CHAPITRE PREMIER
Enfance de Kleber. ~ Son duel arec Doney. — 11 entre au service de l'Autriche. — Son retour à Strasbourg. — Il s'enrôle au 4' bataillon des Tolontaires du Ilaul- Rhin. — Il se rend à l'armée de Cusline.
Kleber (Jean-Bapliste) naquit à Strasbourg (1) , sur la paroisse de Saint-Pierre-le-Vieux (2), le 9 mars 1753.
Son père, originaire de Geispolsheim (Bas-Rhin), village catholique, s'était établi tailleur de pierre au Bain-aux-Plantes. Il pa-
(1) « Hodie décima martii anni millesimi septingentesimi quinquagesimi tertii, a me scripto vicario ad Sanctum Petrum Seniorem intra Argentinam baptisatus est Joannes BaptUta, filîus Joannis Nicolai Kleber, civis hic, et Régime Borgart, conjugom, inhacparochiacommorantium, natus pridle ejusdem mensiset anni. Patrinus fuit Joannes Adamus Frentz, civis hic ; matrina Maria Anna Zurlach,* uxor Nicolai Lambrecht, ciris hic, pâtre présente, qui mecum subscripserunt.
« Le parrain a déclaré ne savoir signer. Signé : Lambrecht, marraine ; Kleber, père, et Fitsichler, vicaire. » (Extrait des registres des actes de naissance de la paroisse deSaint-Pierre-le-Vieux.)
(2) Comme la paroisse de la communauté de Saint -Pierre-le-Vieux embrassait tout le Bain-aux-Plantes, il est dl£Gcile d'admettre, comme l'Ont prétendu quelques biographes, que Jean-Baptiste soit né au Marais-Vert.
M. Ratisbonne, qui a acheté à M. Knoderer, tanneur, la maison de Bauerendanz, a cm lui donner une valeur archéologique en y faisant placer une dalle en marbre noir avec l'inscription : « Ici naquit le général Kleber. » Ce n'était que l'habitation de KU^r enfant. Cette maison est celle de la brasserie du Bois-Vert, à côté de la propriété du batelier Baldner, vis-à-vis le petit port aux batelets, où, aujourd'hui, la Jeunesse de Strasbourg va s'embarquer, les jours fériés et les dimanches, en été, pour aller au Hervenwasser, à la tour Verte , à la montagne Verte et au Prado.
ralt qu'il eut aussi un emploi près le conseil de la commune. On lit, en efTet, dans le protocole des treize de 1734 (p. 262), aux archives de la mairie de Strasbourg : a Par délibération du conseil a des xin du 10 décembre 1734, Jean -Nicolas Kleber, ancien sera yiteur du cardinal de Rohan , est admis au nombre des 21 ser- « viteurs de la ville de Strasbourg appelés Eispaenniger. » Il rem-> plissait encore ces fonctions en 1742, époque à laquelle il demanda une augmentation, qui lui fut refusée.
La mèredeRieber, Reine Borgart, appartenait aune famille ais^e de Ruffach (Haut-Rhin). C'était une femme grande, un peu maigre, mais jolie. Entre le Rhin et les Vosges, notre race s'est conservée pure : ni les invasions, ni l'occupation étrangère n*ont altéré son sang. Quoique prolestante. Reine Borgart avait épousé un catholique. Ces unions ont lieu souvent en Alsace, sans déranger en rien la foi des époux et les allures de la vie domestique. Grâce aux progrès de l'instruction générale^ cette tolérance est telle que des villages entièrement catholiques vivent en parfaite intelligence avec des villages prolestants.
Le malheur visita le berceau de Kleber : il n'avait que cinq mois lorsqu'il perdit son père (13 août 1753). Deux ans après, en 1755, sa mère se remaria (i).
Il ne faut pas trop chercher dans l'enfance des hommes illustres des faits extraordinaires qui donnent à prévoir leur grandeur future. L'été ne lient pas toujours les promesses du printemps; parfois aussi une splendide journée commence par un brouillard épais. Tel enfant promet beaucoup, qui n'aboutit à rien. Tel autre n'attire point d'abord l'attention, qui remplira le monde du bruit de son nom et de l'éclat de sa gloire.
Après le second mariage de sa mère , la vivacité , la turbulence du jeune Kleber l'exposèrent souvent à la sévérité de son beaupère. On laissa alors Jean-Baptiste sous la tutelle de ses grandsparents et sous la protection de la maison du cardinal de Rohan ( le père de Kleber avait été attaché à la maçonnerie de Rohan). Un bon curé se chargea de lui, sans s'effrayer de ses espiègleries.
(i) M"** Teave Kleber épousa en secondes noces un architecte de Strasbourg nommé Burger. Elle en eut quatre enfants, dont resta seulement Xavier Burger, qui n'a laissé aucune trace.
Animé de l'esprit de philosophie et de religion , il en obtint des progrès rapides dans les premières études, qui sont le commencement des sciences exactes. Au reste, dès ses premières années , Rleber manifesta de grandes dispositions et un goût particulier pour le dessin.
La ville de Strasbourg était alors sous le commandement du marquis de Gontades, gouverneur général de TAlsace. Le cardinal de Rohan (1) et le commandant se voyaient souvent , bien que le prélat résidât en son château de Saverne. Le prince avait rencontré maintes fois Jean-Baptiste, enfant espiègle, fougueux^ nature franche , figure ouverte, la tôle ornée d'une forte chevelure blonde et bouclée , qu'il tenait de sa mère. Un jour, comme il se promenait avec le gouverneur dans les chantiers , visitant sans escorle les ouvrages, le petit Jean-Baptiste vint à passer près d'eux. Le cardinal l'appela. « Comment trouvez-vous ce garçon, marquis? y> dit-il à M. de Conlades. — « Forte nature», répondit le gouverneur.
Sous l'influence du cardinal , avec une autre éducation , une autre famille ^ et parce que son père était catholique, l'enfant fit sa première communion. II demeura jusqu'à sa mort fidèle au culte de ses premières années.
Le jeune Kleber profita vile des notions que lui avait inculquées le curé, son premier maître, pour s'appliquer aux sciences exactes, surtout à l'architecture , qu'il étudia d'abord à Munster. Ses progrès déterminèrent le cardinal à le pousser dans cette voie. Rappelé par sa famille , il fut envoyé à Paris , vers 1768 , pour y suivre les cours d'architecture de Chalgrin.
Pendant son séjour dans la capitale, Rleber fut très-bien accueilli par les familles Chéri , Jansonet Paris (1), de Besançon.
(1) Rohan-Guéménée (Louis-René-Édouard, prince de), cardinal -évèque de St^sbourg, grand aumônier de France, né en 1734. Conna d'abord sous le nom de prince Louis , il fut éréque de Canope , puis coadjuteur de son oncle , princeéréque au siège de Strasbourg. Ambassadeur à Vienne en 1772.
Dans les mémoires de l'abl>é Georgel, de Besenval, de M™* Campan , on retrouyc l'histoire du collier delà reine. Il se démit de son évéché lors du concordat de (1801 ); mourut à Ettenbeim le 16 février 1803. L'évéché de Strasbourg, un des plus riches de la France et de la chrétienté, était comme héréditaire dans la maison de Rohan.
(1) Aujourd'hui à Besançon , il ne reste plus trace des Chéri, Jaason , PAris et Dooey. Dans l'espace d'un siècle tontes ces familles ont disparu.
Il garda toujours le meilleur souvenir de Thospitalité que lui offrirent ces trois maisons. C'est à cette circonstance, sans doute, que le jeune Pajol dut plus lard de trouver auprès de lui une si grande bienveillance.
Lors de son retour en Alsace, il s'arrêta quelque temps à Besançon. Pendant son séjour dans cette ville, il lui arriva une aventure qui dépeint son caractère et qui fit alors une certaine sensation. Il se lia rapidement avec la jeunesse bisontine, partageant ses plaisirs aussi bien dans le monde que dans les classes inférieures. Il y connut un certain Doney, qui depuis a été garde d'Artois, chevalier de Saint-Louis , et a émigré au commencement de la Révolution. Ce jeune homme crut s'apercevoir que Kleber avait été plus heureux que lui près d'une personne à laquelle il faisait sans succès une cour assidue. Fâché de se voir un rival aussi entreprenant et doué d'avantages qui lui avaient si vite assuré cette bonne fortune , il lui chercha querelle. Kleber, qui jamais n'avait refusé une affaire, répondit vivement, et on résolut de*se battre ; le jour choisi fut le lendemain , et la place désignée , les prés de Yaux. Doney, à qui sans douté la nuit avait porté conseil et qui avait appris que Kleber était une très-bonne épée , voulut éviter le combat, sans cependant se compromettre dans l'esprit de ses camarades : il imagina de faire part de cette aventure à son père. Celui-ci alla prévenir le commandant de la place : mais il s'y prit un peu tard. La rencontre eut lieu ; son fils fut blessé. Lorsque Kleber revint à la ville , il fut arrêté à la porte et conduit chez le commandant , qui le fit mettre en prison.
Le procédé de Doney excita l'indignation des familles qui avaient accueilli Kleber chez elles. Les jeunes gens de la ville , ne voulant point paraître approuver la conduite de leur compatriote , firent de pressantes démarches auprès du commandant de place et des autres chefs militaires, qui, mieux instruits de l'affaire, ordonnèrent l'élargissement du jeune Alsacien. On alla en assez grand nombre le chercher à la prison et on le reconduisit en triomphe. Cette aventure , par la loyauté de sa conduite , lui fit beaucoup d'honneur^ et il la rappelait avec plaisir.
La carrière des arts ne paraissait pas devoir lui offrir des moyens de fortune. Le manque d'argent le ramena à Strasbourg, après deux ans d'absence. La modicité des ressources de ses parents les
obligeait à beaucoup d'économie. Ils ne lui épargnèrent point les remontrances, et ils l'engageaient à tirer entin parti de l'instruction professionnelle qu'il avait reçue.
Il se trouvait encore indécis sur le choix d'un état , quand un hasard singulier le détermina pour* la profession des armes , où il devait acquérir toute sa gloire. Un jour, au café , quelques jeunes étourdis de ses amis cherchèrent querelle à des Bavarois assis à une fable près d'eux. Indigné d'une agression que rien n'avait motivée, Rleber provoqua en duel ses camarades. A la suite de Taffaire, les Bavarois lui témoignèrent la plus grande reconnaissance. Alsacien, parlant aussi bien l'allemand que le français, il était pour eux presque un compatriote. Ils lui offrirent leur appui , pour entrer à l'École militaire de Munich, où l'électeur de Bavière faisait élever les jeunes gens de famille destinés au service. Kleber devint bientôt l'un des meilleurs élèves de cet établissement.
Ses progrès y furent si rapides, qu'après huit mois, il sollicita une place vacante de professeur, qui lui fut refusée. Celte demande présomptueuse lui aurait môme attiré , dit-on , une sévère punition.
Le prince de Kaunitz^ général autrichien et ûls du célèbre diplomate qui fut premier ministre de Marie-Thérèse, visitant un jour l'École, distingua au premier abord ce jeune homme d'une belle et riche stature , d*une physionomie très-expressive. Il remarqua ses dessins, fut frappé de sa conversation , et l'engagea à venir chez lui. Kleber accepta les offres du prince, qui le traita avec beaucoup d'égards , et ne tarda pas à le charger de l'exécution de quelques changements dans son château et ses jardins. Content de ses travaux, il lui Ût faire, par la suite , plusieurs voyages à Vienne, le conduisit même à une revue où il attira l'attention de l'empereur Joseph II.
A cette époque^ la guerre paraissait imminente contre les Turcs. Des troupes se rassemblaient en Hongrie , et Joseph II songeait à les réunir à celles de Catherine pour attaquer l'empire Ottoman.
La carrière militaire attirant de plus en plus Kleber, le prince de Kaonilz le fit entrer, en 1776, comme cadet dans le régiment dont il était colonel propriétaire (i). Ce régiment faisait partie de Tin-
(1) Le régiment de Kaunitz , SS** d'infanterie £.ujourd'hui , fut organisé en 1725.
fanterie nationale belge , et tenait alors garnison à Mons. Cette circonstance mérite d'autant plus d'être mentionnée dans une vie de Kleber, que c'est près de cette place que , commandant Taile gauche de l'armée de Sambre-et-Meuse (1794) , il battit trois fois le prince d'Orange et une fois le général Kaunitz^ son maître etson protecteur.
Enseigne au bout de huit semaines de service, sous-Heutenant six mois après, il n*eut point d'occasion de se signaler pendant cette période.
A la mort de l'électeur de Bavière (1777), on s'attendait; à une nouvelle conflagration en Allemagne. La jeunesse se crut un moment aux beaux jours delà guerrede Sept ans ; mais, suivant la prédiction de Frédéric II, ce ne fut qu'une « guerre de plume ». Tout rentra bientôt dans le silence.
Le régiment de Kaunitz avait été envoyé en garnison à Luxembourg, puis à Matines. L'inaction et le dégoût d*un service dans lequel l'avancement n'était accordé qu'à la naissance poussèrent Kleber à donner sa démission. Le prince de Wurtemberg avait succédé comme colonel propriétaire au prince de Kaunitz; il fit tous ses efforts pour retenir un officier dont il appréciait le mérite. Kleber refusa et partîl, le 22 février 1783, pour retourner à Strasbourg : résolution heureuse pour la France, qui aurait pu trouver plus tard un terrible adversaire dans cet officier alsacien»
Kleber reçut un certificat qui constatait ses bons et loyaux services.
«Nous, Albert, vicomte de Dam, chambellan, colonel commandant le régiment de S. A. le prince Ferdinand de Wurtemberg, au service de S. M. l'empereur et roi,
« Certifions que Jean-Baptiste Kleber a servi au régiment de Kaunitz, actuellement prince de Wurtemberg infanterie, pendant sept ans et quatre mois (1), en qualité de cadet, d'enseigne
époque à laquelle furent formées, par rAutriche, les troupes nationales en Belgique. Le nouveau régiment de Kaunitz eut donc son recrutement en Belgique. Après la guerre de Sept ans (1763(, il tint garnison à Luxembourg et à Mons, jusqu'en 1782. Un bataillon et ses grenadiers furent par exception envoyés en Bohême et mis sous les ordres du général Loudon pendant les années 1778 et 1779*: mais, à la paix, condue en 1779, le bataillon et les grenadiers retournèrent en Belgique. (1) Les historiens et les biographes ne s'accordent point sur la durée du service
et de sous-Iieutenanl, avec aulant de zèle que d'activité. Il a mérité non-sealement notre estime, mais encore celle de ses supérieurs, égaux et inférieurs.
0 De quoi nous ayant demandé un certificat, à sa sortie dudit régiment , qu'il a quitté avec Tagrément de la cour, le 22 février de la présente année, nous lui avons donné le présent.
a A Malines, 13 juin 1783. »
Devenu général de division dans l'armée française, Rleber battit son ancien colonel du régiment autrichien, le prince de Wurtemberg, à Altenkirchen , le 4 juin 1796.
Je n'ai point l'intention de reproduire ici les anecdotes se rapportant à son passage dans Tarmée autrichienne. On assure la vérité des faits racontés par un sieur Rrafft, employé autrefois à l'école des ponts et chaussées, qui avait passé avec lui une partie de sa jeunesse. Le général Desselle dit avoir vu à Osnabruck un ancien capitaine sous les ordres duquel Rleber avait servi. Enfin le général Morlot affirme avoir causé, à Thionville, avec Rleber portant Tuniforme de Raunitz : ce régiment était alors en garnison à Luxembourg.
Les biographes ne s'accordent ni sur la date précise de son entrée au service de TAutriche, ni sur les faits relatifs à cette période de son existence. Des pièces manuscrites, entre autres une note de son frère utérin, aux Archives de la Guerre, expliquent cet épisode de sa vie d'une façon beaucoup plus dramatique. D'après ces documents, d'une valeur très-conlestable, Rleber n'entre pas au service de l'Autriche dans le dernier rang des officiers , il n'en sort point par suite d'un passe-droit général dans tous les pays, à cette époque.
« C'est l'impératrice Marie-Thérèse, dont il attire les regards, qui l'élève en un instant au poste de capitaine de sa garde et au grade de général.
« La mort seule de cette souveraine l'arrache aux hautes chances de fortune et de gloire qui l'attendaient. »
Ce qui a donné lieu sans doute à ces inventions romanesques, c'est que Rleber était un des plus beaux hommes de son temps. Sa taille de six pieds parfaitement proportionnée, ses yeux
de Kleber en Autriche. On donne les chiffres de onze ans, neuf ans, huit ans, sept ans. Ce certificat , trouvé par hasard , semble devoir trancher la question.
d'une grandeur moyenne mais d'une expression extraordinaire, sa figure ouverte où se peignaient les impressions de son âme ardente , constituaient un ensemble à la fois imposant et très-sympathique. Le son de sa voix, d'ordinaire très-agréable, avait, dans la colère, l'éclat du tonnerre. L'extrême blancheur de ses dents accusait le soin qu'il en prenait, comme de toute sa personne. Toujours bien mis, mais de la manière la plus simple, il était recherché, quoiqu'il semblât prendre à tâche de se tenir à l'écart. C'est à ces avantages naturels qu'il attribuait la plupart des événements agréables ou malheureux de sa vie.
Aux dons extérieurs qui attirent les regards il joignait les qualités morales qui gagnent les cœurs. Il sut partout et toujours se concilier, malgré son esprit caustique, l'amitié de ses camarades et de ses chefs. Ceux qui ne l'ont pas aimé n'ont pu lui refuser leur estime et leur admiration.
Il est curieux d'observer combien il en coûte h certaines personnes, et aux membres de sa famille surtout, d'avouer que Rleber n'était que le fils d'un simple ouvrier, et de voir par quels artifices ils>s'efforcent de dissimuler l'obscurité de sa naissance. Pour lui, avant comme après son élévation, il aimait à répéter qu'il avait taillé la pierre.
Rentré à Strasbourg au commencement de 1783, Rleber dut songer, pour se créer des moyens d'existence, à exercer son métier d'architecte. Son ancien colonel lui écrivit plusieurs fois, l'engageant à revenir, et lui promettant de le nommer capitaine d'une compagnie de grenadiers. L'aversion de sa mère pour cette carrière et le dégoût que lui inspirait alors à lui-même le service à Télranger le déterminèrentà refuser ces offres séduisantes. Comme sa mère lui avait ménagé près de M. delà Galaisière, intendant d'Alsace, une place en rapport avec ses aptitudes, il fut nommé inspecteur des bâtiments publics de la haute Alsace, avec Belfort pour résidence. Pour un homme qui avait peu d'ordre dans ses finances, et qui venait de vivre dans l'opulence et dans la familiarité de grands seigneurs, c'était un emploi bien modeste. Il chercha philosophiquement à tirer le meilleur parti de sa situation, et, pendant les années qu'il passa à Belfort (1783-1789), il vécut assez tranquille, sans se corriger cependant de sa prodigieuse imprévoyance.
Son emploi ne lui prenant pas tout son temps, il fit bàlir, en qualité d'architecte, le château de Grandvillars, l'hôpital de Thann et la maison des chanoinesses de Massevaux. On voit encore des dessins de lui au musée de Strasbourg. Le prince de Condé l'avait également chargé, à la recommandation du cardinal de Rohan, de l'inspection spéciale de ses terres et bâtiments.
A Belfort, sa résidence habituelle, il habitait, non loin des remparts, un pavillon qu'il s'était bâti lui-même, et qui subsiste encore. Il se trouvait ainsi amené naturellement à étudier le système de Vauban, accolé à des vestiges importants de l'architecture militaire du moyen âge.
Ce temps de repos lui fut très-profitable. Il se perfectionna dans son art et se livra à la lecture des bons auteurs; et la culture de son esprit donna une nouvelle force à ses systèmes philosophiques.
Parmi les relations qu'il se créa à Belfort, il faut citer MM.Lubert, du village d'Héricourt, avec* lesquels il se lia intimement. Aussi quand, plus tard, il commanda en chef, il attacha Tun des deux frères à sa personne, en qualité de médecin; l'autre a écrit en 4801 la vie de Rteber.
La Révolution le surprit dans ces paisibles occupations. La philosophie provoquait la destruction des préjugés : le moment des réformes commandées par la raison et l'intérêt public était arrivé pour la France. Rleber avait alors trente-six ans. Il se déclara l'ami de la liberté, et ne vit dans la convocation des états généraux que le moyen de fonder le gouvernement représentatif et d'appeler les hommes honnêtes à sauver la patrie.
Sa tête était ardente, ses principes parfois exagérés ; mais la droiture de ses intentions et son amour du bien public lui firent un devoir, au moment même où il proclamait son libéralisme, de déclarer hautement qu'il n'avait rien de commun avec les exaltés du moment.
Le 21 octobre 1790, Belfort fut le théâtre d'une imitation du souper des gardes du corps à Versailles. Des officiers et des soldais de la garnison parcoururent la ville, un peu égayés par le vin, en criant : Vive le roi! au diable la nation! M. de Bouille, qui commandait, ne put se dispenser de désapprouver officiellement cette manifestation. De leur c6té, les patriotes de Belfort se crurent insultés. Après quelques engagements partiels, les troupes
de la garnison marchèrent en armes contre les officiers municipaux, protégés par leurs seules écharpes. Du milieu de la foule, RIeber s'élance 1& sabre au poing, fait un rempart de son corps aux magistrats, et appelle en combat singulier les colonels des régiments en révolte.
RIeber était sincèrement attaché aux idées nouvelles; mais il dédaignait les démonstrations populaires, et refusa de se mêler à la multitude qui croyait faire du patriotisme en arborant tumultuairemeut la cocarde tricolore. Cette modération ou, pour parler le langage du temps, ce modérantisme, qui contrastait trop avec l'effervescence du moment, lui suscita des difficultés : peu s'en fallut qu'il ne fût maltraité par la populace de Belfort. Il revint à Strasbourg.
La Révolution française vit bientôt se former contre elle une redoutable coalition. Menacée dans ses institutions et dans son unité, la France dut songer à s% défendre. Le 22 avril 1791, TAssemblée constituante décréta une conscription de 300,000 hommes de gardes nationales , qui devaient être organisés sur-le-champ en compagnies et en bataillons. Un décret du 4 juin prescrivit une nouvelle levée de 100,000 soldats auxiliaires, destinés à remplacer les milices provinciales. Enfin un autre décret du 21 juin ordonna la mobilisation de 45 bataillons de volontaires, pris dans les départements frontières. Alors s'ouvrit pour RIeber sa vraie carrière militaire.
Grenadier dans Ta garde nationale de Belfort depuis juillet 1789, il entra, dans les premiers jours de 1792, au 4® bataillon de volontaires du Haut-Rhin. Pressé par ses amis de faire des démarches pour obtenir le commandement d'un des corps de volontaires qui s'organisaient, il se refusa à toute sollicitation. Cependant, comme il n'avait jamais pu ou su mettre de l'ordre dans ses finances, et que les dettes s'accumulaient, quelques personnes influentes du déparlement s'adressèrent au général Wimpfen, qui commandait à Brisach. Par l'influence de cet officier supérieur, RIeber obtint (8 janvier 1792) une place d'adjudant-major, emploi réservé aux officiers des troupes de ligne. Il rejoignit le 4* bataillon du Haut-Rhin à Ribeauvillers, à deux lieues de Colmar. C'est là qu'il fit la connaissance de Rewbeli alors procureur général syndic du département du Haut-Rhin.
Kleber trouva le bataillon formé, mais mal organisé et dans le plus grand désordre. Il était commandé par le vieux et respectable Guitlard, ancien officier, alors presque octogénaire. Trop âgé pour établir ou maintenir la discipline dans un corps où les bommes, enrôlés volontairement, n'étaient que trop disposés à s'affranchir de toute règle , Guittard vit aussitôt le parti qu'il pouvait tirer du caractère ardent de Kleber, qui fut nommé lieutenant-colonel en second du bataillon (20 mai 1792} et y exerça bientôt toute l'autorité. Son affabilité, la sincérité de son libéralisme et de ses sentiments patriotiques lui gagnèrent promptement la confiance des officiers et des soldats. Il se distingua par des soins incessants donnés à l'instruction des recrues et à toutes les manœuvres de bataillon , organisant les nouveaux soldats qui devaient lui faire honneur au siège de Mayence. Le 4* bataillon du Haut- Rhin devint bientôt un des meilleurs. Après environ six mois passés à Ribeauvillers, il quitta son cantonnement pour aller dans le département de l'Ain.
Kleber laissa à Ribeauvillers et dans les environs de nombreux amis. C'était le temps où les questions soulevées par la constitution civile du clergé agitaient le plus les esprits. Le département duHaut-Rhin prenait une part très-active à ces querelles religieuses. On y persécutait non-seulement les prêtres, sans distinction, mais encore leurs adhérents. Kleber se comporta de manière à s'attirer l'estime de tous les partis. Ennemi de la persécution, il pensait que le plus sage était de ne point s'occuper des disputes du clergé. Dans la suite, devenu général, il ne permit jamais qu'on maltraitât un seul des prôlres réfractaires qu'on arrêtait, et qu'on lui amenait parfois. S'il pouvait les faire évader, il les renvoyait avec quelques secours.
Le 4* bataillon du Haut-Rhin ne séjourna pas longtemps dans le département de l'Ain : il fut dirigé vers l'armée de Custine sur Mayence. Pour s'y rendre, il fallait passer à Belfort, et y demeurer une journée. En quittant cette ville, Kleber y avait laissé quelques dettes. Ne pouvant satisfaire ses créanciers, en ce moment du moins, il s'arrêta à Héricourt, et rejoignit son bataillon à quelques journées de Belfort.
C'est peut-être à ces embarras pécuniaires qu'il faut attribuer la détermination qu'il prit alors d'aller à Porentruy solliciter une
place d'aide de camp auprès du général Perrière (1), qui y commandait. Il espérait sans doute obtenir, en entrant dans un étatmajor, un avancement plus rapide que s'il restait au bataillon, oix il avait cependant été élu, le 20 mai, à l'unanimité des voix, commandant en second. Le général Perrière l'accueillit avec bienveillance, mais lui refusa sa demande. RIeber continua sa route vers Mayence. Le siège de cette place allait lui fournir l'occasion de montrer sa bravoure et de déployer ses talents militaires.
Pendant que les alliés, sous la conduite du duc de Brunswick, franchissaient les défilés de l'Argonne et s'avançaient dans la Champagne, Gustine avait pu, sans trop d'efforts, s'emparer de Spire (30 septembre 1792), de Worms (5 octobre), de Mayence (21 octobre) et de Francfort (22 octobre). Cette pointe téméraire en Allemagne aurait été une heureuse hardiesse, si elle eût senî à fermer aux Prussiens, battus à Val m y (20 septembre), le retour dans leur pays. Mais le commandant en chef de Vat^née des Vosges ne sut pas apprécier l'avantage immense d'occuper la ligne de retraite des alliés. Le 27 octobre, il se rendit de sa personne à Francfort pour y répandre les idées révolutionnaires. Il fut très-mal accueilli, et dut rentrer, le 31, à Mayence. Cependant, l'armée prussienne, réunie à Coblenz le 4 novembre, se disposait à mettre un terme aux excursions fiscales des corps français sur la rive droite du Rhin. Gustine comprit alors le danger qui le menaçait. Il envoya Munnier et Houchard pour disputer à l'ennemi le passage de la Lahn. Ces deux corps, formant tout au plus un effectif de 7 à 8,000 hommes^ ne pouvaient suffire à garder nos positions de la rive droite du Rhin et à protéger efficacement Francfort et Kônigstein. Pour les renforcer, Gustine sortit de Mayence le 8 novembre, avec le général Neuwinger et environ 12,000 hommes , et alla s'établir en avant de Kônigstein. Le 13 novembre, le général Van-Helden arriva à Mayence, amenant 12,000 hommes de l'armée
(1) Perrière ( Nicolas), fils d'un avocat de Belfort, servait depuis longtemps, avant la Révolution, dans les régiments de Bouillon et de Soubise. Maréchal de camp, il fit en 1791 et 1793 la guerre d'Alsace. Gustine étant allé prendre le commandement de l'armée du Nord, Perrière l'y suivit. Nommé chef de l'armée de la Moselle, que quittait Houchard, le général Perrière, s étant laissé battre par les émigrés, fut disgracié et rayé des cadres de l'armée.
de BiroD. Dans cet efTectif se trouvait le 4® bataillon du Haut- Rhin, que Kleber commandait en second.
Avec ce renfort, Custine aurait pu prendre Toffensive contre les Prussiens, qui n'avaient point encore rassemblé toutes leurs forces à Montabaur et ne se liaient qu'imparfaitement aux Hessois à Giessen. Il aima mieux se rapprocher de Mayence et attendre que l'ennemi vint à lui. Le 17 novembre, il rétrograda d'Usingen à Homburg, et fit venir le corps du colonel Bouchard de Limburg à Weilburg, d'où il devait continuer sa retraite sur Usingen.
L'armée prussienne se mit en mouvement le 25 novembre. Francfort fut pris le 2 décembre. Le 3, Custine et tous ses corps se replièrent sur Mayence, abandonnant ainsi la rive droite du Rhin sans avoir livré bataille. On conservait seulement Kônigstein, où la garnison avait ordre de se défendre jusqu'à la dernière extrémité; Hochheim, Kostheim et Caste! , qui doivent être considérés comme les postes avancés de Mayence.
Le premier soin de Custine en rentrant dans cette place, après sa malheureuse expédition sur Francfort, fut de renforcer les postes de la rive gauche du Rhin, de Bingen à Frankenthal ; il y employa la plus grande partie de ses forces, ne laissant que 12,000 hommes environ pour Mayence et pour Castel. Il craignait outre mesure de voir Tennemi franchir le Rhin à Oppenheim et lui barrer le chemin de l'Alsace. Les Prussiens ne songeaient point encore à nous enlever nos communications; ils voulaient d'abord débarrasser complètement la rive droite. Le 8 décembre, ils attaquèrent sans succèsla forteresse de Kônigstein; mais le 14 ils parvinrent à s'emparer du poste de Hochheim et nous obligèrent à nous resserrer encore plus près de Castel. Là se bornèrent pour le moment les efforts du roi de Prusse. L'armée ennemie prit ses cantonnements d'hiver aux environs deHoecht, Francfort, Darmstadt; ils étaient couverts par le corps du prince de Hohenlohe-Ingelfingen , qui resta en observation.
Vers la fin de décembre le lieutenant- colonel Kleber commandait le poste de Budenheim, sur la rive gauche du Rhin. Non content de se tenir toujours prêt à repousser toute attaque, il cherchait, ainsi que le prouvent les pièces suivantes, tous les moyens de faire du mal à l'ennemi.
Budenheim, le 23 décembre 1792.
Kleber^ lieutenant-colonel du 4* bataillon du Haut-Rhin^
au général Custine.
« Je viens d'apprendre qu'il était arrivé au parc d'artillerie de Mayence quantité de pièces de 4 de l'arsenal de Strasbourg. Vous vous rappellerez peut-être, mon général , que déjà plusieurs fois j'ai insisté pour que Ton me changeât les deux pièces allemandes que Ton m'a confiées, contre deux pièces françaises. Et que pourrais-je faire, en effet, en cas d'attaque, avec ces deux pièces de 6, dont les roues sont dérangées et pourries, que, par un mécanisme absurde, il est impossible de pointer, et dont on m'a retiré les avanttrains, les chevaux et les caissons? Elles me mettraient dans le plus grand embarras. Je viens donc , mon général , vous réitérer mes instantes prières de vouloir bien ordonner au commandant du parc d'artillerie de Mayence de faire retirer du poste de Budenheim ces deux pièces, ci-devant électorales, et de les faire remplacer par deux pièces de 4 républicaines, avec les avant-trains, chevaux, bricoles et tout ce qui est relatif à leur service et à leur manœuvre. Je vous promets, mon général, d'en tirer le plus grand parti) dans la circonstance.»
Budenheim, le 28 décembre 1792.
Kkber au général Custine.
(( Hier soir et ce malin sont venus me voir Joseph Rau, son beaupère et un nommé Mayer; les deux derniers, venant directement d'Ellfeldt, m'assurent qu'il n'y a que 30 hommes d'infanterie et 8 hussards en cette ville, qui emploient, à la vérité, tous les moyens de surveillance, tant au dehors qu'au dedans de la ville. Les bourgeois ou habitants du lieu sont obligés de coopérer à cette surveillance; mais, par contre, ils m'assurent aussi qu'il n'y a plus de troupes ni à Neudorff ni dans les autres lieux les plus circonvoisins, à l'exception de Weisbaden, qui est à 2 lieues d'Ellfeldt, et de Presberg, qui en est à 3 lieues. Il serait essentiel de savoir s'il y a des ennemis à Schierstein; s'il n'y en avait pas, je pense, mon général, que ce serait se borner à trop peu de chose que de n'enlever que les trois bateaux ; si on faisait tant que de passer le Rhin, il faudrait enlever tout le poste d'Ellfeldt; mais ceci ne pourra se faire
que par force ouTerte, vu que TeDDemi a des gardes au dehors de la ville. Sitôt que je me serai assuré de la situation de Sebierstein, je me rendrai à Mayence pour avoir l'honneur de vous proposer verbalement mes moyens de réussite. Si vous les agréez , je serai très- flatté de me mettre à la tête de cette petite entreprise.
cP. S. Mayer se charge de la reconnaissance de Sebierstein^ et il m'en rendra compte ce soir. »
Budenheim, le 30 décembre 1792.
Kkber à Taide de camp du général Custine.
M Hier soir à 7 heures, j'ai rencontré Mayer et Rau sur le chemin de Budenbeim ; ils venaient de Mayence pour vous parler, et, ne vous ayant pas trouvé , ils voulurent me rendre compte de leur message.
«U n'est point arrivé de renfortà Ellfeldt ; il y a toujours34 hommes d'infanterie et 8 ou 10 hussards; mais à Sebierstein il y a des troupes, et Sebierstein n'est qu'à une lieue et demie d'Ellfeldt, de sorte qu'il nous faudra aller lestement en besogne ; d'ailleurs un coup de canon nous instruirait du secours qui pourrait arriver à nos ennemis, et nous aurions toujours assez de temps pour plier bagage. N'oubliez pas de faire mettre sur un des bateaux appelés Spilzschiff une petite pièce de 4 avec 6 ou 8 x:anonniers de ligne pour être débarqués à Tile vis-à-vis d*Ellfeldt. Si l'ofûcier prussien s'opiniâtrait à rester et à se défendre dans la maison, cette pièce les délogerait à Tinstant. Je vous répète donc encore une fois la leçon : une pièce de 4 et les canonniers nécessaires , le tout chargé sur un bateau pour être directement conduit à Pile ; il faut qu'elle soit rendue ici à 7 heures du soir. 4 ou 6 sapeurs, 16 ou 20 bateliers. Réflexion faite , différez encore de me faire relever les chasseurs républicains; ce mouvement serait aperçu de l'ennemi et pourrait être pour lui un motif de se tenir sur ses gardes. J'ai assez de troupes. Que les canonniers et bateliers observent le plus grand silence, et que l'eau soit le moins agitée possible. A 8 heures tout ce inonde doit être rendu à Budenbeim ; faites filer les bateaux l'un après l'autre ; ils seront moins aperçus. »