‹ Kleber; sa vie, sa correspondanceChapitre 10 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ArrÎTée de Kleber à Obier-Olm, près Mayence (30 novembre 1794). — Il réorganise les cinq divisions formant l'investissement de la place. — Conseil de guerre chez Kleber (11 décembre). — Deuxième conseil de guerre, tenu chez Merlin (31 décembre). — Kleber quitte l'armée du Rhin, pir raison de santé (13 février 1795) . — n se rend à Strasbourg. — Nommé conmiindant intérimaire de l'armée du Rhin, il arrive devant Mayence (10 avril). — Il se rend à l'armée de Sambre-et- Mense (mai 1795).

La marche victorieuse de l'armée de Sambre-et-Meuse depuis i'Ourthe jusqu'au Rhift et son installation sur la rive gauche de ce fleuve avaient singulièrement facilité les opérations de Tarmée de la Moselle, commandée par Moreaux, et de l'armée du Rhin, aux ordres deMichaud. Les Prussiens et les Impériaux qui avaient jusqu'alors combattu ces armées, inquiets de l'arrivée de Jourdan à Cologne, avaient d'abord abandonné le Palatinat, puis la rive gauche du Rhin. Poursuivant son mouvement, Moreaux était entré le 20 octobre dans Bingen , d'où il avait envoyé sur Rheinfels im fort détachement > qui s'en rendit maître le 2 novembre, tandis qu'il portait devant Mayence les trois divisions Renaud , Tugnot et Desbureaux. Pendant ce temps, Michaud avaitdirigé le centre et Taile droite de l'armée du Rhin sur Worms , qui fut occupé le 10 octobre, sur Frankenlhal et sur Mannheim; d'un autre côté, il avait lancé contre Mayence sa gauche , composée des divisions Desaiz et Saint-Cyr, qui devaient, avec les trois divisions de Moreaux, faire le siège de cette place , ordonné par le comité de salut public. C'étaient ces cinq divisions que Kleber allait commander.

Avec le commandement des forces devant Mayence, Kleber avait reçu l'ordre de pousser vigoureusement le siège de la place, a Accoutumé à voir tout céder à la valeur des troupes , le gouvernement se persuadait qu'il dépendait uniquement de l'armée de mettre la France en possession de Mayence, enviée depuis longtemps. Il se contenta d'intimer l'ordre de s'en emparer, et négligea, comme par le passé , de fournir aux troupes les moyens propres à les seconder, n

Kleber ne voulait pas compromettre sa réputation militaire, en se chargeant aveuglément d'une expédition qu'un excès d'enthousiasme ou d'ignorance pouvait seul faire croire d'une exécution peu difficile. 11 s'empressa d'adresser au comité de gouvernement un mémoire, dans lequel il démontrait avec autant de clarté que de précision qu'il n'était pas en son pouvoir de surmonter les difficultés que présentait cette opération. <( Ce mémoire, envoyé à Jourdan , ne put détromper le comité de salut public, même discuté à Paris par Jourdan. Les têtes étaient si montées, on croyait la conquête de Mayence si facile , que Jourdan ne put les convaincre que Mayence était imprenable, si l'on ne faisait passer sur la rive droite du Rhin un corps de troupes qui pût opérer l'investissement de la place. »

Parvenu à Bonn le U novembre, Kleber re^ut un courtier extraordinaire, qui lui apportait, de la part da Merlin, une dépêche ainsi conçue : a Arrive , crève tes chevaux ; on ne commencera rien sans toi. Nous sommes maîtres du plateau de Monbach. » — a Je vis alors, dit-il dans ses notes, que je ne m'étais pas trompé, et qu'il était vraiment question d'une entreprise contre Mayence. Quelle pouvait être cette entreprise, la place n'étant pas investie, mais soutenue, au contraire, indépendamment de la nombreuse garnison qui la défendait, par l'armée prussienne (de plus de i 00, 000 hommes) fraîche et intacte?

c Je me perdais en conjectures ; cependant, comme nous vivions en temps de miracles et d'événements extraordinaires, mon cœur s'ouvrit.

« A Simmern (27 novembre) j'entendis parler de négociations avec la Prusse , et j'aimais à caresser l'idée que nous pourrions très-bien contracter alliance avec elle, et, dans ce cas , je voyais le passage du Rhin comme très-aisé, et conséquem ment Mayence investi. »

Kleber regardait, en effet, l'investissement de Mayence sur la rive droite du Rhin comme une condition indispensable au succès de l'opération dont il était chargé.

Le comité de salut public ne raisonnait pas de la même manière : il songeait trop à la campagne de 1792, pendant laquelle Custine, gr&ce aux intelligences qu'il s'était ménagées dans la place, s'en était rendu maître d'une façon inespérée et sans coup férir. Kleber n'avait ni les mêmes moyens ni les mêmes idées : il

comptait plus sur les ressources de l'art de la guerre et sur la bravoure des soldats que sur les menées subversives de la politique révolutionnaire.

En arrivant à Alzey, le 29 novembre, « je trouvai, dit-il, Merlin de Thionville, avec son collègue Neveu, au milieu d'upe suite aussi nombreuse que dégoûtante et bizarre. Ils avaient réuni autour d'eux les clubistes et propagandistes de toute la Germanie. Chacun de ces intrigants venait offrir ses secours , ses services , et faisait entrevoir comme la chose du monde la plus facile la prise d'une des meilleures places de l'Europe. Déjà Ton désignait les emplacements des batteries incendiaires , pour battre telle ou telle rue , suivant la petite vengeance particulière que chacun de ces misérables avait à exercer. On m'entourait , on me pressait pour sonder mon opinion.'L'émettre devant toutes ces canailles eût été non-seulement me compromettre , mais engager une lutte au lieu d'une discussion.

a Nous partîmes le lendemain d'Alzey pour nous rendre à Ober- Olm. Le général Gouvion-Saint-Cyr vint nous y voir; il me proposa pour le lendemain l'attaque de la redoute de Zahibach. .. pour tenir, disait-il, le soldat en haleine. Quoique je ne visse aucune utilité à cette attaque , je crus néanmoins ne pas devoir m'y opposer, sur l'assurance qu'il me donna qu'il ne compromettrait en rien le reste de la ligne , et qu'il garantissait le succès de l'opération.

a Le lendemain au matin , le général en chef Michaud se rendit chez le représentant Merlin. Dès que je sus son arrivée , j'allai l'y rejoindre. Après quelques civilités , Merlin lui fit connaître que l'intention du comité de salut public était de me donner le commandement du corps d'armée sous Mayence. Il m'en expédia l'ordre sur-le-champ. 11 me communiqua ensuite l'arrêté du même comité par lequel il lui était ordonné de prendre les têtes de pont de Mannheim et de Mayence. Par les réflexions auxquelles douna Heu cet arrêté , je vis bien que le général Michaud entrevoyait aussi bien que moi l'impossiblité de le mettre à exécution. Mais juger impossible ce que le comité, dans sa sagesse , avait ordonné, était s'attirer l'anathème révolutionnaire, et Michaud n'avait garde de s'y exposer. Merlin, d'ailleurs, était plein d'ivresse dans ce projet, dont il était sans doute l'auteur. En le heurtant de front, on n'aurait rien obtenu ; il fallait donc le convaincre.

<( Merlin , Michaud et moi, nous nous rendîmes aussitôt au camp, pour être témoins de l'attaque de la redoute de Zahibach.

a L'affaire était en bon train lorsque nou's arrivâmes , et déjà Tennemi avait été repoussé , et la redoute prise, avec 4 pièces de canon çt un obusier, ainsi qu'environ 60 prisonniers. Le feu était terrible, et la troupe républicaine avait la meilleure contenance et la plus grande ardeur de combattre, d

A l'arrivée de Kleber devant Mayence (30 novembre), les cinq divisions qui formaient depuis près d'un mois le blocus de la place sur la rive gauche étaient établies de la manière suivante :

i® L'infanterie de la division Desaix (environ 7,700 hommes) entre Laubenheim et Hechtsheim ; la cavalerie (1,600 hommes) et l'artillerie à Laubenheim , Bubenheim et Lôrzweiler; quartier général, Bubenheim;

S"" L'infanterie de la division Saint-Cyr (10,00) hommes) de Hechtsheim à la gauche de Marienborn ; sa cavalerie (2,500 hommes} et son artillerie à Hechtsheim et Nieder-Olm ; le quartier général .à la ferme Sorgenloch ;

3<> L'infanterie de la division Renaud (environ 8,000 hommes) entre Marienborn et Drais ; la cavalerie (400 hommes) à Ober-OIm, où était le quartier général ; l'artillerie à Essenheim ;

4® L'infanterie de la division Tugnot (environ 6,500 hommes) entre Drais et Gonsenheim ; sa cavalerie (400 hommes) à Kreuznach et sur les bords du Rhin ; quartier général à Findtheim;

•5® L'infanterie de la division Desbureaux (6,600 hommes) partie sur le Rhin , de Heidesheim à Bingen ^ partie à Budesheim et Monbach; sa cavalerie (450 hommes) était, avec le quartier général , à Heidesheim.

Les quatre premières divisions occupaient les crêtes des hauteurs, la division Desaix à 3,000 mètres environ des ouvrages extérieurs , et les trois autres à un peu plus de 4,000 mètres. Elles formaient une ligne d'investissement assez éloignée et, par conséquent, trèsdéveloppée. Les troupes de la division Desbureaux, qui se trouvaient dans la plaine et dans les bois entre Gonsenheim et Monbach, étaient à 2,000 mètres au plus.

Le 1°' décembre Kleber installa son quartier général à Ober- Ingelheim. C'est de là qu'il partit, avec Michaud et Merlin , pour assister à l'attaque de la redoute de Zahibach par Saint-Cyr. Cet

ouvrage fut deux fois enlevé par nous et deux fois repris par l'ennemi.

L'approche de la nuit, la fatigue des soldats, l'impossibilité de conserver le terrain conquis, engagèrent le général Saint-Gyr^ ainsi que les généraux Renaud et Tugnot , qui l'avaient appuyé , à ordonner la retraite.

Kleber fut satisfait de la bravoure des troupes qui prirent part à cette action ; il rentra à son quartier général plein d'espoir, et s'occupa immédiatement d'établir dans Varmée devant Mayence l'organisation solide qui avait assuré les succès de Yarmée devant Maëstricht. Dès le soir même il fit connaître par un ordre général la distribution nouvelle des troupes d'investissement sur la rive gauche du Rhin.

« Ober-Ingelheim, 1*^ décembre 1794.

.* c Le général en chef de l'armée du Rhin ayant déféré à Kleber le commandement de l'armée devant Mayence et de la rive gauche du Rhin depuis Nierstein jusqu'à Bingen, avec la faculté d'organiser et de distribuer les troupes qui composent cette armée ainsi que le bien du service pourra l'exiger, Kleber ordonne :

«Les troupes devant Mayence seront subdivisées en trois parties, sous les dénominations A* attaque de droite, attaque du centre et attaque de gauche. L'attaque de droite sera commandée par Desaix, et composée de la division actuellement sous ses ordres et de celle de Tugnot. L'attaque du centre sera commandée par Saint-Qjrr, et composéede sa seule division, jusqu'à l'arrivée de quelques autres troupes de renfort. L'attaque de gauche sera sous Desbureaux, et composée de la division actuellement sous ses ordres et de celle de Renaud.

a Les généraux d'attaque correspondront directement avec Rleber ; chacun d'eux aura un état-major particulier, qui correspondra immédiatement avec l'état-major de ce général pour tout ce qui concerne le détail. Les états faits à dater du 11 de ce mois seront adressés à l'état-major de Kleber.

a II y aura à chaque attaque une administration et une ambulance; les officiers du génie et les canonniers de l'artillerie de siège seront répartis par attaque et prendront leurs subsistances dans les administrations de leur attaque respective.

184 RLEBER.

« Les généraoz d'attaque feront choisir derrière le centre de la ligne de leur front, par les commissaires ayant la police de leurs divisions et un officier d'état-major, un local propre à rétablissement des ambulances ; on fera dans ces dernières les premiers pansements ; les malades et les blessés n'y resteront que jusqu'à ce qu'il soit possible de les évacuer sur les derrières,

ft II est à désirer que les commissaires des guerres se concertent avec le commissaire ordonnateur général à Âlzey pour former derrière chaque attaque un magasin de fourrage ; cet objet étant de la plus grande importance,, les généraux doivent y donner toute leur attention.

« Chaque attaque aura son parc de réserve, que Rleber se propose d'organiser dès qu'il lui sera arrivé des officiers supérieurs d'artillerie ; en attendant , les divisions qui auront des approvisionnements et munitions en fourniront à celles qui en seront dépourvues, sur la demande par écrit du général de division. Les généraux d'attaque désigneront un emplacement au centre de leur attaque respective, pour y ramasser et emmagasiner tous les outils relatifs du siège, et ils en donneront la surveillance à un officier d'étatmajor, qu'ils détermineront particulièrement à cet eCTet. Cet objet est de la plus haute importance.

(( Un des soins des généraux doit être aussi d'établir dans leurs camps la propreté et la discipline la plus rigoureuse ; c'est dans une ligne de contrevallation principalement que doit régner le plus grand ordre possible, parce que, ayant à craindre les sorties de nuit, le soldat doit être familier avec son camp, sa baraque, son faisceau d'armes et tout ce qui l'entoure ; ce qui ne pourrait exister dans la confusion.

« En conséquence , Kleber ordonne que les premiers rangs des baraques soient scrupuleusement alignés , ainsi que le faisceau d'armes devant le front de bandière; les accidents qui peuvent en résulter exigent particulièrement qu'il ne soit pas souffert que le soldat repose son arme dans les baraques; les généraux ne toléreront pas non plus que les vivandières ou autres s'établissent devant le front de bandière, et toutes les baraques qui s'y trouveront seront sur-le-champ démolies pour être rétablies sur le derrière.

a Rleber renvoie les généraux, pour la police intérieure du camp et pour tout ce qui n!est point prévu par le présent ordre ,

DEVANT MAYENCE (1794). tu

au règlement concernant le service en campagne , et les prévient qu'il ne recevra aucune demande , aucune réclamation d'aucun individu de Tarmée sans qu'au préalable elle ait été signée ou visée , soit en refus, soit en admission , par les généraux sous les ordres immédiats duquel il se trouve; en un mot, il entend que la hiérarchie militaire soit strictement observée.

« Il sera fourni tous les jours un rapport par attaque des événements qui se seront passés dans les vingt-quatre heures. Ces rapports doivent parvenir au quartier général avant midi.

tt Les généraux d'attaque feront jalonner les chemins conduisant de leur quartier général respectif à celui de EJeber à Ober- Ingelbeim. Les jalons seront établis de manière qu'ils soient perceptibles de nuit et que les ordonnances puissent facilement les reconnaître. »

Le 3 décembre Kleber convoqua chez lui pour le ^5 les officiers généraux et le commissaire ordonnateur, dans le but de se [concerter sur ce qu'exigeait le bien du service , relativement aux opérations du siège. A cette époque l'armée n'était pas organisée pour former un ensemble : les divisions s'adressaient encore aux administrations des armées dont elles venaient de faire partie. Le 4, fut mis à l'ordre du jour l'arrêté des représentants près les armées de la Moselle et du Rhin qui donnait aux troupes réunies sousMayence (divisions Renaud, Dbsburbâux et Tugnot, de l'armée de la Moselle; Desaix et Saint-Cyr, de l'armée du Rhin) la dénomination d'armée de Mayence. Les ordres du comité de salut public conféraient à Rleber la direction du siège, tout en le subordonnant au commandant de l'armée du Rhin, Michaud , auquel il rendait ainsi compte, le 5 décembre , des dispositions qu'il venait de prendre.

a Je t'envoie ci -joint, mon camarade, l'ordre que j'ai donné relativement à l'organisation de l'armée devant Mayence. J'ai voulu taire exécuter aujourd'hui les mouvements; mais les différentes considérations qui m'ont été présentées par les généraux de division, que j'ai réunis près de moi, me les ont ait ajourner d'ici à deux ou trois jours.

« Le commissaire ordonnateur Lasserre, s'étant aussi rendu hier ici à mon invitation, a fait de suite avec Merlin le travail sur

l'organisation des administrations qui doivent être attachées à chacune des attaques. Ce matin il sera choisi des localités derrière chaque attaque pour l'établissement des fours et ambulances; je te parlerais bien aussi des entrepôts de fourrage^ si nous avions quelque chose à y mettre.

a Reste à présent à organiser un état-major du génie et un d'artillerie et à distribuer dans les trois attaques le nombre d'individus nécessaires de ces deux armes. Ceci fait, mon cher camarade, j'estime que, à quelques escarmouches près, pour tenir le soldat en haleine, il est de notre jeu de rester tranquilles jusqu'à ce que nous soyons entourés de nos grands moyens , je veux dire de notre artillerie de siège, des fascines, gabions et clayonnages nécessaires à ce grand œuvre ; car, dès que notre intérêt exigera de déloger l'ennemi de ses ouvrages extérieurs, ce ne sera jamais que l'affaire de deux heures ; mais alors il faudra pouvoir s'étal)lir sur-le-champ d'une manière solide , afin de lui ôter ridée d'y revenir*

a Tu me parles, mon camarade, de ma retraite, en cas d'échec. Je te dirai là-dessus que, tant que l'ennemi ne passera pas le Rhin, je n'en admets aucune , surtout quand notre ligne de contrevallation sera liée par un plus grand nombre de redoutes et autres ouvrages semblables. Mais si, au contraire, l'ennemi venait à passer le Rhin , je crois qu'Alzey serait le seul point par où je devrais l'effectuer, en occupant et défendant successivement les différentes positions qui y conduisent. Si tu voulais à cet égard avoir plus de détails, il faudrait nécessairement que nous nous concertassions ensemble. En attendant, la ligne de contrevallation sera ce à quoi je m'attacherai principalement»

« Je dois te dire, mon camarade, que, lorsqu'il sera une fois sérieusement question d'attaquer la place, il me faudra ici un renfort de 30,000 hommes au moins, car ce n'est point une garnison que nous attaquons , c'est une armée retranchée derrière une place et des troupes toujours fraîches. Joins à cela le grand nombre d'hommes qu'il nous faudra pour pousser les travaux avec une certaine vigueur dans la saison où nous nous trouvons.

a Je ne puis te rien dire, encore de consolant ni de positif relativement au fourrage et aux moyens de transport ; je crains

même fort qu'on ne se fasse illusion sur ces objets pour l'avenir; cependant, ne désespérons jamais de rien. »

Les mouvements ordonnés par Kleber s'exécutèrent le 7. Dès le 8, rinvestissement se trouva formé : 1^ par la division Desaîx» de Laubenheim à Hechtsheim ; par la division Tugnot , appuyant sa droite à Hechtsheim et prolongeant sa gauche dans la direction de Marienbom ( a^to^rtie de droite); 2^ par la division Saint-Cyr, qui s'était rapprochée de Drais et Marienborn {attaque du centre) ; 3*^ par la division Renaud, • entre Drais et Gonsenheim, et parla portion de la division Desbureaux restée entre Gonsenheim, Monbach et Bodenheim [attaque de gauche). La ligne des avant-postes fut établie à environ 800 mètres des fronts de bandière des camps ; celle des vedettes, placée à 1,000 mètres des petits postes, se trouvait à 300 mètres au plus des vedettes ennemies.

Comme il Pavait mandé au général Michaud , le commandant de Tannée de Mayence, en attendant l'arrivée et l'organisation des moyens d'attaque, voulait se bornera compléter et fortifier sa ligne de contrevallation , sans rien tenter contre le corps de place. Mais le comité de salut public et Carnot lui-même réclamaient à tout prix la conquête de Mayence. Ils n'ignoraient point que l'armée manquait des ressources nécessaires ; ils supposaient que le génie de Kleber suppléerait à tout. Ces exigences déraisonnables, jointes aux embarras d'une réorganisation à peine commencée , aux lenteurs des transports et à l'insuffisance des approvisionnements de toutes sortes, fatiguaient Kleber. Dans la lettre suivante il ne dissimulait point à Gillet son découragement :

<t Ober-Ingelbeim, 7 décembre 1794.

« Je jugeais, mon cher ami, par la manière pressante avec laquelle on m'appelait devant Mayence , que tout était prêt, et qu'il ne s'agissait plus que d'ouvrir la tranchée. Mais combien je me trompais I Voilà près de huit jours que je suis ici, et il n'y a point encore d'état-major d'artillerie, pas une seule pièce de siège, et l'on ne sait encore positivement d'où l'on en tirera. Hier seulement a été organisé l'état-major du génie; la ligne de contrevallation n'est point liée, et il n'existe pas un gabion, ni une fascine. Cependant la saison devient mauvaise et très -rigoureuse. Juge, mon cher Gillet, des obstacles que nous avons à vaincre. Ceux-ci

ne m'effrayent pas encore^ et s'il ne faut que de la constance et de l'audace , je me promets de les surmonter avec le soldat. Mais joins à tout cela que les subsistances nous manquent, que le pain ne se distribue pas régulièrement et que, malgré le peu de chevaux que nous avons jusqu'ici , on ne délivre aujourd'hui qu'un demiboisseau d'avoine et dix livres de paille par cheval ; demain, de la paille et point d'avoine, et après, cinq livres de foin , sans paille ni avoine. Voilà cependant notre situation, et il faut avec cela faire le siège d'une place qui n'est point complètement investie.

<c Tu te rappelles sans doute que je t'ai dit que je m'apercevais d'un commencement de maladie de peau. Depuis peu, les boutons se multiplient sur mon corps, et je ne puis plus douter que je ne l'aie complètement. Je suis déterminé à me retirer dans une des villes voisines pour me guérir, dès que la chose sera tout k fait organisée ; autrement je ne serai pas certain de pouvoir participer à la gloire et aux travaux du siège ; tandis que , si je quitte dans quelques jours, je reviendrai assez à temps pour le commencement des opérations.

c Tu me crois Ney inutile, mon cher Gillet; il le serait, en effet, pour un siège; mais ici l'ennemi occupe une demi-lieue de terrain en avant de la place, et tous les jours il y a des escarmouches assez fortes. Mon arrivée môme a été célébrée par une attaque (1), où nous avons enlevé sept bouches à feu à Tennemi et fait près de cent prisonniers. Ney est donc essentiel ici. Je te promets cependant qu'il ne restera pas à cette armée; car je compte, pour le printemps prochain, retourner avec lui à celle de Sambre-et- Meuse. Je le demanderai vivement au comité de salut public, comme la récompense due à mes travaux.

« Présente de ma part à Jourdan tous mes témoignages d'attachement et d'amitié.

c Tu ne m'as rien répondu relativement au mémoire que je t'ai adressé pour les officiers de mon état-major (î) ; dis-moi , pour me tranquilliser, si tu Tas fait passer au comité de salut public et si tu as bien voulu l'appuyer, ainsi que Jourdan.

c Damas arrive ce matin; j'attends avec impatience Tarrlvée

(1) Attaque de la redoute de Zahlbach, le 1*' décembre, voir page 132.

(2) Voir ci-dessus, page 127.

DEVANT MAYENŒ (1794). 189

de Boisgérard , et si Yerrine pouvait venir aussi, cela me rendrait bien aise. Je ne compte pas sur Marescot, non plus que sur les autres en congé; quand on a quelque chose ^ on le tient. »

Le 89 il écrivait à Bourcier, chef de Tétat-major général de l'armée du Rhin : a Je te prie de m'envoyer la série des mots d'ordre, car celui que tu me fais passer journellement ne m'arrive quelquefois qu'à 8 heures du soir. »

Le lendemain» il l'informait qu'il avait choisi l'adjudant général DuYÎgnau pour chef d'état-major, et qu'il plaçait entre la Nahe et la Selz la division Taponnier. Cette division venait de l'armée de la Moselle , qu'elle rejoignit sous Luxembourg vers le 20 décembre.

« Je te prie de demander au comité de salut public, écrivait-il le il à Merlin, l'ordre de faire venir à l'armée de siège devant Mayence des compagnies de canonniers qui sont à l'armée des Côtes de Brest, qui en a un excédant considérable, et dont celleci manque absolument. Je demande surtout celles qui sont sous les ordres du chef de bataillon d'artillerie Debilly ; ce sont les plus instruites et les plus exercées, par conséquent les plus capables de rendre des services essentiels. L'organisation en bataillon de ces compagnies , qui ont toujours été attachées au service des parcs, a été demandée aux comités militaire et de salut public. Elles ne rendent aucun service dans leurs armes, puisqu'on les emploie comme fusiliers volontaires à monter la garde. Elles seraient ici de la plus graàde utilité pour le service de l'armée de dége. 0

Cependant l'organisation de l'armée devant Mayence se complétait peu à peu. Le général Saint-Hilliers, commandant le génie, s'occupait activement des travaux de fortification, et il avait placé un officier de son arme à chaque attaque. Les ambulances s'établissaient. Malheureusement la situation des troupes qui formaient l'investissement était déplorable , tant sous le rapport de Tinstallation que de l'approvisionnement. Dans un conseil de guerre réuni le 11 décembre à Ober-Ingelheim, où se trouvaient Michaud, le général d'artillerie Dorsner, les généraux du génie Saint-Hilliers et Clénaencet, le chef d'état-major Duvignau , le chef de bataillon d'artillerie Yaux-Morel et le chef de bataillon du génie Bizot-

140 RLEBER.

Gharmoy, Kleber proposa de retirer les troupes beaucoup plus en arrière, dans de bons cantonnements, plus à portée des arrivages de vivres. Comme les représentants du peuple étaient opposés à cet avis si sage, on décida que l'armée resterait dans les positions occupées; seulement on compléterait les ouvrages défensifs pour garantir les camps des attaques de l'ennemi; on multiplierait les abris pour préserver les hommes des intempéries. Le conseil se sépara après avoir pris quelques mesures de détail au sujet des transports , qui ne se firent pas plus régulièrement que par le passé.

Malgré les efforts de Kleber pour assurer les vivres« les hommes n'avaient même pas toujours du pain. Les chevaux manquaient de fourrages, a 11 en meurt des vingtaines tous les jours, mandait, le 22 décembre, Vaux-Morel, chef de bataillon commandant provisoirement rartillerie à Nieder-Ingelheim ; s'il fallait faire un mouvement, on ne pourrait les atteler. » Les chevaux des officiers et même des généraux ne furent pas plus épargnés par la disette.

La température , de jour en jour plus rigoureuse, ajoutait eo* core aux souffrances de l'armée. Le bois, surtout à l'attaque de droite, était très-rare. Les soldats étaient obligés de faire plusieurs lieues, portant sur leurs épaules quelques bûches de bois vert, pour cuire leur maigre nourriture. Quand la terre fut gelée , les grand'gardes et les bivouacs ne purent avoir de feu. Les sentinelles mouraient de froid. Aux attaques de gauche et du centre, les troupes avaient un peu plus de ressources pour la cuisson des aliments et le chauffage : elles coupaient la forêt de Monbach, qui fut abattae entièrement pendant le blocus, les arbres fruitiers et les vignes. Elles en vinrent même à démolir les maisons , construites en bois. On avertit un jour Féraud (1), représentant du peuple à l'armée devant Mayence , que des soldats détruisaient une de ces maisons, sans qu'il fût possible aux officiers de les en empêcher. Sur-lechamp, Féraud met son grand casque, monte à cheval et coart à l'endroit indiqué. Ses remontrances sont aussi impuissantes que celles des officiers. Il s'emporte alors et menace de faire fa-

(1) Féraad, député des Hautes- Alpes, fut massacré, le 20 mai 1795, par la popalace envahissant la Convention. Sa tête, plantée au bout d'une pique , fut présentée à Boissy d'Anglas , qui présidait.

DEVAÎÏT MAYENCE (1794). 141

siller les récalcitrants. « Autant mourir d'une balle que de froid, » répondrient les soldats, et ils continuèrent la démolition.

Vers le ââ décembre , le général Bourcier prévint Kleber que Tennemi semblait se préparer à un mouvement contre ses lignes. En effet, les Prussiens avaient réoccupé et réarmé une redoute en arrière de la tuilerie de Monbach. L'adjudant Ney et le général Argout parvinrent à s'emparer de cette fortification, mais ne purent la rasen Ney fut blessé, et l'on dut battre en retraite.

Le commandant de l'armée de siège se voyait de plu^ en plus réduit à l'impuissance contre la place. « Je te sais bien bon gré, ainsi qu'au général en chef, écrit-il à Bourcier le 23 décembre, de la bonne nouvelle que vous me faites passer relativement au pont rompu de Hannheim. Le pont de Hayence a eu le même sort : mais il a été levé par l'ennemi. Si vous êtes en mesure, commencez votre feu, pour soutenir la sommation que vous venez d'envoyer au gouverneur. Je ne doute pas que la tête de pont ne tombe incessamment en votre pouvoir. Je désirerais qu'on me prescrivit la conduite que je dois tenir à l'égard deMayence; car ma position est bien différente de la vôtre, et je n'ai malheureusement aucun moyen pour soutenir les menaces que je pourrais faire au gouverneur. »

Découragé et malade , Rleber demanda , le Si décembre , au comité de salut public, un congé de six semaines, pour aller se rétablir dans sa famille à Strasbourg. L'inaction de l'armée devant Mayence ne pouvait que se prolonger au delà de ce temps. Mais à peine avait-il envoyé sa demande, qu'il changea de résolution. « Je vais soigner ici ma santé presque délabrée, écrivaitil à Gillet : l'amitié de Merlin m'a déterminé à ne point profiter de mon congé. »

A cette même date, 24, la tête de pont de Mannheim capitulait. Les forces employées sur ce point se trouvant disponibles, Kleber reçut avis que les troupes à ses ordres allaient être augmentées des divisions Vincent et Schaal, qui devaient remplacer la division Taponnier, envoyée à Luxembourg.

La gelée avait interrompu les travaux des assiégeants, et jusqu'au 28 décembre l'ennemi ne bougea pas. Le 29, les lignes françaises furent assaillies de tous côtés. Les généraux Ai^out {attaque de gauche) et Saint-Cyr {attaque du centre) parvinrent à

repousser les assaillants. L'état d'épuisement des soldats ne permettait pas de faire davantage.

Cependant le comité de salut public avait fini par comprendre l'impossibilité de s'emparer de Mayence dans de pareilles conditions. Par une lettre du;i9 décembre, il prescrivait à Merlin d'examiner, avec les généraux compétents , s'il ne vaudrait pas mieux retirer les troupes dans de boos quartiers d'hiver. On se bornerait à contenir l'ennemi dans Mayence, et l'on préparerait les moyens d'entreprendre le siège au printemps.

Un conseil de guerre se réunit le 31, à Ober-Ingelbeim , chez Merlin, qui, contrairement à l'avis de Kleber et de la plupart des officiers, àt rédiger par Duvignau un procès-verbal de la séance concluant au maintien des troupes dans leurs lignes de contrevallation. Cette décision devait coûter la vie à bien des hommes, qui périrent de froid , de misère et de maladie.

Dans les derniers jours de décembre, le Rhin gela si fortement, qu'une armée entière aurait pu le traverser sur la glace, avec cavalerie et artillerie. Favorable pour Kleber, s'il avait été en mesure de prendre TofTensive, cette circonstance lui créait, au contraire, dans l'état matériel et moral où se trouvait son armée, un danger des plus sérieux. Il était à craindre que Tennemi, passant le Uhin sur la glace, ne vint prendre à revers ses lignes de contreFallation soit vers Laubenheim, soit vers Monbach. Il convoqua à son quartier général, pour le 2 janvier, Desaix, Saint-Cyr et Desbureaux, afin de concerter les mesures que commandait la prudence.

Dans de pareilles circonstances, nous devions nous estimer heureux de l'inaction de Tennemi ; le provoquer, c'était folie. Pourtant les représentants du peuple, et Michaud lui-même, sans s'inquiéter de la faiblesse numérique du corps d'investissement et de l'épuisement amené chez les soldats par le froid et les privations, demandaient instamment que l'on profitât de la glace pour tenter un coup de main contre Mayence. Les officiers du génie Le Grand , Boisgérard et Chevalot avaient reçu l'ordre de préparer un projet d'attaque de vive force contre la place et de le soumettre à Rleber.

Après avoir travaillé toute la nuit, ils présentèrent, le 2 janvier au matin , au commandant de Tarmée devant Mayence , un plan de trois attaques simultanées, deux réelles et une feinte, qui

seraient tentées trois heures avant le jour. Lorsque Le Grand, Boisgérard et Chevalot eurent expliqué leur projet/ Kleber, qui se trouvait avec le général Damas, leur répondit : « Si j'avais mes petits Philistins (c'est ainsi qu'il appelait les soldats de l'armée de Sambreet-Meuse), je tenterais le coup, au risque de perdre 10,000 hommes, car il en périra le double en restant ici en panne ; mais, de cette armée, je ne connais ni soldats, ni généraux; à peine en suis-je connu. II faudrait d'ailleurs un autre moral que celui qui règne ici. Si je ne réussis pas , c'est sur moi que retombera la responsabilité d'un insuccès dont une gaucherie de quelque imbécile sera la cause. » £t il congédia les officiers du génie.' Bientôt après, les généraux commandant les attaques arrivèrent pour le conseil. On s'occupa des moyens de résister à une tentative éventuelle de l'ennemi. Comme on ne pouvait se soustraire à ce danger qu'en retirant l'armée tout entière derrière la Nahe, ce qui était contraire aux ordres de Merlin et de Michaud et à la prétendue décision du conseil de guerre du 31 décembre, on décida que chaque matin les troupes seraient sous les armes de cinq à dix heures. Par cette mesure Kleber voulait surtout montrer à ses adversaires qu'il se gardait avec soin, et il tenait d'autant plus à les convaincre de l'impossibilité de le surprendre, qu'il se sentait moins en état de leur résister. Car en même temps il renvoyait sur les derrières une partie des gros équipages et ordonnait que les caissons des états-majors fussent.toujours chargés et prêts à marcher au premier signal.

Avant de congédier ses généraux, Rleber leur fit part du projet qui venait de lui être soumis, d'après l'ordre des représentants du peuple, par les officiers du génie. Les trois chefs d'attaque objectèrent que, quand bien même la nature des fortifications de la place et la force de la garnison permettraient de considérer cette expédition comme exécutable, le dénûment absolu de l'armée et le découragement du soldat la rendaient impossible. Le procèsverbal de la délibération , rédigé par le capitaine Pajol et signé par Desaix, Saint-Cyr et Desbureaux, fut envoyé à Merlin, avec une lettre explicative du commandant en chef.

Merlin répondit, non sans ironie, à Kleber : c Je ne sais pas comment ta raisonnes ; je recevrais avec plaisir de tes leçons , mais je n'accepte pas tes observations trop modestes. » 11 le suppliait

de reprendre courage et de poursuivre le but assigné à ses talents et à ses efforts, la prise de Mayence. Merlin fondait ses encouragements sur la prochaine arrivée de deux divisions que Michaud envoyait de Mannheim et sur le prolongement des postes de Marceau {armée de Sambre-et- Meuse) jusqu'à Boppart. La division Vincent arriva seule devant Mayence (4 janvier); Michaud avait laissé la division Schaal sur les bords du Rhin, de Frankenthal à Oppenheim,

Au 4 janvier 1795, Rleber avait donc sous ses ordres les cinq divisions : Desaix {attaque de droite), Gouvion- Saint -Gyr {attaque du centre)^ Renaud et Desbureaux {attaque de'gauehe)^ ymc^ni {réserve). Le nombre des divisions était le même qu'au l*"" décembre 1794. Mais les maladies, le froid et les privations avaient fait bien des vides; de plus, les hommes présents se trouvaient dans un tel état d'engourdissement qu'ils étaient à peine capables de tenir leur fusil. Rleber s'inquiétait de plus en plus de cette situation déplorable, qu'une attaque soudaine de l'ennemi pouvait rendre désastreuse. Les ineptes exigences des représentants du peuple, les souffrances et les dangers auxquels leur tyrannique volonté exposait inutilement les troupes, n'étaient point d'ailleurs les seuls ennuis que Rleber eût à subi^. L'armée qu'il commandait portait le nom d'armée de Mayence. Se croyant indépendant, il ne correspondait qu'avec le ministre de la guerre. Michaud le trouva mauvais ; il prétendit que les divisions dont il avait cédé le commandement appartenaient toujours à l'armée du Rhin et que Rleber lui devait compte de leurs opérations. Pour faire diversion à ces difficultés et à ces tiraillements, le commandant du siège de Mayence aimait à tourner ses pensées vers l'armée de Sambre-et-Meuse.

c J'ai reçu, mon cher camarade, de tes nouvelles avec bien du plaisir, écrivait-il, le 4 janvier, au général Barbou. Continue, si tu m'aimes, à m'en donner souvent; j'y trouverai un dédommagement aux inquiétudes et aux tourments d'esprit que me donne notre misérable siège, si on peut appeler ainsi la position dans laquelle nous nous trouvons, dénués de tout. L'espoir de retourner à l'armée de Sambre-et-Meuse ne m'étant pas tout à fait enlevé, je me complais à me nourrir de l'idée que j'y retrouverai mes amis, et tu n'y tiens pas la dernière place. 9

Jusqu'à la fin de janvier, il ne se produisit aucun fait extraordinaire. Les troupes françaises prenaient les armes chaque matin, sans être attaquées par l'ennemi^ qu'elles se gardaient bien de provoquer, fiieber réunissait souvent les commandants d'attaques, Desaix, Saint-Cyr et Desbureaus, pour concerter avec eux les changements que l'excessive rigueur du froid et la congélation du Rhin pouvaient apporter à la position de Tarmée. Le 28 janvier, le dégel paraissant prochain , il prescrivit aux généraux de préparer leurs troupes à reprendre les travaux sur la ligne de contrevallation. Dans ses instructions il insistait sur ce point que c'était un devoir pour les chefs de forcer les hommes au travail, parce que dans cette saison Tinaction était fatale à la santé des troupes. Le seul moyen de prévenir les maladies était de tenir les soldats dans une activité continuelle.

Le dégel n'étant pas encore complet dans les premiers jours de février, les représentants du peuple revinrent à leur idée de profiter de la glace pour franchir le Rhin. Ce n'était plus l'armée de Mayence qu'ils voulaient lancer sur la rive droite; c'était l'armée du Rhin qui devait exécuter le passage, soit à Philippsburg, soit à Rebl. Ils espéraient produire ainsi une diversion favorable aux opérations des armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, et permettre à Jourdan de franchir le Rhin pour compléter l'investissement de Mayence et donner à Rleber la possibilité d'agir efficacement sur la rive gauche. Le 7 février Merlin et Gavaignac prirent un arrêté dans ce sens. Par suite de la fonte des glaces, ce projet ne reçut pas même un commencement d'exécution.

L'armée devant Mayence se trouvait donc encore pour longtemps condamnée à l'inaction. Avec le dégel, la misère s'accrut, les maladies se multiplièrent, la mortalité prit des proportions effrayantes. Lassé d'être le spectateur impuissant de maux qu'on ne lui avait pas permis de prévenir et auxquels on lui défendait d'apporter le seul remède efficace, bien que tardif, l'évacuation du camp devant Mayence pour de bons cantonnements en arrière; affecté par les contrariétés que lui suscitaient les représentants du peuple et le général Michaud; fatigué par la maladie de peau dont il souffrait depuis longtemps, Kleber obtint, le 13 février, la permission de se retirer pour soigner sa santé. Après avoir assuré aux officiers attachés à sa personne des positions avantageu-

ses, il se rendit à Strasbourg» d*où il écrivait» le 18, au géaéral fiarbou :

ft I Dans un mois au plus tard, mon cher camarade, je serai près de vous^ de retour à l'armée de Sambre-et-Meuse. Vous connaissez les regrets que j'ai éprouvés en la quittant; ils sont la mesure de la satisfaction que j'éprouve en y rentrant.

n Faites-moi le plaisir, mon cher Barbou, de remettre à Ouyau, hussard du 4* régiment» qui doit être convalescent à Cologne, un assignat de 400 francs; 4 louis en or au citoyen Bamberger (I)» officier de la 93* demi-brigade. Je vous rembourserai Tune et Tautre somme, en pareille monnaie, à mon retour. »

Rleber venait d'apprendre par le représentant Gillet que Jourdan voulait demander son retour à l'armée de Sambre-et-Heuse^ lorsqu'un courrier extraordinaire du comité de salut public lui remit le décret suivant, en date du 10 mars :

« Le comité de salut public de la Convention nationale au général de division Kleber, actuellement à Strasbourg.

(( Citoyen général, Jourdan étant malade, il est nécessaire que tu te rendes sans aucun délai auprès de lui, pour prendre le commandement pendant le temps qu'il ne pourra commander en personne. Nous te dépéchons un courrier extraordinaire; tu voudras bien partir de suite.

c CuAZAL, Lagohbe (du Tarn), Sietâs, Fooegrot» € Rei^bel, Merun, Ricard. >

Kleber répondit, le 17 mars, que sa santé exigeait des soins immédiats, et que l'affection dartreuse dont il souffrait ne lui permettrait pas de monter à cheval avant quinze jours. Il ajoutait : a Le sentiment de mes forces et mon amour pour la chose publique me font craindre d'accepter un commandement en chef; mais je ne négligerai rien pour hâter mon retour à l'armée de Sambre-et-Meuse et me mettre en état de reprendre mes premières fonctions. » Le 49 il écrivait à Jourdan : « Tu vois, mon bon camarade, que j'ai été meilleur prophète que toi; il me serait difficile de t'exprimer la joie que j'ai ressentie en recevant la lettre du comité de salut public» dont je t'envoie copie; mais l'idée de te

(1) Guyau était de Colmar, et Bamberger, de Strasbourg.

trouver malade m'afflige. J'aiine à eroire pourtant que cela ue sera rieoy et que tu seras bientôt rendu et à l'armée et à tes amis. J'allégerai tes travaux et te seconderai de toutes mes facultés. »

A l'armée du Rhin, la situation était mauvaise. Le commandement de l'armée de Mayence, que Desaix avait refusé, avait été confié à Schaal. Le pain ayant manqué trois jours de suite, le 14 février, on craignit une insurrection. Desaix, Saint-Cyr et quelques autres généraux aimés des troupes se transportèrent sur la ligne, parlèrent aux soldats des sacrifices qu'ils avaient déjà faits pour la patrie, de ce qu'elle attendait encore de leur courage, de leur patience, et parvinrent à rétablir l'ordre. Le général Micbaud, très-souffrant et de plus en plus découragé, demandait à être relevé de son commandement, offrant, quand Userait guéri de ses blessures, de se mettre à la tête d'une division, sous les ordres du général qui le remplacerait. Il quitta l'armée le 26 mars. Le comité de sa!ut public se décida à faire passer Pichegru de l'armée du Nord à celle du Rhin, et lui prescrivit de venir immédiatement à Paris prendre des instructions. Quand il y arriva, les complications les plus graves semblaient menacer la Convention, que des agitateurs voulaient renverser au nom de principes soit réactionnaires, soit terroristes (journées des 1*' et 2 avril 1795). Le comité de salut public retint Pichegru à Paris et, sur les instances de Merlin, le remplaça provisoirement à l'armée du Rhin par Rleber«

« 2 arril 1795.

ff Le comité de salut public de la Convention nationale au général

en chef Kleber.

a Le général en chef Pichegru, citoyen général, ayant été momentanément nommé au commandement des forces de Paris, nous conseillons à nos collègues de te nommer provisoirement, étant possible que l'ennemi tente quelque chose contre nous, dans l'espérance que les manœuvres de Pitt dans l'intérieur auront réussi ; nous t'engageons, en conséquence, pour peu que ta santé te le permette, de te rendre à l'armée.

(( Salut et fraternité.

a Làcosibe, SiËTis, Merlin, i

KJeber se mit en route le 6 avril et arriva le 9 à Alzey. Il écrivit

aussitôt à Jourdan : « Oq me dit que tu es à Coblenz avec les représentants du peuple Gillet et Cavaignac. Eh bien, profite, si tu m*aimes^ de cette circonstance pour me demander, sans quoi je resterai encore accroché à l'armée du Rhin. Cette armée, excellente au fond, mais détruite, dénuée par ineptie, ne demande point un commandement provisoire, mais un chef doué de tous les talents, de toute l'énergie possibles^ et RIeber n'est peut-être pas l'homme qu'il lui faut. Tire-moi donc d'ici, je t'en conjure, et non-seulement tu me rendras service, mais tu serviras encore la chose publique, d

A son arrivée, le 10, à Ober-îngelheim, les représentants Féraud et Cavaignac firent mettre à l'ordre l'arrêté qui l'instituait commandant en chef par intérim de l'armée du Rhin et de celle de la Moselle.

ce Je suis pris, mon ami, mandait-il à Jourdan, et, bon gré, mal gré, je commande par intérim l'armée de Rhin-et-Moselle. Ce qui me console , c'est que j'espère trouver Pichegru à Strasbourg, où je serai rendu le 13. Je m'occupe en ce moment à répartir sur le Rhin les troupes devant arriver de Luxembourg. Je les ferai camper en quatre différents corps, qui en peu de temps seront à même de se prêter secours, en cas que l'ennemi voulût tenter un passage; ce qui, après la paix avec la Prusse, me parait bien difficile pour lui. Quel événement heureux que cette paix, mon ami! Mais enfin que ferons-nous, où irons-nous, où nous arrêterons-nous? Tu peux bien compter que je vivrai toujours avec tor, non-seulement en bon voisin, en bon camarade, mais en ami chaud, cordial et sincère.

«Je me suis aperçu comme toi que l'armée de Sambre-et-Meuse rompait en visière, et j'ai déjà à ce sujet fait deux violentes sorties. J'espère que cela cessera, n

La paix avait été signée avec le roi de Prusse, le 5 avril, à Bâle, par M. de Barthélémy, pour la France, et par le baron de Hardenberg, pour la Prusse, qui nous avait fait la guerre dans des vues de conquête et de partage, beaucoup plus que dans l'intérêt de la royauté et de l'émigration. Le même mobile avait armé l'Autriche; mais il existait cette différence dans la situation des deux cours, que le cabinet de Berlin, n'ayant rien perdu dans la, lutte, avait pu traiter sans faire ni demander le moindre sacrifice.

DEVANT MAYEKCE (1795). 149

De nouvelles dispositions allaient résulter de cet « heureux événement». La gauche de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui avait jusque-là prêté son concours à l'armée du Nord, remonta d'Amheim sur Deutz et Cologne, et Jourdan put étendre sa droite jusqu'à Luxembourg. Trois divisions, aux ordres de Hatry, devaient relever, sous cette place, l'armée de la Moselle, alors commandée par le général Ambert, et qui se dirigerait vers le Rhin pour se fusionneravec l'armée du Rhin.

Après avoir inspecté les lignes d'investissement de Mayeoce, où il recommanda de- ne rien changer aux dispositions arrêtées par Michaud et surtout de ne pas attaquer, Kleber se mit en route le 11 avril, avec le représentant Gavaignac et le commissaire ordonnateur, pour préparer les cantonnements que devraient occuper sur le Rhin les 25,000 hommes venant de Luxembourg. Sa tournée ne fut pas longue. Pichegru arriva le 16 avril devant Mayence, et prit, le jour même, le commandement de l'armée du Rhin. Kleber se rendit auprès de Jourdan, et dans les premiers jours de mai il appartenait de nouveau à l'armée de Sambre-et-Meuse.

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