder les colonnes, pour désigner et établir les postes militaires sur la route. » (Savary, loc. cit., II, 391.)

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donnait à son délire révolutionnaire ; car, disait-il souvent : <( Je suis, moi, le romancier de la Révolution. » Je ne sais pas par quel hasard on vint à parler du fardeau du commandement en chef et de la responsabilité terrible qui devait accompagner ces importantes fonctions. On voulait faire allusion à Rossignol ; Prieur le comprit et répondit aussitôt : « Le Comité de Salut public a la plus grande confiance dans les talents et les vertus civiques du général Rossignol » ; et, en élevant la voix, il ajouta : <( Je déclare aux officiers généraux qui m'entourent que, quand même Rossignol perdrait encore vingt batailles, quand il éprouverait encore vingt déroutes, il n'en serait pas moins l'enfant chéri delà Révolution et le fils aîné du Comité de Salut public. Nous voulons, continua-t-il, qu'il soit entouré de généraux de division capables de l'aider de leurs conseils et de leurs lumières, et malheur à eux s'ils l'égarent, car nous les regarderons seuls comme les auteurs de nos revers, chaque fois que nous en éprouverons ! » Personne ne prit la peine de réfuter ce ridicule épanchement, qui fut généralement attribué à l'état d'ivresse, dans lequel se trouvait trop souvent cet énergumène proconsul.

La colonne alla le premier jour occuper les cantonnements depuis les Trois-Maries ^ jusqu'à Thourie ^; elle se 10 frimaire réuuit cu entier le lendemain à Châteaubriant. A peine Marceau et moi y fûmes-nous arrivés, que l'on nous an-

1. Les Trois-Maries, chapelle ancienne et lieu de pèlerinage réputé, dans la commune et à un kilomètre au sud de Gorps-Nuds, canton de Janzé (lileet-Vilaine). Sur le grand chemin de Rennes à Angers par Châteaubriant. A dix-neuf kilomètres sud-sud-est de Rennes et à dix-sept kilomètres nord-nord-ouest de Thourie.

2. Thourie, commune du canton de Retiers, arrondissement de Vitré (Ille-et-Vilaine), sur le grand chemin de Rennes à Angers. A trente-six kilomètres sud-sud-est de Rennes et dix-neuf kilomètres nord-nord-ouest de Châteaubriant.

(30 novembre).

nonça que l'armée Rebelle paraissait se diriger sur Angers pour s'emparer de cette ville, ainsi que des Pontsde-Cé.

Marceau ne perdit point de temps pour prévenir le général en chef Rossignol et, dans la nuit du lo au ii, il dépêcha une ordonnance à Rennes, où il était demeuré, pour lui faire part de cet avis et lui demander des ordres pour marcher vers Angers. Le général Rossignol n'ayant fait aucune réponse, il lui fut envoyé, le 12, une seconde ordonnance, à laquelle il remit un billet ouvert, où il annonçait qu'il arriverait de sa personne le lendemain. C'était lui dire (à Marceau) bien clairement qu'il ne devait bouger jusqu'à ce qu'à son arrivée le général Rossignol lui en eût donné l'ordre. Il vint en effet, le i3 au soir, avec son chef d'état-major Robert et les représentants du peuple Prieur (de la Marne), Bourbotte et Turreau. Ces derniers recevaient au même instant une lettre de leurs collègues enfermés dans Angers, qui les pressaient de faire avancer des troupes et leur apprenaient que les Brigands étaient devant la ville et en occupaient les faubourgs, ce qui avait déterminé d'incendier l'un d'eux i. Cette nouvelle monta fortement la tête aux représentants, qui, s'adressant au général Rossignol, lui demandèrent pourquoi la colonne de Châteaubriant ne s'était pas déjà portée en avant. Celui-ci en attribua lâchement la faute au général Marceau, et Robert, l'ennemi juré de Marceau autant que le mien, étaya cette impudence en donnant à entendre que Châteaubriant offrant des agréments, on

11 frimaire " décembre).

12 frimaire (2 décembre).

13 frimaire (3 décembre).

I. « A neuf heures et demie (le 3 décembre), l'ennemi (les Vendéens) parut... le feu le plus vif i^épondit à celui de l'ennemi, qui attaqua la porte Gupif, qu'il regardait avec raison comme la partie la plus faible de la ville. 11 s'y présenta avec audace. » (Récit du Département, aux Arch. de Maine-et-Loire.)

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n'avait pas été fâché d'y prendre quelque séjour. Marceau fut donc appelé. La scène qu'il eut fut très vive, et, quoiqu'il se justifiât évidemment, en rapportant ce qui s'était passé entre lui et le général en chef, on feignit de ne point vouloir l'écouter; et Rossignol, sous prétexte d'une incommodité, prit le lit, et laissa le jeune général seul aux prises avec ces hommes farouches et intraitables. Enfin, après avoir crié beaucoup. Prieur finit par dire à Marceau: « Au surplus, nous savons bien que c'est moins ta faute que celle de Kléber, c'est lui qui t'a conseillé, et dès demain nous établirons un tribunal exprès pour le faire guillotiner. » Marceau revint au logement, ému de douleur. Il me raconta ce qui venait de lui arriver et ne me cacha pas ce qui me concernait particulièrement. 11 était alors onze heures du soir; je ne voulais ni me mettre en marche ni prendre de repos avant d'avoir eu une explication avec ces messieurs. Je me transportai donc chez eux; je les trouvai couchés chacun sur un lit et, hormis Turreau qui me donna le bonsoir, personne ne proféra une parole. Enveloppé dans mon manteau, je me promène pendant dix minutes dans la chambre, sans mot dire, lorsque tout à coup Prieur (de la Marne), élevant la voix, s'écria : « Eh bien, Kléber, que penses-tu d'Angers? » Je lui répondis froidement : a Ce que j'en ai pensé il y a trois jours, lorsqu'au conseil de guerre, je vous ai proposé d'y envoyer la brigade de Boucret ; je vous ai dit alors, et tous étaient de cet avis, qu'avec quatre mille hommes de garnison, la sûreté de cette ville, qui par ses murs était à l'abri d'un coup de main, n'était point compromise. » — (( Mais sais-tu, me répliqua-t-il, que deux représentants du peuple y sont enfermés? » — « Je l'ignore; mais je sais bien qu'il y a quatre mille hommes de garnison et une population considérable. » — « Tu crois donc qu'il

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n'est rien à craindre ?» — « Non, à moins que la trahison ne mette la ville au pouvoir des Rebelles ; et vous ne le craignez pas plus que moi » — « Allons, Kléber, il faut marcher. » — « On partira à minuit, et, si Rossignol s'était expliqué, s'il l'avait voulu, depuis deux jours on serait devant Angers. Ce n'était donc ni à moi ni à Marceau qu'il fallait s'en prendre, si nous nous trouvons encore ici, et Rossignol seul doit être responsable des événements fâcheux que le retard de notre marche pourrait occasionner. » — (( Allons, Kléber, allons, vive la République ! » — (( Elle vil toujours dans mon cœur », répliquai-je. Et je sortis pour me porter à la tête de ma troupe, qui allait se mettre en marche.

C'est ainsi que finit une scène qu'un seul mot aurait pu conduire à la plus terrible catastrophe, si ma présence d'esprit et mon sang-froid n'avaient contenu ces hommes violents et injustes, et ne leur avaient fait renoncer à leurs projets sanguinaires, dont ils auraient pu devenir les premières victimes.

A minuit les divisions se mirent en mouvement et se portèrent d'un trait à Angers, où elles arrivèrent le même jour, vers les dix heures du soir. Il fit tellement froid pendant cette marche, que l'on fut obligé d'allumer de grands feux le long de la route, et de permettre que la tête de la colonne se chauffât pendant que la queue filait et ainsi alternativement. Marceau et moi-même nous mîmes pied à terre à Angers, chez les représentants du peuple Esnue-Lavallée et Francastel. Ils se vantaient à l'envi, et avec une exagération ridicule, de traits de valeur, tandis que les Rebelles, sentant parfaitement que la ville était au dessus d'un coup de main, s'étaient bornés à la tenir cernée du côté de la Flèche, des Ponts-de-Gé et de Saumur, sans avoir passé ni la Sarthe ni la Mayenne.

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Il est cependant vrai que plusieurs d'entre eux ont eu l'audace de s'approcher jusque sous les murs de la ville. De là quelques hommes tués et blessés sur les remparts. On voit donc que c'est même à tort que l'on a fait incendier l'un des faubourgs.

14 frimaire Maris^uv arriva sur les derrières de l'armée catholiaue

(4 décembre). . .

qui canonnait Angers depuis trente heures. L'ennemi ne faisait aucun service de surveillance, et avait seulement couvert ses équipages et ses non-combattants par ce qu'il appelait sa cavalerie, qui se trouvait alors à moitié route environ d'Angers au village de Pellouailles ^, sur le grand chemin de la Flèche. A la première nouvelle de notre marche, les Rebelles abandonnèrent leurs projets sur Angers. Mais, ce qui contribua le plus à leur retraite, ce fut l'apparition subite des troupes aux ordres de Marigny, qui, se présentant sur leurs derrières, par la route de la Flèche, devaient leur faire craindre d'être eux-mêmes enveloppés autour de la ville. Ils se hâtèrent donc de se retirer sur Baugé 2. Marigny, profitant de leur désordre.

1. « Pellouailles, commune du canton d'Angers, sur la route de la Flèche. A onze kilomètres nord-nord-est d'Angers ; trente-neuf kilomètres sudouest de la Flèche; dix, sud-ouest, de Suette; seize, ouest-sud-ouest, de Baugé.

2. Baugé, chef-lieu de district puis d'arrondissement du département de Maine-et-Loire. A quarante kilomètres nord-est d'Angers ; trente-cinq, nord-nord-ouest, de Saumur; quatorze, nord-est, de Beaufort-en-Vallée; dix-neuf, est, de Suette; dix-sept, sud-est, de Durtal ; dix-neuf, sud, de la Flèche.

« Les Vendéens apprennent que des troupes fraîches, venant de Rennes (Danican), sont entrées dans la ville et que des hussards viennent de piller une ou deux voitures sur leurs derrières. Stofflet se met à rallier l'infanterie, à quoi il ne parvient que très difficilement, et La Rochcjaquelein se porte arec la cavalerie sur les troupes légères (de Bouin-Marigny), qui venaient attaquer eu queue. Sa cavalerie se conduit mal, à l'ordinaire; mais quelques centaines de fantassins qui le rejoignent au bout d'une heure, avec deux ou trois pièces de canon, forcent les Républicains à la retraite. Cet événement hâte le ralliemenl dont s'occupait Stofflet, et l'armée se met en marche de ce côté. Elle passe la nuit au bi-

KLÉBER EN VENDÉE. 3l7

chargea, avec cent cinquante chevaux, une colonne de cinq mille hommes, les dispersa et en fit un horrible carnage. Mais pendant qu'il souriait à ses succès, un boulet de canon vint le frapper au bas-ventre et trancha ses jours ; « Chasseurs ! achevez-moi ! » furent ses dernières paroles. Et ces braves soldats, qu'il avait conduits tant de fois à la victoire, l'arrosèrent de leurs larmes et, le portant sur leurs chevaux, allèrent l'enterrer au cimetière de Pellouailles. Sa destitution devait lui être notifiée à sa rentrée à Angers. 11 prévint ainsi par une mort glorieuse l'injustice des gouvernants.

Je ne dois pas omettre que le général Beaupuy, qui avait été blessé à l'affaire de Laval, se trouva enfermé dans Angers ; et, quoique sa blessure n'était point cicatrisée, il parcourut les remparts, encourageant tout le monde. Il donna aux officiers supérieurs l'idée, bien simple sans doute, mais à laquelle aucun d'eux n'avait encore songé, de former des sacs à terre et de les placer sur les parapets, afin de rendre le feu de la mousqueterie moins meurtrier. L'on eut à s'applaudir de la voir mise à profit. Les citoyennes d'iVngers montrèrent également dans cette circonstance infiniment de courage et d'humanité, en portant régulièrement des subsistances aux soldats de service sur les remparts, et en soignant et consolant les blessés i.

vouac dans un village (Suette), à l'embranchement du chemin de Baugé, où elle se rend le lendemain de bonne heure. Le froid était devenu très vif, et l'on voyait de temps en temps, le long du chemin, des malades ou des blessés qui y avaient succombé. La marche sur Baugé avait été déterminée dans la crainte de trouver le pont de Durtal défendu, par le désir de ne pas s'éloigner de la Loire et par le besoin d'un gîte. » {Récit de d'Obenheim, rapporté par Savary, Loc cit., Il, 409,)

I. « Toutes les troupes ont mérité des éloges, et particulièrement la garde nationale. Les vétérans faisaient la police de l'intérieur. Les vieillards, jeunes filles, femmes et enfants, portaient aux soldats, sur les rem-

3l8 KLÉBER EN VENDEE.

15 frimaire Le i5, la colonnc de Cherbourg et les troupes de

(5 décembre).

Westermann, qui la joignirent à Avranches, entrèrent dans Angers. Ainsi toute l'armée s'y trouva réunie.

Dès le matin, mon adjudant général et mes aides de camp sortirent de la ville avec un détachement, pour tâcher d'atteindre la queue de l'armée Rebelle. Ils trouvèrent dans la plaine quantité de blessés, et des bivouacs entiers d'hommes, de femmes et enfants, péris de misère autour d'un feu. On emporta dans la ville tous les morts et les blessés, et parmi ces derniers il se trouva un chef de second ordre et un médecin. En passant à Pellouailles, un aubergiste dit à ces officiers qu'un général des hussards, tué par l'ennemi, y avait été enterré la veille. Ils présumèrent, d'après le signalement que cet homme en fit, que ce pouvait être Marigny; ils le firent déterrer et s'en assurèrent ainsi. Ayant fait part de ce qu'ils avaient vu aux représentants du peuple, qu'ils rencontrèrent sur la route en me rejoignant, ceux-ci l'écoutèrent avec un froid extraordinaire et sans répondre un mot. Marigny n'excita pas les regrets de la représentation nationale ; il fut cher à tous ses camarades i.

Le même jour, le général en chef Rossignol reçut du ministre Bouchotte ma destitution, celle du général Bouin-Marigny et celle du général Haxo , qui était demeuré sur la rive gauche de la Loire. La conduite militaire de ce général avait été suivie de l'œil par le repré-

parts, des munitions et des vivres. Les militaires et les habitants ne formaient ce jour-là qu'une famille. Les autorités constituées partageaient le danger ; un de leurs membres (Lebreton, officier municipal) y a péri. » (Rapport de Ménard, commandant temporaire de la place. Imprimé in-4.)

I. « Marigny fut l'Achille de l'armée de Mayence, sa bravoure, ses talents militaires et ses qualités sociales lui avaient acquis l'estime et l'amitié de tous les individus de cette armée. » (Note du manuscrit Châteaugiron.)

KLÉBER EN VENDEE. SlQ

sentant Carrier ; aussi ne permit-il pas que cette destitution lui fût communiquée. L'arrêté qui prononçait la mienne ne fut point remis, probablement dans la crainte que cela ne fit une trop grande sensation dans les chefs et même les soldats de l'armée de Mayence, ou parce que les représentants du peuple, ayant pris vivement ma défense dans une lettre au Comité de Salut public, ne voulurent point éprouver une pareille contrariété de la part du ministre i.

Marceau reçut non seulement la confirmation du grade de général de brigade, auquel il avait été nommé à Cholet, mais encore la commission de général de division, ainsi qu'une autre relative au commandement en chef par intérim de l'armée de l'Ouest, qui devait seule agir et poursuivre les Rebelles, jusqu'à l'arrivée du général Turreau, employé alors à l'une des armées des Pyrénées. Quant à Rossignol, il fut, de nouveau, relégué dans son commandement de Brest, dont l'objet était de garder les côtes et de faire la guerre à quelques centaines de Brigands, connus sous la dénomination de Chouans, et répandus dans le département de la Mayenne.

J'ai dit plus haut que les Brigands s'étaient retirés sur Baugé, et comme ils s'avancèrent jusqu'à Longue ^, et même plus près de Saumur, il était à craindre qu'après s'être débarrassés des troupes de Marigny, ils ne se portassent sur cette dernière ville, en repassant la Loire, ainsi qu'on leur en connaissait le désir bien prononcé.

1. « L'envoi du ministre renfermait une liste de destitutions sur laquelle figuraient les noms de Kléber, Haxo, Bouin-Marigny, etc. Marceau, indigné, communiqua cette liste à l'adjudant général Savary, qui lui conseilla de la tenir secrète et d'écrire sur-le-champ au Comité de Salut public pour lui faire ses observations à ce sujet. » (Savary, loc. cit., II, 4i4-)

2. Longue, chef-lieu de canton du district puis de l'arrondissement de Baugé (Maine-et-Loire). A quarante et un kilomètres est-sud-est d'Angers; onze, sud-est, de Beaufort-en-Vallée ; dix-huit, sud, de Baugé ; dix-sept, nord-ouest, de Saumur.

SaO KLÉBER EN VENDÉE.

Le représentant da peuple Turreau partit donc le même jour pour s'y rendre et y prendre, de concert avec le général Gommaire ^ qui commandait Saumur, les mesures convenables à sa sûreté.

J'entends à midi battre la générale. Etonné de n'avoir reçu aucun ordre ni instruction concernant le mouvement des troupes, j'envoie un officier à l'état-major général. Il n'y trouva que l'adjudant général Doutil, cidevant de l'armée de Mayence, mais que sa lâcheté avait depuis longtemps fait déclarer faux frère. Le général en chef était au conseil de guerre, et Doutil éludait de répondre catégoriquement. Enfin, pressé par mon officier, il lui dit : « Le général Kléber n'a point dû et ne doit point être instruit du mouvement à faire par la troupe, puisque, sa destitution étant arrivée au général en chef, il n'a plus de commandement. » — « Avez-vous la certitude de ce que vous me dites? » lui demanda l'officier surpris de ce qu'il avait entendu. — « Je le sais si bien, répondit Doutil, qu'elle a été lue ce matin au bureau. »

L'officier étant venu me rendre compte de sa conversation avec Doutil, et ma destitution ne m'ayant pas été notifiée, je me décidai sur-le-champ à me rendre au conseil de guerre, quoique je n'y eusse point été appelé. Chemin faisant, l'on me remit cependant la lettre de convocation. J'y arrivai et, y trouvant tous les généraux réunis, je ne fus pas sans remarquer, sur certains visages, du froid et de l'embarras 2. Mais, quoique je ne doutais pas

I. Marc-Antoine Gommaire, né à Nointel (Oise) le 4 janvier 1^55, soldat dans Perche-infanterie, de i7;;4 à 1782 ; capitaine de la i" compagnie de garde nationale de la section du Ponceau, de Paris ; lieutenant-colonel du 2« bataillon des Gravilliers, au départ de celui-ci pour la Vendée, le 24 mai IJ93; protégé de Santcrre, Rossignol et Rousiu, général de division le 3o septembre de la même année. Mort à Châteaubriant des suites des fatigues de la guerre, vers 1796.

a. «c Les généraux Kléber et Danican s'étaient plaints du retard des or-

un instant de la vérité du rapport qui m'avait été fait, je donnai mon avis à mon tour. Il y fut arrêté qu'une colonne marcherait sur Baugé et que l'autre se dirigerait sur Saumur, par la Levée i, car on était incertain si l'ennemi se dirigerait par la Flèche dans le département de la Sarthe, ou si, persistant toujours dans son dessein de repasser la Loire, il se retirerait sur Saumur. Celle-ci avait pour objet de l'attaquer en tête et par le flanc, dans le cas où il se serait dirigé sur Saumur, et la première devait tomber sur ses derrières et ses flancs, si de Baugé il se portait sur la Flèclie. Marceau, qui voulut être attaché à ma colonne, sortit avec moi; Vérine nous accompagnait. Je leur fis part de ce que j'avais appris sur ma destitution ; ils en furent frappés, et voulurent en avoir l'assurance de Rossignol lui-même. Ils se rendirent chez lui et ne le quittèrent qu'après qu'il leur eut donné sa parole d'honneur qu'il ne l'avait point reçue. Ils vinrent me le dire; mais je ne demeurai pas moins convaincu du contraire.

A quatre heures après midi, l'armée se mit en marche ; la tête de la colonne sous mes ordres arriva le même soir à Saint-Mathurin ; la queue resta bivouaquée au village de la Daguenière 2, poussant un corps de flanqueurs à Beau fort ^.

dres de Rossignol ; tous deux ont été suspendus. Le premier a été conservé par un arrêté des représentants du peuple. » (Westermann, Campagne de la Vendée, 23-24.)

1. Levée de la Loire, suivant la rive droite du fleuve et terminée en i743- Cette levée porte la grande route de Briare à JXantes, depuis son point de départ jusqu'à la Daguenière, d'où cette route se dirige sur Angers.

2. La Daguenière, commune du canton des Ponts-de-Cé, sur la levée de la Loire. A douze kilomètres sud-sud-est d'Angers, et neuf, ouest, de Saint- Mathurin, au canton duquel elle appartenait en 1793.

3. Beaufort-eu-Vallée, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Baugé. A seize kilomètres sud-sud-ouest de cette ville ; trente et un, est, d'Angers ; trente, nord-ouest, de Saumur ; sept, nord, de Saint-Mathurin.

La division aux ordres du général Mûller et les troupes commandées par Westermann suivirent leur destination par Durtal. Cette marche déterminales Brigands à prendre position au Lude ^ Gomme de ce point il leur était encore facile de repasser la Loire par Tours, rien ne devait m'empêcher de continuer ma marche par la Levée. Aussi me portai-je le lendemain, avec la queue de ma colonne, jusqu'à Saint-Mathurin, et le général Marceau retourna de sa personne à Angers, pour être plus à portée d'avoir des nouvelles de l'ennemi.

18 frimaire Le i8 frimaire, je reçus ordre de rester à Saint-Mathurin

(8 décembre). . , , .

Séjour à Saint- jusqu'à ce quc dcs renseignements certains sur la position et les desseins de l'ennemi aient déterminé les mouvements ultérieurs à faire. Cependant une lettre du représentant du peuple Turreau et une autre du général Commaire, que je reçus le même jour, me décidèrent à continuer, le lendemain, ma marche sur Saumur, lorsque je reçus, du chef de l'état-major Robert, l'ordre de me rendre avec ma colonne à Baugé. Il me prévenait que le général Westermann avait ordre de poursuivre et de harceler les Brigands du côté de la Flèche, que la division de Mûller suivait la même marche, en occupant des positions propres à recevoir l'ennemi avec avantage , s'il était attaqué, et à protéger la cavalerie de Westermann, si elle était forcée à la retraite. La division de Tilly se portait à Suette 2, sur la route d'Angers à la Flèche. Comme je précédais la colonne, je rencontrai le repré-

I. Le Lude, alors chef-lieu de district, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de la Flèche (Sarthe). A seize kilomètres est de cette ville, et à vingt-trois, nord-est, de Baugé.

a. Suette, village, commune de Seiches, à l'embranchement de la grande route de Paris à Angers par le Mans et la Flèche et de celle conduisant à Tours par Baugé. A dix-huit kilomètres nord-nord-est d'Angers ; trentedeux, sud-ouest, de la Flèche ; vingt-deux, est, de Baugé.

KLÉBER EN VENDEE. 3a3

sentant du peuple Turreau, qui arrivait à cheval au-devant d'elle. Je lui fis voir l'ordre que j'avais reçu, mais trop tard, pour me rendre à Baugé. Il parut affecté de m'avoir déterminé avec le général Gommaire d'avancer sur Saumur, et me fit la proposition de pousser le même jour la colonne jusqu'à Longue ; que par ce moyen il y aurait peu de temps perdu. Je lui représentai que cette marche serait de onze lieues et qu'on n'arriverait qu'à nuit close à Longue; que cependant j'étais prêt à faire exécuter cette marche, si, de son côté, il voulait donner les ordres nécessaires pour que le pain et la viande fussent conduits à Longue, pour pouvoir en faire la distribution le lendemain. Il s'engagea à le faire et, la colonne étant arrivée au faubourg de Saumur, sans s'arrêter un instant dans cette ville, elle continua sa marche et prit poste au delà de Longue. Je restai de ma personne à Saumur, pour surveiller et presser le départ des subsistances. Turreau et Gommaire profitèrent de ce temps pour me faire part de toutes les dispositions qu'ils avaient faites pour la défense du pont de cette ville. Je m'aperçus avec plaisir que l'on n'avait pas perdu son temps et, quoique les travaux n'étaient encore qu ébauchés, les Brigands eussent eu infiniment de peine à forcer ce passag'e Le lendemain, ao, la colonne, 20 frimaire

f ' ^ ' 1' ^ •' • 1 -a' +-4 ^^^ décembre).

conformément a 1 ordre que j avais donne d avance, partit Baugé. au jour pour se rendre à Baugé, où j'arrivai une demiiieure après elle. J'y trouvai le général Marceau et les représentants du peuple Prieur et Bourbotte. On convint de suite que je continuerais ma marche le jour suivant sur le Mans. Aussi, le lendemain, je me portai avec la colonne 21 frimaire

* (\\ décôrnbrc).

sur la Flèche, poussant T avant-garde jusqu'à Glermont ^ Arrivée à la

Flèche.

1. Glermont-Gréans, ou Clermont-Gallerande, commune du canton de la Flèche. A cinq kilomètres nord-est de cette ville; sur la route et à trente-

et Mareil i. Je demeurai de ma persomie à la Flèche. On trouva au collège des Jésuites près de trois cents Brigands, malades ou blessés, morts ou moribonds; tous périrent faute de soins, et on les enterra successivement à la Flèche même ^. Les habitants de celte ville estimèrent qu'il y avait à la suite des Brigands plus de douze mille femmes, prêtres et autres personnes hors d'état de combattre ; que l'armée était harassée de fatigues, et travaillée par la dysenterie. Ils racontaient aussi que leurs chefs entraient dans les boutiques, y prenaient ce qui leur convenait, et payaient en assignats de leur fabrication. 22 frimaire j^q iQur suivaut, 16 mc portai avec les troupes sous mes

(12 décembre). . , .

ordres jusqu'à la hauteur des village et château des Ferrais 3, où je trouvai une fort bonne position, défendant parfaitement la route du Mans. Je m'y établis militairement et pris mon quartier général au château. Les représentants du peuple restèrent à Foulletourte 4, et le général Marceau poussa jusqu'au Mans, ayant appris que le général Westermann et la division Mùller y avaient été attaqués par l'ennemi. En effet, à l'approche des

sept kilomètres sud du Mans ; à deux kilomètres nord de la rive droite du Loir; à vingt-six, nord, de Baugè.

1. Mareil-sur-le-Loir, commune du canton de la Flèche. A huit kilomètres est de cette ville ; trois, sud-est, de Clermont ; vingt-quatre, nord, de Baugé.

2. « Ils furent tous massacrés le même jour et jetés dans la rue, où je les ai vus. » (Note, signée H. Le Presti-e de Ghateaugiron, au pied d'une copie de ce passage existant dans les papiers de cet ancien officier appartenant aujourd'hui à M. J. Venture.)

« Nous trouvâmes dans la ville (de la Flèche) quelques centaines de Brigands qui furent tués et massacrés. » (Westermann, loc. cit., 27.)

3. Les Ferrais, commune de Parigné-le-Polin, canton de la Suze (Sarthe), à vingt kilomètres nord de Clermont et vingt, sud, du Mans.

4. Foulletourte, bourg constituant l'agglomération la plus importante de la commune de Gérans-FouUelourte, canton de Pontvallain, arrondissement de la Flèche. A vingt-deux kilomètres nord-nord-est de cette ville ; dix-sept, nord, de Clermont; trois, sud, des Ferrais. Sur la route et à vingt-trois, sud, du Mans.

troupes de la République, les Brigands firent une sortie au Mans, et tandis que les troupes de Westermann les combattaient et les faisaient rentrer dans la ville, le général Millier soufTrit qu'au premier coup de fusil sa colonne se débandât et se mit en déroute, à l'exception de quelques bataillons de la Haute-Saône, de la ci-devant armée de Mayence, qui tinrent ferme, ainsi que la colonne de l'armée de Cherbourg commandée par le général Tilly I. Le général Marceau, qui arrivait dans cet instant, proposa à Westermann de prendre une position conjoin-

i, « Le 22 (frimaire), à dix heures du matin, nous attaquâmes rarinée royaliste... J'avais embusqué ma petite infanterie ; l'ennemi sort de ses retranchements et se porte sur moi, nous soutenons le combat pendant près de trois heures ; chaque coup de canon renverse des Brigands; enfin je fus obligé de me replier... Millier arrive avec sa division, il avance, mais, à la première décharge, il prend la fuite et ordonne à sa troupe de le suivre, pour, dit-il, prendre position. Effectivement, il prit cette position à Foulletourte, à quatre lieues du Mans. La division de Cherbourg, commandée par le général Tilly, arrive après coup, elle avance fièrement sur l'ennemi, le combat s'engage et, en moins d'une heure, les Brigands se replient. Je me mets à la tête de la cavalerie et, de concert avec la division de Cherbourg, nous chargeons l'ennemi avec tant d'impétuosité, que bientôt il fuyait à toutes jambes dans le Mans... » (Westermann, loc. cit., 28-29.)

« Étant arrivés (Tilly et sa division) au village d'Arnage, deux lieues avant le Mans, nous avons trouvé le héros Westermann bien peu digne de la confiance publique, complètement battu et dans une déroute totale... Il était à peu près trois heures de l'après-midi; nous n'avons pas eu de peine à mettre notre colonne dans le plus grand ordre. L'avantgarde n'était qu'à deux cents pas du corps de l'armée. Tout de suite, l'adjudant général Vachot a détaché la moitié de son avant-garde sur l'aile droite du chemin et moitié sur l'aile gauche, et de suite a commencé son feu, qui a été très vigoureux, du temps qu'on déployait les brigades, chacune au point de direction qu'indiquait la position des ennemis. Ce tiraillement a duré à peu près une demi-heure à trois quarts d'heure. Lassés de cela, on a battu la charge et, la baïonnette en avant, on les a chassés jusque dans la ville. La division seule des côtes de Cherbourg, commandée par le général Tilly, absolument nulle autre troupe excepté Westermann et sa cavalerie, qui, voyant nos succès, venait faire les beaux bras à la tête de notre colonne. » {Lettre de Vidal, chef d'escadron au go hussards, à Lindet, membre du Comité de Salut public; le Mans, a nivôse an II-a2 décembre 1793. Guerre, Arch. hist., V, 5.)

tement avec la colonne de Cherbourg, en attendant l'arrivée de la mienne, pour pouvoir agir ensuite avec plus d'ensemble et d'une manière plus décisive. Mais Westermann, qui avait la tête montée du succès qu'il venait d'avoir, lui répondit vivement : « Ma position est au Mans. L'ennemi est ébranlé, il faut en profiter et réattaquer. )) Marceau ne voulut point contrarier ces dispositions, et après avoir donné ordre à la colonne de Cherbourg de soutenir de tout son pouvoir l'entreprise de Westermann, le Mans fut en effet attaqué. Malgré les traverses que les Brigands avaient établies dans les rues, et qu'ils avaient eu soin de garnir d'artillerie, AA^estermann culbute tout, fait un horrible carnage, chasse les Rebelles du faubourg et les pousse jusque sur la place de i la ville ^ Marceau, présent à cette action, fait aussitôt I occuper toutes les rues qui y aboutissent et dispose le reste de sa troupe de manière à défendre les routes de Paris et de Vendôme jusqu'à la rivière de l'Huisne et se À propose de passer la nuit dans cette position ; en même temps qu'il m'envoyait ordre d'avancer avec ma division 2.

1. « Marceau arrive et me trouve à la poursuite de l'ennemi à trois portées de fusil du Mans... Il faisait nuit, et Marceau donna ordre de prendre position devant le Mans pour l'attaque du lendemain. Il ne connaissait pas comme moi les retranchements de l'ennemi devant cette ville, l'attaque était difficile et aurait coûté la vie à bien des braves Républicains. Je lui dis que la meilleure position était dans le Mnns, qu'il fallait profiter du moment. Je marchai toujours en avant, Marceau me serra la main et me dit : « Tu joues gros jeu, brave homme, mais va, je ne te quitte pas. » Nous doublons le pas, cavalerie et infanterie se mettent à courir, et nous sautons pour ainsi dire ensemble dans les retranchements ennemis... tout ce qui se présente devant nous est renversé et taillé en pièces... mais en arrivant vers la place, l'ennemi y avait braqué plusieurs pièces de canon et s'était placé dans les maisons, d'où il fit un feu d'enfer sur nous. » (Westermann, loc cit , 29, 3o.)

2. « Cependant Marceau n'était pas tranquille sur sa position. L'ennemi pouvait se porter sur ses flancs ou ses derrières, et il n'avait pour retraite

Je reçois cet ordre, mais j'apprends en même temps que la colonne de Mûller, en pleine déroute, se sauvait à toute haleine sur FouUetourte. Je ne crus donc point prudent de filer avec la mienne à travers ces fuyards, et je préférai les attendre et partir une heure plus tard I.

Gomme il faisait très froid et qu'il pleuvait abondamment, je crus que rien ne serait plus capable d'arrêter les fuyards, qu'en faisant allumer un grand nombre de feux dans la position que je désirais leur faire occuper à ma gauche, ce qui fat aussitôt exécuté. J'avais commandé de petits détachements de cavalerie pour, conjointement avec les officiers de mon état-major, les rallier autour de ces feux.

Les premières personnes que j'aperçus furent les généraux Mûller et Legros avec leur état-maj or. Quoique étonné de les trouver à la tête de leur déroute, je leur fis part des précautions que j'avais prises pour arrêter et rallier leurs soldats et les engageai à se réunir aux officiers de mon état-major, pour y parvenir plus sûrement. Mais ce que l'on croira diflicilement, c'est que ces généraux continuèrent leur route pour aller occuper le gros bourg de FouUetourte et abandonnèrent ainsi à mon état-major seul le soin de rallier leurs troupes.

Les représentants du peuple Prieur, Turreau et Bourbotte, ayant appris cet événement, quittèrent au contraire ce même FouUetourte, pour se porter sur les Ferrais et,

que la chaussée qui se prolonge du Mans à Pont-Lieu. 11 envoie deux ordonnances à Kléber pour lui faire part de ses inquiétudes et l'inviter à venir, sans perdre de temps, à son secours. » (Savary, loc. cit., II, 428.)

I. « A la réception de l'avis de Marceau, Kléber dit à Savary: Marceau est jeune, il a fait une sottise, il est bon qu'il la sente ; mais il faut se hâter de le tirer de là. » {Note de Savary, ibid.)

rencontrant le général MûUer à l'entrée de Foiilletourte, Prieur, dans son emportement, accabla non seulement de sottises ce général, mais lui appliqua encore quelques coups de plat de sabre. Ce procédé était sans doute bien mérité, mais ce qui étonnera éternellement, c'est que cet homme fut continué dans son commandement.

Pendant que cette colonne en déroute défilait, je me restaurai avec mon état-major au château des Perrais, et c'est là que Prieur lui-même, en présence de plus de quarante personnes, nous raconta la scène qui venait d'avoir lieu entre lui et Millier.

23 frimaire Yers Ics minuit, je pus enfin me mettre en marche et,

(43 décembre). l'ii i 't> i > >

Arrivée du corps coniiaut la couduitc dc la coionnc a 1 un des généraux d armée au Mans, g^^g uics ordrcs, je poussai rapidement au Mans. J'y trouvai le général Marceau accablé de fatigue, qui m'engagea, lorsque la colonne serait arrivée, à faire relever de suite les postes dans la ville du Mans occupés par les troupes de Westermann et de la colonne de Cherbourg, qui, également épuisées de lassitude, avaient besoin de repos. Ce qui fut exécuté par les chasseurs Francs et ceux de Kastel ^ Le reste de ma division prit position dans les environs et presque aux portes du Mans. Comme il faisait très obscur et qu'il était fort difficile de se reconnaître, je cherchai et fis chercher partout le général Westermann pour me concerter avec lui sur la manière de terminer une opération qu'il avait si bien commencée, mais je ne pus le découvrir ^. Je cherchai alors un abri dans

1, « Toute la nuit, le feu du canon et de la mousqueterie ne discontinua pas. Chacun tenait sa position. Le général Kléber, qui avait été le plus éloigné, avec sa division, arrive aussi ; il se place devant le Mans, mais il m'envoie sur-le-champ de lu troupe fraîche pour relever celle qui était abîmée de fatigue. » (Westermann, loc. cLt.^ 3i.)

2. « Westermann, également épuisé de fatigue, dormait alors dans une maison voisine. » {Note de Savary, Loc. cit., II, 429.)

une maison remplie de blessés où j'attendis le point du jour.

Les grenadiers de Blosse étant, après mon infanterie légère qui se trouvait actuellement dans le Mans, le plus près des portes de cette ville, je me mis à leur tête, en même temps que j'envoyai l'ordre à l'infanterie légère de se tenir prête à marcher et à attaquer l'ennemi au signal du pas de charge, que je ferais battre. Et, prévenant le général Marceau de toutes ces dispositions, nous continuâmes notre attaque et poursuivîmes les Brigands qui avaient profité de la nuit pour évacuer la ville, à l'exception de quelques centaines d'hommes, qui en gardaient encore les débouchés et qui furent égorgés i. Westermann et l'adjudant général Decaën, à la tête de sa cavalerie, et de quelques pièces d'artillerie légère soutenues par les chasseurs Francs et de Kastel, poursuivit avec la plus grande célérité la horde fanatique, et jalonna la route du Mans à Laval jusqu'à Sainte-Suzanne ^, par des monceaux de cadavres.

Quant à ma division et à celle de Cherbourg, Marceau leur fît prendre une position à la hauteur du château de la Sansonnière ^, où l'on resta jusqu'à quatre heures du soir, c'est-à-dire le temps nécessaire pour faire la distribution aux troupes qui n'avaient pas mangé depuis

1. « Quelques braves soldats (Vendéens) firent tête au coin des rues. On mit des pièces en batterie sur la place aux Halles, et tirant à mitraille sur les Républicains qui s'avançaient, on en fit un carnage affreux, ce qui leur fit croire que l'armée royaliste était encore dans la ville, et les rendit circonspects. » (Poirier de Beauvais, loc. cit., 2i4-2i5.)

2. Sainte-Suzanne, chef-lieu de canton, alors du district d'Evron, aujourd'hui de l'ari^ondisseraent de Laval (Mayenne). Dans une position très forte, au sommet d'un mamelon abrupt isolé des collines de la Charnie par le ravin profond où coule l'Erve et entourée d'une enceinte encore fort respectable a l'époque delà Révolution. A quarante-cinq kilomètres ouest du Mans et trente-quatre, est, de Laval.

3. La Sansonnière, sur le chemin de Laval, commune de Trangé. A sept kilomètres ouest du Mans.

33o KLÉBER EN VENDEE.

trente-six heures; d'où l'on partit ensuite pour prendre position à la hauteur du village de Ghassillé ^.

Le général Westermann passa la nuit à Sainte-Suzanne, derrière la petite rivière d'Erve, poussant des patrouilles jusque vers Laval. On ne saurait se figurer l'horrible carnage qui se fît ce jour-là, sans parler du grand nombre de prisonniers de tout sexe, de tout âge et de tout état qui tombèrent en notre pouvoir ^. Parmi ces derniers, nous trouvâmes un officier du génie, le citoyen d'Obenheim ^, que les Brigands avaient pris à Fougères, homme d'un très grand talent et qui avait été autrefois chargé des

1. Ghassillé, commune du canton de Loué, arrondissement du Mans. A vingt-six kilomètres ouest de cette ville ; dix-neuf de la Sansonnière ; vingt, sud-est, de Sainte-Suzanne.

2. « Ce n'est sûi'ement pas aller trop loin que de porter le massacre à dix mille hommes en y comprenant les femmes, les enfants et les vieillards qui furent égorgés. La France entière sait avec quelle indécence, quelle férocité, ces massacres furent commis. L'ennemi (Westermann) poursuivit les fuyards pendant près de huit lieues, ne faisant aucun quartier, égorgeant tout ce qui tombait entre ses mains, et ne s'arrêta qu'à la chaussée de l'étang de Saint-Denis-d'Orques. Dans cette poursuite, il prit encore plusieurs canons et toutes les munitions. Les canonniers et leurs officiers avaient tellement perdu la tète qu'ils avaient attelé des bœufs sur les caissons et des chevaux sur les pièces, en sorte qu'ils ne purent sauver que deux caissons à moitié vides, pour le service de neuf pièces qu'ils avaient encore. » (Gibert, loc. cit., 122-123.)

« Je suivis l'ennemi sur la route de Laval, où, à chaque pas, des centaines et des milliers de Brigands trouvèrent la mort... C'est sur des montagnes de cadavres que, le 24 au soir, je suis arrivé à Laval. » (Westermann, loc. cit., 3i-32.)

3. Alexandre-Magnus d'Obenheim, né à Revelen Languedoc, le 12 juillet 1753. Fils légitimé du baron d'Obenheim, gentilhomme saxon au service de la France. Élève à l'école du génie de JMézières le 11 janvier 1770 ; lieutenant en premier le 14 janvier 1772; capitaine le i" juillet 1782. Il était chargé de la direction des travaux de terre pour la défense de Cherbourg et de celle des côtes de la Hougue, au moment du passage de la Loire par les Vendéens, en octobre 179S. Sa réputation d'ingénieur militaire engagea les représentants à l'appeler à l'armée des côtes de Brest, pour préparer la défense de la Bretagne et de la Normandie. Fait prisonnier par les Vendéens, à Fougères, il fut reconnu par Bernard de Marigny, qui l'avait vu quelques années auparavant à Brest. D'Obenheim profita de cette reconnaissance pour capter la confiance des Royalistes, qui le tirent

KLÉBER EN VENDEE. 33l

difTérentes constructions que l'on fit à Cherbourg. Il était dans le plus grand dénuement et il était sans doute bien présumable que, si cet homme n'avait feint de tenir au parti royaliste, il n'eût point obtenu grâce parmi les Rebelles. C'est aussi ce qui le rendit extrêmement craintif lorsqu'il retomba en notre pouvoir. Cependant, comme il avait beaucoup d'amis dans l'armée, qu'il était avantageusement connu pour son civisme à Cherbourg, d'où il obtint de bons certificats, on le laissa suivre l'armée, en l'observant toutefois d'assez près. Cet ofiicier nous dit qu'il estimait encore la force de l'armée Rebelle à quarante mille hommes armés, ayant environ dix à douze pièces de canon ; mais ce qui devait causer leur perte certaine, c'était la mésintelligence qui régnait parmi les chefs, et la désobéissance formelle de la part des Brigands dans l'exécution de leurs ordres. Aussi le général Marceau, voulant profiter de ce grand avantage, arrêta qu'on poursuivrait à grandes journées l'ennemi, jusqu'à ce qu'on fût parvenu à le détruire.

En conséquence, on partit, le 2^, de Chassillé et on 24 frimaire

^ ^ ^ ^ (14 décembre)

S établit dans les environs de Vaiges i. Vaiges.

prendre part aux délibérations du Conseil de guerre. Lorsque, après la déroute du Mans, il fut repris par les Républicains, ses anciens camarades et le général Dembarrère se portèrent garants de son civisme, et il n'hésita pas à dévoiler aux généraux patriotes tout ce qu'il avait appris chez les Vendéens, comme précédemment il avait fourni à ceux-ci des renseignements sur les places défendues par les Républicains. Chef de bataillon le 24 mars 1795 ; destitué par arrêté du Comité de Salut public en date du i3 octobre suivant. Sur sa demande il obtint, le 29 novembre 179g, d'être employé en Egypte, sous les ordres de Kléber. Professeur de fortification à l'école de Châlons le 10 février 1801, professeur de 'mathématiques à celle de Strasbourg, du 20 mai 18^6 au 7 septembre i83i, date à laquelle il fut mis à la retraite après cinquante-six ans de service. Pensionné par ordonnance royale du mois de mars i832, puis maintenu dans sa chaire de Strasbourg, bien qu'il eût soixante-dix-huit ans. Mort à Saint-Germain-en-Laye, le 9 janvier 1840. I. Vaiges, alors chef-lieu de canton, aujourd'hui commune du canton de

25 frimaire

(15 décembre).

Craon.

27 frimaire (17 décembre).

Ghàteaubriaul.

Le lendemain, 25, l'armée se rendit à Laval, le jour suivant, à Craon, passant par Cossé ^. Et, comme l'on avait reçu l'avis que les Brigands avaient fait trente-six lieues en vingt quatre heures de course, pour se rendre sur les bords de la Loire et gagner le point d'Ancenis, à l'effet d'effectuer le passage de cette rivière, pour retourner dans leur pays 2, le général Westermann, avec sa cavalerie et son infanterie, et l'adjudant général Decaën eurent l'ordre de les suivre, à double journée, pour mettre obstacle à leur embarquement.

L'armée partit de Craon le 27 et, passant par Pouancé 3, elle se rendit le même jour à Châteaubriant. Le général Westermann et l'adjudant général Decaën donnent avis que l'ennemi avait fait construire quelques mauvais radeaux sur lesquels cinq à six cents Brigands, à la tête desquels se trouvaient La Rocliejaquelein et Stofflet, avaient passé la rivière et gagné la rive gauche; qu'un second convoi d'un pareil nombre d'hommes s'était noyé, et qu'ils harcelaient sans cesse l'armée avec leur cavalerie et leur artillerie. Marceau donne ordre à l'avant-garde, aux ordres de l'adj udant général Scherb, de se porter par le chemin le plus court sur Ancenis.

Sainte-Suzanne (Mayenne). A trente kilomètres ouest de Chassillé ; vingttrois, est, de Laval.

1. Cossé-le-Vivien, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Château- Gontier (Mayenne). A vingt-deux kilomètres nord-ouest de cette ville ; dix-huit, sud-sud-ouest, de Laval et onze, nord, de Craon.

2. « Je vis La Rochejaquelein et Lyrot (dans la nuit du i3 au 14 décembre) qui me dirent que nous allions à Ancenis pour y effectuer le passage de la Loire, s'il était possible ; que nous n'avions plus que cette issue... ou la guillotine! » (Poirier de Beauvais, loc. cit., 3ij.)

3. Pouancé, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Segré (Maine-et- Loire), au croisement des chemins, alors à peu près impraticables, de Laval à Nantes et de Segré à Châteaubriant, au milieu des bois, des étangs et des bruyères. A soixante kilomètres nord-ouest d'Angers; vingt et un, sud-ouest, de Craon ; vingt-six, est, de Châteaubriant.

Elle partit en conséquence le 28. L'armée, qui ne put suivre la traverse par rapport à son artillerie, se porta le même jour sur Saint-Julien-de-Vou vantes '. Cependant, instruit que le général Westermann avait fait renoncer les Brigands au projet du passage de la Loire 2 et qu'ils se portaient en masse sur Blain 3, l' avant-garde de Scherb, qui était sur le point d'arriver à Saint-Mars-la-Jaille 4, distant de sept lieues de Ghâteaubriant, reçut ordre de rétrograder sur-le-champ et de se porter, encore le même jour, à Saint-Julien-de-Vouvantes, de manière que cette troupe fit ce jour-là près de douze heures de chemin, par le temps le plus horrible.

Ma division reprit aussi sur le-champ le chemin de Ghâteaubriant. Le lendemain 29, toute l'armée se trouva réunie à Ghâteaubriant.

Le jour suivant, toute l'armée se porta dans les environs de Derval 5, L'avant-garde de Scherb fut poussée jusqu'à

I. Saint-Julien-de-Vouvantes, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Ghâteaubriant (Loire-Inférieure). A quatorze kilomètres sud-est de cette ville, et onze, sud, de Pouancé, sur le grand chemin d'Angers à Rennes.

a. « Les faibles débris [de l'armée Vendéenne] quittèrent Ancenis au bout de deux jours et prirent la route de Nort, le soir. Quand on sortit de la ville, les paysans, croyant qu'on les ramenait à Laval, se débandèrent. Plus de quinze mille quittèrent les drapeaux et furent se rendre en grande partie, les uns à Nantes, les autres demandèrent à passer à Saint-Florent-le-Vieil. On les y envoyait et, à peine y étaient-ils arrivés, qu'ils étaient fusillés. A peine en resta-t-il cinq à six mille, dont les trois quarts infirmes et inutiles, qui se traînèrent à Blain, conduits par le chevalier des Essarts, jeune gentilhomme poitevin. » (Gibert, loc. cit.. i25.)

3. Blain, alors chef-lieu de district, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Nazaire (Loire-Inférieure), sur le grand chemin de Nantes à Rennes. A trente-quatre kilomètres sud-ouest de Ghâteaubriant ; trente, nord-ouest, de Nantes; dix-neuf, nord-nord-est, de Savenay.

4. Saint-Mars-la-Jaille, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Ancenis. A vingt kilomètres nord de cette ville ; vingt-sept, sud-est, de Ghâteaubriant, et quatorze, sud, de Saint-Julien-de-Vouvantes.

5. Derval, sur des collines entre les petites rivières du Don et du Gher ; chef-lieu de canton de l'arrondissement de Ghâteaubriant. A vingt-cinq kilomètres ouest de cette ville ; vingt-deux, nord, de Blain.

28 frimaire (18 décembre).

29 frimaire (19 décembre).

30 frimaire (20 décembre).

Guéméaé-Penfao S distant de huit lieues de Ghâteaubriant, où elle bivouaqua sur les hauteurs qui dominent ce village. Le général Westermann était toujours aux trousses des Brigands; mais l'infanterie légère, aux ordres de Tadjudant général Delaage, ayant attaqué l'ennemi un peu trop légèrement à Blain, essuya un petit revers, par sa grande infériorité. Les soldats furent obligés de repasser la rivière à gué, l'eau leur arrivant jusque sous les bras. Quelques-uns se noyèrent. Cette troupe, ainsi que le corps de Westermann, restèrent alors à la distance de quatre lieues de Blain, en attendant l'arrivée de l'armée. On continua de faire une grande quantité de prisonniers qui s'étaient jetés dans les campagnes depuis l'affaire du Mans. On prit surtout quantité de femmes et beaucoup de prêtres. J'étais à l'auberge de Derval, attendant le dîner, lorsque l'un de mes aides de camp vint me dire que l'on en emmenait une soixantaine, parmi lesquels se trouvait une jeune femme, qui semblait mourir de froid. Je la fis monter et on la plaça près du feu; on la détermina à prendre quelque restaurant. Je ne vis jamais de femme ni plus jolie, ni mieux faite et, sous tous les rapports, plus intéressante. Elle avait à peine dix-huit ans et se disait fille d'un médecin de Montfaucon. Je lui demandai ce qui avait pu la déterminer à suivre l'armée Rebelle. Elle répondit que c'était à l'invitation d'un de ses oncles, chanoine, et que, d'ailleurs, la crainte seule de voir sa maison dévastée et livrée aux flammes aurait suffi pour l'y engager. Elle me demanda ensuite, avec un ton extrêmement touchant : « Croyez-vous, Monsieur,

I. Guéméné-Penfao, sur le Don, chef-lieu de canton, alors du district de Blain, actuellement de Tarrondissement de Saint-Nazaire. A onze kilomètres ouest de Derval; dix-huit, nord, de Blain, et trente-deux, nord, de Savenay,

qu'on me fera mourir? » Je lui répondis que j'étais loin de le penser, que son âge, son sexe la sauveraient sûrement. « Mais, ajouta-t-elle, j'ai un frère qui a porté les armes contre les Républicains, et on le fera sans doute mourir! » — « Où est-il votre frère? » lui demandai-je.

— (( Il est, Monsieur, avec les prisonniers que vous avez en ce moment devant votre porte. » — « Quel âge a-t-il ? »

— « Trente-trois ans. » Gomme je ne pouvais rien lui dire de satisfaisant, je changeai de discours, mais elle s'écria aussitôt : <v Ah! je vois bien que mon frère est perdu, et je mourrai avec lui, car c'est moi qui l'ai particulièrement engagé à porter les armes. Il avait eu plusieurs fois l'intention de se retirer et de se rendre à Nantes. » Gomme il était tard, les paysans qui escortaient ces prisonniers vinrent réclamer cette jeune personne, et je me vis contraint de la leur abandonner ; elle fut conduite à Laval, où sans doute elle périt i.

Le i^^' nivôse , l'armée marcha en différentes co- i^ nivôse tonnes sur Blain, où l'ennemi se trouvait encore. A une l armée marche lieue de cette ville, on fît une halte, pour réunir les diffé- ^'"^ '-^'"' rentes colonnes et pour faire à la troupe une distribution de pain et d'eau-de-vie. Je profitai de ce temps pour pousser une reconnaissance le plus près possible de Blain. J'étais accompagné de mes aides de camp, de plusieurs ordonnances et de deux ou trois habitants de Nozay 2, qui

1. La fille d'un médecin de Montfaucon, c'est Angélique Desmesliers, dont Marceau s'éprit et qu'il ne put empêcher d'être exécutée à Laval. C'est au Mans qu'elle était tombée entre les mains de Savary, qui s'efforça, lui aussi, de la soustraire à la guillotine. D'après cet officier (loc. clt.^ II, 438), c'est bien à elle que s'applique ce passage des Mémoires de Kléber. Il y a là une confusion de lieu et de date assez singulière de la part du général Mayençais.

2. Nozay, chef-lieu de canton, alors du district de Blain, actuellement de l'arrondissement de Châteaubriant. A vingt-six kilomètres sud-ouest de cette ville ; treize, nord-est, de Blain ; trente-deux, nord-ouest, de Savenay.

s'étaient offerts volontairement à nous servir de guides. Je m'avançai jusqu'à une demi-portée de fusil des avantpostes ennemis, qui s'abstinrent de tirer sur moi. La position qu'ils occupaient était très avantageuse. Mais comme Blain était accessible par plusieurs chemins, je voulus les reconnaître tous. Une femme sortant de Blaia, venant se présenter devant moi, me dit que toute l'armée Rebelle était en bataille dans un pré, en avant de la ville, et qu'elle s'attendait à être attaquée. J'écrivis alors un mot à Marceau, qui était resté à la tête des colonnes, pour l'instruire de la manière dont Blain pouvait être circonvenu et attaqué. Ma lettre le rencontra en route et les colonnes s'avançaient à grands pas. Lorsque ma division fut arrivée sur le terrain, je la mis de suite en bataille et, haranguant le soldat, je lui représentai la bataille qui allait se donner comme le terme de tous ses maux, si nous avions le bonheur de vaincre. Tous jurèrent de vaincre. Mais en ce moment une pluie terrible vint à tomber et ralentit la marche de la brigade de la division de Cherbourg, qui devait tourner Blain par la droite, de sorte qu'elle n'arriva sur le terrain qui lui était désigné qu'une heure après la nuit close. On envoya de suite aussi une ordonnance au général Westermann, avec l'ordre d'avancer sur Blain parla route de Nantes. Ainsi le lendemain, à la pointe du jour, Blain devait être attaqué sur les trois points différents, et l'ennemi n'avait plus d'autre retraite que sur Savenay i, d'où il aurait pu se jeter sur l'embouchure de la Loire, et se rendre maître de quel-

I. Savenay, chef-lieu de district, puis d'arrondissement, aujourd'hui simple chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Nazaire. A vingtcinq kilomètres est-nord-est de cette ville et à trente-six, ouest-nordouest, de Nantes. En amphithéâtre sur le flanc d'un coteau du Sillon de Bretagne dominant les marais dont il forme la limite nord et la rive droite de la Loire distante de six kilomètres.

ques bâtiments pour passer à Paimbœuf. On passa la nuit dans la plus grande surveillance, et je crus ne pas devoir me permettre aucun abri, malgré la pluie qui continuait.

Dès la pointe du jour, j'envoyai une patrouille de hus- ,2/,,°'^^?® sards en reconnaissance, et, la suivant de près avec un Biain. gros détachement, j'entrai à Blain, qu'au dire des habitants, l'ennemi avait évacué la veille, pendant la nuit, pour se diriger sur Savenay i. J'en ils prévenir Marceau et tous les généraux, et aussitôt toute l'armée se mit en marche pour poursuivre les Rebelles.

Il fallut passer la rivière entre Blain et le château de ce nom 2, et elle avait tellement grossi, que les soldats, au seul gué qui restait encore, avaient de l'eau jusque sous les bras. Les hommes à cheval passèrent à la nage, les caissons furent vidés, et les cartouches et gargousses qu'ils renfermaient furent portées par des soldats, sur la tête et dans des sacs de peau, au delà de la rivière ; elles furent rechargées dès que les caissons parurent assez secs pour les recevoir. Westermann poursuivait les Brigands avec sa cavalerie et les contint de manière qu'ils n'osèrent sortir des deux bouquets de bois en avant de Savenay 3. La marche fut extrêmement pénible à la troupe par

1. « Tout [ce qui restait de l'armée vendéenne] partit à minuit, par un temps horrible, pour Savenay. » (Gibert, loc. cit., laS.)

2. Ce château, dont l'origine remonte à 1104, fut entièrement reconstruit partie au xiii' siècle, partie par Olivier de Clisson, vers i38o. Démantelé par ordre de Richelieu en 1628, il présentait encore en i;;93 un moyen de défense relativement important.

3. « Sans m'arrêter, je suis l'ennemi sur la route de Savenay, grand nombre de traîneurs furent mis en pièces tout le long de la route. L'armée catholique ne fut pas arrêtée une heure dans Savenay ; j'attaque ses avant-postes, l'ennemi sort et se porte sur moi, en m'envoyant des boulets l'un après l'autre. Je fais ma retraite et l'ennemi me poursuit à une lieue, où je lui fais front sur une hauteur. Plus d'une heure nous restons en observation l'un devant l'autre. Enfin, lassés, les Brigands se retirent dans Savenay. » (Westermann, loc. cit., 39.)

les mauvais chemins et les défilés qu'elle avait à passer sans cesse. Marceau et moi prîmes le devant et nous allâmes rejoindre Westermann. L'avant-garde de ma division, aux ordres de Scherb, nous suivit de près. A sa tête se trouvait une partie des grenadiers de Blosse et une pièce de 8 de l'artillerie légère. A la vue de ces troupes, la cavalerie de Westermann et une vingtaine de hussards, commandés par mon aide de camp Beurmann, inquiétèrent tellement l'ennemi, que celui-ci prit le parti de sortir en force du bois, pour repousser cette cavalerie au delà du ravin ^. Je sentis alors qu'il n'y avait pas à délibérer, et que pour pouvoir attaquer avec avantage le lendemain, il i'allait absolument rester maître des hauteurs occupées par notre cavalerie. Je fis donc avancer trois cents des grenadiers de Blosse, ainsi que la pièce de 8 et, les partageant en deux corps, je chargeai le chef de bataillon Duverger d'attaquer de front, tandis que me mettant à la tête des autres, je tournai le bois que l'ennemi venait d'abandonner. Cette manœuvre audacieuse nous réussit, et les. Brigands, n'osant plus rentrer dans leur repaire, se précipitèrent dans Savenay. Nous eûmes, à la vérité, quelques hommes de tués et beaucoup de blessés. Le restant de l'avant-garde s'avança alors, et elle fut mise en bataille, de manière à occuper tous les débouchés de Savenay. Il faisait nuit, et la fusillade et la canonnade continuaient toujours. Alors arrivèrent Prieur (de la Marne) , Bourbotte et Turreau. Ils trouvèrent l'avantgarde en position, et parurent être étonnés qu'on n'attaquât pas. « Allons, camarades! en avant! en avant ! » fut

I. « M. des Essarts mit promptement son monde en bataille, ce qui pouvait faire au plus quinze cents combattants. Cependant, cette petite troupe, qui fit bonne contenance, arrêta Tennemi le reste du jour. » (Gibert, loc. cit., ia6.)

KLÉBER EN VENDEE. SSg

bientôt le cri général de ces proconsuls, et je vis l'instant où, par trop de précipitation et faute de mesure, la victoire allait encore nous échapper. Je dis alors à Marceau : « Si tu ne prends sur toi d'arrêter ces criailleries de Prieur et de ses collègues, demain nous serons à Nantes, et l'ennemi nous y suivra. » Il s'adressa donc à Prieur, et lui dit : « Ce n'est pas ici votre place et, sans que votre présence puisse être d'aucune utilité, vous vous exposez fort mal à propos à recevoir un coup de fusil ou de la mitraille. » Gomme ils trouvèrent dans cette apostrophe quelque chose qui flattait leur amour-propre, ils prirent le parti de partir.

Le reste de ma division s' avançant toujours, elle se trouva réunie et en bataille vers minuit. La division de Cherbourg, aux ordres de Tilly, arriva à deux heures du matin et prit pareillement position sur le terrain qui lui avait été indiqué.

La ligne qu'occupaient toutes ces troupes avait la forme d'un croissant, et enveloppait la ville sur toutes les parties où elle se trouvait dominée. Les représentants du peuple et tous les généraux se rendirent à la poste située sur la grande route de Nantes, qui déjà se trouvait remplie de blessés et de mourants. C'est là où Westermann proposa d'attaquer pendant la nuit et s'offrit à se charger de tout. Je lui répondis que je croyais avoir trop bien commencé cette affaire pour la laisser terminer par un autre. Marceau m'appuya, et les représentants du peuple parurent approuver cette émulation. Mais ils en profitèrent pour m' aiguillonner à attaquer sur-le-champ.

Marceau paraissait y consentir un instant, mais je restai 3 nivôse inflexible et ne répondis plus à aucune provocation. A la Bataille de Sapointe du jour, lorsque tout le monde sommeillait en- ^®"^ycore, je montai à cheval avec Westermann et le général

34o KLÉBER EN VENDÉE.

Ganuel. Je fis avec ces généraux une reconnaissance autour de la ville et j'indiquai à chacun le chemin qu'il devait prendre pour l'attaquer. Ceci fait, j'entends le canon et la fusillade redoubler i. Je me porte vers l'avant-garde, et je rencontre le chef de bataillon Duverger et ses grenadiers en fuite. Duverger parut pétrifié de ma présence 2 et, ne sachant comment justifier sa démarche, il s'écrie : « Général, nous n'avons plus de cartouches. » — « Eh ! me suis-je écrié, ne sommes-nous pas convenus hier que nous les tuerions à coups de crosse ; allons ! grenadiers, retournez à la charge, je vous ferai soutenir. » Et, en effet, je fis aussitôt avancer un bataillon du 3i« régiment faisant partie de la division de Cherbourg. Ce bataillon seconda si bien les ellbrts des grenadiers que l'ennemi fut aussitôt repoussé sur ce point. Canuel était en marche pour tourner Savenay et l'attaquer par la gauche ; j'envoie dire à Marceau qu'il est temps qu'il arrive, et le prie de se charger du centre. J'envoie aussitôt mon aide de camp Buquet à la division de Cherbourg, pour lui donner l'ordre de s'avancer sur la droite. Mais comme je ne commandais point cette division et que Tilly ne s'y trouvait pas encore, je chargeai Buquet de dire aux chefs qu'il trouverait, que je les rendais responsables du moindre retard qu'éprouverait mon ordre. Il n'en fallut pas tant à cette valeureuse troupe pour s'élancer en avant. Le pas de charge se fait alors entendre partout. Canuel culbute l'ennemi sur la gauche, Marceau sur le centre, et moi sur la droite. Le cri de : Vive la république! retentit dans

1. « Vers minuit, je place une pièce de 8 à l'avant-garde et je fais avancer des patrouilles sur les deux flancs. Je commande la canonnade, Tennemi riposte toute la nuit. » (Westermann, loc. cit., 4o.)

2. « La présence de Kléber inspirait un tel sentiment de confiance et de supériorité que tous ceux qui l'approchaient en étaient frappés. » (IVote de Savary, loc. cit., II, 453.)

KLÉBER EN VENDÉE. 34l

les airs, les Brigands fuient et tombent sous le fer des Républicains. Les canonniers ennemis sont égorgés sur leurs pièces. On traverse Savenay. Chaque colonne prend une direction différente à la poursuite des Rebelles. Le carnage devient horrible. On ne voit partout que des piles de cadavres i. Une grande partie va se noyer dans les marais de Montoir ^; le reste se jette dans les bois où bientôt ils sont découverts, tués ou faits prisonniers. Équipages, canons, ornements d'églises, papiers relatifs à leur administration , tout tombe en notre pouvoir et , pour cette fois, la défaite de l'ennemi rend sa destruction certaine. On envoie alors des patrouilles d'infanterie ou de cavalerie dans tous les villages des environs. Quelques-uns sont occupés par des Brigands; on veut parlementer avec eux, mais ils répondent par des coups de fusil, et un adjoint de l'état-major, en leur portant des paroles de paix, en fut blessé. Aussitôt on fait un feu roulant sur eux et tous ils périrent. Des milliers de prisonniers de tout âge et de tout sexe sont successivement arrêtés et conduits sur les derrières. Les représentants du peuple les firent juger par des tribunaux révolution-

1. « Nous fîmes une boucherie horrible, les dernières six pièces de canon, quelques caissons, équipages, trésors, etc., tout tomba en notre pouvoir. Marceau et les autres généraux, avec les représentants du peuple Prieur et Turreau, suivirent l'ennemi sur la droite; très peu leur échappèrent. Partout on ne voyait que des monceaux de morts. Moi, je me suis attaché à quelques pelotons de cavalerie et d'infanterie qui s'étaient sauvés sur la gauche. Tous furent noyés ou taillés en pièces. Les Brigands qui échappèrent, cette journée, à la mort furent traqués, tués ou ramenés par les habitants des environs. Dans la banlieue de Savenay seule, plus de six mille ont été enterrés. » (Westermann, loc. cit., 4i.)

Kléber et Marceau, accompagnés des officiers de leur état-major, se portèrent jusqu'à Montoir.

2. Montoir-de-Bretagne, sur un monticule au milieu des prairies et des marais tourbeux appelés Brières, commune du canton de Saint-Nazaire (Loire-Inférieure). A seize kilomètres à l'ouest de Savenay.

naires, et la France, l'Europe entière, connaissent toutes les atrocités qu'on a exercées sur ces misérables. La ville de Nantes a particulièrement servi de théâtre à ces scènes sanglantes et inouïes, que ma plume se refuse de décrire.

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