CHAPITRE VI
Kleber commande l'aile gauche de l'armée de Sambre-ei-Meuse. —Son départ pour Creleld (21 Join). — MonyementB des divisions de l'aile gauche dans la nuit du 17 au 18 août. — Passage du Rhin (5-6 septembre). — Marche de Dûsseldorf à Mayence. — Kleber est chargé du commandement de l'armée destinée A faire le siège de Mayence. — L'armée de Sambre^t-Meuse repasse le Rhin. — Kleber refuse le commandement de l'armée de Rhin-et-Moselle.
La campagne de 1795 fut marquée par une des plus grandes opérations qu'eussent accomplies jusqu'alors les armées de la république française, le passage du Rhin en présence de l'ennemi.
Au commencement de mai, Jourdan ignorait encore le plan du gouvernement pour la reprise des hostilités. Mais aux armées de Sambre-et-Meuse et de Rhin-et-Moselle on savait qu*il faudrait porter la lutte sur la rive droite du Rhin et par conséquent passer ce fleuve de vive force. On s'était déjà occupé de réunir, aux endroits qui semblaient désignés pour le passage, le matériel nécessaire à la construction de plusieurs ponts. Le travail n'était guère avancé, à cause de la difficulté de trouver des bateaux et de les transporter. Pour faciliter et activer les opérations, Jourdan avait partagé son armée en plusieurs corps. Il confia à Kleber le commandement du centre, qui comprenait au 6 mai : 1^ la cinquième division (Bebnadotte), quartier général Metternich; 2* la neuvième division (Ghampionnet), q. g. Abtei-Laach; 3** la dixième division (Grenier), q. g. Rarlich; 4® la cavalerie du général Tilly, q. g. Mayen.
Kleber organisa sur-le-champ son corps d'armée ; il avait déjà choisi pour chef de son état-major l'adjudant général Debilly, lorsque cet officier d'artillerie, qui venait d'être promu général de brigade, reçut l'ordre de rejoindre l'armée du Rhin. Contrarié de cette décision, Kleber écrivit de Cologne, le 9 mai, à Gillet, pour le prier de la faire rapporter :
i\ Je suis arrivé à Simmern vingt-quatre heures après ton départ. Toi qui me connais, tu peux seul juger des regrets que j'ai éprouvés encore une fois de n'avoir pu épancher mon cœur dans
CAMPAGNE DE 1795. ISl
le tien avant que de nouveaux travaux t'appelassent aux rênes du gouvernement (i). J'ai beaucoup de satisfaction de te voir à ce poste, et pour la confiance qui t'y a porté et pour les services que tes veilles vont encore rendre à la patrie; mais pour toi, mon cher Oillel, pour l'armée de Sambre-et-Meuse et pour moi, j'aurais désiré que tu restasses avec nous.
« Je m'étais attaché en qualité de chef de mon état*major l'adjudant général Debilly. Une lettre du comité de salut public s'opposeà ce choix, parla promotion de cet officier au grade de général de brigade. Debilly désirerait cependant continuer la campagne sous mes ordres. Tu lui rendrais service et tu m'obligerais beaucoup, si tu voulais bien lever tous les obstacles que le comité m'a présentés, et faire renvoyer Debilly àTarmée de Sambre-et- Meuse, qu'il quitte , conformément à la lettre du comité, pour se rendre à celle du Rhin.
« Je te recommande cette affaire tout particulièrement ; tu ne saurais te persuader combien elle nous tient à cœur à l'un et à l'autre. Le bien du service d'ailleurs n'en souffrira pas, puisque l'armée du Rhin réunit aujourd'hui les officiers les plus distingués dans l'arme de l'artillerie.
< Je ne connais pas le nouveau travail du gouvernement, sur l'organisation des états-majors; on me fait craindre qu'il ne puisse porter quelque préjudice aux braves jeunes gens qui sont avec moi et qui ont rendu des services dans la campagne passée. Il m'en coûterait de les voir s'éloigner de moi, pour retournera leurs corps. Veuille bien, mon cher ami, avoir égard à la demande que je t'ai faite pour eux et aplanir les difficultés qu'ils .peuvent rencontrer àservir avec moi. Je les rappelleàton souvenir. Toi et le général en chef m'avez déjà témoigné votre satisfaction de leur conduite. »
EJeber partit le 10 mai de Cologne et se rendit à Andernach, quartier général de Jourdan, et de là à Bassenheim, où il s'installa, au centre de la fraction la plus considérable de ses quatre divisions, échelonnées de Coblenz à Sinzig.
Vers la fin de mai, le gouvernement communiqua son plan de campagne, qui allait être exécuté sans attendre la reddition de Luxembourg : pour empêcher l'ennemi de prendre l'offensive, il
(1) Gillet Tenait d'étre.appelé à faire partie du comilé de salut public.
fallait le forcer à défendre son propre territoire. Deux grandes attaques devaient avoir lieu : l'une par Tarmée de Rhin-el-Moselle, entre Huningue et Brisach ; l'autre dans le duché de Berg, par l'armée de Sambre-et-Meuse.
Jourdan s'occupa immédiatement d'organiser son aile gauche , qui, renforcée de troupes prises à l'armée du Nord, devrait franchir le Rhin entre Wesel et Dûsseldorf, s'emparer de cette place et remonter ensuite le long de la rive droite pour faciliter le passage des autres divisions de l'armée de Sambre-et-Meuse, i Cologne, Bonn et Neuwied. Par suite des dispositions adoptées par le gouvernement, l'armée de Sambre-et-Meuse allait être divisée pendant a^ez longtemps en deux corps. Le plus considérable resterait sous la direction de Jourdan. Le comité de salut public avait désigné RIeber pour commander l'aile gauche, destinée à agir d'abord isolément. Instruit, dans les derniers jours de mai, des intentions du gouvernement, RIeber dut songer à se mettre en mesure de les remplir. Comme il avait perdu ses chevaux au siège de Mayence, il envoya le capitaine Pajol en Hollande pour en choisir dans nos dépôts de cavalerie. Cet officier trouva auprès du commandant en chef de l'armée du Nord un accueil très-bienveillant, qui facilita l'accomplissement de sa mission, et dont RIeber remerciait Moreau par la lettre suivante :
« Bassenheim, 6 juin 1795.
a Mon aide de camp m'a rendu compte, citoyen général , des bonnes dispositions que vous lui avez témoignées en ma faveur et de l'offre que vous avez bien voulu lui faire de deux chevaux à prendre, sur un bon de votre part, dans les dépôts de notre cavalerie en Hollande. Je suis infiniment sensible à cette attention; elle m'intéresse d'autant plus que j'ai perdu devant Mayence une partie de mes chevaux par la grande pénurie de fourrage , pendant l'hiver passé, et que je serais revenu absolument démonté à l'armée de Sambre-et-Meuse, si je n'avais eu la précaution d'envoyer trois chevaux à Strasbourg. Mon état-major, la cavalerie et l'artillérie de l'armée du Rhin se sont ressentis de cette disette d*une manière bien cruelle. J'envoie à Utrecht un officier de confiance pour y chercher un cheval, que le représentant du peuple Richard méfait espérer : mais il m'en manquerait encore deux. Si
voas vouliez me les faire obtenir, cet officier les ramènerait avec le premier, et je vous aurais, moucher camarade, une infinité d'obligations.
« Je désirerais que les circonstances me rapprochassent de vous. Votre réputation militaire n'est pas la seule cause qui me fasse désirer de faire votre connaissance ; de très-honnétes citoyens de la Bretagne m'ont encore parlé de vous personnellement de manière à faire rechercher votre estime et votre amitié.
< Recevez mes salutations cordiales et fraternelles. »
Ces souhaits ne devaient pas tarder à se réaliser; car l'expédition dans le duché de Berg allait mettre Kleber en rapports directs avec Moreau.
Le passage du Rhin nécessitait de grands travaux et présentait de sérieux dangers : le futur commandant de l'aile gauche sentit le besoin de s'entourer d'officiers dont il connût la valeur et l'expérience. C'est dans ce but qu'il écrit encore à Gillet :
« Bassenheim, 7 juin 1795.
« Je te félicite de tout mon cœur, mon cher ami, que ton destin ait veillé à ta conservation dans les premiers jours de prairial ( 1*'' prairial, 20 mai ), au milieu des assassins de la Convention , au fer desquels tu as été plus particulièrement exposé par la nature des fonctions que tu as à remplir. Si tous les bons citoyens ont frémi d'horreur en apprenant cet attentat, c'est avec joie et satisfaction qu'ils ont considéré la victoire que vous avez remportée sur les terroristes. Profitez de vos succès pour les anéantir. Mais il faut aussi des mesures répressives contre les royalistes, qui se démasquent impudemment dans tous les déparlements. Pourrions-nous consentir, mon ami, après une révolution aussi étonnante que celle à laquelle nous travaillons depuis sept ans, après quatre campagnes de fatigues, de privations, mais de gloire, à reprendre un mattre? Nos sacrifices, nos maux, presque autant que les principes , doivent nous attacher à la liberté.
a Si je suis destiné à passer le Rhin, mon cher Gillet, pour entrer dans le duché de Berg, ainsi que cela parait être décidé , nous n'aurons dans nos marches qu'une langue étroite de terrain qui ne soit pas neutralisée. Tout ce que nous pourrions en tirer serait insuffisant pour faire subsister lo corps d'armée chargé de cette
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expédition , et les inconvénients à s'approvisionner dans les pays neutres ne sont pas de peu d'importance. U faudrait à la suite des trésors en numéraire, ou un agent du gouvernement avec chaque colonne, pour traiter des achats nécessaires et même des indemnités à accorder aux particuliers , dans le cas où il faille passer dans ces pays.
« Comme ce corps d'armée doit être à mes ordres , il est nécessaire pour le succès des opérations que je m'entoure d'ofGciers instruits et de confiance. C'est à toi, mon cher Gillet, que je m'adresse pour les obtenir du comité de salut public. Je lui demande le général de brigade Damas ^ qui est à l'armée du Rhin et que je destine à être mon chef d'état-major; le général de brigade Debilly, également à cette armée, qui demeurerait avec moi; et le chef de brigade d'artillerie Saint-Laurent , qui est à celle de Cherbourg , Brest ou Ouest , et que tu connais sûrement. Ces officiers d'artillerie sont infiniment précieux pour les ponts que nous aurons à jeter dans un pays coupé de rivières , car, malgré le zèle et l'activité du général Bonnard, on ne peut pas se dissimuler qu'il n'a pas tous les moyens de théorie qu'on pourrait désirer. Je demande encore au comité Yerrine. Je ne sais ce qu'il est devenu ; mais il peut m'ôlre plus qu'essentiel dans sa partie. Donne , je t'en conjure , tes soins à tout cela et fais-les-moi venir en poste.
(c Je vais à présent, pour la première fois^ mon cher Gillet, te parler de moi. J'ai été nommé général de division par sept représentants du peuple à la Vendée , au nombre desquels est Merlin , qui en a parfaite connaissance, après la grande bataille de Cholet, le 17 octobre 1793 ; [je commandais déjà à cette époque une division, quoique je ne fusse que général de brigade. Le brevet que la commission m'a envoyé ne date que du 9 floréal suivant (28 avril 1794), conséquemment près de six mois après ma nomination. C'est sûrement une erreur qui a été comnHse. Je te prie de vouloir bien t'entendre avec le commissaire Pille , pour la rectifier et me faire parvenir un autre brevet. J'ai remis à ce dernier en mains propres la commission que les représentants ci-dessus m'ont donnée.
a Tu m'as fait espérer que tu viendras à cette armée ; mais je crains bien que la présence ne soit jugée trop nécessaire à Paris ; j'aurais cependant vivement désiré que tu pusses m'accompagoer dans l'expédition d'outre-Rhin, où tu rendrais de très-grands ser-
vices à la chose publique. Ne néglige rien pour me donner en particulier cette satisfaction , et crois-moi pour jamais le meilleur et le plus fidèle de tes amis.
ff P. S. La jeunesse qui m'entoure est infiniment sensible aux soins officieux que tu me promets pour elle; elle se recommande à ton souvenir.
c Ci-joint les pièces de Bruxelles» que l'on a omis de t*adresser, et deux mémoires que m'a fait passer le général Bernadotte pour deux officiers de son état- major. Tu lui as promis ainsi qu'à moi de faire quelque chose pour eux. Excuse-moi toutes mes importunités^ mais je pense qu'il faut récompenser ceux qui ont bien servi. »
Après le passage du Rhin , l'armée expéditionnaire aurait à manoeuvrer sur l'étroit espace de territoire qui n'avait pas été neutralisé. Pour enter les complications que pouvait entraîner la violation de la neutralité) il importait d'habituer les troupes à une rigoureuse discipline. Dans une lettre à Emouf » Rleber se plaint de la mollesse du tribunal militaire et engage ce général à le faire remplacer par une commission plus énergique :
« Bassenheim, 7 juin 1795.
0 Depuis un mois , mon cher camarade , que j'ai Thonneur de commandjer les quatre divisions du centre, il m'est parvenu des plaintes fréquentes, et des chefs de corps, et des capitaines, et de compagnies entières , sur la légèreté avec laquelle le tribunal militaire avait habitude d'acquitter les prévenus de délits qui lui étaient adressés. On me dénonçait même que des militaires convaincus d'assassinats ou de vols manifestes étaient renvoyés absous à leurs corps respectifs ; que, leurs camarades refusant de les recevoir parmi eux , ils étaient de nouveau conduits au tribunal , et derechef renvoyés par celui-ci à leurs corps, qui s'obstinaient toujours à ne point les accueillir. Dans ce cas se trouve un dragon présentement en prison à Andernach, et dont on ne sait que &ire. Je t'ai successivement fait passer, mon camarade, ces réclamations, dont la justice m'a frappé; et je t'ai rappelé que, depuis l'existence de l'armée , le tribunal militaire n'avait jamais été composé d'individus moins estimables. Sans la punition prooipte et exemplaire d'un délit constaté, le délit se répète, la
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discipline est perdue^ et sans discipline point d'armée. Tu sens cependant^ mon camarade , combien serait essentiel , au cas où Ton dût passer le Rhin, qu'il existât dans la troupe infiniment d'ordre , de discipline et de subordination^ surtout dans les pays neutres qu'elle serait obligée de traverser. Je t'invite, en conséquence, à demander aux représentants du peuple à l'armée , ou au gouvernement, s'il le faut, le remplacement du tribunal existant^ par une institution plus énergique et plus propre à maintenir le soldat dans le cercle de ses devoirs, il me semble que les commissions militaires attachées à chaque division y telles qu'elles ont été organisées par un arrêté du représentant du peuple Oillet, atteindraient ce but. »
Luxembourg capitula le 7 juin. Le corps chargé du siège de cette place allait rentrer à l'armée de Sambre-et-Meuse , dont l'organisation se trouva, par suite , arrêtée de la manière suivante. L'aile gauche, sous les ordres de Kleber, serait formée des quatre divisions Lefebvre , Morlol, Championnet et Tilly. Le centre, commandé par Hatry, comprendrait les divisions Desjardins et Montaigu , ramenées de Luxembourg , plus celle de Bemadotte. L'aile droite, aux ordres de Marceau, se composerait de la division de ce général et de la division Poucet. Ces trois corps d'armée, portés à des effectifs respectables par l'arrivée prochaine des 20,000 hommes enlevés à Moreau, devaient prendre position : l'aile gauche , de Bûderich à Cologne ; le centre , de Cologne à Coblenz ; l'aile droite, de Coblenz à Mayence.
Avant de se rendre à son nouveau poste , Kleber demanda des instructions à Jourdan :
« Bassenheim, 16 jnin 1795.
w J'ai reçu d'Emouf hier au soir, mon cher camarade , l'ordre de prendre le commandement de l'aile gauche de l'armée. J'attends de toi une instruction détaillée sur la mission que tu me confies, et je te prie, indépendamment, de vouloir bien m'îndiquer le jour où je pourrai conférer plus amplement avec toi.
« Permets-moi de t'observer qu'il serait urgent que j'eusse avec moi quelques ingénieurs habiles ; la privation absolue dans laquelle je me trouvai, la campagne passée, des officiers de cette arme, m'en a fait sentir vivement le besoin. Je crois qu'une demande à cet effet au comité de salut public souffrira d'autant
moins de difficultés que Tarmée de MayeDce regorge d'ingénieurs, et que^ de l'avis de Chasseloup et de Bizot, qui viennent de passer chez moi, il y en a au moins vingt de trop à celte armée. Comme tu sais qu'il est un grand choix parmi ces messieurs, je t'invite à demander préférablement et entre autres ce même Chasseloup , Boisgérard et un nommé Arnold. Ce dernier est un jeune officier d'une activité rare, et le seul que je connaisse parfaitement capable pour la construction des radeaux , dont nous avons parlé , puisqu'avant d'entrer dans le corps du génie, il était maître charpentier à Strasbourg, mais de ces charpentiers connaissant parfaitement le dessin.
c Avons-nous, mon cher camarade, des officiers d'artillerie bien habiles pour jeter des ponts, et, dans le cas contraire, ne crois-tu pas qu'il serait également essentiel d'en demander au comité?
u Ne penses-tu pas aussi que nous tirerions grand parti de quelques mémoires du pays entre la [Lippe et la Lahn et d'un autre sur la place de Dûsseldorf? Vois s'il ne ferait pas à propos d'en faire la demande au bureau de la guerre : je sais qu'il en existe , carj'ai vula copie de celui sur Dûsseldorf entre les mains de Marescot. Je crois que notre ami Gillet arrangerait tout cela , à ta simple invitation.
A Enfin , comme tu sais que les partis que nous avons envoyés sur notre gauche, pendant la campagne passée^ nous ont avantageusement servis, ma gauche aura pareillement besoin d'être fortement éclairée, au cas que je doive passer le Rhin.
« Ney, encore retenu aux eaux d'Aix-la-Chapelle, ne pourra pas de longtemps faire le métier pénible de partisan ; il est cependant essentiel que celui qui le remplacera dans cette mission sache parfaitement la langue allemande. Je te propose donc et te demande même comme une faveur Schwarz, chef d'escadron au ^ régiment de hussards , de sa personne seulement , ou bien , si tu n'y trouves pas d'inconvénients, avec un escadron ou un demiescadron de son régiment. Cette troupe rentrerait à son corps lorsque, arrivée à la hauteur de Neuwied, l'armée effectuerait aussi son passage. »
Les instructions demandées furent immédiatement envoyées; elles portaient en substance : 1^ faire d'abord arriver sur le Rhin,
près d'Uerdingen, les bateaux achetés ou rassemblés à Venloo et autres villes de la Meuse, pour la construction des ponts ; â^ s'emparer de rtle du Rhin près de Budberg, où trois bataillons, soli^ dément retranchés, élèveront des batteries pour détruire celles de Tennemi sur la rive droite ; 3* tout étant prêt pour le passage du Rhin, rapprocher les diverses divisions des points où elles devront jeter leurs ponts; 4'' commencer le passage par la division Lefebvre, qui, transportée au moyen de bateaux, protégera la construction des ponts des autres divisions ; 5"* faire opérer la division Championnet contre Diisseldorf, si cette ville refuse de se rendre à la première sommation ; 6*^ enQn, toute l'aile gauche étant réunie aur la rive droite, la porter sur Miilheim , vis-à-vis de Cologne, afin de faciliter et de protéger le passage du reste de l'armée.
Kieber arriva le 24 juin, au soir, à Crefeld, où il installa son quartier général, à peu près au centre de ses quatre divisions, qui avaient été amenées entre Cologne et Bûderich. Il touchait , par sa gauche, à Tarmée du Nord, par sa droite, à la division Grenier. Les divisions Lerebvre (quartier général Uerdingen), Morlot (q. g. Neuss) et Championnet (q. g. Cologne) bordaient le Rhin. La division Tilly ( q. g. Gladbach), formée de corps venant de l'armée du Nord, s'organisait en arrière du centre de cette ligue.
Le corps de Kieber comprenait, au 25 juin, un effectif de plus de 41,000 hommes présents sous les armes, presque la moitié de l'armée entière, dont la force ne dépassait pas 91,000 hommes. C'était aussi le commandement le plus important au point de vue des positions occupées et des opérations à exécuter. Les lettres du 26 et du 29 à Gillet prouvent que le commandant de l'aile gauche ne négligeait rien de ce qui pouvait assurer le succès de l'entreprise.
« CreTeld, 26 juin 1795,
(( Que de douces obligations tu m'imposes , mon cher ami ! tu as ^onc accueilli mes demandes : Damas, Debilly et Saint-Laurent passent à l'armée de Sambre-et-Meuse. Veuille bien mettre le comble à mes désirs en autorisant Ney à rester à la même armée. Je ne sais par quelle erreur il a été porté sur le tableau des adjudants généraux de celle du Rhin ; il est en ce moment aux eaux d'Aix-Ia-Chapelie pour acheverla guérison de sa blessure, et il serait inconsolable si on le séparait de nous, lui qui n'a refusé le grade
de général de brigade, que Merlin disait lui avoir fait obtenir, que pour pouvoir quitter l'armée du Rhin. Tu te rappelles d'ailleurs, mon cher ami, de quelle utilité nous ont été, la campagne dernière, les partis envoyés dans le pays : eh bien , ce genre de guerre ne sera pas moins essentiel lorsque nous aurons passé le fleuve. Le bien du service réclame Ney ; et puis, pourquoi accumuler comme on parait le faire tous les moyens à l'armée du Rhin, tandis qu'il est probablement décidé que la nôtre agira la première et frappera les grands coups?
c Veut-on continuer la guerre? Il faut passer le Rhin. Veut-on une paix prompte et avantageuse? Il faut encore passer le Rhin. 60,000 hommes sur la rive droite rendront MM. les princes d'Allemagne tellement souples, qu'ils passeront par-dessus bien des formalités. Mais comment se fait-il qu'on ne se soit pas occupé plus tôt des moyens de passage? Il n'est ici pas un bateau, pas un câble de prêt ; on est encore à savoir où l'on prendra le premier des agrès; il nous manque d'ailleurs 3,800 chevaux; d'où les tirer? Il serait important que tu pusses accompagner Saint-Laurent pour te rendre un instant sur les lieux afin de graisser les rouages de la machine. Quant à moi, mon cher ami, quant aux chefs et soldats sous mes ordres, nous brûlons tous de guerroyer au delà du fleuve : les vainqueurs de Fleurus , un peu calomniés par l'envie , sont jaloux de vous faire connaître qu'ils n'ont point dégénéré, et que jamais ils ne démériteront de la patrie.
€ Tu me parles de mon plan. Jourdan m'a communiqué le sien ; il ne reste rien à y ajouter. Mais les moyens d'exécution nous manquent, et ne nous manqueraient pas si tu étais resté avec nous. Quand une armée doit faire refluer ses moyens sur une autre armée, elle ne s'y prête que de mauvaise grâce et avec lenteur ; et s'il n'est pas là un homme d'une activité plus qu'humaine, cela^ne va pas. L'armée du Nord, par exemple, ne nous a point ou peu envoyé de chevaux, et nous n'avons encore aucune notion certaine sur le pont qui doii être construit en Hollande. Encore une fois, ne pourrais-tu pas faire une absence de quinze jours? Cela ferait sûrement du bien aux affaires et peut-être à ta santé.
« Comme, malgré tous nos efforts, nous ne pourrons jamais réunir ici plus d'un pont, Jourdan désirerait faire construire des radeaux, et il a raison; mais pour effectuer cette construction, il
nous faudrait un homme capable. Cet homme, je le connais. C'est un ingénieur nommé Arnold, qui n'a rien à faire devant Mayence et qui, ayant été charpentier avant d'entrer dans le corps du génie, joint à Tactivité les talents nécessaires. Les radeaux faits, on le renverra à l'armée du Rhin.
a Je suis à Crefeld depuis avant*hier ; c'est ici que j'ai reçu ta lettre. La Gueidre, prussienne te bénit, et partout on parle de toi comme je voudrais entendre parler de tous ceux qui représentent
la plus belle et la plus fière nation du monde, mais hélas I Pour
moi, je ne te dis rien de mon attachement, il ne peut être égalé que par mon dévouement à la chose publique.
(f N'oublie pas mes jeunes gens ; Beurmann l'alné, Strolz et Reiset sont sans appointements depuis la dernière loi. J'en suis désolé; tu sais comme je les fais servir et comme ils servent.
« Qu'as-tu fait des cartes que le citoyen Leprestre t'a remises pour moi? Elles me seraient bien utiles.
(( Encore un mot sur l'expédition projetée. Il faudrait que les généraux qui passeront le Rhin aient une instruction particulière du gouvernement relativement à la conduite à tenir dans les pays neutres (1) ; mais que cette instruction soit basée sur les choses pos-
(1) Le premier article du traité de Bâle portait : « La ligne de neatralité comprendra l'Ost- Frise, et descendra le long del'Ems et de l'Alpha jusqu'à Munster; prenant ensuite sa direction surKoesfeld, Borken, Bocholt, elle joindra la frontière du duché de Glèbes près d'Isselburg , suivra cette frontière jusqu'à la Nouyelle- Yssel, remontera le Rhin jusqu'à Duisburg; puis elle se dirigera, en longeant la frontière du comté de la Mark, sur Werden, Gemark ; elle suivra alors la Wûpper, passera à Altenkirchen,.Limhurg sur la Lahn, remontera cette dernière rivière et la Wors jusqu'à Idstein, se dirigera ensuite vers Eppstein, Hôchst sur le Mayn , de là sur Mannheim , le long du Landgraben, sur Domheim, et', suivant le ruisseau qui traverse cette ville, gagnera la frontière du Palatinat, pour longer, après, celle du pays de Darmstadt et celle du cercle de Franconie ; cette ligne ira ensuite à Eberbach sur le Neckar, suivra le cours dé ce fleuve jusqu'à Wimpfen. ville libre de l'Empire, et prendra de là sur Lowenstein, Murrhardt, Hohenstatt, Nordlingen, «ville libre de l'Empire, et Holzkirchen sur la WerniU; elle renfermera le comté de Pappenheim, tout le cercle de Fr^conle et celui de la haute Saxe; elle longera enfin la Bavière, le haut Palatinat, et la Bohème jusqu'aux frontières de SUésie. »
Le roi de Prusse s'était engagé à empêcher qu'aucune troupe ennemie de la France ne franchit cette ligne de démarcation et ne sortit des pays qui s'y trouvaient compris. Il avait été seulement stipulé que le passage des troupes, soit de la République française , soit de l'empire d'Autriche, pourrait avoir lieu par les routes conduisant, sur la rive droite du Mayn, de Francfort : l^surKônigstein et Limburg,
sibles. Je crains fort que les hussards et les chasseurs ne veuillent jamais insérer dans leur vocabulaire le mot n^/re , surtout si nous n'avons pas d'autres moyens de répression que nos pitoyables, absurdes et abominables tribunaux militaires.
c Tu sais sans doute combien nous sommes misérables ici avec nos assignats, qui sont conspués. La Convention devrait bien nous en dédommager, non pas en augmentant notre solde ^ mais par un supplément dans les distriI)utions de pain et de viande , qui sont à peine suffisantes pour nourrir nos domestiques , et en autorisant les commissaires des guerres à nous délivrer de temps en temps quelques veaux ou moutons.
c Je suis, moi, plus particulièrement malheureux, parce qu'il me répugne d*ètre à charge à des hôtes, et que, comme tu sais^ je suis accoutumé à vivre avec mon état-major. Je te jure que, si, pendant mon séjour à Strasbourg, je n'avais point vendu ma pauvre petite maison j je serais à présent aux plus désagréables expédients. »
« Crefeld, 29 jaio 1795.
« J'avais obtenu Pradel^ mon cher ami, en qualité de commissaire ordonnateur attaché au corps d'armée sous mes ordres , et déjà il était arrivé à Crefeld lorsqu'il reçut du commissaire général l'avis que, par le nouveau travail, il n'avait point été conservé comme ordonnateur, et qu'il rentrait dans la classe des commissaires ordinaires. Tu n'as sûrement point oublié les services essentiels que Pradel nous a rendus la campagne passée et combien il a déployé, dans les plus grandes crises, de zèle, d'activité et d'intelligence. Je suis étonné que toi, qui sais si bien apprécier les hommes, tu n'aies pas fait ton possible pour conserver à celui-ci l'emploi dont il s'est honorablement acquitté. Il vient encore dans ce moment-ci de remplir les fonctions de commissaire général de l'année, et il l'a fait de manière à mériter l'estime et la confiance. Je te prie donc, mon cher ami, de lui obtenir, s'il est encore possible, son ancien titre d'ordonnateur, afin qu'il puisse rester avec moi et me suivre dans l'expédition délicate et importante qui
ren Cologne; 2^ sur Friedberg, Wetzlar et Siegen, vers Cologne; 3^ sur Hatters-. iMÛn , Wiesbaden et Nassau , à Goblenz ; 4® enfin, sur Hattershelm, à Mayence. L'oaTeriure de ces quatre routes aux armées belligérantes étendait un peu le cercle de leur acUon.
Ifô KLEBER.
m'est confiée ; car^ sur quelque ordonnateur de l'armée que Je jette les yeux, je n'en vois pas un qui soit dans le cas de le remplacer efficacement. Pardon , mon cher Oillet, si je t'importune encore , mais les sujets sont si rares que je crois du devoir d'un bon citoyen de proposer et de réclamer ceux qu'il connaît capables. S'il n'était plus en ton pouvoir de rendre à Pradel son titre d'ordonnateur, je te prie de vouloir bien le faire envoyer en qualité de commissaire de i'® classe à Valenciennes , afin qu'il puisse donner suite à un établissement projeté qui le rendrait indépendant du service.
a J'ai observé cette différence, entre Pradel et les autres ordonnateurs, que ceux-ci sont toujours à cheval sur leurs registres, et que le premier l'est réellement pour courir et agir.
(c P. 5. Je présume, d'après ce que m'a dit Pradel, que la commission a fait des changements à la liste qui lui a été remise et sur laquelle il était porté comme ordonnateur. Veuille bien t'en faire rendre compte, i»
Persuadé que les communications à établir entre les divisions qu'il commandait devaient être lô premier objet de ses soins, il donnait, le 27 juin, de longues instructions à ses généraux pour activer la réparation des chemins. Ces instructions sont un chefd'œuvre de détails de mouvements : elles embrassent l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie, le génie et l'administration.
Cependant l'ennemi avait connu très-exactement les mouvements exécutés par les diverses divisions de l'armée de Sambre-et- Meuse; il en avait conclu la reprise prochaine des hostilités. A la fin de juin, l'armée autrichienne se trouvait répartie, sur la rive droite du Rhin : la gauche, comme les années précédentes, entre Mannheim etRehl, avec un cordon jusqu'à Bâle ; le centre devant Mayence et Mannheim, sous le commandement du général Clairfayt; l'aile droite ou armée du bas Rhin, aux ordres du général Werneck, s'étendait jusqu'à Duisburg et s'appuyait à la ligne de neutralité déterminée par le traité de Bâle.
Malgré l'activité que déployaient Rleber et les troupes sous ses ordres, les préparatifs pour le passage du Rhin avançaient lentement. Les bateaux indispensables à la construction des ponts
étaient devenus introuvables ou les propriétaires en demandaient des prix exorbitants. Irrité des obstacles apportés à l'exécution de ses projets par le mauvais vouloir des habitants ou la pénurie des caisses de l'armée, le comité de salut public fit partir de Paris, le i2 juillet; le représentant Gillet , qui , peu de jours après, arrivait auprès de Kleber à Crefeld , muni de pleins pouvoirs pour lever toutes les difficultés. Comme le passage du Rhin par l'aile gauche de Tarmée de Sambre-et-Meuse constituait la première opération de la campagne, c'était naturellement de ce côté que devaient être dirigés d'abord tous les moyens dont on pouvait disposer. Il importait d'éviter ou de dérober les mouvements des divisions, pour ne pas éveiller l'attention des Autrichiens, et de presser la construction des ponts, afin de pouvoir franchir le Rhin avant que l'ennemi eût le temps d'élever des ouvrages et d'amener des renforts en face des points de débarquement.
Vers le 20 juillet, on était enfin parvenu à rassembler à Amheim le pont tiré de la Hollande ; on travaillait activement à l'ajuster, pour le diriger ensuite sur Uerdingen , où il ne pouvait point arriver avant le 10 ou le 12 août. Un autre pont volant, préparé à Nimègue , devait être amené, le 2 août, à hauteur de Wesel. Des pontons et des bateaux réunis à Venloo étaient transportés, par terre, à Uerdingen, afin de servir au passage des premiers détachements. Dans les derniers jours de juillet, le Rhin, grossi par les pluies, devint fort impétueux. La violence du courant et les vents contraires empêchaient les arrivages d'Arnheim et de Wesel. Les convois de pontons et de bateaux, qui venaient par terre, purent seuls gagner Crefeld et, de là, les bords du fleuve. Ces contre-temps impatientaient Kleber; il allait souvent s'assurer par lui-même de l'état du Rhin, surveillait l'aménagement et la réparation des bateaux amenés de la Meuse , et informait Jourdan de tout ce qui se passait à l'aile gauche.
« Crefeld. 30 joUlet 1795,
c Bonnard et le chef de brigade Lagastineont été hier à Yenloo; tout est au gré de leurs désirs, et ils comptent que, pour le 7 ou le 9 août, tous nos moyens de la Meuse seront rassemblés à Uerdingen.
« Lagastine a fait, il y a trois jours , une reconnaissance le long du Rhin. Hier un autre officier du génie en fit une nouvelle. U en
résulte que l'enneini travaille avec activité , et qu'il vient de faire construire un petit camp retranché vis-à-vis dlJerdingen. Le rapport d'un agent secret, que je t'ai adressé hier, et qui m*a été remis par le général Lefebvre, assure que l'ennemi ne se renforce pas sur ce point, tandis que d'autres rapports, qui m'ont été faits directement, annoncent positivement le contraire. Quoi qu'il en soit, quelques bataillons de plus ou de moins ne nous empêcheront pas de réaliser nos espérances.
a II est encore passé cette nuit à Crefeld quatorze baquets chargés de pontons et suivis de voitures d'agrès.
a Fais-moi connaître où tu en es de ton côté et pour quelle époque à peu près tu comptes être en mesure. »
« Crefeld, 31 juillet 1795.
« J'ai été hier sur le Rhin; il était terrible et désespérant : la Riihr est débordée, une de ses digues enlevée, et le vent est contraire à l'arrivée de notre convoi de Hollande. Aujourd'hui on m'annonce la décrue du Rhin, et il parait que le beau temps va enfin succéder à la pluie.
a L'ennemi n'a pas perdu de temps, depuis que nous avons multiplié nos reconnaissances de DUsseldorf. Partout il a élevé et élève encore des ouvrages vis-à-vis ceux que nous avons construits, et , avant-hier, il les a démasqués , en faisant abattre les haies et arbres qui les avaient dérobés à nos regards. Si l'intention de MM. les Autrichiens est d'armer et d'occuper sérieusement tous ces ouvrages, ils ne laisseront paç de nous inquiéter beaucoup, dans nos opérations.
tt J'ai eu la consolation de voir arriver hier à Uerdingen même quatorze baquets, chargés chacun d'un ponton et suivis d'une vingtaine de voitures chargées de cordages et d'ancres et d'autres agrès, de sorte que notre chantier commence à prendre la meilleure tournure possible, et si le temps veut être des nôtres, il n'y a pas de doute que nous serons en mesure au jour que j'ai indiqué dans ma lettre d'hier.
« Je me conformerai au changement que tu as apporté à mon instruction par rapport aux iO,000 hommes que tu es obligé d'envoyer à l'armée de Rhin-et-Moselle , et j'ai conféré avec Pradel concernant la distribution des biscuits.
a Rochefort m'a fait passer 25 louis en numéraire et 3,000 livres en assignats, conformément à tes ordres. Ce sont , mon cher, ces commissions centrales qui nous causent la pénurie que nous éprouvons dans nos moyens de transport; il n'est sorte d'entraves que partout elles ne fassent naître.
« Le décret concernant les deux sols de supplément de paye en numéraire est un grand motif de consolation pour nous.
a Je te salue et te souhaite moins de désagrément que tu comptes en trouver à Goblenz. »
« Crefeld, !•' août 1795.
a Je t'envoie, mon cher camarade , copie d'un rapport de la reconnaissance particulière qu'a faite hier sur le Rhin le chef de bataillon du génie Léry. Tu y verras ce que je t'ai déjà dit des dispositions de l'ennemi ^ et si sa défense répond aux ouvrages multipliés dont il se couvre et aux mouvements qu'il se donne , le passage] du Rhin sera bien une attaque de vive force. Tout cela m'engagera à te prier de faire de grandes démonstrations sur la droite, pour attirer de ce côté l'attention de l'ennemi.
a Je suis fort aise que tu ne regardes que comme moyens secondaires ce qui nous arrive de la Meuse, et que ton intention soit d'attendre, avant de rien entreprendre, l'arrivée du pont de Hollande. Je pense, comme toi, qu'il ne faut rien donner au hasard , et quoique la hausse des eaux, qui n'ont point encore diminué, occasionnera quelque retard dans nos opérations , il vaut mieux , je crois, agir un peu plus tard et plus sûrement.
c Bollémont m'a tranquillisé sur l'approvisionnement qu'il me destine ; il sera suffisant pour le passage du Rhin , mais il ne me parle pas du parc de réserve ; il est cependant urgent d'y songer sérieusement.
« Je me tiendrai toute la journée sur le Rhin pour voir les choses par moi-même.
« Je viens de donner ordre à Championnet, puisque tu y persistes, d'envoyer un de ses régiments de dragons à Tilly ; mais je t'observe que le régiment qui lui reste est faible et écrasé de service, particulièrement pour la réunion des moyens de transport qu'il faut arracher de force des villages, afin de fournir à la subsistance de l'armée. «
166 RLEBER.
«« Grefeld, 3 août 1795.
oc Tout va aussi bien qu'il est possible de le désirer; nos travaux se continuent avec activité, et le rassemblement de nos moyens
de la Meuse «e fait avec vigueur; la crue des eaux, seule ^ me désespère , puisqu'elle tient en arrêt tout ce qui nous vient de la Hollande, i»
« Crefeld, 5 août 1795.
a J'ai reçu cette nuit ta lettre par laquelle tu m'annonces que définitivement tu effectueras ton passage sur la droite; rien n'aurait pu me faire plus de plaisir que cette résolution de ta part.
(( Il n'y a point de doute que je ne sois prêt d'ici au i% pour tout ce qui concerne la réunion des moyens mécaniques; mais, je te le répèti , si le temps ne se remet au beau , et si les eaux ne décroissent au moins de 5 ou 6 pieds , il est impossible de songer à rien entreprendre, et cette décrue, ne peut avoir lieu, à moins d'un miracle, d'ici au iSK, d'après les riverains du pays. Aussi, quand tous nos moyens seront réunis , il faudra attendre; dans tous les cas, je pourrai toujours te prévenir deux jours avant d'agir.
(( Le pont volant de Nimègue est toujours à la hauteur de Glèves sans pouvoir avancer d'un pas, et c'est cependant sur ce pont que je dois essentiellement compter pour jeter des troupes sur la rive droite , car ce qui se trouve de bateaux à Essenberg ne pourrait suffire.
« Pour te donner une idée de la hausse des eaux , il faut te figurer que tout lo terrain sur lequel on faisait des reconnaissances est absolument inondé, que l'île que nous devions occuper est en partie inondée et en partie à fleur d'eau, que Uerdingen même est tourné par les eaux du Rhin.
« J'ai examiné hier les pontons que l'on a transportés de la Meuse ici; on ne peut rien imaginer de plus défectueux que leur construction et, quoi qu'en disent Bonnard et Lagastine, je ne croirai jamais que l'on puisse passer dessus avec une pièce de canon; les anneaux et généralement tout le ferrage sont même d'une telle faiblesse, que nous aurons à craindre des accidents, pour peu que le courant soit rapide. Ce sont là autant de raisons qui doivent nous faire persister à ne regarder ce pont que comme
secondaire. Au reste, tout est dans la plus grande activité, et tu peux compter qu'on ne manque ici ni de zèle, ni de bonne volonté; que même l'appareil défensif de Tenneroi n'étonne et n'effraye personne.
« Comme je n'ai rien appris sur le pont volant de Spick, je vais envoyer un courrier à Dejean pour en avoir des nouvelles.
« P. 5. Quoique je sois persuadé que l'ennemi ne pourra armer toutes les batteries qu'il a construites et démasquées , je regarde, cependant, ainsi que les officiers du génie, comme indispensable de multiplier les pièces de siège au moyen desquelles nous pourrions ricocher tous ses ouvrages. Je te prie donc de vouloir bien mander à Bollémont de me faire passer deux pièces de siège de plus et, s'il est possible, deux mortiers. »
«*Crefeld, 7 août 1795.
a La tête de convoi du pont de Hollande, composée de 25 bateaux, est enfin arrivée à Essenberg. J'ai eu bonne envie de faire sonner les cloches du pays. J'en attends 69 autres, attardés par la crue du fleuve et les vents contraires. Les eaux du Rhin ont baissé de trois pouces depuis hier. Tu sens bien que ce n'est encore que trèspea de chose. Il parait certain qu'avant le 17 nous ne pourrons agir. »
« Grefeld, 13 août 1795.
a J'ai reçu les 4,000 francs en numéraire que tu m'as envoyés et je les ai distribués sur-le-champ entre Lefebvre et l'adjudant « général Sarrazin. Ce dernier est chargé de la négociation pour le louage des bateaux plats de la Ruhr; il s'est rendu, à cet effet, hier à Duisburg ; je n'en ai pas encore reçu de nouvelles.
c J'ai été hier visiter les travaux, de la droite à la gauche; tout va aussi bien que le temps Ta permis jusqu'ici. A Essenberg, j'ai trouvé 68 bateaux, bien arrangés par brigades; il ne manque plus pour ce premier pont qu'un ou deux bateaux chargés d'agrès , que nous attendons d'un moment à l'autre. Nous sommes moins heureux avec les bateaux de transport venant de la Meuse ; il n'en est arrivé jusqu'ici que cinq, dont l'un est hors de service. Enfin, nous remuerons ciel et terre pour être prêts au moment indiqué par ta dernière lettre (17 août), et si nous devions éprouver quel-
que relard, tu me rendras , je pense , ainsi qu'à mes coopérateurs, la justice de croire qu'il n'y aura point eu de notre faute.
c Demain, j'enverrai Tordre aux divisions de se rapprocher des points qu'elles devront occuper au moment du passage. Ce qui me désole ce sont les cbevâux d'artillerie , disséminés aux quatre coins de la terre, soit pour chercher des bateaux, soit pour chercher des vivres; ce sera une mer à boire que de les réunir. Nous ferons tous pour le mieux , et nous n'aurons au moins pas à nous reprocher le défaut de zèle et d'activité.
€ Les forces vis-à-vis de moi s'augmentent de jour en jour; avanthier soir encore , il est arrivé un gros corps de troupes , tant en infanterie qu'en cavalerie, et hier dans la journée, un fort convoi d'artillerie. Tout est hérissé de redoutes et d'ouvrages sur la rive droite. Ce qui me console, c*est de penser que plus je trouverai de résistance de mon côté, moins tu en rencontreras du tien; car j'attache plus d'intérêt à la réussite de ton passage que du mien, persuadé que, dès que tu auras un seul bataillon sur la rive droite, ce qu'il y a par ici sera singulièrement ébranlé.
e II faut encore que les eaux du Rhin baissent de quatre pieds pour nous permettre le passage ; car, au dire des gens du pays , il serait impraticable de jeter l'ancre dans son état actuel.
<L L'opération dont tu m'as chargé me paraît bien grande, et si j'avais le choix entre un siège et une expédition de cette nature , je n'hésiterais pas un instant à me décider pour le premier, n
L'activité la plus grande régnait dans le port d'Essenberg , où les arrivages de la Hollande se concentraient. Ce mouvement éveilla l'attention des Prussiens cantonnés sur la rive droite du Rhin, dans les pays neutres. Le 12 août, le colonel Eschirschky, commandant à Wesel , écrivit à Kleber une longue lettre , dans ' laquelle il lui représentait que les rassemblements de bateaux à Essenberg pouvaient faire supposer que l'armée française se préparait à jeter un pont vis-à-vis de Rûhrort, ce qui serait une violation de la ligne de neutralité. Rleber répondit , le 44 août :
c De ce que quelques bateaux se trouvent à la hauteur d'Essenberg, vous concluez , M. le colonel, que mon intention est de jeter un pont sur Rûhrort. Ce soupçon a lieu de m'étonner, et je dois ici vous rappeler, M. le colonel , que la nation prussienne , lors même qu'elle était notre ennemie, a été, plus que toute autre,
dans le cas de juger de la loyauté et de la générosité française. » Le moment décisif approchait. Kleber inspecta, le 14 août, tous les travaux des bords du Rhin, depuis Uerdlngen jusqu'à Essenberg. Les bateaux rassemblés sur ce dernier point suffisaient pour jeter un premier pont, dès que les agrès seraient arrivés. Mais les bateaux amenés par terre de Yenioo à Uerdingen étaient en si mauvais état, qu'il fallut songer à s'en procurer d'autres. L'adjudant général Sarrazin fut envoyé, le même jour, avec 4,000 francs en numéraire, à Duisburg, pour y louer les bateaux plats de la Ruhr.
Les rapports quotidiens de Kleber à Jourdan nous permettent de suivre toutes les péripéties de cette grande et périlleuse entreprise du passage du Rhin :
« Crefeld, 14 août 1795.
c L'ennemi portant toute son attention et toutes ses forces du côté d'Angerort et d'Uerdingen , mon cher camarade , je change quelque chose aux dispositions de l'instruction que tu m'as laissée. Voici ce que je viens te proposer. Je réunirai le plus de barques qu'il me sera possible dans l'Ërfl, afin de pouvoir jeter trois bataillons sur la partie de la rive droite du Rhin vis-à-vis l'embouchure de la rivière. Cette pointe est peu gardée , et n'a qu'une mauvaise batterie pour sa défense; le bois qui la couvre offre d'ailleurs à l'infanterie une retraite assurée contre la cavalerie. Lorsqu'une fois trois bataillons auront passé , il n'y a plus de raison pour.m'empécher de les faire suivre par trois autres , et c'est avec ces troupes que je compte tourner Dûsseldorf, qu'avant tout je ferai bombarder, si le commandant refuse de la rendre à la première sommation. Mais comme, d'après le supplément de ton instruction, je n'aurai que six bataillons de la division Championnet devant cette place, j'en ajouterai à ceux-ci trois autres de celle de Morlot. Tu comprends aisément que, si ce passage me réussit à demi seulement, l'ennemi, craignant d'être coupé, dégarnira aussitôt sa droite pour renforcer sa gauche, et nous, nous serons prêts sur notre gauche à agir immédiatement après que l'attaque sur notre droite dont il est question aura commencé.
c Comme l'ennemi paraît décidé à nous attendre de pied ferme et qu'il a pris à cet effet toutes ses précautions, il me semble que, de notre côté, nous ne devons rien donner au hasard, et attendre
plutôt quelques jours de plus pour être en mesure d'agir plus sûremeat.
a On me propose aussi de faire occuper d'abord l'île au-dessus dUerdingen, afin d'y construire le plus rapidement possible les retranchements et batteries nécessaires pour battre l'anse d'Uerdingen; dès lors l'ennemi pensera que notre véritable attaque est celle d'Uerdingen; tout cela réuni pourra peut-être lui douoer quelque sécurité sur le point d'Angerort. Ce sera l'affaire de trois jours pour rassembler les barques sur l'Erft.
oc La reconnaissance du tout a été faite avec les officiers du génie et le général Bonnard.
« J'arrive au chapitre principal : il m'est de toute impossibilité de te renvoyer les baquets, car comment sans eux réunirais-je les bateaux de Cologne sur l'Erft? Comment sans eux Bonnard pourrat-il lancer à l'eau les pontons de la Meuse? Cependant^ si tu insistes sur cet envoi, il faudra bien t'en faire passer la moitié, dès que les bateaux de Cologne seront arrivés dans la rivière de l'Erft; quant à l'autre moitié, il faudra que tu y renonces de toute nécessité.
a Sarrazin ne s'est pas bien acquitté de sa commission pour le louage des bateaux de la Ruhr; je vais me rendre aujourd'hui encore une fois à Essenberg, pour finir cette interminable affaire; je crains que, n'ayant point eu de fonds en main , nous n'ayons laissé échapper cette occasion , car la Prusse a singulièrement l'oreille en l'air. Le commandant de W^sel a député, hier au soir, vers moi, le major de Duisburg avec une lettre de quatre pages, dans laquelle il exprime ses craintes que nous n'ayons envie de jeter un pont sur Rûhrort.
et Je compte faire exécuter le mouvement des troupes le 17 seulement, car, d'après le rapport, les officiers du génie et d'artillerie ne seront guère en mesure que le 19 ou le 20 août. Les moyens de transport nous manquent aussi bien qu'à toi, et, je te le répète, chacun tombe sur les pauvres chevaux d'artillerie ; ils sont disséminés partout. Ce qui me console cependant de tout, c'est que je vois une grande volonté de bien faire dans mes coopérateurs.
c Jene te dis rien de Lefebvre; c'est un homme malade qu'il faut cajoler du matin au soir.
c( P. S. J'écris aussi aujourd'hui à Salm pour qu'il fasse relever mes troupes sur ma gauche. «
« Crefeld, 15 août 1795.
a J'ai été hier à Essenberg, à TefTet d'avoir le résultat du marché dont je t'ai parlé. L'entrepreneur demande par jour pour chaque bateau 36 francs, et pour les bateliers qui accompagneront chacun d'eux> et sans lesquels les bateaux ne seront point délivrés, 18 francs Clément par jour. Indépendamment de cela, l'entrepreneur exige qu'il soit déposé entre ses mains ou en main tierce, pourvu que ce soit un individu de la rive droite dans les États prussiens, pour chaque bateau^ une somme de 3,600 francs en cautionnement. D'après ce calcul, il est évident que nous devons être pourvus d'au moins 150,000 francs en numéraire, en supposant que nous louions seulement trente bateaux, nombre qui nous est indispensablement nécessaire.
tt Gomme Dejean m'a plusieurs fois offert des fonds pour le passage du Rhin , je lui avais envoyé un courrier pour l'engager à se rendre ici; mais cette demande étant au-dessus de ses moyens, le représentant Gillet a de suite envoyé à Aix-la-Chapelle pour demander cette somme au receveur des contributions, et nous attendons demain la réponse. Si l'argent arrive et que nous puissions faire l'acquisition de ces bateaux, notre passage s'exécutera par trois attaques différentes, savoir : l'une sur Angerort, la seconde par l'Ile, et la troisième sur Dûsseldorf. Le renfort considérable des ennemis, les précautions qu'ils ont prises et les moyens qu'ils développent nécessitent impérieusement cette mesure.
a Je t'enverrai demain le canevas du plan que j'ai arrêté ce matin, me faisant assister de Dejean , de Lagastine et de Dufalga, chef de bataillon du génie, homme d'un rare mérite.
u D'après l'avis de tous mes coop^rateurs , on ne peut effectuer le passage avant huit ou dix jours, à moins de s'exposer à faire manquer l'affaire.
« Ceci me détermine donc à te demander une entrevue à Cologne, avant cette époque. Je ne t'engage pas à venir jusqu'ici, dans la crainte que tu n*éveilles encore une fois l'attention de l'ennemi, qui connaît et sait tout ce qui se passe.
« Si tu voyais le résultat de nos travaux et ceux de l'ennemi , tu t'apercevrais aisément que nous n'avons pas perdu de temps. ]>
« Crefeld, 16 août 1795.
« J'ai reçu hier soir, vers les dix heures , ta lettre par laquelle
172 RLEBER.
tu m'annonces que tu as vu arriver un renfort du côté de Neuwied, et que tu estimes le camp de l'ennemi sur ce point àâO,000 hommes. Deux heures après est arrivé l'agent de Rochefort , qui a assuré tout le contraire, ainsi que tu le verras par le rapport que te fera passer cet adjudant général. Je crois, moi, que^cet homme n'a rien vu de son voyage, qu'il s'est contenté de passer le Rhin pour nous endormir d'un rapport vague, et d'autant plus incertain que j'ai d'un autre côté l'assurance d'une plus grande force vis-àvis de moi. A présent , mon cher ami, je te dirai que, lorsqu'une fois je serai encadré dans mes moyens de passage sur les points que je t'ai indiqués par ma lettre d'hier, je n'hésiterai plus un instant à exécuter mon projet, et à les attaquer, fussent-ils 30,000 hommes, car ce qui me rassure singulièrement, c'est qu'ils ont fkit très-peu d'ouvrages sur les derrières, et que, pour peu que mon premier débarquement réussisse sur la droite et sur la gauche, j'aurai tourné en un instant ces immenses lignes et ces batteries formidables qu'ils ont construites et construisent sans cesse sur les bords du Rhin.
a Ce qui me rassure encore, c'est qu'ils ne peuvent pas se retirer par les montagnes,. et qu'ayant deux rivières à passer, la Wiipper et la Sieg, pour gagner une bonne position, cela doit les engager à faire de sérieuses réflexions , dès l'instant qu'ils seront attaqués vigoureusement, comme je me propose de le faire; mais pour tout cela je suis bien'déterminé , à moins*que tu ne me forces la main, à attendre jusqu'à ce que je sois parfaitement en mesure de toute part, et tout ne tient plus qu'au rassemblement d'une vingtaine de bateaux à l'embouchure de l'Erft et d'un pareil nombre au-dessus d'Essenberg. Quant au passage depuis l'ilcnous avons déjà ce qu'il nous faut.
a Ah I mon ami , si une autre fois tu es encore chargé d'une opération de cette importance, demande des montagnes d'or; l'or seul , dans des cas aussi pressants , aplanit tout , accélère tout. Gillet se désespère de ce que ça ne va pas plus vite ; mais il est loin de nous en attribuer la faute ; il la rejette et sur Lacombe(du Tarn) et sur Richard. Le premier, dit-il , savait bien qu'il fallait passer le Rhin, mais il ne croyait pas que pour cela il fallût un pont ; le second a perdu un mois entier en tergiversant, avant d'empoigner la chose par le bon bout.
a Quant à toi , mon cher camarade , je pense que tu feras fort bien de faire force démonstrations devant Neuwied , et de partir un beau jour ou une belle nuit pour effectuer un passage quelconque dans Panse entre Bonn et Cologne; mais comme tu manques de moyens de transport, cette manœuvre me paraît bien difficile, car si elle n'est faite lestement, elle est manquée. Je voudrais m'en- U^teniravec toi seulement une heure, soit à Bonn, soit à Cologne; vois si cela est possible.
(c Tu me proposes du renfort ; je l'accepte avec plaisir, si à sa tête tu veux me mettre un homme occupé de son métier, et qui entende mon langage, sur lequel je puisse compter avec une parfaite sécurité , et qui soit capable enfin de transmettre à ses troupes le feu électrique que je ferais passer dans son âme. Cet homme , avec ses troupes , je le chargerais de l'embarquement et de l'atta- •que de vive force des postes vis-à-vis de TErft^ pour tourner ensuite Dûsseldorf ; je mettrais avec lui les officiers du génie qui me sont arrivés de l'armée du Nord et dont l'un, très au fait des embarquements et débarquements , réunit beaucoup de talent au plus grand courage.
c Tu comprends bien que c'est de Bernadotte que je veux parier; c'est lui, mon cher Jourdan, que je te demande avec six bataillons de sa division et la moitié du régiment de Chamborant; sitôt le Rhin passé , je te le rends. Ceci n'empêchera pas Championnet de s'établir devant Dûsseldorf et d'être chargé du bombardement , ainsi que le veut ton instruction. »
Kleber avait aussi communiqué au général en chef le projet des divers mpuvements préparatoires que devaient exécuter ses divisions.
a Le 15 août Championnet tirera de sa Wgade de gauche et de sa brigade de droite un bataillon par brigade ; il fera partir de suite celui de la brigade de gauche pour Worringen, où il restera jusqu'au lendemain.
« Le 16, ce.bataillon sera dispersé, depuis Worringen exclusivement jusqu'à Dûsseldorf, en différents postes , qui seront chargés de la garde du Rhindanstout cet espace de terrain. Le même jour le bataillon de la brigade de droite sera également dispersé sur les bords du Rhin depuis Cologne jusqu'à Worringen inclusivement, et chargé de h surveillance d'un de ces points à l'autre.
0 Pour que ces postes , qui ne seront pas aussi multipliés que ceux qui existent aujourd'hui ^ soient répartis avec rinteiligence et l'exactitude qui conviennent, Ghampionnet fera reconnaître le terrain depuis Cologne jusqu'à' Dûsseldorf par un officier de son étatmajor, qui sera chargé de l'établissement de ces postes.
oc Les postes de la 2* division établis sur le Rhin rentreront à leurs corps respectifs , à mesure qu'ils seront relevés par ceux des bataillons jdont il yient d'être parlé. Ces deux bataillons, une fois placés, ne bougeront plus dans le mouvement qui se fera pendant la nuit et celle du lendemain.
(( Le 16 août à 9 heures du soir, Championnet ^fera sortir de leurs cantonnements les cinq autres bataillons de sa brigade de gauche et les réunira en arrière du village de Holsten, appuyant leur gauche à la rivière de l'Erft ; il s'établira de manière à se cacher aux yeux de l'ennemi. Trois escadrons du i^** régiment de dragons et la compagnie d'artillerie légère suivront le mouvement Les trois autres escadrons de ce régiment , les pièces de position et les cinq autres bataillons de la brigade de droite resteront à Cologne jusqu'à nouvel ordre.
« Le môme jour et à la môme heure, Morlot tirera de ses cantonnements sa brigade de droite, dont tous les postes auront été relevés dans le jour; il la réunira dans les bois de Burich, la droite appuyée vers Neuss ; il tâchera de dérober la position de sa troupe à l'ennemi. La brigade de gauche de Championnet et celle de droite de Morlot garderont leur position pendant la journée du 17.
« Le 17 à 10 heures du soir, Championnet quittera sa position de Holsten , marchera par sa gauche et viendra occuper, dans la nuit , avec les cinq bataillons de sa brigade de gauche, le camp de Morlot devant Dûsseldorf; 41 placera sa cavalerie et son artillerie en arrière, selon la nature du terrain. Cette position prise, Championnet fera relever lestement les postes de Morlot devant Dûsseldorf, jusqu'à la droite d'Uerdingen; il n'occupera cette distance de son camp àUerdingen que par de petits corps d'observation.
a Morlot , dans son instruction à ses troupes, indiquera à ses détachements le point sur lequel ils devront se porter à mesure qu'ils seront relevés.
« Le 17 à 10 heures du soir, Morlot , qui, dès le 16, aura rap* proche sa cavalerie et son artillerie, lèvera son camp de Dûsseldorf,
son bivouac des bois de Burich , marchera sur deux colonnes et viendra occuper avec toute sa division le revers du bois taillis sur la route de Meurs, en arrière de Budberg, appuyant sa droite à la hauteur de ces bois; il se dirigera par Linn,Bockuai, passera par la gauche de TancieD camp de Lefebvre et arrivera à sa position, où il s'établira.
a A minuit précis, Lefebvre marchera par sa gauche; il appuiera sa droite à Friemersheim , mettant ce village en avant de lui. Ses postes à la droite d'Uerdingen, aussitôt relevés par un de Championnet, rentreront à leurs corps respectifs, d'après l'instruction que leur donnera Lefebvre. Ses postes à la gauche d'Uerdingen ne seront retirés que lorsque Morlot et Tilly auront pris leur position.
«Morlot gardera par ses postes le front de son camp, à prendre depuis la droite du village de Friemersheim jusqu'à la hauteur des bois et taillis en arrière de Budberg.
« Tilly gardera depuis la droite de ces bois jusqu'à la gauche de Championnet; il occupera Uerdingen.
«Les postes de la gauche de Lefebvre ne se relieront que lorsqu'ils auront été relevés par les troupes de Tarmée du Nord; dans tous les cas, Lefebvre gardera jusqu'à Essenberg inclusivement.
«Le 16, Tilly donnera Tordre à la 23* demi-brigade, au 12® régiment de dragons et à son artillerie de sortir de leurs cantonnements et de venir bivouaquer en seconde ligne de la demi-brigade de l'Yonne dans la plaine en arrière de Bockum. Dans la journée du 11 il réunira dans cette plaine toute sa division.
« Une heure avant que Lefebvre lève son camp, il en instruira Tilly, qui de suite se mettra en marche pour l'aller occuper; position qu'il gardera.
a Les divisions, arrivées sur le terrain qui leur est destiné, camperont sur deux lignes dans le meilleur ordre possible ; elles ne prendront pas plus de développement que l'étendue de leur front.
c Les généraux de division donneront leurs ordres pour que personne ne quitte son poste avant le parfait établissement de la troupe; ils feront exécuter le mouvement dans le plus grand silence et travailler de suite à établir entre les divisions les communications nécessaires; ils feront également ouvrir sur leur front, dans la direction du Rhin, toutes celles qu'une marche en avant peut exiger.
a Les généraux de division sont autorisés à prendre , dans les villages de leurs arrondissements les chevaux nécessaires au transport de leur artillerie.
0 La cavalerie bivouaquera le plus possible à portée du camp.
« Salm [de l'armée du Nord] relèvera les postes de Lefebvre jusqu'à Essenberg exclusivement. La droite de la brigade sera établie depuis ce dernier endroit jusqu'à Xanten. »
Ces divers mouvements s'exécutèrent comme ils avaient été ordonnés et^ le 18 août, les quatre divisions de l'aile gauche occupaient les emplacements qui leur avaient été assignés : la division de Championnet était établie entre Nierst et Cologne; celle de Tilly, au camp de Linn et jusqu'à Rath; celle de Morlot, au camp de Budberg; celle de Lefebvre, entre Friemersheim et Essenberg.
Au moment de passer à l'exécution du plan de campagne tracé par le comité de salut public, Jourdan réunit à Cologne, le 18 août, les généraux commandant ses corps d'armée , Rleber, Hatry et Marceau, pour leur communiquer de vive voix ses dernières instructions; les représentants Gilletet Dubois assistaient à ce conseil de guerre.
Le SO août, Kleber, de retour à Crefeld, rassembla dans la plaine en arrière de Bockum tous les officiers généraux sous ses ordres, leur transmit les instructions qu'il avait reçues, et leur annonça que le moment était arrivé de déployer toute l'énergie dont ils étalent capables.
Pour répondre aux dispositions défensives que l'ennemi prenait sur la rive droite , Kleber avait fait armer toutes les batteries construites sur la rive gauche , dQ Gellep à Angerort.
a Je désirerais bien , mandait-il à Jourdan, le 21 , que tu pusses m'envoyer enoore une compagnie d'artillerie légère ; car si les bateliers manquent , ce n'est que par une grande supériorité de feu que je pourrai réussir dans mon entreprise. Au cals que tu pusses m'en indiquer une, je te prie dans ton ordre de lui faire donner la désignation d'Uerdingen. » 104 bouches à feu , dont une batterie ambulante à cheval, de 6 pièces, devaient protéger l'opération. Le même jour, accompagné de tous les officiers de son état-major, le commandant de l'aile gauche parcourut les ateliers de construction des ponts, encourageant les hommes et leur promettant, comme récompense de leur peine , le succès de l'entreprise. Il passa en
revue les compagnies d'artillerie; enfin il inspecta les quatre compagnies de grenadiers et la cavalerie du général Lefebvre, qui devaient, dès le début de l'action, être jetées seules sur la rive droite du Rhin, a A tous il a dit le mot qu'il fallait dire, et cette troupe, qu*on peut regarder comme l'élite de l'aile gauche, est parfaitement disposée à marcher à la gloire. » ( Ernouf, Rapport au Comité,) Dans la nuit, 600 hommes d'infanterie légère, sous les ordres du général Jacopin , s'emparèrent de l'île au-dessous d'Uerdingen, où ils élevèrent des retranchements et des batteries.
Tout semblait prêt lorsque^, le 25 août, au moment où les bateaux loués à Duisburg allaient sortir de la Ruhr, le commandant prussien signifia qu'il ne pouvait les laisser passer, s'ils n'étaient chargés de marchandises. Cette condition lui paraissait indispensable, pour que l'Autriche ne vit pas de la part de la Prusse une violation de la neutralité. Le chef de bataillon du génie Yerriiie et le capitaine Pajol, envoyés par Kleber, trouvèrent l'officier prussien inflexible : ils durent acheter de la houille , dont on chargea les bateaux.
0 La Riihr est enfin libre, mandait Kleber à Jourdan , le 29 août , mais il faut que les bateaux en sortent chargés; il en résulte encore du retard , et puis les particuliers ne rougissent pas de demander iO,000 francs pour un bateau. La chose est cependant en bon train , mais je ne puis encore te déterminer le jour où tout sera prêt. Je crois que nous serons en mesure de tous côtés lorsque j'aurai un rassemblement de bateaux capable de jeter sur la rive droite uu débarquement de 5 à 6,000 hommes de la division Lefebvre. Je te préviendrai à temps pour que tu puisses être témoin de nos premières tentatives.
« On me rapporte que l'ennemi s'est encore renforcé; on assure aussi que Clairfayt'a passé à l'aile droite. Je pense que tu feras l'impossible pour fixer l'attention de ces messieurs de ton côté, d
< Crefeld, 30 août 1795
a Tout est ici dans la plus grande activité; mais la Rîihr ayant été fermée , et les bateaux que nous en tirons aujourd'hui devant y 6tre déchargés sur notre rive, cela nous prendra du temps; tout cependant s'accorde à faire croire positivement que nous serons
prêts pour le 4 septembre. Je te ferai connaître le moment précis où nous agirons.
(( Ta prise de possession de l'Ile [ de Neuwied] me fait le plus grand plaisir. »
Plus on approchait du moment décisif, plus il importait de détourner l'attention de l'ennemi. Aussi Jourdan se donnait-il beaucoup de mouvement du côté de Coblenz et de Neuwied , afin de faire oublier ou négliger Uerdingen. Le 2 septembre , il fit passer sous le feu d'Ehrenbreistein un pont volant construit dans la Moselle, qui arriva heureusement derrière Tile de Neuwied (I).
A l'aile gauche on était plein d'ardeur et d'espoir. Le â septembre, Gillet écrivait de Crefeld au comité de salut public : u Rleber, qui commande cette expédition , a la plus grande confiance et la regarde comme infaillible. »
'Le 3, Kleber mandait à Jourdan :
« Enfin, mon cher camarade , il est bien certain que nous passerons le Rhin dans la nuit du 5 au 6 : impossible de le passer dans celle du 4 au 5 , par la grande difficulté que Ton éprouve à faire remonter à la rame ces grands bateaux de transport, dont une partie ne sera réparée que demain soir. Nous n'avons plus aucun renfort ennemi à redouter; il ne faut donc pas, pour un jour, faire manquer une expédition aussi importante qu'unique dans son genre.
a Je te prie de lire les instructions que j'ai données à chacun ; elles te mettront au fait des détails de la pièce à jouer. Le succès est certain, o
Les instructions dont il est ici parlé, et qui furent adressées le 3 septembre aux généraux Lefebvre, Grenier (qui avait remplacé Morlotle 27 août), Tilly, Championnet, Debelle et Bonnard, sont admirables de prévoyance, de clarté et de précision. Pas un détail n'est oublié; chacun a sa marche indiquée heure par heure. Rleber, de sa personne, se trouvera au centre de toutes les attaques , à l'anse d'Uerdingen, où il attirera sur lui l'attention de l'ennemi par le feu de ses batteries.
(1) Quatre divisions seulement de l'armée de Clairfayt se trouvaient opposées à l'armée de Sambre-et-Meuse : la division du général comte d'Erbach (11,000 combattants), la division du prince de Wurtemberg (9,000 hommes), la division du général Wartensleben (14,000 hommes) et une division de 7,700 hommes.
Jourdaa arriva le 5 vers 2 heures de raprès-midi. 11 voulait être témoiD de cette brillante opération. Aussitôt Rleber donna l'ordre du jour suivant :
« Crefeld, 5 septembre 1795.
«Aujourd'hui, mes camarades , nous passons le Rhin. Depuis longtemps, vous attendiez ce signal , avec Timpatience du courage. Il est donné ; volez à la victoire.
< Dans celte belle entreprise, j'attends tout de votre valeur; familiarisés avec la gloire et les périls, cette expédition est digne de vous.
< Audacieux dans l'attaque , intrépides dans le combat, emportant tout à la baïonnette, tel est le caractère des Français , tel est le caractère que vous saurez soutenir.
a Le général Jourdan est parmi vous; il vient partager et vos dangers et vos triomphes. »
L'opération la plus importante était celle de la division de gau- <;he. Jourdan et Kleber se rendirent sur les bords du Rhin, vis-à- Tis d'Eichelskamp , où la division Lefebvre devait effectuer le passage. A 9 heures du soir l'embarquement commença : quatre bataillons de grenadiers, quelques compagnies de carabiniers, un peu d'infanterie légère, la 10^ et la 13^ demi-brigades d'infanterie, iOO hommes de cavalerie, une pièce de Set un obusier, formèrent le premier convoi, que commandait le général Damas. Pendant que l'on procédait à l'embarquement, le général Lefebvre traversa le fleuve , accompagné des officiers de son état-major Drouet et Yiron; il Gt retirer le poste prussien d'Eichelskamp et prit des renseignements sur la nature des chemins qui conduisaient à la tête du bois de Duisburg. Lorsque les troupes du premier convoi furen installées dans les bateaux, notre artillerie ouvrit le feu sur toute la ligne des ouvrages, pour détourner l'attention de l'ennemi. La traversée ne fut pas inquiétée; les hommes débarquèrent avec la plus grande facilité. L'avant-garde , formée en deux colonnes, sous les ordres des généraux Damas et Jacopin, s'avança dans la direction de Spick, oîi elle éprouva une résistance telle qu'il fallut tourner le village pour en déloger les Autrichiens. Spick tombé au pouvoir de l'avant-garde française, rien ne pou-
180 r KLEBER.
vait contrarier le passage des autres troupes de la division qui arrivèrent bientôt sur ce point
Lefebvre organisa immédiatement sa marche pour aller prendre la position que Rieber lui avait indiquée, entre Angermûndeet Wittlaer. 11 se porta lui-même sur Ângermtinde par Rham , tandis que Jacopin marchait par la route de Kaiserswerth. Levai devait, après avoir traversé Spick, passer àEhingen, etse rabattre ensuite, par Serm etBockum, sur Wittlaer. La colonne du général Lefebvre chassa l'ennemi d'Ângermûnde et du camp de Kaiserswerth. Jacopin, après de sérieux engagements, enleva Haus-Bockum, Kesselsberg et Winkelhausen. Levai balaya l'anse d'Uerdingen. Le 6 septembre, vers midi, toute la division se trouva déployée entre Wittlaer et Ângermiinde; le corps autrichien qui devait l'empêcher de franchir le Rhin était en retraite sur Eberfeld.
A Uerdingen , c'est-à-dire au centre des positions de Kleber sur ia rive gauche , le passage du Rhin s'était effectué avec moins de bonheur qu'à Ëichelskamp. Le 5, à 9 heures du soir, une demibrigade , commandée par le général Grenier en personne, fut embarquée dans les bateaux réunis un peu au-dessous d'Uerdingen. Ce convoi arrivait, malgré les feux soutenus des ouvrages ennemis, près du point de débarquement, lorsque les bateaux s'engravèrent. Une seconde tentative rencontra le même obstacle. Le général Grenier choisit alors un autre point de passage , à 200 mètres environ en amont du premier. L'ennemi , qui suivait tous ses mouvements, parvint à empêcher l'embarquement. Ce ne fut que le 6, vers 9 heures du matin , que la retraite des Autrichiens, à l'approche de la colonne Levai, permit à Grenier de transporter ses troupes sur la rive droite.
La division Tilly avait passé le fleuve vis-à-vis d'Eichelskamp, à la suite de Lefebvre, et se trouvait, le 6 vers midi, entre Spick et Kaiserswerth, au moment où la division Grenier arrivait en avant de Mùndelheim .
A la droite de Kleber, Championnet avait eu autant de succès que Lefebvre à l'aile gauche , bien qu'il eût rencontré dans son opération des difficultés sérieuses. D'après les instructions qu'il avait reçues, le passage de sa division devait s'effectuer sur cinq bateaux et trente nacelles, pouvant contenir 800 hommes, en débouchant de l'Erft et en se dirigeant, sur la rive droite du Rhin^
CAMPAGI9E DE 1795. 181
vers Iç haut de l'anse de Hamm. Un sondage qu'il fit prudemment exécuter» le 3 au soir, par un habile nageur, le convainquit de rimpossibilité de débarquer sur le point assigné : un banc de sable de plus d'un kilomètre barrerait la route aux cinq grands bateaux. Pendant la nuit du 4 au 5 , Championnet transporta toute sa division, dans le plus grand silence, au-dessus de l'endroit où il Pavait d'abord réunie. Le 5, vers 8 heures du soir, les bateaux débouchèrent de l'Erfl et furent halés à la file sur un câble disposé à l'avance. La division allait tenter la traversée à plus de 1,500 mètres en amont du point où l'attendait l'ennemi. L'embarquement des dix compagnies de grenadiers désignées pour former le premier convoi se fit avec ordre, et, vers minuit, le général Legrand donna à la flottille le signal du départ. Mais l'ennemi commençait à reconnaître son erreur : les bateaux de Championnet étaient à peine au tiers de leur trajet, qu'ils furent assaillis par une grêle de boulets et de mitraille. Le convoi se trouva désuni, et deux bateaux seulement abordèrent ensemble. Les quatre-vingts braves qui les montaient fondirent à la baïonnette sur les Autrichiens qui gardaient la rive droite et les obligèrent à reculer. L'audace de ce faible détachement et le feu de nos batteries cTe la rive gauche facilitèrent le débarquement du reste des dix compagnies de grenadiers (i).
Bientôt tous les postes ennemis furent chassés de l'anse de Hamm. Dès que le jour se fit, Championnet, déjà passé sur la rive droite, porta sur Neustadt ses grenadiers, qui y entrèrent au pas de charge , malgré une vive fusillade. A 7 heures Dûsseldorf ouvrait ses portes.
Le passage des autres troupes de la division s'était effectué sans incident. Championnet les établit, dans la journée du 6, la gauche à Neustadt et Nieder-Bilk, la droite à Flehe ; à Dilsseldorf restaient les deux bataillons venus d'Ober-Kassel et une partie des grenadiers du général Legrand.
(1) « La lune, levée depuis longtemps, laissa aperce v(^ notre mouvement à renoemi : mais cet incident, qui aurait pu enlever à d'autres qu'à des Flraiiçais une victoire qui paraissait pouvoir n'être fondée que sur une surprise, n'a serri qu'à référer le courage des grenadiers et à éclairer leur triomphe. Malgré le feu desbatteries Mmemies, les grenadiers atteignent le rivage ; le général Legrand se jette à l'eau . ■ Camarades, suivei-moi. » [Notei de KUàer.)
Toule l'infanterie de l'aile gauche de l'armée de Sambre«et- Meuse se trouvait donc transportée sur la rive droite du Rbin«
Kleber avait fait exécuter le passage à ses quatre divisions en présence de la division du général comte d'Erbach ( H, 000 hommes ) , qui depuis huit mois élevait sur tous les points attaquables de nombreux ouvrages de fortification. Pour faciliter l'opération, Hatryi par des démonstrations habiles, avait retenu dans la plaine de Neuwied le général Wartensleben.
Le 7, Kleber porta son infanterie en avant de Diisseldorf , ob Tartillerie et la cavalerie rejoignirent leurs divisions respectives. L'aile gauche se mit en marche le 9 au matin, passa la Wûpper le 10, la Sieg le 13 et arriva le 14 à la hauteur de Neuwied. €es mouvements avaient précipité la retraite de Wartensleben, et, dans la journée du 15^ l'aile droite et le centre de l'armée de Sambre-et- Meuse purent franchir le Rhin. Jourdan avait son armée réunie. Il décida qu'on s'avancerait vers la Lahn par cinq colonnes : la pre* mière, sur Wetzlar; la deuxième, sur Weilburg; la troisième, sur Limburg; la quatrième, surDiez; la cinquième, sur Nassau. Malgré le manque de vivres, les divisions deRleber se mirent en mouvement le 16 et se trouvaient le 20 sur la rive gauche de la Labn , après un violent engagement de Ghampionnet à Limburg. La retraite des Autrichiens sur le Mayn détermina Jourdan à se porter sans retard à hauteur de Mayence , pour en former l'investissement sur la rive droite du Rhin. II prit des dispositions nouvelles, afin de diriger son aile droite vers Castel par "Wiesbaden, son centre sur Hôchst par Kônigstein , et son aile gauche vers Francfort. Il donna le commandement de l'aile droite et du centre (divisions Bernadette, Poncet ,• Ghampionnet et Grenier) à Kleber; Hatry fut mis à la tôte de l'aile gauche ( divisions Lefebvre et Tilly).
Le 26 septembre , Mayence se trouva complètement investie : sur la rive gauche du Rhin , par les troupes du général Schaal ; sur la rive droite par trois divisions de Kleber (Bernadette, Poncet et Ghampionnet). Les autres divisions de l'armée de Sambre-et-Meuse étaient : Lefebvre et Tilly à Yilbel ; Grenier entre KOnigstein et Hôchst, reliant l'aile droite à l'aile gauche. Le même jour Ghampionnet occupa Kostheim , malgré une vive résistance et deux retours offensifs des Autrichiens. Ayant appris que l'ennemi s'était considérablement renforcé au delà du Mayn, Jourdan tira du blo eus
deMajencela division Ponce t, pour fortifier sa ligne de bataille entre HOchst et Wickert.
Tandis que l'armée de Sambre-et-Meuse chassait devant elle les corps du comte d'Ërbach, du prince de Wurtemberg et deWartensleben*, l'armée de Rhin-et-Moselle était restée immobile sur la rive gauche du Rhin. Dès que Pichegru fut instruit que Clairfayt marchait au secours de son aile droite et laissait à Quasdanowich la garde du Neckar jusqu'à Tarrivée de Wûrmser, qui devait amener les troupes du haut Rhin , il se mit en mouvement. Après la prise de Mannheim (20 septembre), si l'armée de Rhin-et-Moselle avait débouché en masse entre le Neckar et le Mayn, elle aurait pu battre Quasdanowich et se porter sur les derrières de Clairfayt, que Jourdan aurait attaqué de front. Pichegru se contenta d'envoyer, par les deux rives du Neckar, deux divisions contre Heidelberg. Elles furent successivement battues par Quasdanowich , et Clairfayt, rassuré sur ses communications, s'avança contre l'armée de Sambre-et-Meuse.
Kleber, que le comité de salut public venait de féliciter du succès de sa marche de la Wiipper au Mayn , n'avait plus sous ses ordres, au 30 septembre, pour le blocus de Mayence et le siège de Castel, que les deux divisions Bernadotte et Championnet (18,000 hommes }. Bernadotte avait sa droite vers Biebrich, et sa gauche appuyée à la droite de Championnet, qui s'étendait jusqu'à Hochheim. Le 3 octobre, à la pointe du jour, les avant-postes de la gauche de Championnet furent assaillis par des forces supérieures et ramenés dans Rostheim , qu'une colonne ennemie , sortie de la place avec 75 pièces de canon , aborda de front et par la droite. Le fort de Caste! , secondant cette attaque par un feu très-vif, qui paralysait tout mouvement des Français , protégea la marche de cinq chaloupes canonnières, entrées dans le Mayn pour venir mitrailler la gauche du village. En même temps, une colonne de trois escadrons de cavalerie, de deux bataillons d'infanterie et de trois pièces de canon , enlevait Bischofsheim aux faibles détachements français qui l'occupaient. A Kostheim l'action fut très-vive ; nos soldats n'abandonnèrentle village que lorsque l'incendie allumé par les obus les y contraignit. Vers 8 heures du malin, Kleber, accouru sur le lieu du combat, retira ses troupes un peu en arrière , et réunit Tartillerie des divisions Poucet, Championnet et Bernadotte, qu'il éta-
blit en batterie de manière à prendre d'écharpe les canons et les colonnes de l'ennemi. La canonnade devint alors épouvantable de part et d'autre. Mais notre artillerie se trouva bientôt tout à fait sur le flanc des Autrichiens, qui battirent en retraite. A3 heures de l'après-midi Cbampionnet rentrait dans Kostbeim.
Le lendemain de ce combat (4 octobre), l'entrevue demandée par Jourdan à Picbegru eut lieu à Ober-Ingelheim. Les représentants du peuple Rewbell , Joubert , Rivaud et Merlin y assistèrent. Jourdan voulait que, malgré l'insuccès de Heidelberg, l'armée de Rhin-et-Moselle débouchât par Mannheim et cherchât à faire sa jonction avec l'armée de Sambre-et-Meuse. Sa proposition ne fut pas adoptée. On résolut de solliciter de nouveaux ordres du comité de salut public. En attendant, Jourdan resterait sur le Mayn et assiégerait Mayence ; Picbegru inquiéterait l'ennemi par Mannheim et ferait une tentative par Kehl sur le haut Rhin. Ainsi l'armée de Sambre-et-Meuse , déjà aux prises avec la famine , allait rester seule exposée aux coups des Autrichiens.
Jourdan revint sur le Mayn, le désespoir dans l'âme. Il organisa, comme le lui avait prescrit Picbegru (auquel le subordonnaient les instructions du comité de salut public) , le corps destiné au siège de Mayence. Il en donna le commandement supérieur àKleber, qui eut dès lors sous ses ordres les 8% 9" et 11^ divisions de l'armée de Rhin-et-Moselle, réunies provisoirement à l'armée de Sambre-et- Meuse, et ses deux anciennes divisions Bernadette et Championnet. Le général Dejean commanda le génie , et le général Bollémont , l'artillerie. D'après cette nouvelle disposition » Schaal , qui était depuis huit mois à la tête des divisions devant Mayence , se trouvait subordonné à Klebec Dans une lettre écrite de Wiesbaden (6 octobre] le nouveau commandant de l'armée de siège appelait l'attention de Jourdan sur cette circonstance : a Quelque pénible que soit la tâche dont tu viens de me charger, je ferai les plus grands efforts pour répondre à la confiance ; mais il répugne à mon cœur de prendre Schaal sous mes ordres. Je le prie de retirer cet officier de ce corps d'armée, et de ménager ainsi sa délicatesse et la mienne. » Le même jour, il se rendit à Winkel , où il reçut de son prédécesseur tous les renseignements relatifs aux troupes d'investissement de la rive gauche.
« J*ai été hier à Winkel, mandait-il à Jourdan, le 7, pour coofé-
CA^]PAGN£ DE 1795. 185
rer avec Schaal et prendre de lui les renseignements convenables sur le commandement qu'il me remet; il résulte de cette entrevue que les quatre divisions sur la rive gauche du Rhin forment un effectif, y compris l'artillerie et la cavalerie, de 27,000 hommes à peu près, dont on peut compter 21,000 combattants; que le total de l'artillerie destinée au bombardement est de 35 bouches à feu; qu'il y a 170 pièces environ en position dans les différentes batteries de la ligne de contrevallation, y compris les pièces de bataillon. Or ces 35 bouches à feu, quelque bien approvisionnées qu'elles puissent être , ne peuvent suffire au bombardement de la place, eu égard à son étendue , aux forts et camps retranchés qui l'enveloppent.
d Je sais encore qu'il y a peu ou point de roches à feu et que Ton est parvenu à ne réunir que 5,000 outils au plus. Gomme cette quantité est insuffisante et que les réquisitions dans les villages ne peuvent plus en produire, au dire môme des généraux qui ont fait rassembler les premiers, il faudrait en tirer 12 à 15,000 de l'arsenal de Strasbourg. Telle est notre situation sur la rive gauche du Rhin , en ajoutant que toutes les pièces de position et de bataille sont, ainsi que je les ai laissées l'hiver dernier, sans attelage..
« D'après tout cela, je pense que nous ne devons entreprendre aucune attaque, soit tranchée ou bombardement, avant que Mayence soit complètement investie et que nos troupes soient établies d'une manière respectable sur la rive gauche du Mayn ; car quelle terreur peut-on inspirer au commandant d'une place qui communique à son gré avec les siens , et qui est à môme de recevoir toutes les nuits des renforts en hommes et en subsistances , avec l'espérance d'être bientôt secouru ? ^
a Nous serons encore dans un état bien précaire tant que nous n'aurons pas deux ponts sur le Rhin , l'un au-dessus et l'autre au-dessous de Mayence. Voilà , ce me semble , les opérations préliminaires à tout dessein sur la place; et pendant qu'elles se feront, il faudra travailler avec zèle à réunir les moyens qui nous manquent en artillerie, roches à feu, affûts, outils', etc.; mais les deux ponts sur le Mayn et sur le Rhin ne peuvent être établis qu'avec de l'argent, et en organisant des compagnies de sapeurs et de bateliers. Je me rendrai ce soir à Wiesbaden pour en conférer avec toi; si tu devais en partir, je te prie de me laisser à
peu près tes vues sur ces objels , les plus essentiels de tous. » Ainsi, avant de tenter une attaque, il fallait resserrer la garnison de la place et lui couper toute communication avec le pays de Darmstadt; avant de commencer le bombardement, on devait rassembler des moyens en rapport avec l'étendue des points à battre. Or il était difficile de compléter l'investissement de Mayence du côté de Biscbofsheim, en présence de l'armée de Glairfayt. Pour comble de malheur, la ligne de neutralité gênait les mouvements de l'armée de Sambre-et -Meuse, et le traité de Bàle ne lui permettait pas de tirer des subsistances des pays neutralisés. Pour faire venir de Strasbourg , de Metz et de Tbionville le matériel de siège indispensable, il fallait du temps. La résistance d'Ehrenbreitstein, la difficulté de la navigation sur le Rhin et sur la Moselle créaient des obstacles dont la volonté de fer du nouveau commandant ne pouvait triompher en quelques jours. Les rapports suivants adressés à Jourdan prouvent d'ailleurs que Kleber éprouvait d'autres ennuis.
«; Nieder-Walluf, 10 octobre 1795.
(( Tu sais, mon cher camarade, que, depuis que je sers sous tes ordres, j'ai toujours commandé un corps de troupes assez considérable, et depuis longtemps j'ai mon état-major formé et complet; les officiers qui le composent ayant ma confiance, je n'ai pu le dissoudre pour le remplacer par celui du corps d'armée devant Mayence.
(( Ernouf a donc donné ordre à Auberlin de remettre à Bonamy toutes les pièces concernant les quatre divisions de Rhin-et- Moselle qui ont passé sous gies ordres. Aujourd'hui, ce même Aubertin, à qui j'ai offert de venir partager les travaux de moD état-major, mande à Ernouf qu'il a reçu un ordre exprès de demeurer à la tête de l'ancien état-major de Schaal à Ober-Ingelheim. Comme je ne me sens la force que de combattre et non de lutter tous les jours contre des tracasseries aussi dégoûtantes, je te prie d'accepter ma démission pour ce commandement, ou de déterminer enfin que je ne recevrai des ordres que de toi, et que ceux que je pourrai donner en conséquence des tiens soient exécutés , sans que ni les représentants du peuple Merlin et Rivaud, ni Pichegru, puissent y mettre le moindre obstacle. »
« Nieder-Wallaf, 10 octobre 1795.
tt Je l'adresse difTérentes lettres qui Tiennent d'être envoyées à Bonamy par les adjudants généraux des quatre divisions de la rive gauche. Je puis t'assurer, mon cher camarade , que c'est par amitié pour loi que j'ai accepté le triste et pitoyable commandement que tu m'as confié, et parce que j'espérais que^ sous tes ordres, je n'éprouverais pas de ces misérables tracasseries, que nous ne connûmes jamais dans ton armée. Trompé dans mon attente, je viens le déclarer que, dussé-je être arrêté, lié, garrotté et même guillotiné, je ne continuerai pas à commander les quatre divisions de l'armée de Rhin-et-Moselle.
ce Veuille donc me faire remplacer sur-le-champ et me donner une autre destination. >
« Nieder-Walluf, Il octobre 1795.
< Ce matin, fausse alerte; l'ennemi ayant tiré quelques coups de canon de très-grand matin, toute la ligne a pris les armes. Les corps se sont portés aux points qui leur avaient été indiqués; le mouvement s'est exécuté avec tant d'ordre, qu'on a été rassuré de suite sur l'issue des tentatives de l'ennemi. On dit que nous serons attaqués sous peu de jours. Les Autrichiens auraient passé le Mayn à Seligenstadt. Lefebvre a détaché une reconnaissance sur ce point; l'armée comptera une victoire de plus, v
« Demain, nous serons attaqués sur le Mayn , mandait-il le même jour à Gouvion-Saint-Cyr; en conséquence, le général Jourdan vient de me donner l'ordre de faire passer une division sur la rive droite; les trois autres restent chargées de l'investissement de Mayence. Vous prendrez donc le cofiimandement de ces trois divisions. Vous connaissez le terrain sur lequel vous êtes appelé à agir, et je ne doute pas de vos talents , de votre zèle en cette circonstance, comme toujours. »
Gairfayt avait franchi le Mayn, le 10 octobre, avec toutes ses forces, à Seligensladl et à OfTenbach. Le 11, il passait la Nidda à "Vilbel, et accusait mieux son mouvement tournant, sans se préoccuper de la ligne de neutralité. A la nouvelle de la marche de son adversaire, Jourdan assembla un conseil de guerre, dans lequel la retraite sur la Lahn fut décidée. En conséquence , le 12 octobre à 7 heures du soir, après avoir allumé de grands feux en avant de
leurs bivouacs y les troupes de rarmée de Sambre-et-Meuse abandonnèrent la rive droite du Mayn.
Kleber fit d'abord repasser sur la rive gauche du Rhin la division qu'il avait amenée la veille sur la rive droite ; puis il dirigea, à 7 heures du soir, la division Bernadotte sur Langen-Schwalbach, et celle de Championnet sur Neuhof. L'armée de Sambreet>Meuse était tout entière, le 14, derrière la Lahn. Le 17, tandis que la colonne du général Halry (div. Lefebvre et Tilly) arrivait aux environs de Hachenburg, et celle de Grenier (div. Grenier et Poucet), près de H&hn, Kleber établissait la division Championnat en arrière de Montabaur, la droite à Dernbach, le centre à Staudt et la gauche à Leuterod. Bernadotte s'installa un peu en avant de Simern. Le 18, la retraite continua. Les colonnes de Hatr; et de Grenier se placèrent en arrière d'Altenkirchen. Les trois divisions Champiounet, Bernadotte et Marceau, réunies dès ce moment sous les ordres de Kieber, se mirent en route, à 7 heures du soir, pour se rendre à Neuwied , où elles devaient passer le Rhin et occuper ensuite sur la rive gauche, conformément à l'ordre de Jourdan du 16 octobre, les anciens camps de Metternich, Karlich et Andernach. On trouve dans les rapports de Kleber à Jourdan le récit émouvant de ce passage du Rhin.
(c Montabaur, 17 octobre 1795.
c La marche des divisions sous mes ordres s'est exécutée sans qu'elles aient été beaucoup inquiétées; mais les chemins étaient tellement horribles que le soldat avait de la boue jusqu'audessus des genoux. Championnet occupe une fort belle position derrière Montabaur ; celle de Bernadotte couvre le blocus de Marceau (1). J'ai mis en relation ces deux généraux et leur ai donné, à chacun, une petite instruction sur leurs mouvements combinés et respectifs, soit que la division Marceau passe la première ou la dernière sur la rive gauche du Rhin. Les troupes de Championnet et de Bernadotte se mettront en marche ce soir entre sept et huit heures, pour faciliter les mouvements de Marceau.
« Je me trouverai demain de bonn» heure vers Neuwied; tu peux compter que je donnerai au passage des troupes le plos grand ordre et le meilleur ton possible.
(1) Marceaa bloquait la forteresse d'Ehrbreilstein.
(1 Deux demi-brigades de la division Poncet marcoent à la débandade; je tâche de les recueillir pour les annexer à la division Ghampionnet.
« J'ai trouvé aussi des blessés presque abandonnés dans différents villages; de concert avec le chirurgien en chef, nous les faisons enlever, et ce sont les officiers de mon état-major qui sont obligés de faire, dans cette circonstance, les fonctions de commissaires des guerres. Ces administrateurs et quelques personnes de notre robe, dont je[te parlerai en temps et lieux, ont, dans cette retraite, infiniment de choses à se reprocher; car, pour ce qui concerne le chapitre troupes, cela va au mieux, malgré la profonde disette qu'elles éprouvent, i»
« EDgers, 18 octobre 1795.
<( J'avais conduit assez heureusement ma colonne jusqu'à la hauteur de Bendorf, et je m'étais rendu de ma personne, avant la chute du jour, pour reconnaître le terrain entre ce village et Neuwied, afin d'y faire prendre position aux divisions de droite, au cas où l'ennemi voulût nous attaquer, comme je le préjugeais, sachant, par les rapports des prisonniers et déserteurs, qu'il arrivait en force par la route de Nassau. J'ai été infiniment satisfait de la nature de ce terrain.
a A 9 heures du soir, j'ai vu paraître sur le Rhin un brûlot à hauteur d'Engers; j'ai sur-le-champ dépêché un officier à Neuwied pour en donner connaissance au capitaine Tirlet , au commandant de Neuwied et à Bonamy, que j'avais envoyé pour activer le passage de l'artillerie et des équipages. J'ai ordonné à ces officiers de prendre les mesures capables d'empêcher l'approche du pont à ce brûlot, et je leur ai recommandé la plus • grande surveillance pendant la nuit et les moyens répressifs contre tout accident. Je ne doutai pas un instant que ce brûlot n'eût été lancé par l'ennemi, et que plusieurs autres ne dussent lui succéder. Effectivement, peu après, je les voyais arriver par dix, par vingt, par trente, et ainsi toute la nuit. Les deux ponts de Neuwied n'ont pu y résister, et en ce moment je n'ai plus de communications sur la rive gauche du Rhin. Dés qu'il fera jour, Tirlet va s'occuper de la formation d'un nouveau pont avec les débris des anciens; s'il ne peut y réussir, je ferai réunir des moyens d'embarquement
le plus possible, et j'essayerai ainsi de passer les trois divisions; en ce cas, je prendrai position aujourd'hui. Si ce moyen échouait encore, je marcherais sur Bonn; mais là probablemeat je trouverais aussi le pont rompu.
c Ce qui t'étonnera, c'est que ce n'est point l'ennemi qui a envoyé ces brûlots; ils nous sont arrivés par un ordre inconsidéré, mal exécuté peut-être, du pauvre Marceau, qui a fait brûler tous les bateaux qui se trouvaient sur la rive droite, au lieu de les faire passer sur la gauche. Il en est désespéré, et s'il ne meurt pas sur le champ de bataille, il est déterminé à ne point survivre aux malheurs qu'il aura occasionnés et à ne jamais entendre les reproches qu'on pourrait lui faire.
a Si le pont de Bonn n'était point détruit, je te prierais de faire toujours fortement occuper la tête de pont, et d'envoyer un petit corps au-devant d'un autre que je dirigerai sur Linz pour me conserver ce débouché.
« Avoue, mon ami, qu'il est difficile de se trouver dans une position plus pénible; mais compte sur mon courage.»
« Neuwîed, 19 octobre 1795.
(( La débâcle est bientôt réparée ; au lieu de trouver de l'abattement, j'ai trouvé partout de l'énergie; avec cela tous les revers seront bientôt réparés.
d Championnet est établi entre Schloss-Engers et le château de Sayn, ayant devant son front la rivière de Saynbach. Quatre régiments de cavalerie, aux ordres^ de Marceau, sont en seconde ligne derrière les intervalles des bataillons, et en plaine. L'infanterie de Bernadolte est en troisième ligne ; elle occupe les gorges des montagnes de môme que la communication de Neuwied à Bonn par le chemin du Rhin.
« Le soldat, qui a reçu du pain, est grandement disposé à se battre, et, notre position étant excellente, nous n'avons absolument rien à craindre. Nous passerons le Rhin cette nuit, et je tiendrai la tête de pont autant que possible. L'inFanterie de Marceau garde cette tête ainsi que les lies.
« Marceau est au désespoir de cette aventure, mais bien décidé à la réparer si l'ennemi osait se présenter.
« P. S. Bernadette a obtenu un avantage sur l'ennemi. »
« Neuwied , 20 octobre 1795.
« Nous n'avons pas été inquiétés hier ; on n'a fait qu'échanger quelques coups de pistolet, et l'ennemi a cru devoir nous respecter dans notre position. La retraite sur la rive gauche du Rhin s'est efTectuée dans le meilleur ordre; toutes les îles sont occupées, et chacun prendra dans une heure ou deux la position qui lui est prescrite. J'ai laissé dans la tête de pont une demi- brigade de Championnet et 19 pièces de position, que j'y ai trouvées de la division Marceau. Cette tête de pont n'est cependant point à l'abri d'un coup de main. Les lies et les batteries de la rive gauche sont pareillement armées.
Cl P. S. Ne penses-tu pas qu'un corps d'armée qui , poursuivi par l'ennemi et au moment de passer un grand fleuve , voit ses ponts rompus; qui, sans se laisser atterrer par cet accident, prend une position imposante pour couvrir son échec et fait oc* cuper sur ses derrières les seuls déûlés qui peuvent assurer sa communication avec un autre corps d'armée, exposé peut-être aux mômes dangers par les mômes causes; qui déploie une énergie extraordinaire et une activité infatigable pour le rétablissement de ses moyens de passage; ne crois-tu pas, mon cher camarade, qu'un tel corps ait acquis des droits au tribut de l'histoire , et qu'une opération semblable mérite d'être placée sur la ligne des victoires?
« Tirlet est l'homme de mon cœur; je te demande pour lui le grade de chef de bataillon dans l'arme de l'artillerie ; si tu ne peux le lui faire obtenir, je crierai à jamais à l'injustice. Il fallait voir non-seulement son énergie et son activité, mais encore son sang-froid, lorsqu'il lui^est arrivé, parmi plusieurs brûlots, quatorze bateaux enflammés et amarrés les uns aux autres. »
Par suite de la rupture des ponts, Kleber s'était trouvé acculé au Rhin avec les deux divisions et demie qu'il commandait. Dans celte situation critique, son sang-froid sauva l'armée d'un désastre et Marceau du désespoir. Le passage s'effectua le 20 octobre. La division Marceau se rendit près de Coblenz, aux anciens camps de la Chartreuse et de Moselweiss; la division Bernadotte occupa les camps de Metternich et de Bubenheim; celle de Championnet prit position dans ceux de Kârlich et d'Andernach; elle avait laissé une demi-brigade dans la tête de pont de Neuwied et un bataillon
dans rUe de Weissenlhurn. Pendant ce temps, la colonne du général Grenier passa le Rhin à Bonn » et s'établit , sur la rive gauche, entre Cologne et Sinzig. Tilly franchit le fleuve à Cologne et s'installa entre cette ville et Rondorf ; enfin la division Lefebvre se retira dans le camp retranché de Diisseldorf , qu'elle était chargée de défendre. Par suite de ces divers mouvements, toute Tarrnée de Sambre-et-Meuse était retirée, le 21 octobre, sur la rive gauche du Rhin; elle ne possédait plus sur l'autre rive que le camp retranché de Diisseldorf et la tête de pont de Neuwied. Tous les fruits de l'activité et du génie de Kleber avaient été compromis par rinaclion de Pichegru.
Kleber s'installa de sa personne, le 21, àBassenheim. Jusqu'à la fin d'octobre, il ne se produisit rien d'extraordinaire à Tarmée de Sambre-et-Meuse, qui put, sans être inquiétée,prendre ses cantonnements.
Le comité de salut public, ayant connu presque en même temps la retraite de Jourdan et les revers éprouvés par Pichegru , comprit que la campagne était perdue si l'on ne prenait des mesures énergiques. Pensant que la saison avancée et l'état des troupes ne permettraient pas à Jourdan de rentrer dans le duché de Berg, il voulait que Pichegru et Jourdan employassent tous les moyens à leur disposition pour conserver les passages de Dùsseldorf, Neuwied et Mannheim, et pour empêcher l'ennemi de déboucher parjdayence sur le territoire français. Pichegru dirigerait exclusivement les attaques contre Huningue et Kehl; les opérations sur Mannheûm seraient confiées à un nouveau corps. Jourdan donnerait 20,000 hommes à Kleber, qui les conduirait à Mannheitn , pour les réunir aux 12,000 hommes qui se trouvaient déjà sur ce point. Cette nouvelle armée de 32,000 hommes, commandée en chef par Kleber, et en second par Desaix, déboucherait sur le Neckar, afin de couper les communications entre Clairfayl et Wûrmser. Pour laisser toute liberté d'action à Kleber, Jourdan avait ordre d'envoyer encore à Mannheim 8,000 hommes, qui en formeraient la garnison. Quand ces instructions parvinrent à Jourdan et à Pichegru , les revers éprouvés par l'armée de Rhin-et- Moselle ne permettaient plus de les exécuter.
Le 29 octobre, Clairfayt, débouchant par Mayence, força les lignes du général Schaal; dont les troupes battirent en retraite
dans le plus grand désordre » pendant que Wiirmser refoulait dans Mannheim les deux divisions françaises qui tenaient encore les dehors de la place. Dans la nuit du 31 octobre au 1*' novembre, le général Boros, qui commandait les forces autrichiennes en face de Kleber, ayant surpris Tile de Niederwerth, il n'était plus possible de laisser subsister le pont de Neuwied; Jourdan ordonna de le replier, après avoir évacué et brûlé la tête de pont. Le 2 et le 3 novembre, Kleber concentra ses trois divisions (Bernadotte, Championnet et Grenier), dans la crainte que l'ennemi ne tentât un débarquement entre Coblenz et l'île de Weissenthurn. Pendant ce temps, Clairfajt avait réuni toute son armée en dehors de Mayence, et il se disposait à marcher contre Pichegru, qui s'était retiré derrière laPfrim; il voulait le forcera découvrir Mannheim et à chercher un refuge derrière la Queich. Le gouvernement décida que Kleber se rendrait sur-le-champ à Mannheim , pour prendre momentanément le commandement de l'armée de Rhin-et- Moselle, tandisque Pichegru viendrait à Paris recevoir de nouvelles instructions.
Cette décision parvint le 12 à Kleber, qui se trouvait à Coblenz; il répondit immédiatement :
c J'ai reçu aujourd'hui, à 7 heures du soir, la lettre que vous m'adressez, en date du 3 novembre. L'officier qui me Ta remise m'a trouvé malade; mais lors môme que mon état ne s'y serait point opposé , ma délicatesse et mon devoir me défendaient rigoureusement de me charger d'un fardeau qui, abstraction faite de toute modestie, est au-dessus de mes forces, et je dois vous dire avec franchise que je regrette de ne pouvoir, dans cette circonstance, répondre à la confiance du gouvernement. »
Voyant la position critique de Pichegru, Jourdan résolut de se porter, avec la plus grande partie de ses forces , sur les derrières de Clairfayt. Laissant à Hatry (aile gauche) et à Kleber {centre) la garde du Rhin entre Cologne et Oberwesel , il partit de Simmern le 27 novembre , avec 40,000 hommes , et le 28 il débouchait sur la Nabe vers Bingen, Kreuznach et Kirn. Marceau, qui formait Tavant-garde , traversa , le même jour, la Nahe sur le pont de Kirn et marcha jusqu'à Laulerecken. Sur ces entrefaites on apprit que Wûrmser avait obligé la garnison de Mannheim à capituler (21 novembre). L'expédition de Jourdan n'avait plus de but. Du reste,
Wurmser passa imnédiatement sur la rive gauche du Rhin, marcha vers la Queich, et permit à Clairfayt de se retourner du c6té de la Nahe. En dépassant la ligne de la Nahe, Jourdan risquait de se compromettre. Il fit part de sa situation à Kleber, qu'il consultait dans les circonstances difficiles. Rleber, qui connaissait parfaitement le pays oh l'armée de Sambre-et-Meuse était engagée , lui fit parvenir, le 1*^ décembre , quelques avis (1) sur la route à suivre pour se tirer de ce mauvais pas.
Jourdan exécuta la retraite telle qu'elle lui était indiquée.
La marche de Clairfayt vers la Nahe permit au duc de Wurtemberg de s'éloigner davantage de Mayence, et de porter son corps d'armée I qui venait de recevoir des renforts considérables, vers la Wûpper, tout en prenant contre Coblenz une attitude plus menaçante. Les ouvrages élevés au Thaï , près du fort d'Ehreabreitstein, les allées et venues de ce côté, pouvaient faire croire que l'ennemi avait le dessein de passer le Rhin près de Pile de Niederwerth ou devant Bacharach. La plus active surveillance fut, dès lors, recommandée par Kleber, au point que les troupes ne devaient môme plus se déshabiller pendant la nuit. A ce pénible service imposé aux divisions Colaud et Bonnard étaient venues se joindre la famine et la misère. Les lettres suivantes de Kleber à Jourdan font connaître la gravité de la situation et l'étendue des besoins des divisions du centre.
a Coblenz, 10 décembre 1795.
a Rien ne prend une tournure plus sérieuse, mon cher camarade, que les préparatifs de l'ennemi pour un passage du Rhin sur l'un des points de Coblenz. Je t'ai mandé avant-hier qu'il avait
(1) « Défendre opiniâtrement le pont de Kirn ; la position est très-belle sur le pont de l'Hahne. On défendrait la route de Kirchberg et celle de Sulzbach. De Kirn à Oberstein, il est peu de chose à craindre ; un poste d'observation à Fischbach suffirait. Le passage d'Oberstein se défend par les hauteurs d'idar. Les passages du Rhaunenet Laufersweiler sont à garder; de ICim à Kirchberg, les hauteurs en avant de Wdpperath, le pont de Wôpperalh, même Wôpperath. U faut laisser Kirchberg à droite ; défendre les débouchés de Rhaunen, arriver ainsi sur les hauteurs d'Irmenach, et de là se jeter à gauche dans le camp retranché de Trarbach. De Kirn à Sukbach défendre Hohe-Wildchen. Aile gauche, de Bingen à Daxweiler, Ober-Heimbach, Diebach et Rheimbellen, qui se lie à Bacharach. •
dégagé son pont volant, et aujourd'hui l'on remarque bien distinctement une culée faite pour ce pont. Il ramasse aussi quantité de bateaux derrière les lies de Niederwerth et Yallendar; je crois même qu'on y a débarqué, cette nuit, des agrès et des troupes; car de 3 à 5 heures on y a entendu du bruit et du tumulte ; il a été, peu avant^ lancé deux fusées en signaux. A 5 heures , tout a été tranquille. Il se fait toutes les nuits beaucoup de mouvements au Tbal^ et Colaud m'a dit hier qu'il tenait d'un homme affidé que toutes les petites villes sur la Lahn fourmillaient de troupes, et que quantité de bateaux se trouvaient réunis sur celte rivière. On estime à 30,000 hommes le corps de Wurtemberg, celui deHaddick et un troisième qui s'y est réuni. Ces différents indices ne permettent presque plus de douter que l'ennemi n'ait véritablement l'intention de tenter quelque chose sur nous; car si ses manœuvres n'étaient que démonstrations, il les ferait plus ostensiblement. J*ai établi ici la plus grande surveillance , et chacun est sur pied jour et nuit. Tu conçois bien que j'ai assez de troupes pour m'opposer à quelque entreprise de simple débarquement; mais si l'ennemi voulait tenter un passage en règle et avec une force un peu respectable , tu sens aussi que vingt-cinq bataillons gardant une étendue de seize lieues pourraient ne pas réussir à l'empêcher. Cependant tu peux compter sur moi ; je ne négligerai rien pour déjouer les projets de ces messieurs; mais je te prie seulement de me donner une instruction sur la retraite que j'aurais à faire , en cas d'événements.
ce J'avais sollicité de toi la rentrée des détachements du 19* chasseurs qui sont restés sur la gauche de l'armée; comme tu ne m'en parles pas , je présume que tu n'en as pas donné l'ordre. Cependant ce régiment a à peine 150 hommes sous les armes, et les régiments de dragons et de chasseurs de la division de Colaud sont si affaiblis par les détachements continuels qu'ils sont obligés de fournir aux administrations, que je n'ai pas 900 hommes de cavalerie à opposer à l'ennemi.
a J'avais fait entrer dans des cantonnements Tinfanterie des camps deMettemich,Rarlich et Anderoach; mais, depuis hier, toutes ces troupes sont rentrées dans leurs camps respectifs.
« La misère est vraiment grande, et le mécontentement universel. Le soldat ne reçoit toujours qu'une livre de pain par jour;
je n*ai pas une goutte d'eau-de-vie à lui distribuer, et avec cela, il est pieds nus et sans capote. Les ofUciers sont on ne peut plus découragés, et il est à craindre qu'ils n'accroissent encore le mécontentement général. Je t'invite à mettre sous les yeux du gouvernement le tableau fidèle de l'état de l'armée , afin qu'il se hâte de prendre des mesures efficaces, s'il veut prévenir sa désorganisation.
« Les capotes et souliers qui étaient ici sont partis pour la droite; veuille bien donner des ordres pour qu'il m'arrive un pareil convoi, pour les divisions du centre. Je t*envoie ici des demandes extraordinairement fondées; veuille bien y faire droit.
c( Depuis un mois les troupes n'ont pas reçu leur solde en numéraire; je ne sais où cela tient. Ne pourrais-tu pas ordonner que les 30,000 francs de contributions mis en dépôt chez le payeur principal à Gulz soient, en attendant, employés à cette solde? »
« Coblenz, 11 décembre 1795.
« Je te fais passer ci-joint, mon cher camarade, copie de la lettre que m'écrit le commissaire des guerres Chapotot. Le tableau qu'elle présente n'est point exagéré ; mais il est vrai que, si la cavalerie ne s'approvisionnait pas par des réquisitions qu'elle fait elle-même, ni l'administration d'arrondissement, ni celle de l'armée ne seraient dans le cas de l'alimenter. D'un autre côté , cette mesure a l'inconvénient de détruire en peu de jours des moyens de subsistance qu'une sage économie aurait su prolonger, et par là l'état des ressources de ce pays est tel aujourd'hui , que je suis obligé de te déclarer que, dans vingt jours, il n'y aura plus un fétu de paille, ni de foin pour les chevaux. La crise est grande, et je ne vois pas qu'on y porte remède. Celte réflexion m'avait déterminé à envoyer ma démission au ministre de la guerre; il ne l'a point {acceptée. Malgré cela, je ne te dissimule pas que je suis décidé à me retirer incessamment. Tu me connais assez pour ne point croire que ce soient les menaces et les mouvements de l'ennemi qui m'y engagent; le dégoût seul, que je dévore à plein vase, a commandé cette résolution. Hier encore, en faisant une ronde, je trouvai, à un des postes de la porte, un officier en guenilles et .couvert d'un bonnet gras. Je lui demandai s'il n'avait point de chapeau; il me répondit que tous ses effets avaient été brûlés
au camp par un accident, et qu'il n'avait point les moyens, en Duméraire, de les remplacer. Je l'ai fait venir chez moi ce matin, je lui ai donné un chapeau et tout ce qu'il m'a été possible d'y ajouter. Mille autres se trouvent dans le même cas. C'est cependant des officiers, de leur tenue, de leur indépendance du soldat et de la considération que le gouvernement a pour eux, que dépend la discipline , et de cette dernière, le sort de l'armée. Le gouvernement ne veut point le comprendre, puisque, dernièrement encore, il vient de les ravaler en leur donnant la gratification d'une paire de souliers. Aussi leurs cœurs sont-ils ulcérés, au point qu'ils excitent eux-mêmes le découragement. Je t'écris cela confidentiellement; mais il me parait qu'après les services importants que tu as rendus à notre patrie , le plus important que tu pourrais lui rendre encore serait de dessiller les yeux sur notre situation actuelle. Les petites mesures indiquées par les circulaires du ministre de la guerre ne sont que de misérables palliatifs, desquels nous ne pourrons jamais espérer le mieux.
c II n^ a eu rien de nouveau cette nuit; mais, ravant-dernière, l'ennemi avait tenté de nous enlever sur le point d'Urmitz différents bateaux et barques qui se trouvent sur la rive gauche. Il a été repoussé par une vigoureuse fusillade.
0 P. S. J'avais lu, il y a deux jours, dans la gazette de Cologne, que l'ennemi portait des forces du côté de Dûsseldorf ; aujourd'hui le général Boyer, qui loge à la porte , à Coblenz , et qui voit conséquemment toutes sortes de voyageurs, a appris les mêmes mouvements. Il me parait assez naturel que le dessein de ces messieurs doit tendre à nous déloger entièrement de la rive droite du Rhin, et si le camp de Hamm n'est que de 8,000 hommes, je pense qu'ils n'auront pas grand'peine à le faire évacuer. Dûsseldorf pourra toutefois se soutenir, s'il est approvisionné. »
Le Directoire (i ), ne prenant aucune mesure sérieusement efficace, la désertion faisait des progrès effrayants. Les hommes abandonnaient en masse les drapeaux, sollicités par leurs familles, qui leur
(1) La constîtaUon de l'an III plaçait le pouvoir législatif dans denx conseils, celui des Cinq-Cents, qui proposait la loi, et celui des Anciens^ qui l'adoptait ou la rejetait. Le pouvoir exécutif était confié à une commission de cinq membres, nommée Directoire, La première séance des deux conseils eut lieu le 28 octobre 1795, et la formation du Directoire, le 1*' novembre.
écrivaient de France de rentrer dans leurs foyers. Dégoûté d'un si triste état de choses, Kleber avait déjà demandé , le 8 décembre, l'autorisation de quitter son commandement pour soigner sa santé. Le gouvernement ne lui répondit pas: cependant on avait écrit, à Paris , en marge de sa demande :
€ Kleber, employé à l'armée deSambre-et-Meuse. Vu lemauvais état de sa santé, le ministre est prié de lui assigner une destination dans une division militaire de Tinlérieur, s'il juge que cette position soit avantageuse au bien du service. Rhin ou Moselle, particulièrement à Strasbourg.»
Le duc de Wurtemberg, informé du dénûment et du découra* ment des troupes françaises réparties le long du Rhin, multipliait chaque jour ses attaques contre leurs postes sur la rive gauche. Ces tentatives, les préparatifs faits au Thaï, les rapports des espions, ne laissaient aucun doute sur les intentions de l'ennemi de passer le fleuve. Alors Jourdan , qui n'avait pas encore effectué complètement son mouvement de retraite vers la Moselle, et qui pensait à résister le plus longtemps possible dans les montagnes du Soonwald , prescrivit aux divisions Colaud et Bonnard de venir le rejoindre par les routes de Rirchberg et Simmern , après avoir détruit tous les bateaux qui se trouveraient sur le Rhin à leur portée. Ces mouvements commençaient, le i2, lorsque Jourdan envoya un officier à Kleber pour lui ordonner de rester dans ses positions du Rhin. Kleber lui écrivait le i3 de Coblenz :
« Les troupes étaient déjà en marche pour se porter sur Trarbach ; lorsque j'ai reçu ton ordre, un officier est parti sur-le champ pour les arrêter et les ramener.
« Je ne te dis rien sur la position. où tu te trouves; depuis longtemps je l'ai tacitement prévue. A bien envisager notre situation, je crois que nous serions plus à notre place derrière la Meuse qu'ici; mais je suis bien de ton avis, qu'il faut disputer le terrain à l'ennemi pied à pied. Cependant que deviendrons-nous incessamment , mon cher camarade, si le gouvernement n'a point pris des mesures efficaces pour approvisionner les places de la Meuse et de la Belgique? Que deviendrons-nous si incessamment les fournisseurs de l'armée et les officiers ne sont point payés en argent?
« J'ai la presque certitude que Wurtemberg a un équipage de
pont dans le bas Rhin, et que Beaulieu en a un autre dans la Lahn. Tu avoueras que ma position ne sera pas fort agréable , lorsque tu seras derrière la Moselle; j'aurai l'ennemi en tête , en flanc et sur les derrières. Sois toutefois assuré que je ne négligerai rien pour bien remplir tes intentions, a L'ennemi établit une nouvelle batterie vis-à-vis Sébastian, o
Les divisions deBonnard et de Colaud*étaient tenues dans une alerte continuelle. Les batteries ou les canonnières ennemies tiraient sur nos convois ou sur les points de rassemblement des bataillons de garde. Dans la nuit du i7 au 18, les Impériaux lancèrent une barque chargée de bombes et d'obus, dans l'espérance de détraire le pont que nous avions conservé entre la rive gauche et rile de Neuwied. A Bacharach, ils essayèrent de débarquer. Les grenadiers de la 2V demi-brigade les reçurent à la baïonnette et les forcèrent à rebrousser chemin. Cependant la lassitude était générale. « Depuis deux jours, écrivait Kleber à Jourdan le 20 décembre, plus de 400 soldats des 23* et 27* demi-brigades ont abandonné leurs drapeaux. » Heureusement, un succès de Marceau à Sulzbach (17 décembre) fut suivi d'un armistice, commun à Jourdan et à Pichegru, d'une part, à Clairfayt et à Wiirmser, de Tautre. Kleber convint, avec le général Haddick, que la navigation sur le Rhin , tant pour les armées que pour les habitants, serait libre jusqu'à Coblenz, chacun sur sa rive, Tartillerie et les munitions de guerre exceptées. C'était un grand avantage pour le commerce.
Ainsi se termina la campagne de 1795. L'Autriche avait repris la rive gauche du Rhin entre laQueich, la Blies et la Nabe.
aOO KLEBER.