‹ Kleber; sa vie, sa correspondanceChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

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Kleber occupe le camp retranché. — Sortie sur Monbach. — Entrevue de Boos et Doyré. — Sortie sur Marienboru. — Bombardement. — Souffrances et courage de la garnison. — Capitulation.

Au 1** janvier 1793, Varmée de Custine, forte d'environ 45,000 hommes, occupait : sur la rive droite du Rhin, Kônigstein, Kostheim et Caste! ; sur la rive gauche , l'espace compris entre Bingen, la Nahe jusqu'à Kreuznach et la roule qui de cette ville mène à Spire par Alzey et Frankenthal.

Le 2 janvier, Custine fit occuper le village de Hochheim , que l'ennemi gardait à peine. Surpris par les Prussiens dans la nuit du 5 au 6, Sédillot perdit plus de 300 hommes et son artillerie. Les alliés prirent alors définitivement leurs quartiers d'hiver, non sans que le roi de Prusse eût tenté contre Kônigstein de nouvelles attaques, que le capitaine Meynier repoussa victorieusement.

Au 7 janvier Kleber commandait à Monbach (1).

A mesure que le printemps approchait, les affaires prenaient de jour en jour une tournure plus favorable pour les alliés; de nombreux renforts leur arrivaient, et il était facile de prévoir qu'ils allaient faire tous leurs efforts pour nous enlever Mayence, principal rempart de leurs possessions sur le Rhin.

Après la reprise de Hochheim par l'ennemi et sa tentative infructueuse contre Kônigstein , les mois de janvier et de février ne furent troublés par aucun événement de guerre. Mais , au commencement de mars, la forteresse de Kônigstein fut de nouveau

(1) 7 janvier.

Au général Custine.

« J'ai l'honneur de vous prévenir que le lieutenant-colonel Kleber vient de m'écrire qu'il commande à Monbach et a en conséquence changé les dispositions que j'avais faites, par un ordre qu'il a envoyé à l'infanterie. Cette nouvelle disposition n'a porté que sur le nombre d'hommes ; je vous prie, mon général, de me marquer si c'est votre intention et si je dois lui rendre des comptes.

« Le colonel du 2* régiment de chasseurs à cheval,

« Lx BOISSIÈRE. »

attaquée; et la garnison, après une vigoureuse résistance, dut capituler; elle sortit du fort le 9, prisonnière de guerre. Le roi de Prusse résolut de franchir le Rhin, pour rejeter Custine en Alsace et compléter Tinvestissement de Mayence. Afin de résister aux dispositions de l'ennemi, Custine avait établi la division Neuwinger à Bingen et celle du général. Bouchard derrière la Nahe et à Kreuznach; le reste de son armée était échelonné entre cette dernière ville, Mayence et Worms.

Les Prussiens passèrent le Rhin entre Bacharach et Goblenz 'et attaquèrent, le 26 mars, Waldalgesheim. Après un premier succès^ les Français furent cernés; quelques bataillons parvinrent à se dégager; les autres, avec le général Neuwinger, furent faits prisonniers. Par suite de cet échec, notre centre et notre gauche quittèrent Kreuznach et la Nahe; notre droite se replia vers Mayence. Après la prise de Bingen par l'armée prusienne le 28, Custine concentra à Alzey les troupes qu'il voulait garder sous ses ordres , et résolut d'abandonner Mayence à ses propres forces , avec une garnison de 45,000 hommes, que commanderaient les généraux Doyré et Munnier.

Au quartier général de Bretzenheim, le 28 mars 1793. Le général Cusline au général de brigade Doyré.

a Neuwinger commandait à Bingen ; il s'est opiniâtre à tenir une position que je voulais qu'il quittât; il n'a pas occupé celle que je lui avais indiquée; il a été blessé et pris, et cet événement a fait reculer les troupes qui occupaient la position de Bingen.

a Je me retire sur Alzey ; vous ferez rentrer dans Mayence Kleber, et vous ordonnerez à Mainoni et à sa brigade de camper sur les hauteurs qui conduisent à Oppenheim , en ordonnant au général Leblond de prendre le commandement de ce corps ; ils empêcheront un passage du Rhin àKâlberdeich et Gemsheim, et, dans cette position , ils recevront incessamment des ordres. J'ai trop d'occupation pour leur en adresser de directs ; je vous charge de leur en donner. Je vous recommande la défense de Mayence ; si vous y êtes attaqué, vous serez certainement parfaitement secondé par Dubajet et Munnier. »

Custine.

|g KLEBER.

CusUae s'était retiré rapidement, le 29 mars, à Worms ; le 31, à Neustadt; le i*' avrils à Landau; le 2, derrière la Queicb, et le 4, dans les lignes de la Lauter.

Pendant ces différents mouvements, le général Wurmser avait passé le Rhin à Ketsch, près de Scbwetzingen, avec les forces réunies sur les deux rives du Neckar; il les avait cantonnées entre Spire et Neustadt, poussant ses troupes à Ediekhoffen, à une lieue de Landau. Cette disposition coupait toute communication de Mayence avec TAlsace. ,

Le roi de Prusse, jugeant qu'il n'avait plus rien à craindre de l'armée de Gustine et de l'armée de la Moselle , ordonna de compléter l'investissement de la place. Sur la rive droite, le général Schonfeld cerna Castel avec 10,000 Hessois. Sur la rive gauche , les Autrichiens et les Prussiens réunis firent le blocus de Mayence. Les Autrichiens tenaient la droite des assiégeants. Les Prussiens formaient le centre, à Marienborn, et la gauche, en face du Haupstein et du fossé inondé par les eaux du Zahibach. L'armée de siège s'élevait à 50,000 hommes, sous la direction générale de Kalkreuth. Brunswick et Wûrmser protégeaient l'opération.

La garnison de Mayence, après le combat de Bingen, était de 15,000 hommes. Cet effectif s'accrut des 7,000 hommes chargés d'escorter des attirails de campagne qui devaient suivre Custine. Ce petit corps, conduit par les généraux Scbaal et Leblond, avait trouvé le chemin coupé par les Prussiens. Trop faible pour se faire jour, il avait été obligé de retourner sur ses pas et de rentrer dans la place. Ces 22,000 hommes étaient sous le commandement supérieur des généraux Doyré et Munnier.

Mayence , située sur la rive gauche du Rhin , vis-à-vis l'embouchure du Mayn , est une des plus fortes places de l'Europe. Son enceinte présente la forme d*un demi-cercle, dont le Rhin peut être considéré comme la corde. A l'époque où Custine s'en était emparé , le faubourg de Castel , jeté sur la rive droite , n'offrait pour toute défense qu'une tête de pont à peine en état de résister. Au 31 mars, date où les communications avec l'extérieur cessèrent complètement, l'activité et les soins de Doyré et de Munnier avaient déjà nfiis la place dans une situation défensive assez respectable. La muraille en briques et les tours bastionnées qui la flanquaient du côté du fleuve étaient en mauvais état ; mais

on avait fortifié Castel et Hle du Vieux-Mayn, où se trouvaient l'ouvrage à cornes de Mars et quelques ouvrages s'étendant jusqu'à la pointe de Kostheim ; des retranchements s'élevaient encore à la pointe du Mayn et dans les lies de Mars et de Bley ; enfin on avait assuré la défense des lies Saint-Pierre et d'Ingelheim , d'oii les assiégeants auraient pu prendre à revers les ouvrages de Castel, le grand pont de bateaux et les écluses du Zahibach.

Sur la rive gauche, la place présentait quatorze bastions. Au Dord, le premier front, établi sur le Gardenfeld , comprenait cinq bastions et dominait un terrain bas et facile à inonder; il était inattaquable, flanqué par le fort Haupstein et l'Ile Saint-Pierre. A Touest, le deuxième front, de la porte de Munster à celle de Gau, se composait de quatre bastions à fossés secs; car le terrain s'élève sensiblement. Au sud , le troisième front, de la porte de Gau au cours supérieur du Rhin , comportait la citadelle et cinq bastions. Devant les fronts ouest et sud se trouvait une ligne de forts (Haupstein, Joseph ou Linsenberg, Philippe, Elisabeth, Italien ou Welsch, et Saint-Charles), reliés entre eux par une enceinte bastionnée.

Munnier fut chargé de défendre Castel et les postes de la rive droite; Doyré dirigeait les travaux dans le corps de place ; Dubayet et Rleber commandaient les troupes. Dans les forts, dans les bastions et sur les remparts , la garnison fut répartie avec intelligence. Comme son effectif avait été augmenté de 7,000 hommes par la rentrée des brigades Schaal et Leblond, le conseil de défense résolut de faire occuper, en dehors du corps de place, les villages de Weissenau et de Zahibach, où l'on élèverait des retranchements, afin de gêner l'ouverture et rapproche des parallèles. Les troupes étaient animées de la plus grande ardeur, et sous les ordres de chefis tels que Munnier, Doyré, Dubayet et Rleber, on pouvait tout attendre de leur dévouement.

Malheureusement, les vivres n'étaient pas proportionnés à l'effectif de la garnison ; l'artillerie et les approvisionnements de poudre étaient insuffisants. Néanmoins rien de ce qui pouvait prolonger la résistance ne fut négligé.

Le i*' avril, Doyré décide que neuf bataillons et 100 cavaliers, commandés par Kleber, occuperont le camp retranché. Le 2, le prince de Hohenlohe propose un échange de prisonniers, qui s'ef-

fectue le 7. Le 3, rennemi, qui, deux jours auparavant, avait fait des démonstrations près du fort Saint-Philippe et du côté de Monbach , continue à fortifier ses camps de la rive droite.

Dans la nuit du 5 au 6, Kleber se porte avec un fort détachement sur Monbach, pour enlever des bestiaux; il pousse jusqu'à Gudenheim, et rentre, à la pointe du jour, avec 120 vaches, vingt voitures de paille et de grains. A la suite de cette heureuse expédition , il est promu au grade de chef de brigade.

Informé que le corps du général Schonfeld, d'environ 10,000 hommes , tenait une position trop étendue , Doyré résolut de mettre à profit cette faute de l'ennemi, pour surprendre les Hessois et enlever une grande partie de rartillerie de siège qui venait d'arriver de Flôrsheim et de Russelsheim. Il fit sortir de Castel, le 10 avril à minuit, trois colonnes, fortes d'environ 14,000 combattants. Tandis que Munnier, avec 4,000 hommes, dirigeait une fausse attaque sur l'aile gauche des ennemis, les deux autres colonnes marchèrent jusqu'au delà de la redoute de Mosbach : celle de droite, aux ordi-es du général Schaal, suivait la chaussée de Wiesbaden; celle de gauche, conduite par Dubayet, prit la route de Biebrich. On fut arrêté par une fusillade très-vive d'une colonne sur l'autre. Les efforts de Dubayet et de Kleber ne purent rétablir l'ordre. Dans la crainte de plus grands malheurs , on se mit en retraite. Avec le 1*' grenadiers et une partie du 3% Kleber contint les troupes de Hesse-Cass'el , descendues de leurs positions pour changer notre retraite en déroute. Quand la colonne de Schaal , dans son mouvement rétrograde , lui eut laissé le 57^ et le 82^ de ligne, il reprit l'offensive, repoussa les Hessois jusque dans leurs campements et donna aux troupes françaises le temps de rentrer à Castel. Ainsi se termina cette entreprise. Le succès eût été certain , si la discipline et l'instruction des soldats avaient répondu à la valeur des chefs.

Le lendemain de celte affaire eut lieu un incident dont Kleber nous a laissé le récit :

« Le vendredi, 12 avril, le général Doyré reçut, entre 11 heures et midi, un paquet porté par un trompette prussien, dans lequel se trouvaient : 1® une lettre du citoyen Boos, commandant des deux compagnies de chasseurs du 96* régiment, portant qu'il était chargé, de la part du général Gustine, de s'aboucher avec lui, qu'il en avait

obtenu ragrémeni du roi de Prusse , à condition que cela se ferait en présence d'un officier de son armée; 2^ une autre lettre, du major de Zastroff, par laquelle il annonçait au général Doyré que le roi de Prusse avait bien voulu consentir à Tentrevue demandée par Tofficier de notre armée Boos , sous condition qu'elle se ferait en présence de lui major de Zastroff et du major de Kleist.

a Le conseil de guerre, à qui le général Doyré fit part de ces deux lettres, pensa qu'on ne pouvait se refuser à cette entrevue, etcomme il paraissait que son objet devait être important , il délibéra que le général Doyré se rendrait à l'heure qu'il fixerait (4 heures) , qu'il serait accompagné de deux officiers supérieurs et qu'un commissaire de la Convention y serait présent en cette qualité. Le citoyen Rewbel, commissaire de la Convention nationale, le général Doyré, le citoyen Dazincourt, chef de brigade du 14* régiment de cavalerie, et Kleber, adjudant général commandant les postes extérieurs de Mayence , se rendirent en conséquence à quelque distance des vignes qui sont en avant du village de Hechstheim; ils furent joints, à l'heure convenue , parle citoyen Boos et par les majors de Zastroff et de Kleist. Le citoyen Boos en ouvrant la conférence déclara que les échecs qu'avait essuyés l'armée de Dumouriez et la conduite de ce général faisaient désirer au général Custine de voir renforcer son armée de la garnison de Mayence ; que ce général nous invitait à tâcher de prendre nos mesures, pour cet effet, le mieux que nous pourrions. Comme cette proposition étrange se faisait en présence des majors prussiens , le citoyen Rewbel ne put se dispenser de répondre que nous avions des lois qui réglaient notre conduite en cas de siège , qu'en qualité de commissaire de la Convention nationale , son devoir lui commandait impérieusement d'en requérir l'exécution ; que si cependant il y avait matière à une négociation générale, il était prêt à entrer en conférence avec le roi de Prusse, et que , plein de confiance dans sa loyauté , il se rendrait dans tous les lieux qui lui seraienf indiqués pour cet effet.

t Le général Doyré ajouta : a Pour moi, je suis soldat, je ne « puis qu'obéir à la loi et me défendre; j'ai une brave garnison, et « j'espère que nous nous comporterons .de manière à mériter c Pestime même de nos ennemis. »

< Les citoyens Rewbel et Doyré ayant fait part , le même soir,

au conseil de guerre de ce qui s'élait passé à l'entrevue, il y fut décidé unanimement ^que c'était le cas de passer à l'ordre du jour.

ft Le samedi, 13 avril, le citoyen Rewbel reçut par la voie d'un trompette prussien , en présence du général Doyré, une lettre du même major Zastroff , aide de camp du roi de Prusse, par laquelle il l'engageait à venir dans l'après-dlaer à Oppenheim , où le lieutenant générai Kalkreuth se trouverait au nom du roi de Prusse pour entrer en matière avec lui. Le citoyen Merlin, son collègue , et les généraux Doyré et Dubayet , ayant pris communication de celte lettre, en firent un rapport au conseil de guerre, qui décida que le citoyen Rewbel se rendrait à Oppenheim, accompagné de deux officiers supérieurs, les citoyens Dieudeville et Beaupuy. b

Cette entrevue n'eut aucun résultat : on se sépara sans avoir rien conclu.

Quelques jours après, le 16^ les généraux ennemis essayèrent d'enlever le poste de Weissenau , qui , placé près du Rhin et à la droite de leur attaque , les inquiétait. Le village fut incendié. Les Français se retranchèrent dans un cimetière, et par des prodiges de valeur ils conservèrent le poste.

Le 26 avril, le général Kalkreuth envoya à Doyré un officier français qui lui apportait, de la part de Custine , l'ordre de rendre la place et d'aller le rejoindre avec toute la garnison. Le conseil de défense, assemblé pour recevoir communication de la dépêche, refusa d'obtempérer à cet ordre du général en chef. Au moment où Custine faisait savoir aux défenseurs de Mayence qu'ils n'avaient à compter sur aucun secours prochain, son armée se trouvait disposée parallèlement à celle de Wûrmser. Le général Perrière, avec 10,000 hommes , formait la droite entre Lauterburg et le moulin de Bienwald ; Bouchard, à la tête de 16,000 hommes , était au centre, à Weissenburg et à Roth; le général Falck, à l'aile gauche , couvrait les gorges des Vosges. L'armée de la Moselle , alors commandée par Daboville, occupait Deux-Ponts, Homburg, Hombach, Bitche et Forbach. Il semblait possible , avec des forces relativement considérables, d'entreprendre quelque chose pour essayer de dégager Mayence. Custine n'osa rien tenter; il demanda même sa mise à la retraite. Le conseil exécutif le nomma au commandement de l'armée de Dumouriez, et le remplaça à l'armée du

Rhin par le général Beauhamais, qui montra beaucoup d'indé- <;ision et ne secourut point les assiégés.

A Mayence les mois d'avril et de mai se passèrent en escarmouches. Le roi de Prusse voulut faire enlever le poste de Kostbeim, sur la rive droite, vis-à-vis de Castel. L'attaque, tentée le 3 mai et recommencée le 8 avec une grande vigueur, fut repoussée par Munnier, qui, de son côté, essaya de s'emparer des îles placées à Tembouchure du Mayn. Il les prit, mais ne put les conserver.

Le 30 mai, les assiégés résolurent une sortie générale sur Marienborn, où se trouvait alors Frédéric-Guillaume IL Favorisé par la nuit, Kleber, à la tète des plus braves volontaires[de la garnison, pénétra à travers la ligne ennemie , s'empara des retrancbements €t arriva jusqu'au quartier général. Le roi de Prusse faillit être pris. Mais bientôt, à la pointe du jour, assaillis par des forces supérieures et repoussés, les Français laissèrent un millier d'hommes sur le théâtre de la lutte. Le lendemain, Frédéric- 'Guillaume, furieux du danger qu'il avait couru, couvrit la place de feux. Le même jour, Munnier fut blessé au genou, dans une nouvelle tentative sur l'une des lies du Mayn. Il mourut de sa blessure le 13 juin. Toute la garnison assista à ses funérailles. Le roi de Prusse fit suspendre le feu pendant qu'on lui rendait les derniers honneurs. Son corps fut transporté à Castel et enterré à la pointe <du bastion du centre.

Le 16 juin, après deux mois et demi de blocus, les Prussiens se décident enfin à commencer un siège en règle. Us ouvrent la tranchée à 800 mètres de la place, dans le vallon traversé par la route de Marienborn. Dans une sortie, que Doyré dirige le 18, tous leurs travaux sont bouleversés.

Le roi de Prusse fit alors ouvrir une autre parallèle , mais à 1,500 mètres de la place, à une distance où il était facile de construire et d'armer de nombreuses batteries.

Pour faire taire le feu des assiégeants, qui causait de grands dommages aux assiégés , Kleber exécuta une vigoureuse sortie , dans la nuit du 24 au 25, en débouchant de Weissenau. Il culbuta l'ennemi et encloua la batterie située à gauche de Bretzenheim. Ce hardi coup de main attira l'attention de Kalkreuth sur

WeisseDau, qui fut enlevé aux Français le %. Le générai Leblond fut tué, et remplacé par le général Vimeuz.

Cependant le bombardement redouble d'activité. Des batteries flottantes, placées sur le Rbin, couvrent la ville d'obus incendiaires. La prévôté, le couvent des Dominicains, le magasin à fourrage et le château renfermant les blessés sont en feu. Le couvent des Récollets, où étaient les malades, est entièrement brûlé. Si l'on ajoute aux souffrances résultant de la famine et du bombardement les messages officieux exagérant les convulsions intérieures de la France, les fausses nouvelles, les fausses lettres, les faux ifontteurs^ que les Prussiens ne manquent jamais de répandre à profusion quand le moment psychologique est venu, on conviendra qu'il fallait une grande force d'âme pour rester inébranlable dans le devoir.

Le 6 juillet, les Français sont délogés de la redoute de Zahlbach. Dans la nuit du 11 au 12, l'ennemi débouche à la sape volante sur trois points, pour ouvrir la seconde parallèle, établie à 400 pas de la première. Kleber se multiplie; il s'attache à toutes les défenses. Malgré sa bravoure et son entrain, son exemple et celui des autres chefs n'ont plus d'influence sur les hommes, épuisés de fatigues, abattus par les privations , ne conservant plus l'espoir de la délivrance, et n'ayant d'autre perspective que la mort ou la captivité. La viande, même de cheval, manquait. Les soldats mangeaient des rats, et il fallut placer des gardes au bord du Rhin pour les empêcher de se nourrir des chevaux morts que le fleuve entraînait. On n'avait presque plus de blé, et la destruction des moulins rendait la mouture impossible. Les médicaments faisaient absolument défaut. La détresse était au comble ; la famine apparaissait avec toutes ses horreurs.

Cependant, malgré les obstacles de tout genre que le désespoir des assiégés leur suscitait, les Prussiens poussaient le siège avec vigueur. Les deux parallèles, sans compter la première, étaient achevées; vingt batteries, armées de 207 pièces, tiraient jour et nuit.

Le 18 juillet, les représentants et les généraux enfermés dans Mayence délibérèrent sur les moyens de la défense. Après avoir pesé les avantages et les inconvénients d'une prolongation de ré^

sistance, ils se résignèreDt à des pourparlers pour la reddition. Le conseil de guerre partagea cet avis et chargea le général en chef d'ouvrir les négociations. Le roi de Prusse accorda la sortie avec armes et bagages , et n'imposa qu'une condition , c'est que la garnison ne servirait pas d'une année contre les coalisés.

La capitulation fut signée le 23 , et l'évacuation eut lieu le 25. Kleber et ses héroïques compagnons subirent la capitulation sans y prendre part. La convention qui conservait cette armée à la France équivalait presque à une victoire. Les troupes dont se composait la garnison de Mayence étaient, à cette époque, l'élite de l'armée ; non-seulement elle était formée, en grande partie, de vieux soldats, mais elle comptait des officiers expérimentés, dont plusieurs avaient obtenu leurs grades avant la Révolution.

Le défilé de la garnison devant le roi de Prusse fut presque une marche triomphale.

a Je vis sortir de la place cette troupe épuisée, n'ayant plus de ressources, apnt subi jusqu'à la dernière extrémité les rigueurs de Ja détresse et ne pensant à capituler qu'après avoir perdu toute espérance d'être secourue.

« Une soixantaine de cavaliers formant le dépôt do régiment que je commandais; étaient de ce nombre. Plusieurs vinrent me témoigner le plaisir qu'ils avaient de me revoir, s'expliquant trèshautement sur le regret qu'ils éprouvaient de me voir enchaîné à ma cause.

€ L'audace paraissait peinte sur le visage de ces soldats, à la tête desquels, Merlin, avocat de Thionville, commissaire de la Convention, marchait, vêtu en habit de hussard.

€ Plusieurs de ces soldats portaient de petits bonnets rouges, joints à leur cocarde tricolore ; d'autres en avaient de pareils au bout de leurs fusils. » (Marquis d'Ecquevilly, Campagne du prince de Candéy t. I, p. 97.)

C'est au siège de Mayence que Kleber se révéla tout entier. « J'y vécus, dit-il, quatre mois sous une voûte de feu ; j'assistais à toutes les sorties, je résistais à toutes les attaques, ignorant pendant ces quatre mois si la France existait encore. »

La garnison, qui s'élevait à 22,000 hommes au 1*' avril, se trouvait, au 25 juillet, réduite à 16,000 hommes : elle avait perdu plus du quart de son effectif. Ces 16,000 hommes furent formés en

deux oolonnes. La première se dirigea sur Metz par Âlzey et la Sarre ; la seconde fut portée sur l'Alsace, par Oppenheim, Worms et Landau.

La nouvelle de la reddition de Mayence fut transmise à Paris par les représentants du peuple qui se trouvaient à l'armée de la Moselle. D'après eux, la capitulation était infâme. La Convention, ne doutant pas que l'on n'eût pu faire lever le siège, si la garnison avait tenu quatre ou cinq jours de plus, décréta d'accusation tous les chefs militaires, et fit sommer Doyré, Dubayet^ Kleber et Tétat-çiajor de comparaître à sa barre le 29 juillet. Il entrait dans les vues du comité de salut public d'affecter la surprise et l'indignation au sujet de la reddition d'une place sur laquelle l'Europe avait les yeux. Mais les arrêts de la Convention causèrent une grande irritation. Il y eut une scène théâtrale préparée avec le comité. Quand Dubayet parut à la barre au nom des officiers, il fut couvert d'applaudissements.

Telle était la mobilité des esprits que, le 4 août, la Convention revint sur son premier jugement et décréta : c L'armée de Mayence a bien mérité de la patrie. Les officiers en état d'arrestation seront mis sur-le-champ en liberté. Le présent décret sera envoyé par des courriers extraordinaires aux départements et aux armées. » Merlin et Rewbel se rendirent à Nancy pour le notifier aux Mayençais, que le blâme infligé tout d'abord à leur conduite avait vivement irrités. L'indignation de ces braves soldats avait été telle quand l'état-major fut arrêté à Sarrelouis , qu'ils voulurent attaquer la ville et délivrer leurs officiers.

De Nancy, les troupes de Mayence furent transportées en poste dans la Vendée, où Ton attendait leur arrivée pour commencer les hostilités sur une grande échelle.

Au moment oîi Kleber rentrait en France à la tête des colonnes, il avait été arrêté à Nancy et conduit sous escorte jusqu'à Paris. Le ministre de la guerre le fit aussitôt mettre en liberté.

Cette réhabilitation n'avait pas suffi pour calmer l'indignation de Kleber. L'imposant et impétueux adjudant général, dont l'air martial, le grand cœur, le beau géoie, relevaient sans cesàe l'esprit des troupes, était resté peu satisfait de la justice rendue à ses services.

Nommé général de brigade le 17 août, il rejoignit Tarmée de Hayence.

Custine porta sa tôle sur Téchafaud le 28 août. Il fallait une victime pour satisfaire la vengeance publique; et, cependant, appelé à l'armée du Nord , il avait laissé à Beauharnais Tordre de marcher au secours de Mayence. La capitulation avait empêché l'exécution de cet ordre, bien tardif d'ailleurs. La guerre a cela de souverainement injuste, dit Tacite, que chacun revendique le succès, et que les revers sont imputés à un seul (1).

La garnison de Mayence, après les privations qu*elle avait endurées, pouvait-elle tenir encore quelques jours? En prolongeant la résistance jusqu'au moment suprême , avait-elle lieu d'espérer que le secours viendrait à temps pour lui épargner la catastrophe finale ? La résolution de rendre la ville en sauvant l'armée fut-elle prématurée? Questions terribles et complexes, qu'il serait présomptueux de vouloir résoudre d'une manière absolue ; tristes situations de la guerre, que l'esprit militaire doit apprécier sans en tirer des conséquences fâcheuses pour ceux qui ont rempli leur devoir.

(1) « Iniquissima haoc bellorum condilio est : prospéra omnes sibi vindicant, adrersa uni imputantur. » (Tacite, Agricola» xxvn.)

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