CHAPITRE III
6DERRB DE VENDÉE (10 mars — 23 décembre 1793).
Description du théâtre de la guerre; — Événements militaires jusqu'à l'arriTée de Kleber. — Kleber entre en campagne. — Prise de Montaigu (16 sept.). — Combat de Torfou (19 sept.). — (Combats deTreize-Septiers, de Saint-Christophe et de la Tremblaye(15 oct.). — Bataille de Cholet (17 oct.). — Combat de Laval (27 oct.) . — Déroute d'Antrain (22 nov.). — Bataille de Savenay (23 décembre).
De toutes les résistances que la Révolution souleva à l'intérieur, la plus grave , la plus persistante, fut sans contredit l'insurrection vendéenne. Le pays compris entre Nantes, Saumur, les Sablesd'Olonne, Luçon, Fontenay, Niort, qui fut le premier théâtre de cette fameuse guerre, se divise en trois régions : le Loroux, le Bocage et le Marais.
Le Loroux est cette partie ^e la rive gauche de la Loire qui la borde immédiatement dans les départements de la Loire-Inférieure et de Maine-et-Loire.
Le Bocage (département de la Vendée et partie des Deux-Sèvres) est un pays très-inégal, quoiqu'il n'y ait pas de montagnes, et trèscouvert, quoiqu'il y ait peu de grandes forêts; les bois y sont nombreux et peu étendus.
Sans grandes rivières, il est très-coupé de collines, de vallons, de ravins , de ruisseaux. Toutes les propriétés sont divisées en petits clos environnés de fossés, de fortes haies, plantées quelquefois d'arbres, formant palissades. Ce qui contribue à rendre le pays très-couvert, c'est que la terre y est très-forte, très-fertile, que les bruyères, les landes, les genêts, les épines, y atteignent une grandeur démesurée.
Le Marais est cette partie du bas Poitou qui touche à la mer. C'est un pays plat, très-découvert, mais dont les issues sont impraticables l'hiver, et très-difficiles pendant les autres saisons. 11 est coupé par une multitude de petits canaux ou marais qui le rendent inabordable. On y trouve peu de chemins qui aient la voie charretière; la plupart ne sont que des sentiers disposés en dos d'âne et pratiqués entre deux canaux ou deux haies.
Il y avait peu de grandes villes dans ces contrées. On n'y trouvait
que des gros bourgs de â à 3,000 âmes. Entre les deux routes de Tours à Poitiers et de Nantes à la Rochelle , s'étendait un es]^ace de trente lieues de largeur où ne régnaient que des chemins de traverse, aboutissant à de^ villages et à des hameaux.
Dans ce pays, pour ainsi dire fermé, on avait conservé la simplicité et la pureté des mœurs. Le château , le presbytère et la ferme vivaient en bonne intelligence. Le peuple aimait ses nobles et ses prêtres, parce qu'il n'y avait ni oppression, ni scandale. La Révolution causa dans ces paisibles contrées un trouble profond. La constitution civile du clergé irrita les esprits. L'attentat du 21 janvier mit le comble à l'indignation.
Enfin la levée de 300,000 hommes décrétée par la Convention excita, au commencement de mars 1793, une insurrection générale. Obligés de prendre les armes-, les paysans du Loroux, du Bocage et du Marais, que la République violentait dans leurs habitudes et froissait dans leurs affections , aimèrent mieux s'armer contre elle que pour elle. Du moment que le drapeau blanc fut déployé dans la Vendée ( 10 mars 1793), la révolte y éclata de toutes parts. Les habitants des campagnes se précipitèrent sur les villes et les bourgs, où ils n'éprouvèrent pas de résistance. Dans le haut Bocage, le voiturier Cathelineau et le garde-chasse Stofflet s'emparèrent de Gholet ; dans le Marais, le perruquier Gaston se rendit maître de Ghallans et de Machecoul ; enfin dans le département de la Vendée, Chantonnay fut.pris et pillé, et le général Marcé, battu le 18 mars à Saint- Fulgent, perdit son. artillerie, ses munitions et ses armes. Ces succès, plus marqués dans le midi du théâtre du soulèvement, valurent aux insurgés le nom de Vendéens, que l'histoire leur a conservé , quoique la lutte ait été bien plus active en dehors de la Vendée.
Au mois d'avril l'insurrection s'étendait sur tout le pays compris entre Nantes, Pornic, l'île de Noirmoutier, les Sables , Luçon, Fontenay, Niort, Airvault, Thouars, Doué, Saint-Florent et la Loire. Les paysans forcèrent alors les nobles à se mettre à leur tète. Tout le Marais voulut être commandé par Charetle (1); le
(I) CbareUe de la Contrie, né le 21 a?ril 1763, à Ck)ufré près d'Aocenis (Loire-Inféiîeiire), était lieutenant de vaisseau à la Révolution. Ayant quitté les émigrés de Coblenz, il se jeta dans la Vendée, et y acquit une grande célébrité comme chef de parUsans. Après le désastre de Quiberon, arrêté près de la Chabottière, il fut
Bocage choisit Bonchamp, d*Elbée {i) et de La Rochejaqueleîn. Sous la conduite de ces trois derniers chefs, auxquels se joignirent CaChelineau et Stofflet, les Vendéens enlevèrent Bressuire et Thouars au général Quétineau (4 mai) . De La Rochejaquelein et de Lescure, qui avait été délivré par la prise de Bressuire, se portèrent ensuite vers le sud (16 mai), s'emparèrent de Fontenay et rejetèrent en désordre sur Niort les généraux Chalbos et Sandos.
La cause des succès prodigieux des Vendéens était dans la configuration du pays , dans leur manière de combattre , dans leur adresse et leur c.ourage, enfin dans l'inexpérience ou l'indécision des troupes républicaines. Jamais pays ne fut plus défavorable à l'attaque. La nature semblait y avoir accumulé tous les moyens de résistance. Dans une contrée coupée, boisée, presque sans routes pavées, comment régulariser les mouvements des colonnes, consen^er de l'ordre , de l'ensemble dans la marche ? Comment exécuter des manœuvres, des déploiements ^ des dispositions d'attaque ou de retraite? Comment, au milieu des obstacles que l'on rencontrait à chaque pas, donner à l'artillerie et à la cavalerie tout le jeu, toute l'action que comportent ces deux armes? Les Vendéens , au contraire , favorisés par tous ces accidents naturels , forts de la supériorité que leur assurent la connaissance des lieux, leur manière de combattre et leur adresse dans l'usage des armes à
fusillé à Naaies, le 29 mars 1796. Il aTait sur ses troupes l'ascendant que donne ime valeur brillante. Inébranlable dans le danger, il s'efforçait de relever les courages abattus, et poursuivit toujours le triomphe de la cause qu'il avait embrassée.
Un petit-neveu du chef vendéen, le baron Âthanase Charles-Marie Charetfe, s'^t distingué : en 1860 (capitaine au bataillon des zouaves pontificaux) à Gastelfidardo ; en 1867 (lieutenant-colonel), aux combats du Transtevere, de Viterbe, de Mentana. En 1870, U quitta les États Romains et Pie IX pour venir, avec ses volontaires de l'Ouest, au secours de la France envahie. Ce n'est que le 13 août 1871 que le héros de Patay et de Loigny se sépara de ses braves officiers et soldats, avec le grade de général, après avoir donné un grand exemple de foi, de dévouement et d'abnégaUon.
(1) A un physique agréable et distingué d'EIbée joignait le caractère et les talents nécessaires à un chef de parti. Militaire, son but avait été de former les Vendéens à une tactique en rapport avec leur génie et la configuraUon de leur pays. Il avait le don de la parole, s'exprimait avec grAce et facilité; son éloquence était douce et persuasive. Blessé à l'affaire de Cholet , il s'était réfugié dans l'Ile de Noir moutier. Le chagrin et le peu de soin qu'il avait pris de sa blessure l'avaient rendue mortelle. Il fut fusillé par jugement de la commission militaire. D'EIbée avait alors quarante-deux ans.
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feu, harcèlent les colonnes enmarche, connaissent toujours leur position et ne se laissent jamais surprendre. Après avoir ébranlé les troupes par un feu très-meurtrier, ils se précipitent sur elles en poussant de grands cris. Si vous résistez à leur attaque, s'ils sont forcés de reculer, ils font leur retraite si rapidement qu'il est très-difficile de les atteindre, les bois et les clôtures ne permettant presque jamais l'emploi de la cavalerie; ils se dispersent, vous échappent à travers champs, connaissant tous les sentiers, les défilés. Si vous êtes obligés de céder à leur choc, vous avez grand'peine à effectuer votre retraite; très-souvent, l'artillerie, les convois, les fusils que les soldats jettent pour fuir plus vite, tombent en leur pouvoir. C'est ainsi que les Vendéens , qui avaient commencé la guerre avec des fourches et des bâtons, se procurèrent toujours des armes et des munitions. Leurs défaites ne. laissaient rien aux républicains; chacune de leurs victoires leur valait un matériel de guerre considérable.
' A ces hommes intrépides et infatigables, qui combattaient avec un courage héroïque pour la défense de la religion et de la royauté, la Convention n'opposa d'abord que des forces insuffisantes en nombre et en valeur. On avait réuni des bataillons de gardes nationales; on en tira des officiers supérieurs, qui, doutant tous de la République, incertains des suites du mouvement insurrectionnel, attendirent les événements. Les chefs de la force armée, devenus généraux d'un jour à l'autre , avec des troupes formées à la hâte, n'étant ni disciplinées, ni aguerries, ni manœuvrières, . furent constamment battus.
Le peu de consistance de nos forces dans l'Ouest, Tespoir d'entraîner au parti royaliste les premiers généraux employés par la République dans la Vendée, la désertion fréquente de soldats de ligne, même de fractions de corps envoyés sur les rives de la Loire, furent de grands motifs d'espérance et d'encouragement pour les Vendéens. Telle était la confiance des chefs du parti royaliste dans leurs forces, leurs moyens, leurs ressources, qu'ils dédaignèrent, dans le moment de leur prospérité, de demander du secours à l'étranger.
Ces défenseurs de leurs anciens droits , voyant augmenter journellement leurs partisans, sentirent la nécessité d'établir un gouvernement, pour régulariser la marche de ce nouvel État. Ils
formèrent un conseil souverain, composé de : d'Elbée^ de Lescure, des Essarts, Stofflet, Fleuriot, de Bonchamp. Bernard de Marigny le présidait. Ce conseil, qui se tenait à Chàtillon, faisait de fréquentes proclamations pour entretenir la haine de la République et l'attachement à la religion catholique et à la royauté. On allait au combat comme à une fête : femmes, vieillards.
Ne, pueri. ne tanta animis assuescite bella . Neu patriœ validas in TÎscera yertite vires.
(Virgile, Enéide, lib. VI, v. 832, «33.)
prêtres, enfants même. On distinguait, parmi les chefs, d'Ëlbée, élu généralissime, de Bonchamp, de Lescure, Bernard de Marigny, Pyron Domanie (qui fut tué au siège de Saumur), le prince de Talmont, d'Autichamp, Stofflet, de La Rochejaquelein, les chevaliers de Turpin, des Essarts, d'Argâne, deux Fleuriot, deux de Bruc, Lagrenière, Lahàye des Ormes, Saint-Hilaire, d'Auterive, Cathelineau, Gharette, La Cathelinière, Joly, Sapineau, Baudry, La Roberie, etc. Tous poursuivaient le même but : le rétablissement de la religion catholique et de la royauté.
La Vendée était partagée en deux arrondissements; chaque armée avait le sien. Celle de Gharette occupait les districts de Challans, de Machecoul, de la Roche-sur-Yon , les Sal)les, une partie des districts de Paimbœuf, Clisson, Montaigu. L'armée du haut Poitou comprenait les districts de Saint-Florent, Vihiers, Cholet, Châtillon, la Châtaigneraie, une grande partie des districts de Clissou; Montaigu , Thouars, Parthenay et Fontenay.
La prise de Fontenay avait ému la Convention. La République organisa ses troupes de l'Ouest. Saumur, Niort, les Sables, composèrent Tarmée dite des C6les de la Rochelle, qui fut placée sous les ordres de Biron ; Angers, Nantes et la Loire-Inférieure formèrent l'armée dite des C6tes de Brest, qui fut confiée à Canclaux (i).
(1) Canclaux (Jean-Baptiste-Gamllle de), né à Paris en 1740, était d'une famille du Roussillon. A quinze ans, il entrait au service et assistait pour ses débuts, en 1757, à la bataille de Hastenbeck, gagnée par le maréchal d'Estrées. Après la guerre de Sept ans , il passa dans le régiment de Condé , puis dans le régiment de Dragons- Contl. Canclaux traduisit de4'aUemand plusieurs ouvrages de tactique , et s'acquit
Les Vendéens se réunirent le l«f juin. Le 7 ils entrèrent à Doué, et arrivèrent le 9 devant Saumur, qui fut emporté malgré les efforts béroîques du général Coustard et de ses cuirassiers. Après avoir menacé Tours et le Mans, ils prirent Angers, et se disposèrent à marcher sur Nantes, que Gharette, qui venait.de s'emparer de Macbecoul, menaçait de son côté. Sous le commandement supérieur de Cathelineau , ils quittèrent Angers le 27 et se portèrent à la vue de Nantes le 28. Attaquée le 29 sur la rive droite par Cathelineau, sur la rive gauche par Gharette, et défendue par 5,000 hommes de troupes régulières et autant de gardes nationales, la ville opposa une vive résistance. La mort de Gathelineau arrêta réian des Vendéens. Après dix-huit heures de' combat , ils se dispersèrenL On dut le salut de Nantes au général Ganclaux, qui y commandait 9 à l'activité du général Bonvoust, qui dirigeait l'artillerie.
Westermann, parti de Niort avec quelques bonnes troupes, avait pris Parthenay, Amailloux, brûlé le château de Glisson et pénétré jusqu'à Ghâtillon vers les premiers jours de juillet. Mais, surpris par les royalistes le 5 juillet, il avait essuyé une déroute complète. La colonne sortie de Tours avec les bataillons d'Orléans avait eu le même sort. Ainsi, à la fin de juillet, les Vendéens dominaient dans toute l'étendue du pays. Biron venait d'être enlevé à l'armée des Côtes de la Rochelle ; Ganclaux restait à Nantes. Les agents ministériels dénonçaient comme aristocrates les généraux qui voulaient maintenir ou rétablir la discipline ; les généraux, de leur côté, se plaignaient des désorganisateurs envoyés par le ministère et les jacobins.
comme major et colonel la réputation d'un des officiers les plus distingués. En 1788 brigadier de dragons, en 1792 lieutenant général envoyé en Bretagne, il fut appelé, en avril 1793, au commandement en chef de l'année des Côtes de Brest. La défense de Nantes est le (ait capital de sa carrière militaire. Kleber, placé sous ses ordres, le représente, après des combats acharnés, « plein de calme, de sang-froid et mon* trant une décision qui fait le plus grand éloge de ses talents militaires. «
Après la Terreur, rappelé ai octobre 1794, il est désigné pour commander l'armée des Côtes de l'Ouest. Ambassadeur en Sicile en 1796 , en 1801 il organise l'armée des Grisons. Sénateur en 1805, inspecteur de cavalerie en 1811 , il mourut à Paris le 27 septembre 1817, à l'âge de soixante et dix-sept ans. Le général de division Auguste Colbert, né en 1777, volontaire en 1793, tué en Espagne le 3 Janrier 1809, arait épousé une fille de Ganclaux.
Le l^'août la ConveDtioQ lança un décret d'extermination contre la Vendée. « Les forêts , était-il dit, seront abattues , les repaires 0 des brigands seront détruits, les récoltes seront coupées, les n bestiaux seront saisis, et le tout transporté hors du pays. » Rorssignol fut nommé général en chef de l'armée des Côtes de la Rochelle. L'agent Ronsiit lui fut adjoint, avec tous les pouvoirs du ministre, pour présider à l'exécution de ce nouveau système de guerre. En même temps on ordonna que la garnison de Mayence serait transportée en poste dans l'Ouest.
Pendant que, dans le haut pays, les colonnes républicaines se réorganisaient à Angers, à Saumur, les Vendéens, qui venaient de s'emparer des Ponts-de-Gé, se portèrent contre la colonne de Luçon et des Sables. lis furent battus près de Luçon le 14 août.
Lorsque Kleber rejoignit l'armée de Mayence, le 22 août, elle était à Tours depuis quelques jours seulement, sous les ordres du général de brigade Aubert-Dubayet; deux représentants du peuple, Merlin et Rewbel, y étaient attachés. Elle devait rester intacte et garder le nom d'armée de Mayence.
Plusieurs généraux de l'armée des C6tes de la Rochelle, Menou, Santerre et Joly, et le représentant Philipeaux, de l'armée des Côtes de Brest, se trouvaient à Tours. La réunion dans la même ville de ces hommes appartenant aux trois armées donna lieu à plusieurs conférences, dans lesquelles on discuta les deux questions suivantes :
1"* L'armée de Mayence devait-elle se réunir à l'armée des Côtes de la Rochelle, sous les ordres de Rossignol?
â® L'armée de Mayence devait-elle, conformément à l'arrêté du comité de salut public, suivre sa destination et aller se joindre à celle des Côtes de Brest sous Canclaux? Ce qui revenait à dire : Attaquerait-on par Saumur pour serrer l'ennemi contre la mer en descendant la Loire? Ou bien l'attaquerait-on par Saumur et du côté de la mer en même temps , pour le détruire au centre du pays révolté, entre Mortagne et Cholet? Dans cette dernière hypothèse , l'armée de Mayence se joindrait à celle de Canclaux afin que ce général eût assez de forces pour agir offensivement. Comme on ne parvenait point à s'entendre, il fut décidé que les généraux de division des deux armées des Côtes de la Rochelle et des Côtes
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de Brest se trouveraient ensemble à Saumur pour y tenir conseil de guerre en présence des représentants du peuple.
L'armée de Mayence reçut Tordre de partir de Tours le 27, pour se rendre à Saumur. L'avant-garde (2,400 hommes d'infanterie, 60 chasseurs à cheval, 4 pièces de campagne) , sous les ordres de Kleber, arriva dans cette ville le 28. Ch'oudieu et Tichard , représentants du peuple, Santerre, Joly, Thareau, généraux de Tarmée des Côtes de la Rochelle, tous à cheval et entourés d'un nombreux état-major, vinrent à sa rencontre. Les autorités de Saumur l'attendaient avec des couronnes civiques. Ils saluèrent dans la personne du général Kleber toute l'armée de Mayence , et lui exprimèrent la confiance qu'elle leur inspirait. Kleber reçut les couronnes décernées aux Mayençais, en souvenir de leur résistance mémorable, et les fit attacher aux drapeaux des différents bataillons qui composaient son avant-garde.
Kleber éCait le 29 à Saint- Ma thurin, le 30 à Angers. Il trouva dans cette place le général Canclaux, qui se rendait à Saumur. Le commandant de l'armée des C6tes de Brest passa en revue l'avant-garde mayençaise; il en fut très-satisfait; il remarqua surtout les deux bataillons de tirailleurs dits Chasseurs de Castel et Légion des Francs.
Le conseil de guerre tenu le 2 septembre à Saumur fut d'avis d'attaquer par Nantes. Cette décision fut accueillie avec plaisir par l'armée de Mayence, où l'on préférait l'armée de Brest à celle de la Rochelle, et oix chacun se félicitait d'avoir à combattre avec des soldats signalés par des faits glorieux et sous les ordres d'un chef estimé. Le comité de salut public , toujours inquiet des projets de TAngleterre sur l'Ouest, approuva l'idée de porter les principales forces vers les côtes.
Le i^ septembre , l'avant-garde , partie d'Angers , coucha à Ingrande, et arriva le 2 à Ancenis. Là Kleber reçut l'ordre de quitter la grande route de Nantes, rendue très-difficile, à Oudon, par une batterie vendéenne établie à Champtoceaux, sur la rive gauche de la Loire, et de prendre un chemin de traverse, pour aller à Saint- Mars-duDésert. Cet ordre déplut aux soldats; ils protestèrent contre celte précaution , qu'ils prirent pour de la défiance ; mais Canclaux, passant le même jour par Ancenis, persista dans sa décision. L'avant-garde de l'armée de Mayence logea le 3 à Saint-
Mars-du-Désert. Le logement fut très-mauvais : les hommes étaient dispersés et manquaient de tout. A 10 heures du soir, Kleber reçut une lettre datée de Nantes, signée du général Vergues, chef d'étatmajor de Canclaux. Celte lettre disait que Nantes venait d'être attaqué par les insurgés; que les républicains les avaient repoussés; mais qu'on craignait une attaque dès le lendemain. Elle ordonnait à Kleber de se mettre immédiatement en marche pour Nantes. Kleber, qui avait fait loger les tambours près de lui, les envoya battre la générale ; sa brigade fut rassemblée à minuit. U la mit en marche, et, laissant le commandement à un adjudant général, se rendit isolément à cheval à Nantes, où tout était dans le plus grand calme. U se reposa quelques heures et alla au-devant de sa brigade, qu'il amena dans la ville. Canclaux et les autorités lui firent une véritable ovation.
Le corps d'armée suivit son avant-garde, et arriva à Nantes le 5.
Le lendemain 6, toute l'armée fut conduite par Canclaux dans une vaste prairie aux portes de la ville, sur la rive droite et trèsprès de la Loire, de manière à être bien aperçue par les postes vendéens de la rive gauche. Là les généraux haranguèrent les soldats, qui répondirent par des acclamations. L'armée rentra ensuite à Nantes,- où elle devait rester quelques jours. Après la revue, Merlin proposa d'aller reconnaître un poste vendéen établi sur la rive gauche près de Saint-Sébastien. Plusieurs représentants et généraux voulurent l'accompagner. Les Vendéens leur envoyèrent des coups de fusil; la canonnière qui défendait le passage de la Loire répondit par quelques boulets; puis on se retira.
11 y avait alors à Nantes deux armées : celle des Côtes de Brest et celle de Mayence. Les généraux de l'armée de Brest étaient : Canclaux, commandant en chef, Beysser et Grouchy , généraux de brigade.
Beysser commandait le camp des Naudières (6,000 hommes), à une lieue de Nantes, sur la rive droite de la Loire.
Grouchy avait sous ses ordres le camp des Sorinières, fort d'environ 2,000 hommes. C'est lui qui avait repoussé l'attaque du 3 septembre. Grouchy avait été colonel de dragons; il avait, outre ses qualités militaires, une belle éducation et un grand usage du monde. Beysser était peu estimé et peu estimable.
L'armée de Mayence (12,000 hommes), sous les ordres d'Aubert-
Dubayet, était divisée en quatre brigades. Kleber commandait TavaDtrgarde ; Vimeux, la i'* brigade; Beaupuy (i), la 2* brigade; HaxOy la réserve.
L'armée des Côtes de la Rochelle, à l'arrivée des Mayençais, venait d'être confiée à Rossignol (2). On l'avait répartie en quatre* divisions principales : 1^ celle de Saumur, commandée par Santerre; 2» celle de Niort, par Beaufranchet, Dayac et Chalbos; 3® celle des Sables, par Mierzkowski, puis par Dutruy ; 4^ celle de LuQon, par Tunck, puis successivement par Lecomte, Baar et Marceau.
Telle était, au moment d'entrer en campagne, la situation des trois armées destinées à réprimer l'insurrection vendéenne.
Au conseil de guerre du 2 septembre , il avait été décidé par 9 voix contre 8 que les opérations commenceraient par Nantes, et que l'armée de Mayence se réunirait à l'armée des C6tes de Brest. Cette décision avait eu ^approbation du comité de salut public.
11 semblait, en effet, plus rationnel d'envoyer une armée de 18 à 20,000 hommes sur les côtes de la Vendée pour priver les Vendéens de leurs communications avec l'Angleterre et les refouler
(1) Beaapuy (Michel), né à Musaidan (département de la Dordogne), partit en 1793 pour la défense des firontières. Worms, Spire, Mayence, furent les premiers théâtres de sa bravoure. Ses remarques sur la guerre, son style, prouvent ses connaissances littéraires. Il se distingua le 8 mai 1793 à Kostheim ; fut nommé chef de brigade et commanda Castel; après la reddition de Mayence, il fut envoyé en Vendée. Il se signala, le IS octobre 17^, au combat de Saint-Christophe, à la journée de la lande de Cholet, au pont d'Entrammes, près Laval, le 27 octobre, où il fut atteint de deux balles, l'une à la main, l'autre à la poitrine. En mai 1795^ général de division à l'armée de Rhin-et-Moselle; en 1796, meurt enlevé par un boulet au combat d'Emandinghen
{i) Rossignol, général de division des armées de la République, était ouvrier orfèvre. Lieutenant-colonel de la 3* légion de gendarmerie après la prise de la BastîUe, il fut porté aux grades les plus élevés sans avoir jamais servi et malgré son incapacité, sa cruauté et ses brigandages, toujours soutenu par le club des CordeUers et la fiction des terroristes, sans talents, sans esprit, de mœurs dépravées, grossier, dèpounu même de courage personnel. Arrêté le 2 août 1794, amnistié le 22 octobre 1795. Compris dans le complot de Drouet et Babeuf, condamné à la déportation dans une des Iles de l'Archipel indien, il y mourut en 1803. Toute sa fortune venait de son dévouement à Ronsin , qui disait , dans une lettre du 1**^ août 1793 , adressée à Vincent , secrétaire du ministre Bouchotte : « Tu as fait tomber Custine ; j'ai contribué à la chute de Biron ; achève sur Beauhamais une proscription si nécessaire au mamtien de la République. »
ZB KLEBER.
vers Mortagne, que d'attaquer par Saumur en envoyant les colonnes isolées de l'armée de la Rochelle se faire battre séparément, comme cela était arrivé déjà. Les armées de Brest et de Mayence, attaquant par l'ouest, auraient de plus l'avantage de recueillir les '«olonnes rochelloisesi à mesure qu'elles arriveraient à leur hauteur, et d'augmenter ainsi leur effectif au moment où de nouvelles difficultés surgiraient. De plus l'armée de Mayence, qui manquait de canon et qui avait 4,000 fusils à changer, pouvait, si elle attaquait par Nantes , compléter son armement dans les arsenaux de cette ville et se trouver prèle à entrer de suite en action. Enfin il fallait compter avec le découragement des divisions de la Rochelle, successivement battues, et dont le concours pourrait manquer à l'armée de Mayence, si on lui faisait commencer l'attaque par Saumur.
Conformément au vote de ce conseil, le plan des opérations fut arrêté par les généraux Canclaux et Rossignol.
Les armées de Mayence et de Brest devaient s'emparer de Port- Saint-Père et Machecoul , puis marcher par Villeneuve et Pont- Jame sur Légé, que l'on attaquerait de trois côtés à la fois, pendant que la garde nationale de Nantes et la légion Nantaise feraient une diversion sur Saint-Sébastien. Le corps d'armée prendrait alors la route de la Rochelle et se diviserait en deux colonnes pour marcher : celle de droite par Monlaigu, celle de gauche par Clisson , sur Mortagne.
L'armée des Côtes de la Rochelle' devait rester dans une défensive active et se joindre successivement par colonne à l'armée de Mayence. La division des Sables (Mierzkowski) commencerait le mouvement. Elle devait se mettre en marche lorsque l'armée de Mayence entrerait dans Machecoul , arriver le 13 à Saint-Fulgent, le 14 aux Herbiers, et se trouver le 16 avec Canclaux à Mortagne. La division de Luçon (Beffroy) devait balayer toute la côte entre Chantonnay et la Roche-sur-Yon, puis occuper les postes de Mouiileron et Bazoges, en se reliant par sa gauche à la division des Sables. La division de Niort (Chalbos) occuperait la Châtaigneraie ; la division Rey s'avancerait jusqu'à Bressuire. La division de Saumur (Santerre) enverrait une colonne à Ârgenton, au Breuil, et occuperait Vihiers et les hauteurs environnantes. La division d'Angers Duhoux) garderait les Ponts-de-Cé, les hauteurs de Beaulieu^ le
pont de Barré el celui de Bésignon. Le quartier général devait être installé à Doué.
Le plan arrêté, il s'agissait de le mettre à exécution.
L'armée de Mayence était arrivée à Nantes le 5. Le 8 la brigade de Kleber alla remplacer, au camp des Naudières, le corps de Beysser, parti pour Paimbœuf. Kleber quitta ce camp le 10, avec ordre de prendre position à Saint-Léger, afin de soutenir l'attaque que Beysser devait diriger, le lendemain, contre Port-Saint-Père. Merlin, Canclaux et Grouchy, qui étaient sortis dans le but de visiter le camp des Sorinières, voulurent accompagner l'avant-garde jusqu'à Saint-Léger, à quatre lieues de Nantes. A une demi-lieue du village, les éclaireurs de Kleber furent attaqués par quarante cavaliers vendéens. C'était une grand'garde ennemie. Marigny les chargea avec une compagnie de chasseurs à cheval et les refoula jusqu'à la rivière du Tenu. Une partie passa l'eau dans des barques, le reste lut sabré. L'avant-garde légère arriva à son tour, en même temps qu'un obusier et une pièce de 8, amenés par Merlin. On ne pouvait qu'échanger des, coups de canon. Le chef de bataillon Targes et quelques chasseurs de sa légion traversent le Tenu à la nage et reviennent avec les bacs qui étaient amarrés à la rive opposée : la brigade Marigny passe alors la rivière^ charge et met en fuite les Vendéens les plus braves, qui laissent 7 bouches à feu et des drapeaux.
Le reste de la brigade Kleber arriva le soir et bivouaqua la droite à Port7Saint-Père, la gauche à Saint-Léger; la brigade Marigny , le bataillon de chasseurs de Castel et la légion des Francs prirent position au delà de la rivière.
C'est ainsi que, dans la môme journée, les deux villages de Saint- Léger et de^Port-Saint-Père furent enlevés. Beysser eut ordre de se rendre directement à Machecoul. Canclaux et Grouchy repartirent le soir pour Nantes.
Kleber séjourna le i 1 dans ses positions entre Saint-Léger et Port-Saint-Père. Il installa son quartier général dans une vieille ferme, où il apprit qu'il venait de repousser environ 8,000 hommes. Le chef vendéen La Cathelinière avait été blessé d'un éclat d'obus. Vers la fin de la journée^ Kleber reçut Tordre de se porter sur Saint- Pbilbert. Il quitta son camp de Port-Saint-Père, le 13, de bonne heure; il y fut remplacé par le commandant La Ronde, avec une
colonne du corps Beysser. Sa brigade passa le Tenu à Port-Saint- Père, remonta le cours de la rivière, la franchit de nouveau, partie à gué, partie en bacs^ auprès du village de Saint-Mars-de-Goutais^ traversa Sainte-Lumine et arriva à 8 heures . du soir à Saint- Philbert. Les Vendéens, au nombre de 10 à 12,000 hommes, avaient quitté la ville le matin. Une centaine seulement étaient restés entre Sainte-Lumine et Saint-Philbert; ils furent chargés et repoussés par Buquet^ aide de camp de Kleber, qui était parti en avant, avec un détachement de chasseurs à cheval, pour faire le logement.
La troupe bivouaqua tians un champ entouré d'un fossé et fut gardée par la brigade légère, qui occupa toutes les avenues. Kleber, aussi humain qu'héroïque, faisait camper ses troupes hors des villages, afin d'empêcher les dévastations, o En passant, dit-il, devant le beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmants, et des échappées de vue aussi agréables que multipliées. Sur une prairie immense erraient au hasard de nombreux troupeaux, abandonnés à eux-mêmes. Je ne pus m'empêcher de gémir sur le sort de ces infortunés habitants, qui, égarés et fanatisés par leurs prêtres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses pour courir à une destruction certaine, d
Kleber partit de bonne heure, le 13, de Saint-Philbert et s'avança sur Saint-Étienne-de-Corcoué, grande route de Nantes aux Sables.
Marigny était chargé, avec sa cavalerie et quelques chasseurs à pied, de s'emparer des hauteucs en face de celles où Kleber devait s'établir, et de reconnaître le pays au delà. Le reste de l'infanterie fut disposé en échelons sur la c6te de Saint-Jean-de-Corcoué. Marigny fit rendre compte qu'il était attaqué par environ 1,800 hommes, dont 200 cavaliers. Kleber prit ses dispositions pour le soutenir, et envoya demandera Dubayet, à Villeneuve, une demibrigade de renfort. Marigny put, avec ses seules forces, repousser et disperser les Vendéens. Dubayet arriva le soir avec toute sa division : (( C'est ainsi, dit-il à Kleber, que je te porterai du secours toutes les fois que tu m'en demanderas. »
Le 14, Kleber quitta Saint-Étienne-de-Corcoué et se porta sur Légé. Avec son avant-garde, il devait attaquer du c6té de Saint- Étienne. La cavalerie fut placée en bataille devant Légé, et l'in
fanterie s'embusqua dans les bois, de chaque côté de la route. On vit quelques troupes de cavalerie ennemie sortir de la ville, puis y rentrer après avoir déûlé à portée de vue des républicains. Kleber fit alors prendre les dispositions nécessaires pour l'attaque, pendant qu'il envoyait Buquet et Decaen reconnaître les positions dé rennemi. Mais les Vendéens avaient commencé dès la veille à évacuer le village, et les cavaliers que Kleber avait vus étaient les derniers détachemejits, chargés de protéger la retraite. Il fit prévenir Beysser, qui arrivait par la route de Machecoul, et on entra dans Légé sans coup férir.
Kleber coucha à la GroUe, et Beysser à Rocheservière.
Le 15, Dubayet vint remplacer Tavant-garde à la Grolle et envoya la brigade Beaupuy à Vieille-Vigne. Kleber marcha sur Rémouillé, pour attaquer Montaigu le lendemain 16. Marigny composait son avant-garde, avec sa cavalerie et ua détachement d'infanterie légère. A Rémouillé il fut assailli par 400 hommes, qu'il rejeta vers Saint-Hilaire-de-LouIay*
Dans l'attaque de Montaigu, Kleber devait former la colonne de gauche. Il partit de Rémouillé, le 16, à 7 heures du matin.
En sortant de ce village, il fallait traverser un défilé profond. La colonne de Kleber s'y engagea. La première pièce perdit son avant-train, encombra le passage et retarda la marche.
Beysser, qui venait avec ses 6,000 hommes par la route de Mormaison, formait la colonne de droite. Dubayet, au centre, arrivant par la route de Rocheservière, donna le signal de l'action.
Kleber était à un quart de lieue de Montaigu au moment de l'attaque, il envoie Marigny avec sa cavalerie au galop sur les hauteurs, avec ordre d'appuyer à gauche pour couper la retraite aux royalistes, ou tout au moins pour les charger sur les flancs et en queue. Il le fait soutenir par les huit compagnies d'un des deux bataillons légers, qui marchent vers la gauche par échelons. L'autre bataillon léger est envoyé fouiller un château et des fermes sur la droite. Lui-même entre dans Montaigu au pas de charge avec le gros de sa colonne.
Après la prise de Montaigu, les soldats se livrèrent au pillage, et Beysser aux orgies les plus obscènes. Kleber rentra le soir avec sa colonne à Rémouillé.
Des altercations s'élevèrent entre son avant-garde légère et le
reste de sa colonne, ce qui le détermina à les faire camper séparément sur les deux flancs d'un ravin^ dont il leur interdit le passage. Il parvint ensuite, par sa présence et ses paroles, à rétablir le calme et l'union.
Si l'armée de Mayenoe avait jusque-là accompli la tâche qui lui avait été confiée dans l'exécution du plan de campagne arrêté à Saumur, l'armée des Côtes de la Rochelle avait été moins heureuse ou moins vaillante. La division de Luçon, qui avait commencé la première son mouvement, avait été battue à Chantonnay, et rejetée pôle-môle sur Luçon , après avoir perdu ses bagages et son artillerie. A la nouvelle de cet échec , Rossignol avait, par crainte ou pour tout autre motif, fait rentrer dans leurs premiers postes les colonnes de Niort, des Sables et de Luçon. Ce mouvement rétrograde de l'armée des Côtes de la Rochelle mettait Canclaux dans le plus grand embarras. Les Vendéens étaient environ 100,000 sous les armes. Si les colonnes de Saumur et d'Angers avaient devant elles, du côté de Vihiers et de Chemillé, des masses imposantes, un nombre plus considérable encore de royalistes se trouvait, du côté de Clisson et deMortagne, sur les bras de Canclaux.
Le plan primitif d'opérations devenant irréalisable, d'autres projets furent présentés. Le premier proposait de profiter de l'effet moral produit par la prise de Montaigu et de se porter rapidement sur Mortagne. Un deuxième voulait qu'on attendit, pour marcher sur Mortagne, l'approche de l'armée de la Rochelle, et qu'on employât ce temps d'arrêt à occuper la route de Clisson à Nantes et à balayer la rive gauche de la Loire; ce qui permettrait à la réserve laissée au camp des Naudières de renforcer plus promptement les divisions engagées dans le pays insurgé. Le plan suivant, proposé par Canclaux, réunissait les avantages des deux premiers.
« La colonne de droite (Beysser) se porterait à Tiffauges ; l'avantgarde de Kleber, passant la Sèvre, se porterait en avant de Clisson sur le chemin de Poitiers, d'abord à la hauteur de Boussay, puis jusqu'à Torfou, d'où elle pourrait communiquer avec la colonne de droite par le pont qui est à Tiffauges.
«Le corps d'armée marcherait sur Clisson ; lal'^ division serait détachée sur la gauche pour balayer, de concert avec la réserve ,
la route de Clisson à Nantes. Dans ce but elle se porterait d'abord au Pallet, et de là sur la Croix-Moriceau, lieu principal du rassemblement des brigands, qu'elle attaquerait avec l'avantage des hauteurs qui dominent ce point , en venant de Clisson ; elle pousserait de suite jusqu'à la Louée, autre lieu de rassemblement, pour prendre ce poste par derrière, tandis que la réserve l'attaquerait de front, ainsi que Vertou.
« La 2* division se porterait au Pallet, qui n'est distant de Clisson que d'une lieue et demie , et la réserve camperait au Hallay, ayant un peste en arrière à la Louée , et un autre en avant audessus de la Gbapelle-Heulin. Son front serait couvert par les marais, et ses derrières par la légion Nantaise, et un corps de grenadiers marcherait sur la basse et la haute Goulaine.
« Cette position, quelque étendue qu'elle soit, se soutient tellement que l'ennemi pourrait difficilement entreprendre contre elle quelque chose, ou chercher à la percer sans prêter le flanc lorsqu'il ferait une trouée. Elle serait en môme temps menaçante et pourrait , par un rapprochement inopiné, donner facilité de surprendre Mortagne ou, au moins', de le brûler. Ce coup fait, le détail des rassemblements tombe, et le nettoiement se fait en répandant la force, la terreur ou la persuasion, par Texécution de ce plan, qui, s'il est adopté, doit être exécuté sans retard, d
On s'arrêta^ ce troisième plan et l'ordre suivant fut rédigé par Canclaux :
c Ordre du 18 septembre 1793. — Le 19, Tavant-garde , aux ordres de Kleber, se portera à la hauteur de Boussay sur le chemin de Poitiers, et de suite reconnaîtra le chemin pour se porter à Torfou et établir une communication avec Tiffauges, oîi la colonne de droite se portera sitôt que Tavant-garde sera placée à Torfou.
0 Le 19,1a 1*^ division se portera de Rémouillé et Aigrefeuille à Clisson. Il ne restera à Aigrefeuille que le bataillon de la Haute- Saône, qui a été placé sur la forêt de Touffou. Les trois bataillons de grenadiers qui sont à Aigrefeuille se rendront de même à Clisson demain, mais en faisant une tournée entre les rivières de Maine et de Sèvre , pasâant à Châteauthébaud, à l'effet de purger cet intervalle des brigands qui l'infestent.
«Le 19, la 2" division se portera à Clisson, au Pallet, pour être en mesure d'attaquer, le 20, la Croix-Moriceau et la Louée, en prenant ces deux postes par derrière, en même temps que la réserve, aux ordres du général Grouchy, attaquera de front. Cette division reviendra le même jour au Pallet, pour être à portée de se joindre à la V^ division lorsqu'elle marchera.
Le 20, la réserve, ayant levé son camp des Naudières à l'entrée de la nuit, viendra passer par le faubourg Saint-Jacques de Nantes, où elle bivouaquera et recevra Teau-de-vie pour se porter par la route de Clisson sur le poste de la Louée, qu'elle attaquera, et de là sur celui de la Croix-Monceau. Elle s'établira au Hallay, carrefour de la route de Clisson et de celle de Vallet, ayant un poste en arrière de sa gauche à la Louée, et un au-dessus de la Chapelle-Heulin, un peu en avant de sa droite.
a La colonne de droite, ainsi qu'il est dit ci-dessus, ne se portera à Tiffauges que quand il sera ordonné.
(( Le 20, la légion Nantaise et un corps de grenadiers nantais se porteront sur la basse et la haute Goulaine, sous les ordres de Tadjudant général Laval, et y prendront poste jusqu'à nouvel ordre. »
Après la prise de Montaigu, Kleber était retourné à Rémouillé. Apprenant qu'une des brigades de Dubayet, commandée par Beaupuy, était à Aigrefeuille, il obtint du général Cahclaux qu'elle se joindrait à lui dans l'attaque de Clisson. Toute la colonne, sous son commandement , se mit en marche le 17. Mais la ville de Clisson avait été évacuée. On y entra le jour même et on y installa les troupes. Canclaux y arriva dans la soirée. Le corps d'armée de Dubayet y rejoignit son avant-garde le lendemain. RIeber partit de Clisson le 19, conformément à l'ordre du 18 septembre, et se dirigea, par Gétigné et Boussay, sur Torfou. Après avoir dépassé Gétigné, il envoya quelques chasseurs à cheval sur sa droite pour observer si une autre colonne (Beysser) ne marchait pas parallèlement à la sienne. Marigny, qui commandait l'avant-garde, composée de cavalerie et de l'infanterie légère, rencontra les Vendéens à Boussay, et les en chassa. Ils se retirèrent vers Torfou. Informé de ce petit combat d'avant-garde, Kleber ordonna à Marigny de l'attendre. Il se porta en avant avec toute
sa colonne. Parvenu à Boussay, Kleber avait devant lui deux routes conduisant à Torfou. Il fait prendre celle de droite à Marigny avec son avant-garde, et lui, avec le gros de sa colonne, prend celle de gauche. Il gagne les devants avec Merlin et quelques officiers de son état-major; et il arrive à hauteur d'un poste de cavalerie, qui lui envoie quelques coups de carabine. Kleber fait aussitôt avancer les chasseurs à cheval (une trentaine) et fait charger cette grand'garde, avec ordre de se porter sur la hauteur de Torfou et de s'y maintenir le temps nécessaire pour que l'infanterie puisse y arriver. Ces cavaliers sont obligés de reculer. Cependant on sonne la charge; cinq bataillons d'infanterie, trois à droite, deux à gauche, gravissent la hauteur.
Alors une lutte acharnée s'engage. Les Vendéens ne fuient point; la présence de leurs femmes dans leurs rangs enflamme leur fureur. Les républicains se battent à la baïonnette, et Kleber les fait soutenir par deux pièces d'artillerie, une à la droite oii commandait Marigny, l'autre à la gauche avec Merlin. L'ennemi recule, mais ne se débande pas. Il se rallie au delà d'un ravin, sa gauche à Tiffauges, sa droite au delà de Torfou.
Kleber juge alors de la supériorité de ses adversaires, et voit que les Vendéens' peuvent facilement le tourner, à moins que Beysser ne les attaque par la gauche pour couvrir la route *de Boussay. Afin d'empêcher ce mouvement tournant, il place les bataillons de Targes sur la route de Boussay, et envoie Chevardin, chef de bataillon des chasseurs, occuper un bois sur sa gauche. Mais deux bataillons de la gauche reculent, et une fusillade qui s'engage sur Jes derrières fait croire à bon nombre de soldats qu'ils sont tournés. Kleber n'épargne rien pour les ramener. Il paye de sa personne, se porte à tous les points de sa ligne et soutient un instant l'ardeur de ses soldats. Mais l'ennemi est maître du village, et nos troupes plient de nouveau. Blessé d'une balle à l'épaule, Kleber ne cesse de commander. Il donne le signal de la retraite, dans le but de se rallier à Boussay. 11 fait filer son artillerie ; un caisson se brise dans un ravin et quatre pièces restent aux mains des royalistes. Kleber envoie demander du secours à Canclaux et à Dubayet, et se retire sur Gétigné. Là, il rencontre les secours. L'arrivée de ces renforts ranime le courage des soldats. Kleber s'arrête et se forme en bataille entre la Sèvre et la Maine. Vimeux, à la tête
des troupes de renfort et d'une partie de la brigade Kieber, tombe sur Tennemi, déconcerté par cette attaque imprévue, et le met en fuite.
Pendant l*affaire de Torfou , Rleber aurait pu être tourné, par la faute de Beysser, qui devait marcher sur Tiffauges et qui aurait fait diversion sur la gauche de l'ennemi. Beysser écrivit à ce sujet à Canclaux, <( qu'à moins d'un second ordre, il n'avait pas cru devoir se porter sur Tiffauges, parce que des gens du pays lui avaient assuré que les chemins étaient impraticables et le poste inattaquable de ce côté. »
L'inaction de la colonne de Beysser ne fut pas la seule cause de réchec de Kleber : deux colonnes de l'armée de Saumur avaient ordre de se porter sur Mortagne et d'inquiéter l'ennemi sur ses derrières. Non-seulement ces deux colonnes ne marchèrent point, mais elles rétrogradèrent de plus de huit lieues (1). Pendant que Rleber luttait seul contre un ennemi dix fois plus fort (â), Grouchy et Haxo furent victorieux du côté de la Louée et prirent aux rebelles deux pièces de canon. L'échec de Torfou fut compensé par ce succès, et comme Vimeux repoussa les vainqueurs de Kleber, le résultat définitif fut un avantage pour les armes républicaines.
C'est à la suite de ce combat que Kleber écrivit au général Beysser :
a J'ai été très-sensible, mon cher, à l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à mon malheur : ma blessure est sans danger. Si j'avais été victorieux, je serais resté quelques jours pour la soigner; j'ai été battu, je m'empresse à rechercher ma revanche.
« Vous m'aiderez à l'obtenir. Par mon rapport, vous verrez que Torfou et toutes les hauteurs étaient à moi , malgré l'opiniâtreté que l'ennemi mit à les soutenir, et c'est seulement par suite d'une terreur panique que j'ai, perdu tous ces avantages.
(1) Voir la lettre de Westermann à Robespierre à ce sujet.
(2) Après la prise de Tlle de Noirmoutier, d'Elbée . qui y fut fusillé, parla des différents comlMits qu'il avait soutenus ou li?rés, et notamment de celui de Torfou. Il y commandait en chef, et son corps était de 20 à 22,000 hommes. Il estimait celui du général Kleber à peu près de la même force. Lorsqu'on lui dit qu'il n'avait été que de 2,000 hommes. U ne voulait pas le croire, et il sgouta : « Si j'avais eu à mes ordres 10,000 hommes de pareille audace, je crois que nos afDiires ne seraient pas aussi dérangées. »
« Du triomphe à la chute il n'est souvent qu'un pas. « Je vous embrasse. »
Le 21 septembre, il adressait à Canclaux la lettre suivante :
« Mon général,
,(( Je viens de lire le supplément du 20 de VArmée des Côtes de Brest. Il contient une espèce de relation de TafTaire de Torfou. Le rédacteur y dit : c Trop d'ardeur et de confiance avaient (( emporté Tavant-garde plus loin qu'elle n'aurait dû aller, o Ce reproche ne peut tomber que sur moi. Comment ai-je pu le mériter, puisque je n'ai fait que suivre l'ordre qui m'avait été donné, et dont voici la teneur : « Le 19 septembre l'avant-garde se portera a à la hauteur de Boussay, d'où elle enverra une reconnaissance sur <( Torfou pour s*y porter. » Vous m'avez dit depuis que votre intention avait été que je ne m'y portasse que le 20 ; et, vous ayant fait voir mon ordre, vous ajoutâtes que c'était une erreur du copiste. Le rédacteur dit ensuite : a Elle était (l'avant-garde) entre Boussay et a Torfou dans la plus grande et la plus trompeuse sécurité : tout à a coup Tennemi a paru avec des forces considérables. Le premier tt choc nous a été funeste parla perte de quelques hommes... » Comment ai-je pu marcher dans une grande et parfaite sécurité, puisque déjà à Boussay l'avant-garde légère a rencontré 400 brigands, qu'elle a chassés et poursuivis ; que dès lors Marigny avec 500 hommes me flanquait sur ma droite, et Chevardin, avec 250 chasseurs à pied, sur ma gauche ; que j'ai été moi-même plus d'un demi-quart de lieue en avant de la colonne, avec Merlin, des officiers de l'état-major et quelques ordonnances, pour reconnaître dans le plus grand détail le poste que j'étais certain de devoir attaquer, si je voulais m'en mettre en possession?
a D'ailleurs ne dirait-on pas, d'après le. rédacteur du journal, que le combat s'est engagé entre Boussay et Torfou , tandis que j'ai été attaqué à Torfou même, que j'en ai chassé l'ennemi, que je me suis emparé de toutes les hauteurs et que je n'ai enfin abandonné ce poste qu'après un combat corps à corps qui a duré près de deux heures. Si quelqu'un a été surpris, c'est sans doute l'ennemi, qui pouvait difficilement calculer une attaque aussi vive qu'audacieuse. Enfin, j'ai fourni mon rapport ; je l'ai dicté pendant qu'on pansait ma blessure^ au sortir du combat. Il n'a point
le mérite de l'éloquence, mais il a celui de la véracité , et tous les chefs de Tarmée sont prêts à en attester les faits. Cependant les rapports et le supplément du 20 septembre sont^absolument contradictoires. J'attends de votre justice, mon général, que vous voudrez bien faire imprimer ma lettre, afin que ceux qui auraient pu concevoir quelque idée défavorable sur ma manière de faire dans cette journée soient détrompés. Tout général peut être battu, et il peut n'y avoir point de sa faute; mais rien n'excuse une surprise, surtout dans un pays qui, par sa nature, indique si impérieusement combien il est nécessaire d'être éclairé dans sa marche, d
L'avant-garde de Kleber bivouaqua, la nuit du i9 au 20 et toute la journée du 20, dans la position où elle s'était ralliée , entre la Sèvre et la Maine. Le général se rendit à Clisson pour se faire panser. Rewbel vint le voir. « Ah, mon ami, lui dit le vaincu de Torfou, que n'es-tu venu un jour plus tôt, tu m'aurais embrassé victorieux ! »
Après l'aflaire de Torfou, Kleber pria Canclaux de ne pas lui donner d'artillerie jusqu'à ce qu'il eût repris à l'ennemi l'équivalent de ce que celui-ci lui avait enlevé le 19.
Le 21 l'armée reçut l'ordre suivant :
Clisson, le 21 septembre 1793.
a La colonne de Beysser partira de Montaigu, après avoir fait filer ses pièces de canon et son bagage sur Clisson, d'où ils le rejoindront à Boussay, où la colonne se rendra en droiture de Montaigu par le chemin de traverse, et s'établira en s'étendant par sa droite jusqu'à la rivière de Sèvre.
a L'avant-garde de Kleber se portera en avant à la hauteur de Boussay, y appuyant sa droite, et prenant la position la plus avantageuse qui se présentera, sans passer le ruisseau qui se trouve en avant et qui sépare Boussay et Torfou.
a La r® division de l'armée, après avoir mangé la soupe dans son camp actuel, se tiendra prête à marcher en avant pour aller prendre la position que l'avant-garde a occupée cette nuit, et y bivouaquera.
« La 2* division, aux ordres deBeaupuy, qui est au Pallet, viendra à Clisson sitôt cet ordre reçu et en gardera les faubourgs et l'inté-
rieur, pour metlre en sûreté les établissements qui y sont et qui s'y formeront, particulièrement ceux pour le pain, qui devront y être transportés de Nantes. »
RIeber, avec son avant-garde, partit de Gétigné le 21 et parvînt à Boussay à la nuit tombante. Toutes les patrouilles envoyées sur sa droite à la recherche de la colonne de Beysser, qui devait arriver par la route de Montaigu, revinrent sans aucun renseignement.
Seul et à quatre lieues de son corps d'armée, il passa la nuit en plein air, sa troupe de 1,800 hommes formée en carré et appuyée au cimetière de Boussay. Il planta un drapeau au milieu d'un pré et y établit son quartier général, gardé par 60 chasseurs à cheval et 40 chasseurs à pied du 'ï® bataillon d'infanterie légère. Pour tromper l'ennemi sur l'effectif de son détachement, il fit allumer un grand nombre de feux.
A 1 heure du matin, il fut averti que la colonne Beysser avait été surprise à Montaigu, et repoussée de cette position. Elle se retirait sur Nantes. Saint-James et Lavalette, aides de camp de Canclaux^ qui apportèrent cette nouvelle à Kleber, lui transmirent en même temps l'ordre du général en chef de se replier à Clisson. Il partit aussitôt, dans le plus grand silence, et arriva au point du jour dans cette ville, où Canclaux le mit au courant des événements militaires.
En apprenant les succès de l'armée de Brest, Rossignol avait contremandé ses* premiers ordres de retraite, et enjoint à ses colonnes de se porter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, placées à sa portée, s'étaient mises en mouvement les premières et avaient escarmouche l'une à Doué; l'autre aux Pontsde-Cé. Les avantages avaient d'abord été balancés. Le 18 septembre, celle de Saumur, commandée par Santerre, avait voulu s'avancer de Yihiers sur Coron. Entourés et pressés dans les rues de ce village, les républicains s'étaient enfuis en désordre de Coron à Yihiers, à Doué, à Saumur. Le 19, le chevalier Duhoux, avec ses royalistes, s'était porté contre la division d'Angers, commandée par son frère, l'avait battue à Saint-Lambert et avait repris les Ponts-de- Ce. Le 21, les Vendéens, après avoir défait la colonne de Mierzkowski (armée des Sables) près de Saint-Fulgent, s'étaient jetés sur Montaigu, oîi le corps de Beysser fut surpris. Il n'eut pas le temps de prendre position pour résister, et rétrograda aussitôt
sur Nantes. Il perdit beaucoup de monde^ son artillerie et ses bagages. Sa retraite se fût ebangée en une afTreuse déroute sans la valeur des 79' et 109^ régiments.
0 Quant à notre armée, dit Canclaux à Rleber, elle ne peut se soutenir dans le pays ainsi en flèche : je vais donc ordonner la retraite sur Nantes, où nous combinerons un nouveau plan de campagne. »
A 9 beuresi l'armée reçut Tordre suivant. « La 1^ division partira sur-le-champ, suivie de l'avant-garde, pour aller occuper un bivouac à la lande Plée , au-dessus de la Louée. La ^^ division (général Beaupuy), aussitôt après l'évacuation des effets de l'armée, se mettra en route pour occuper u^^e position dans la même lande ; faisant l'arrière-garde avec toutes les précautions nécessaires. La réserve, qui occupe le poste du Pallet, aussitôt après avoir vu filer la 2* division , la suivra-immédiatement. »
Ce mouvement rétrograde était nécessaire. Car dès que l'ennemi se fut emparé de Montaigu, il jeta une partie de ses forces entre Rémouillé et Aigrefeuille, une partie sur Torfou et une autre sur Yallet et la Chapelle-Heulin. Dans quelques heures, l'armée pouvait être attaquée et enveloppée à Clisson sans espoir de retraite.
La colonne se mit en marche dans l'ordre prescrit, ayant la Sèvre à sa gauche, et précédée de l'ambulance , qu'escortaient deux bataillons soutenus par la i''* division.
Le 22, à la hauteur du Pallet, les républicains sont assaillis par les Vendéens. Pendant que Dubayet s'efforce de culbuter les premiers agresseurs, l'ennemi essaye d'isoler la colonne de Kleber, et dans ce but l'aborde en tête et en flanc. Targes est chargé de défendre la tète; Eatris, de couvrir les flancs. L'attaque est très-vive, mais elle échoue. L'ennemi se porte alors contre l'arrière-garde de Rleber pour la couper des divisions qui suivent. Les bataillons d'infanterie légère arrêtent les royalistes, les repoussent et les poursuivent dans les bois en leur tuant beaucoup de monde. Rleber, s'attendant à un nouvel effort des Vendéens sur le même point, se forme en bataille près de la route, laisse filer les équipages, et ne se remet en marche qu'à l'arrivée de la division Beaupuy. Il ordonne à son infanterie légère de laisser passer la division Beaupuy et la réserve Haxo, et de faire Tarrière-garde de toute la colonne.
Après avoir séjourné le 23 au camp de la Louée et de la lande Plée, l'armée alla, le 24, camper aux Naudières, excepté ravant-garde de Kleber, qui devait prendre poste aux Sorinières. Les troupes arrivèrent tard à leurs destinations respectives, après avoir passé à Yertou , que les royalistes venaient de dérendre et qui ne présentait que des ruines encore fumantes,
Canclaux ne s'était rapproché de Nantes , par suite des défaites des colonnes de Saumur, d'Angers et de Luçon , et de la reprise de Montaigu par les Vendéens, que pour se réorganiser et préparer un nouveaii mouvement ofTensif. L'armée de Mayence était déjà réduite, par la guerre et les maladies , à 9 ou 10,000 hommes ; la division de Brest, battue à Montaigu, était presque désorganisée. Canclaux n'en résolut pas moins de reprendre l'exécution du plan qui consistait à enfermer l'insurrection dans un cercle de troupes républicaines, et qui avait échoué par l'incapacité ou le mauvais vouloir de Rossignol et de son état-major. Laissant Beysser se refaire à Nantes , il se prépara à marcher avec l'armée de Grouchj et de Blosse. En même temps il pria Rossignol de le seconder.
Le 25, l'armée s'établit à Aigrefeuillc et Remouillé. Elle resta quelques jours dans ces positions , pour donner au convoi qui la suivait le temps d'arriver. Canclaux emmenait avec lui un matériel considérable et de grands approvisionnements, dans le but de faire des établissements en divers endroits, selon les circonstances.
Le 27, Rleber campait entre Saint-Hilaire et Montaigu. Sa droite s'appuyait au château de la Lande ; un redan défendu par deux bataillons de grenadiers couvrait sa gauche. L'avant-garde légère avait été envoyée à Montaigu. Ses troupes furent alors renforcées du 4* bataillon du Haut-Rhin, d'un bataillon de grenadiers de la garnison de Mayence ( Ageron ) , du 32*" régiment et de dix-sept compagnies de grenadiers, ce qui éleva leur effectif à 3,000 hommes.
Le i**" octobre, Canclaux porta son armée à Montaigu et l'éta- Wil : Tavant-gardc (Kleber) devant Montaigu, depuis le pont sur la Maine jusqu'à Saint-Georges; la i'*^ division , à l'est et au sud-est de la ville, la droite à la route de la Rochelle, la gauche à celle de Clisson; la réserve (Haxo) au nord de Montaigu, la gauche à la route de la Rochelle, la droite à celle de Clisson. La droite de la
route de la Rochelle était suffisamment garantie par le ravin et les bords escarpés de la Maine. Deux bataillons de grenadiers occupèrent Montaigu , qui fut mis en état de défense par le chef de bataillon du génie Verrine. L'avant-garde légère était à Saint-Georges ; le gros de là colonne de Kleber près de Montaigu, à 600 mètres du pont, que gardaient les grenadiers aux ordres de Blosse^ avec deux pièces de canon. Le 2, Targes,qui était à l'avant-^rde légère, fit prévenir Kleber de rapproche des avant-postes ennemis. Kleber se transporta alors à Saint-Georges et fit attaquer ces postes, qui se replièrent. Il rendit compte de cette escarmouche à Canclaux , et tous deux , dans l'après-midi, firent une reconnaissance au delà de Saint-Georges. Le 3 , Marigny, commandant Tavantgarde légère , eut ordre de repousser tout ce qui se trouvait devant lui jusqu'à Saint-Fulgent. Canclaux et Beaupuy l'accompagnèrent jusqu'au château de la Chardière près de Chavagnes et retournèrent à Montaigu. Kleber et Merlin allèrent avec lui jusqu'à Saint-Fulgent , d'où il chassa les derniers cavaliers ennemis. De là l'avant-garde légère revint à Saint-Georges avec Kleber et Merlin, ramenant quantité de bétail. Marigny, avec trente chasseurs à cheval , continua sa reconnaissance par Ghantonnay et Sainte-Hermine. Le lendemain soir un brigadier et deux chasseurs apportèrent au camp la nouvelle que Marigny "avait rencontré à Mouilleron l'armée de Luçon.
Au moment où l'armée de Brest prenait position à Montaigu , Rossignol avait tenu un conseil de guerre à Saumur, le 2 octobre. On y avait décidé que les colonnes de Saumur, de Thouars et de la Châtaigneraie se réuniraient à Bressuire le -7 et marcheraient de là sur Ghâlillon , pour faire concourir leur attaque avec celle de Ganclaux. Les colonnes de Luçon et des Sables devaient garder la défensive.
Le 5, l'armée resta au camp de Montaigu. A minuit, Kleber reçut du général Canclaux l'ordre suivant :
« L'avant-garde, aux ordres de Kleber, partira à minuit précis pour se porter sur Tiffauges ; ce général la disposera ainsi qu'il le jugera convenable pour le projet d'attaque. S'il réussit, il enverra immédiatement avertît le général en chef, et se postera militairement. Si non , il fera sa retraite sur le corps qu'il aura laissé en arrière et sur l'échelon de la grande armée. »
RIeber partit à l'heure prescrite, et disposa ses troupes eu trois colonnes : première colonne (Targes) : chasseurs de Castel, légion des Francs , chasseurs de la Côte-d'Or ; deuxième colonne (Blosse) : dix-sept cooipagnies de grenadiers de l'armée de Brest, chasseurs de la Charente; troisième colonne (Kleber) : une compagnie du T bataillon d'infanterie légère, bataillon des grenadiers-réunis , une demi-brigade ( aux ordres de Travot), une compagnie de la légion Nantaise.
Ganclaux et Merlin lui amenèrent i,200 hommes, aux ordres du commandant Scherb, qui, avec deux pièces d'artillerie volante, devaient former sa réserve.
La première colonne arriva au petit jour à Treize-Septiers , village à une lieue de Montaigu. î«à Targes rendit compte qu'il venait de repousser les avant-postes des ennemis, et qu'il avait aperçu toute leur armée, qui lui paraissait fort considérable. Kleber fit prendre position à Targes. Blosse avait prévenu Tordre et s'était déployé à la droite de ce dernier. La troisième colonne arrive en ligne et s'établit au centre. Kleber forme huit compagnies de grenadiers en bataille, appuyant leur gauche à un bois par où nous pouvions être tournés. Au début, l'infanterie légère de Taises plie, mais la confiance renaît bientôt, et ses chasseurs se portent en avant. Rien ne les arrête. Kleber les soutient avec ses grenadiers, et fait déployer le reste de ses bataillons pour déborder la gauche de l'ennemi. Ganclaux, présent avec la réserve , envoie à notre gauche deux bataillons, qui mettent en fuite Taile droite des royalistes ; mais leur aile gauche résiste encore. Après des efforts prodigieux, Blosse parvient à occuper une hauteur qui doit lui donner l'avantage. Kleber porte alors en avant toute la ligne de bataille : on sonne la chaîne. « Elle s'exécute à travers les haies et les fossés. Attaque partielle, attaque générale de front, par les flancs ; mouvements audacieux de cavalerie : tout fut employé à propos. » Merlin fait tirer quelques coups de canon; les Vendéens fuient; on les poursuit. La colonne de Targes, secondée par des grenadiers du 9* régiment, enleva à l'ennemi deux pièces de canon.
« Nous trouvâmes, dit Kleber, un officier du bataillon des Vosges, qui avait été fait prisonnier à l'affaire de Torfou , et que les Vendéens avaient forcé de suivre leur armée; il nous dit que celle que
S4 KLEBÊr.
nous venions de combattre était ^ à quelques renforts près , celle avec laquelle nous avions eu affaire à Torfou; qu'elle était cooimandée par d'Elbée et forte de 32^000 hommes. »
Après le combat^ Kleber rassembla sa troupe à Saint-Symphorien , dans l'intention de se porter sur TifTauges. Sa colonne était déjà en marche lorsqu'un ordre de Canclaux Tarrèta. Dubayet, qui, le 3, avait refoulé les avant-postes ennemis jusqu'à Treize-Septiers , venait d'écrire au général en chef qu'il craignait d'être attaqué par l'armée de Charette , réunie à Légé. Kleber revint alors à Montaigu , et envoya Blosse et Targes, avec 1,500 hommes, reconnaître Tiffauges : ils devaient y entrer et y prendre position, si ce poste était évacué par l'ennemi , et , dans le cas contraire , se replier sur Monlaigu. Ces deux officiers se portèrent trèsprès de Tiffauges , et , y voyant une grande partie des vaincus de Treize-Septiers qui se reformaient, ils rentrèrent à Montaigu.
C'est au moment où l'armée venait d'obtenir les avantages dus au plan conçu par Canclaux , que ce général reçut du ministre de la guerre l'ordre de cesser ses fonctions et ,de les remettre à Rossignol, a Le succès de la reconnaissance poussée jusqu'à Tiffauges sur la Sèvre, d'où les royalistes furent obligés de se retirer précipitamment au delà de Saint-Fulgent, fui dû aux sages dispositions de Canclaux, dit Kleber. Sa bravoure^ sa prudence^ ont dirigé les opérations; je n'ai eu d'autre mérite que de les avoir exécutées. »
Dubayet et Grouchy, également rappelés, se rendirent le soir même (6 octobre) à Nantes. Le décret qui destituait Canclaux et Dubayet excita dans l'armée un vif mécontentement. Les représentants Philipeaux, Gillet, Merlin etRewbel réclamèrent: mais il fallait obéir.
Le commandement en chef revenait, par droit d'ancienneté, au général Vimeuxj il s'excusa sur son âge. Officiers, soldats, repr^ sentants^ désignèrent Kleber, auquel la conduite des opérations fut déférée par l'arrêté suivant :
a Nantes, le 7 octobre 1793.
« Kleber, général en chef par intérim de l'armée des Côtes de Brest, mettra à l'ordre du jour ce qui suit :
<i 1^ Il est ordonné à Kleber de prendre le commandement en chef provisoire de l'armée des Côtes de Brest, et de se faire reconnaître à l'instapt en cette qualité.
« 2® Il est ordonné à Beaupuy de prendre le commandement provisoire de i'avant-garde et de toutes les troupes jusqu*aujourdliui sous les ordres de Kleber, et de se faire reconnaître de suite en cette qualité.
« y II est ordonné àScherb, chef de brigade, de prendre le commandement provisoire de la 2* division de l'armée, ci-devant sous les ordres de Beaupuy, et de se faire reconnaître de suite ;
a 4° Au chef de brigade Blosse d'aller prendre le commandement provisoire des troupes au bivouac près Rémouillé, de les faire camper, de s'y garder militairement et. d'y attendre les ordres du général en chef;
« 5** A Dusirat, adjudant général , de se rendre à Nantes, et d'y prendre le commandement amovible en second de cette place, et, en conséquence , de se faire remettre jes instructions relatives à son service par Laval , et de correspondre avec le général en chef;
c 6^ A Besson de remplir les fonctions d'adjudant général près de Beaupuy ;
« 7^ A Lefaivre jeune de remplir les fonctions d'adjoint aux adjudants généraux auprès de Besson;
« 8** A Dutheil de remplir les fonctions d'adjudant général à la colonne de Scherb.
« Les représentants du peuple,
« MeRLIX et TORREAD. »
Le 7 et le 8, Kleber envoya un grand nombre de petits partis qui ramenèrent quantité de bestiaux. L'un d'eux cependant se laissa prendre dans une embuscade et perdit 2 chasseurs eti3 mulets.
Pendant les mouvements de l'armée de Brest et de celle de Mayence depuis le 2 jusqu'au 21 septembre, les colonnes de Rossignol avaient été constamment repoussées et battues. Dans un conseil de guerre tenu le 4 octobre , il avait fait décider que l'armée de la Rochelle ne serait plus tenue de maYiœuvrer de concert avec celle de Brest; qu'elle pourrait agir isolément, selon les circonstances et le bien du service.
Mais le comité de salut public , qui voulait faire cesser ce défaut d'unité , décréta que les deux armées de Brest et de la Rochelle seraient réunies en une seule, désignée sous le nom
à*armée de rOuest, et dont le commandement en chef fut donné à Léchelle, général de brigade dans la division de Luçon. Rossignol reçut le commandement du corps destiné à garder les côtes de rOcéan depuis Cherbourg jusqu'à Saint-Nazaire et les départements de la Sarlhe, de la Mayenne, des Côtes-du-Nord, du Morbihan et du Finistère. Il établit son quartier général à Rennes.
La Convention avait fixé en même temps le jour auquel la guerre de la Vendée devrait être terminée : c'était le 20 octobre. Voici la proclamation qui accompagnait le décret de fusion des deux armées.
« La Convention nationale à l'armée de l'Ouest.
«Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient extermiinés avant la fin du mois d'octobre I Le salut de la patrie Texige; l'impatiencç du peuple français le commande; son courage doit l'accomplir. La reconnaissance nationale attend à cette époque tous ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la liberté et la république. »
Léchelle arriva le 8 au soiràMontaigu, avec Dembarrôre^ général de brigade , et Carrier, représentant du peuple. On se réunit immédiatement en conseil de guerre. C'est en vain que Kleber voulut démontrer sur la carte , au nouveau général en chef, les mesures qui devaient assurer la réussite des opérations. Léchelle , sans même regarder, répondait invariablement qu'il fallait « marcher à l'ennemi majestueusement et en masse. » II fut impossible d'en tirer autre chose. On convint que Kleber continuerait de diriger les opérations. Léchelle profita de cette situation pour ne paraître sur aucun champ de bataille.
Le 9, l'armée prit les armes et fut passée en revue par Léchelle et Carrier. Le iO, à minuit, Haxo fut envoyé , avec 3,000 hommes d'élite choisis par Kleber, sur Légé, contre les troupes de Charette, qui s'y étaient réunies , et dont les avant-postes s'étaient avancés tout près de Montaigp. Haxo trouva la ville de Légé évacuée, et rentra au camp le 12 au matin. La division de Charette s'était portée vers Noirmoutier, dont elle s'était emparée.
Le 11 , on tint un conseil de guerre, dans lequel il fut décidé que l'on suivrait le plan de Canclaux. Kleber eut le commandement de l'armée de Mayence, portée à 8,000 hommes par l'adjonction de trois bataillons de l'ancienne colonne Beysser, qui étaient établis
à Rémouillé. Toutes ces forces devaient être réunies Je 13 à Montaigu , pour marcher le 14 sur Tiffauges.
L'adjudant général Blosse, qui commandait les troupes de Rémouillé , reçut Tordre de se mettre à la tête de ses dix-sept compagnies de grenadiers et de se porter, le 12 , à Saint-Fulgent pour se réunir à la colonne venant de Luçon et des Sables, qui devait y arriver le môme jour, c et, dans le cas où ce corps excéderait 5,000 hommes, de revenir avec ses grenadiers et de prendre de la colonne de Luçon deux pièces de 12 et un obusier avec leurs caissons. Cette colonne devait se porter le 13 aux Herbiers, y attaquer l'ennemi , et , sans s'arrêter, s'emparer de la montagne des Allouettes, y prendre poste, et le lendemain 14 se diriger sur Mortagne. i»
Le 14, le gros de l'armée se mit en mouvement. En arrivant sur les hauteurs qui dominent Tiffauges du côté de Montaigu , Kleber disposa sa troupe enbataille, et fit avancer les ailes de façon à former un demi-cercle autour de la ville. Les Vendéens , à son approche, passèrent la Sévre et allèrent se rallier à d'autres groupes, établis sur une hauteur voisine. Après leur avoir envoyé quelques boulets, Kleber lança contre eux un détachement de chasseurs à cheval , soutenu par de l'infanterie légère. Les femmes qui se trouvaient à Tiffauges dirent que les royalistes n'étaient que 1,500 hommes.
Les troupes de Kleber couchèrent sur une position que ce général avait choisie, de concert avec Dembarrère, général de brigade, Damas, adjudant général, Yerrine et Boisgérard^ officiers du génie.
Le soir de la prise'de Tiffauges, Kleber avait reçu l'ordre d'envoyer 600 hommes d'infanterie et 15 chasseurs à cheval au village de Saint-Denys, pour y enlever quelques insurgés. Il fit observer que les circonstances ne permettaient pas d'employer un pareil détachement à un objet si peu important. L'ordre ne fut pas exécuté.
Toute l'armée devait se porter, le lendemain 15, sur Mortagne. L'ordre de marche fut rédigé d'après les données de Savary (1), qui avait une parfaite connaissance du pays.
(1) Savary connaissait parfaitement le théâtre de la guerre de Vendée, et était toat déFoné à la cause républicaine. Canclaux l'avait déterminé, peu de jours avant son rappel, À suivre l'armée des Côtes de Brest, comme attaché au général
58 KLEBRR.
Ordre de marche, a De Tiffauges à Beauséjour. De Beauséjour, prendre à droite, en laissant à droite à peu de distance le bois de Longeron; continuer la route en laissant le bourg *de Saint- Christophe sur la gauche. On fera une halte à Beauséjour, jusqu'à ce que tout soit arrivé. Parvenu à une lande d'où Ton découvre Mortagne et l'abbaye de la Haye, faire partir un détachement de la Romagne* sur la gauche pour inquiéter l'ennemi sur la route de Montfducon jusqu'à Roussay, où il se montrera.
a Faire partir un 2* détachement de Beauséjour sur la route de €hoIet jusqu'à la Bégaudière, entre la Séguinière et la Romagne, d'où l'on découvre les environs de Cholet. Un 3^ détachement fouillera Saint-Christophe, qui se trouve sur la gauche, et se portera sur la hauteur vis-à-vis la Tremblaye. »
On se mit en marche à 7 heures du matin. Après avoir chassé un poste de Vendéens près de la Romagne , l'armée fouilla le bois de Longeron et envoya des reconnaissances sur Roussay et Monligné. Au retour de ces partis, qui ne signalèrent rien, Kleber fit continuer à la colonne sa route entre le bois de Longeron et le bourg de Saint-Christophe. II la forma en bataille dans une lande d'où l'on voit Mortagne , et alla lui-môme, avec quelques officiers d'élat-major, reconnaître la ville. Elle était évacuée. Kleber fit faire une halte de deux heures à ses troupes pour leur donner un peu de repos, mais il ne leur permit pas d'entrer dans la ville. La colonne de Luçon, arrivant à Mortagne, reçut l'ordre de se diriger immédiatement sur Cholet. Beaupuy, avec l'avant-garde, se mit en route à sa suite.
Après avoir marché un kilomètre à peine, Beaupuy entend une vive fusillade en avant. 11 juge que la colonne de Luçon doit être attaquée, et lui envoie le bataillon des chasseurs de Castel (commandant Tiran); il fait occuper par Targes, avec la légion des Francs, la hauteur de Saint-Christophe, et reste au centre avec un bataillon. Notre artillerie commence le feu et ébranle les Yen-
en chef, auquel ses connaissances de la topographie du pays seraient constamment de la plus grande utilité.
« Il n ayait alors, dit Kleber, aucun grade militaire; mais, plein de zèle, d'honnêteté et de complaisance, il rendit en tout temps les plus grands services au succès de nos armes. » Savary fut promu quelque temps après au grade d'adjudant chef de brigade, et depuis il passa à la législature.
déens, qui déjà reculent. Rleber arrive avec le corps de bataille^ et soutient Tavani-garde. II voit des troupes s'avancer sur sa gauche. Au moment où il se dispose à envoyer contre elles quelques grenadiers, il apprend que c'est l'adjudant général Dubreton , qui achève son mouvement tournant.
Menacés d'être cernés , les Vendéens reculent. Alors toutes les troupes républicaines s'avancent. Kleber à gauche, Beaupuy au centre et Marceau adroite repoussent l'ennemi, qui fuit en désordre à Cholet et se hâte de passer le Moine, après avoir perdu 1^200 à 1^500 hommes et quatre pièces de canon.
Après ce succès , qui leur avait coûté 500 hommes , tués ou blessés, les troupes de Kleber, fatiguées par huit lieues de marche et quatre heures de combats et de manœuvres à travers les haies et les fossés, se trouvaient un peu pêle-mêle et avaient grand besoin de repos. A ce moment Léchelle arriva , criant qu'il n'avait vu que des lâches, a On ne voit jamais les braves à la queue des colonnes , D répondit le représentant Turreau. Il alla ensuite trouver Kleber, et lui dit qu'il venait de ranger en bataille une partie de Tannée, et qu'il lui laissait le soin de disposer le reste. A force de chercher, Kleber finit par découvrir 400 hommes postés dans un ravin (c'était la partie de l'armée que Léchelle venait de mettre en position). Il les réunit aux autres troupes, et plaça tout ce qu'il trouva en bataille sur deux lignes , sans distinction de compagnie ou de bataillon, sur des hauteurs dominant Cholet. Les pièces y furent établies en batterie. Les Vendéens s'étaient retirés sur la rive droite du Moine. Targes fut chargé de garder le pont avec l'infanterie légère.
Vers minuit, un officier apporta', de la part de Léchelle, l'ordre de bombarder la ville. Kleber répondit que ses hommes étaient rangés en bataille sans distinction de bataillon , que , s'il tirait sur Cholet, il fallait replier Targes, et que si, dans cette situation , l'ennemi faisait une sortie, la confusion serait à son comble. « Au surplus, ajouta-t-il, dites à Léchelle que demain matin à 8 heures nous serons dans Cholet, et peut-être sans coup férir, [m L'officier partit. La nuit fut assez calme : il n'y eut que des coups de fusils échangés entre les avant-postes des républicains et des royalistes.
Le lendemain matin, 16, l'ennemi nous tira quelques coups de
canoD d'une pièce établie sur l'esplanade du château. Rleber répondit par toute son artillerie. Il fit prendre position à Targes et à Blosse, et organisa les compagnies^ les bataillons et les brigades, qu'il forma en bataille sur deux lignes. Les Vendéens évacuèrent Gholet et se replièrent sur Beaupreau. Après que Targes et Blosse, en se portant sur les hauteurs qui sont au delà et en occupant toutes les issues , se furent rendus maîtres de la ville , Kleber partit avec Savary pour reconnaître les environs de Gholet, sur la rive droite du Moine. D'après l'inspection des lieux et les renseignements qu'il recueillit, il fit occuper à ses troupes un arc de cercle dont fes deux châteaux de Bois-Groleau et de la Treille formeraient lespoints extrêmes ; les quatre grands chemins de Chemillé, de Saint- Macaire, de Trémentines et du May, Tes points intermédiaires , et Gholet , le centre. Le bois de Gholet, à gauche, qui était très-considérable, devait être garni de beaucoup d'infanterie. Le pays plus ouvert qui se trouve en avant de ce bois , sur la route du May, fut désigné pour l'avant-garde. L'avant-garde légère devait être poussée jusqu'au May.
Damas établit les troupes dans ces différentes positions :
La réserve du général Haxo sur la gauche; chargée de la défense de la route de Saint-Macaire et du bois de Gholet, elle devait aussi soutenir l'avant-garde ;
La brigade de Luçon au centre , défendant les débouchés de Ghemillé par la traverse de Trémentines;
Les brigades de Scherb et de Yimeux à la droite de celle de LuQon, pour la couvrir et la soutenir en cas de besoin. Elles avaient à défendre la route de Gholet aux Ponts-de-Gé.
L'artillerie était placée à tous les débouchés.
Ges positions furent occupées à 3 heures de l'après-midi. « Le grand défaut de cette disposition, dit Kleber, était de n'avoir qu'une ligne de retraite , le pont de pierre du Moine à Gholet. » Mais : 1^ il croyait que les Vendéens n'attaqueraient pas le même jour, et que son armée partirait le lendemain pour Beaupreau; 2*^ il tenait absolument à séparer l'armée de Mayence de la colonne de Gbalbos , qui allait arriver et qu'il voulait placer en deçà de Gholet; 3^ il avait grande confiance dans la valeur de ses hommes.
« On sera peut-être étonné , dit-il , de voir que , dans toutes ces dispositions, il n'est pas question de Léchelle ; mais j'observerai
que déjà sa nullité avait engagé les représentants du peuple à le mettre en tutelle, et qu'ils avaient cru convenable de jeter les yeux sur moi pour la conduite des opérations, dont je devais toutefois
rendre compte à ce général avec tous les égards d'usage Je dois
ajouter que, depuis son arrivée, on avait encore adopté l'usage de discuter toute opération importante dans un conseil de guerre; mais la position du jour pour l'armée ne pouvant être soumise à l'exécution de cette mesure, je dus la déterminer seul et de ma
propre autorité Je lui rendis compte de ce que je venais de
faire il approuva le tout et se borna à me recommander de
faire marcher en ordre en masse et majestueusement. »
Les colonnes de l'armée de la Rochelle, qui devaient se réunira Bressuire le 7 octobre, avaient été exactes au rendez-vous. Elles étaient arrivées leiO à Châtillon. Chassé de cette ville le il, Chalbos y était rentré le 14, pendant que les chefs vendéens d*Ëlbée, de Lescure, Bonchamp et de La Rochejaquelein concentraient leurs forces entre Mortagne et Cholel. Trouvant la route ouverte par la marche victorieuse de l'armée de Nantes, Chalbos arriva devant Cholet 9 dans la nuit du 16 au 17, vers minuit. La division de Luçon avait rejoint à Mortagne. La réunion de tous les corps d'armée se trouvait ainsi accomplie.
Kleber établit la colonne de Chalbos dans les positions que luimême avait occupées la nuit précédente.
Dans la matinée du 17, les généraux avec les représentants du peuple se réunirent à Cholet, chez Léchelle, en conseil de guerre.
Kleber proposa de faire marcher immédiatement toutes les troupes dans la direction de Beaupreau, sur trois colonnes :
1^ Celle de droite par Jallais, d'où il serait facile de tourner Beaupreau , si l'ennemi voulait s'y établir, ou de l'attaquer en queue à Saint-Florent , s'il cherchait à passer la Loire;
â® Celle du centre sur Beaupreau par le May;
3^ Celle de gauche sur Geste par Saint-Macaire , pour arrêter les Vendéens et les couper, en cas de retraite par Vallet vers Mantes.
Ces trois colonnes pourraient se soutenir mutuellement, ou se réunir à Montrevault, pour marcher sur Saint-Florent, si l'ennemi 8*y était porté lui-même.
Les généraux de l'armée de Mayence , Marceau , Merlin , furent
de cet avis. Mais la majorité du conseil trouva la colonne de Chalbos trop fatiguée pour entreprendre cette marche, et ne crut pas d'ailleurs à l'intention des royalistes de passer la Loire. On pensait qu'ils étaient à Beaupreau même, et l'on décida qu'il fallait, après une journée de repos, s'y porter ensemble et en masse.
Pendant que l'on discutait, Fennemi agissait.
Vers 6 heures du matin , une reconnaissance de 50 chasseurs à cheval , commandée par le capitaine Hauteville et appuyée par de Plnfanterie légère, tirailla avec ses avant-postes , qu'elle rencontra au delà du May. Après avoir soutenu un petit combat, qui lui permit de se rendre compte des positions et des forces des Vendéens, cette patrouille rentra au camp. Sur le rapport du capitaine, il fut ordonné d'envoyer de nombreuses reconnaissances, et de tenir les troupes prêtes à combattre. .
A 2 heures, l'avant-garde est attaquée et les postes se replient. On bat la générale. RIeber se porte à la gauche, qui est le point le plus menacé, à cause du bois de Cholet, permettant de tourner notre position. Il voit quelques bataillons marcher au secours de Tavant-garde de Beaupuy, et les fait rentrer. Beaupuy demande de nouveau du renfort à Kleber, qui persiste à lui en refuser, ne voulant pas se dégarnir avant de connaître la direction et le nombre des attaques; mais il envoie Damas chercher une division de la colonne Chalbos, pour renforcer l'avant-garde.
La canonnade et la fusillade redoublent; l'avant-garde recule. L'ennemi s'empare du bois de Cholet. RIeber se porte aux bataillons de la gauche, ranime le courage des plus démoralisés et ramène au feu plusieurs bataillons de Haxo , entre autres celui du 109% musique en tête. Les autres ne veulent pas être moins vaillants et suivent son exemple. L'ennemi prend la fuite. L'avant-garde pendant ce temps se rallie, et poursuit les rebelles. La gauche est victorieuse.
Vimeux, qui commande à droite, a une bonne position; Dembarrère est près de lui : RIeber n'en est pas inquiet.
Au centre, la colonne de Luçon , commandée par Marceau , est parfaitement couverte et montre la mém3 valeur que les jours précédents.
Pendant ce temps, la division Millier, de la colonne Chalbos , arrive pour renforcer l'armée de Mayence; mais, avant d'avoir
gravi les hauteurs que cette armée défend , la panique s'empare des soldats, qui fuient en jetant leurs armes, et rentrent à Cholet, où ils répandent l'épouvante et la confusion.
La droite ennemie, étonnée de la résistance de Beaupuy et Haxo, a lâché pied. Beaupuy la poursuit et sabre ceux qu'il atteint. Mais au centre la canonnade redouble. Kleber s*y transporte avec Damas. C'est une colonne vendéenne qui se reforme et se prépare à une vigoureuse attaque. Marceau fait amener son artillerie, qu'il a soin de masquer, et quand les Vendéens n'en sont plus éloignés que d'une portée de fusil, il démasque ses pièces. L'ennemi s'arrête, s'ébranle et recule. Kleber et Marceau le poursuivent. Mais Kleber a soin d'échelonner des bataillons , à mesure qu'il avance, pour protéger sa retraite, en cas d'échec. La poursuite continue jusqu'à 4 lieues de Cholet. « Quantité d'insurgés, cachés dans les châteaux, fermes et hameaux environnant la route, ayant refusé de se rendre, devinrent, ainsi que leurs repaires, la proie des flammes, v Cependant, la nuit, l'absence de tout guide, le manque de vivres, déterminent Kleber à s'arrêter. Damas, qui revient de chez Léchelle, lui apporle l'ordre de faire rentrer les troupes au camp.
Telle futja sanglante journée de Cholet (1), qui joncha de cadavres les environs de cette ville, et désorganisa, sans la détruire , l'insurrection vendéenne. Beaupuy, Blosse et ses grenadiers, Buquet, Targes, Saint-Sauveur, Dubreton , Merlin , s'y distinguèrent; Patris et Ageron y furent tués, a J'ai perdu dans cette journée (17 octobre), dit Kleber, et dans celle du 15 , de ma division seule, quatorze chefs de brigade , chefs de bataillon ou officiers de mon état-major, tous mes amis et compagnons d'armes de Mayence. » Léchelle ne parut point sur le champ de bataille. Il se tint presque seul hors de portée des balles.
La colonne de gauche (Beaupuy, Uaxo et Westermann), qui, dans sa poursuite, se trouvait sur la route de Beaupreau, que
(1) « Une femme chez qui j^avais mis pied à terre, et qui paraissait être initiée dans les pensées les plus secrètes des chefs yendéens , me prévint de toute la manoravre que l'ennemi se proposait de faire, et m'assura que nous serions attaqués à Cholet même avant deux fois vingt-quatre heures. J'en rendis compte; mais personne ne voulut ajouter foi à cette assertion. » (Kleber.)
64 RLEBER.
toute rarmée devait suivre le lendemain, ne rentra point à Cholet. Elle continua sa marche, arriva à Beaupreau, et eut facilement raison des 8,000 hommes qui défendaient la ville ; mais la fatigue et l'obscurité Tempôchèrent de poursuivre l'ennemi, qui s'enfuit sur Saint-Florent.
a A Beaupreau, raconte Kleber, on trouva à l'hôpital 400 blessés, qui furent immolés à la vengeance et en représailles d'un pareil nombre de républicains égorgés sur les chariots de l'ambulance, à la retraite de Clisson. o
Le lendemain 18, les troupes restées à Cholet en partirent à 8 heures , et se dirigèrent sur Beaupreau. 2,000 hommes furent laissés pour garder Tambulance et le parc d'artillerie, que l'on devait évacuer sur Nantes.
Sur la route l'armée rencontra plus de 4,000 prisonniers républicains, qui accouraient vers leurs camarades en criant : Vive Bonchamp! vive la République f « Bonchamp, près d'expirer d'un coup de feu dans le bas- ventre, avait demandé la vie de 4,000 prisonniers que les Vendéens avaient jusque-là traînés à leur suite , et qu'ils voulaient fusiller; il l'avait obtenue, et ils rejoignaient l'armée républicaine. » (Thiers.)
Les troupes arrivèrent à 5 heures du soir à Beaupreau.'
Dans la marche, une injustice donna la tète à la colonne de Chalbos. Celle de Kleber venait après, puis celle de Luçon.
En arrivant près de Beaupreau, Kleber trouva les bataillons qui l'avaient précédé campés chacun dans l'endroit qu'il avait choisi. 11 fut obligé, ne recevant aucun ordre, de chercher un emplacement pour y établir sa colonne. Il entra ensuite dans la ville, qui était dans la consternation. La malveillance avait mis le feu aux matières combustibles, salpêtre, soufre, charbon, etc., que les Vendéens avaient laissées .dans le château. Personne ne s'occupait d'empêcher le désordre et d'arrêter l'incendie. Kleber fit éteindre le feu et rétablit le calme.
A Beaupreau, Kleber fut nommé général de division, et Marceau et Blosse, généraux de brigade, par les représentants du peuple Merlin, Carrier, Turreau, Bourbotte, Choudieu, Fayot et Bellegarde. Ces promotions portaient la date de la bataille de Cholet (17 octobre 1793).
Un conseil de guerre, réuni le soir, envoya le capitaine Haute-
ville, avec 50 chasseurs à cheval, du côté de Saint- Florent, pour reconnaître la direction qu'avaient suivie les royalistes. Il devait surtout s'assurer s'ils avaient passé la Loire.
Hauteville, arrivé le 19 à 3 heures du matin, expédia aussitôt les renseignements suivants. Il avait trouvé à Saint-Florent des pièces de canon, des caissons, des grains et des vivres. La troupe vendéenne ^ forte de 100,000 [individus, hommes, femmes et enfants, venait de franchir la Loire, tant à gué que dans des barques , et beaucoup étaient encore dans les îles que forme ce fleuve.
Bès le jour, Hauteville fit tirer quelques coups de canon sur ces îles. Les Vendéens qui s'y trouvaient traversèrent l'autre bras de la Loire à gué , en poussant de grands cris.
A la nouvelle du passage de la Loire par les Vendéens , « Merlin et ses collègues, toujours outrés dans leurs appréciations, écrivirent au comité de salut public et à la Convention : Vive la République! La guerre de Vendée est finie // n'est plus de Bri"
gonds... Hélas 1 (ajoute Kleber), la guerre n'avait fait que changer de théâtre... i»
Malgré l'échec deSaint-Christophe, oîi de Lescure avait été blessé d'une balle au front, malgré le désastre de Cholet, où d'Elbée et Bonchamp avaient été frappés mortellement, les royalistes ne désespérèrent pasde leur cause. Avec de La Rochejaquelein, qui restait seul de tous les chefs, ils traversèrent la Loire, résolus à continuer la lutte sur la rive droite. Ils avaient choisi.Saint-Florent pour y effectuer le passage : 1^ parce que ce poste domine la rive opposée, et qu'à cet endroit le fleuve est guéable, même aux piétons; 2* parce qu'il y a en face une grande île, qui pouvait leur servir d'entrepôt, pour leurs magasins, et faciliter le transport de leur artillerie ; y parce qu'ils espéraient se rendre maîtres du poste de Varades, ce qui arriva en effet, et par là s'emparer de tous les bateaux de la rive droite.
Avant la bataille de Cholet, 15,000 Vendéens avaient marché sur Saint-Florent et occupé Varades. Les vaincus du 17 octobre , dans leur retraite et leur fuite, allèrent les rejoindre, et à eux tous formèrent un effectif de 60,000 combattants , plus 40,000 prêtres, femmes et enfants. Cette troupe se dirigea ensuite sur Candé et de Jà sur Laval. Elle était suivie de 32 pièces de canon , de caissons, et fut grossie par tous les mécontents de la rive droite.
A la réception des renseignements transmis par le capitaine Hauieville, les généraux républicains se réunirent à Beaupreau^ et là on résolut de se diviser, et de se rendre, partie à Nantes, partie à Angers , pour empêcher un coup de main sur ces deux villes. Beaupuy, avec Tavant-garde, et Canuel, avec la colonne de Luçon , reçurent Tordre de se porter à Saint-Florent. Canuel devait y passer la Loire et suivre les Vendéens. Beaupuy traverserait le fleuve aux Pouts-de-Cé et couvrirait Angers. Ces troupes partirent immédiatement.
Haxo, laissée Beaupreau, fut chargé de recueillir ce que les Vendéens y avaient abandonné et d'envoyer tout ce matériel à Nantes. Il devait, avec sa colonne, achever la destruction de ce qui restait d'insurgés sur la rive gauche , faire tête à Charette dans la basse Vendée et reprendre Noirmoutier.
Le gros de l'armée marcha sur la Chapelle-Heulin et bivouaqua sur la route. Blosse et ses grenadiers, avec quelques chasseurs et gendarmes, se séparèrent alors de la colonne principale et se dirigèrent vers le Loroux , pour de là se porter sur la haute et la basse Goulaine, puis côtoyer la rive gauche jusqu'à Champtoceaux, et même jusqu'aux Ponts-de-Cé, s'ils ne pouvaient passer la Loire à Champtoceaux.
Bientôt on apprit la marche des royalistes sur Candé, Château* Gontier et- Laval. On résolut de les poursuivre sur-le-champ, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne en feu et s'emparer de quelque grande ville ou d'un port de l'Océan. Beaupuy et Canuel étaient déjà sur leurs traces. La portion principale de l'armée de l'Ouest se disposa à prendre la môme direction. Elle était nominativement sous les ordres de Léchelle, mais ce général laissait ordonner les mouvements par Kleber, qui avait la confiance des officiers et l'admiration des soldats. Quatre représentants l'accompagnaient , ainsi que Prieur (de la Marne), envoyé par le comité de salut public. Le 20 octobre, après avoir traversé Nantes» dont la défense fut cortfiée au général Vimeux, l'armée vint occuper le camp de Saint-Georges » où elle séjourna le âl. Elle campa le 22 à Oudon , le 23 près d'Ancenis , le 24 au delà de Candé. Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde ; Chalbos, Kleber et Canuel commandaient chacun une division. Le 25, les deux corps de Westermann et de Beaupuy se trouvèrent réunis , à
5 heures du soir^ à Chàteau-Gontier. Le gros des forces était à une journée en arrière. Westermann (i) , le plus ancien, prit le commandement des deux corps; il voulut profiter de cette situation pour faire un coup d'éclat, et, malgré les observations de Beaupuy sur la fatigue des troupes, sur l'approche de la nuit et sur la distance à parcourir (six lieues), il s'avança vers Laval , occupé par l'ennemi. Arrivé à la Croix-de-Bataille , il envoya le capitaine Hauteville, de la légion des Francs, reconnaître les abords de Laval. Cet officier culbute les avant-postes, qui répandent l'alarme dans la ville. On sonne le tocsin, et les Vendéens accourent. Il était minuit lorsque leur attaque commença. Les républicains se conduisirent fort bien, et le succès eût été certain si la cavalerie de Westermann n'avait rétrogradé en désordre. Westermann fut obligé de se replier sur Chàteau-Gontier, Le combat avait eu lieu à Entrammes.
Le 26, le gros des forces arriva aussi à Château-Gontier.
Kleber, qui avait précédé l'armée, décida que Ton ne ferait que traverser cette ville, pour se porter sur Villiers, à trois lieues plus loin, à mi-route de Laval. Les adjudants généraux reçurent l'ordre de reconnaître la position et d'assigner à chaque division son emplacement. Westermann voulait que Ton allât à Entrammes , et y conduisit môme l'avant-garde de Danican ; mais Kleber, à cause de la fatigue des troupes et de la négligence de Léchelle, qui n'avait pas assuré les distributions , s'opposa à l'exécution du plan proposé par Westermann, et décida qu'on resterait à Villiers. Il fit rebrousser chemin à Danican.
Après rinstallation de sa division près de Villiers , Kleber ren-
(1) Westermann (François-Joseph), né à Molsheimen 1764, était an service de France lorsque la Révolution éclata. Adjudant général sous Dumouriez, il justifia son avancement par sa bravoure. Général de brigade en Vendée sous les ordres de Biron, il eut d'abord des succès à Parthenay et à ChÂtiUon; mais le revers qu'il éprouva le 5 juillet 1793 le fit destituer et traduire à la barre de la Convention. Justifié devant le tribunal, il repartit pour la Vendée. Traduit une seconde fois à la barre de la Convention , puis au tribunal révolutionnaire, il fut condamné à mort le 5 avril 1794. La Révolution n'a pas eu de charlatan qui eût aussi peu de talents et autant d'impudence que Westermann. De toutes les qualités nécessaires à un ofiider général, il avait la bravoure; il ne dut jamais ses quelques succès qu'à rinlrépidité des volontaires sacrifiés inutilement. 11 fut longtemps un objet de scandale , en donnant l'exemple de l'indiscipline et de la désobéissance.
tra à son quartier général. Westermann, Marceau, Savary et Danican vinrent souper avec lui. On causa de la bataille qui allait être livrée. Savary, qui connaissait Laval , donna de nombreux renseignements sur la topographie du pays. Kleber pensait qu'il fallait reculer l'attaque d'un ou même de deux jours , afin de laisser à une colonne de 4,000 hommes, alors à Vitré, le temps d'arriver, de façon à engager l'action par les deux rives de la Mayenne. Cet avis fut adopté. Dembarrère, s'y rangea également; et Marceau, qui remplissait les fonctions de chef d'état^major (en l'absence de Robert, resté à Nantes sous prétexte d'indisposition), soumit ce projet à Léchelle. Le lendemain S7, Savary lui en parla de nouveau. Léchelle consentit i remettre à deux jours l'attaque de l'ennemi, alors à Laval ; mais lorsque Beaupuy, venant de Château-Gontier, alla prendre ses ordres, il le dirigea surVilliers, et fit battre la générale. Rleber reçut l'ordre suivant : a L'armée va se mettre en marche; l'avant-garde , commandée par Beaupuy, sera éclairée dans sa marche par les tirailleurs. Les généraux de division auront soin de faire tenir l'ordre dans la marche. Arrivés à la Croix-de-Bataille , les officiers d'infanterie mettront pied à terre et enverront leurs chevaux à la queue de l'armée. Arrivé au champ de bataille, on enverra un parti de cavalerie pour reconnaître l'ennemi. -0
L'armée se mit en mouvement : Beaupuy en tête^ puis Kleber, puis Chalbos. Westermann fut chargé de présenter à Léchelle les observations des généraux sur les dangers qu'offrait la disposition de l'armée en une seule colonne ; il ne fut pas écouté.
L'ennemi occupait les hauteurs d'Entrammes. Beaupuy est attaqué. Marceau vient donner ces renseignements à Kleber, qui fait avancer sa division , déploie ses bataillons à droite et à gauche de la route, et ne néglige rien pour soutenir l'avant-garde.
Léchelle ne se montre point où l'on se bat. Il arrête la 2* division, qui se portait sur le champ de bataille. Savary et Dembarrère viennent la chercher. Alors Léchelle perd la tête, fait sonner la retraite et prend la fuite. La division Chalbos , le voyant fuir, se débande et fuit également. La division Kleber seule est engagée ; elle ne peut plus être soutenue par celle de Chalbos, qui se sauve. Kleber envoie deux bataillons occuper un pont derrière l'armée , pour s'assurer une ligne de retraite, a Mais le soldat, qui toujours
EN VËJNDÉE (1793). 69
a un œil sur le dos, dit Kleber, s!aperçoit que la 2' division est en fuite; aussitôt il s'ébranle pour la suivre ; cris, exhortations, menaces sont vainement employés; le désordre est au comble , et, pour la première fois, je vois fuir les soldats de Mayence. -»
Cependant Tennemi s'empare des canons de Kleber et les tourne contre les fuyards. Blosse , recevant à midi Tordre de se porter sur Villiers, sortait de Château-Gontier à l'instant où arrivait en déroute la division Chalbos, Léchelle entête. Il veut leur barrer le passage avec ses grenadiers^ mais il ne peut y réussir et est entraîné au delà de la ville.
La fuite se prolonge jusque près du Lion-d'Angers , dans un désordre inexprimable , augmenté par les boulets et la mitraille que l'ennemi tirait, enfilant la route de retraite; une partie de l'armée fuit jusqu'à Angers.
Le pont de Château- Gontier sur la Mayenne fut un des points où les braves luttèrent avec le plus d'acharnement. L'adjudant-major des Francs , Kuhn, le défendit d'abord avec une vingtaine d'hommes. Kleber vint le renforcer avec une centaine , qu'il put réunir. Enfin les grenadiers de Blosse s'y firent tous tuer ou blesser. Blosse , resta le dernier et ne quitta la place qu'après avoir reçu un coup de feu.
Merlin et Turreau avaient occupé l'esplanade du château et tiraient le canon sur les Vendéens. Une colonne ennemie tourna la position et en chassa les républicains.
Alors on se rallia et l'on se compta. On avait éprouvé des pertes énormes ( 4,000 hommes). Beaupuy avait été grièvement blessé. Léchelle, qui était déjà au Lion-d'Angers , envoya à Kleber l'ordre de s'y rendre le lendemain matin.
Le 28 , l'armée traversa le Lion-d'Angers et prit position au delà de l'Oudon. Les soldats étaient dans la plus grande misère. L'armée, de 20,000 hommes, se trouvait réduite à 7,000. Il y avait des bataillons qui ne comptaient plus au drapeau que 50 , 30 , 20 et même 16 hommes. Mais Angers regorgeait de fuyards (9,000). Léchelle voulut passer les troupes en revue. Accueilli par les cris : A bas Léchelle ! Qu*on nous rende Dubayel l Vive Kleber l il n'osa continuer et s'échappa pour porter plainte aux représentants. Après eet incident, on offrit à Kleber le commandement en chef. Il refusa, et proposa Chalbos. On décida que Ton engagerait Léchelle à
demander un congé; et Chalbos commanda par intérim, avec Nou- TÎon , général de brigade, pour chef d'état-major.
Léchelle soupa avec les autres généraux. Il voulut insinuer que la défaite de Laval n'était due qu'à l'or de Pitt, qui avait influencé l'armée de Mayence. « Mais, ajouta-t-il, malheur aux traîtres I » Kleber voulut répondre, et commençait à s'emporter. On le contint, et chacun témoigna assez par son attitude combien était désapprouvée l'indigne menace de l'inepte Léchelle (i), qui le soir même s'enfuit à Nantes.
Le 29, un conseil de guerre fut tenu pour décider si l'on garderait la position du Lion-d'Angers , ou si l'on se porterait à Château-Gontier pour attaquer de nouveau l'ennemi à Laval. Merlin, Turreau, Dembarrère et quelques autres membres du conseil opinèrent pour une action immédiate. Kleber, voyant l'armée dans un état pitoyable physiquement et moralement, dispersée partie à Angers , partie au Lion-d'Angers, proposa de la réunir tout entière à Angers même, afin de la reposer et de la réorganiser. Cet avis prévalut.
Le même jour on fut informé, que les Vendéens allaient passer la Mayenne à Neuville ou à Juigné, pour attaquer les républicains
(1) Léchelle, en 1789, était mattre d'armes à Saintes. Il s'enrôla dans les gardes nationales de la Charente-Inférieure ; il dut à la faveur du ministre Bouchotte de prendre, le 30 septembre 1793, le commandement en chef de l'armée en Vendée. Après la défaite de Laval, le 27 octobre, il se retira à Nantes, où le' représentant Merlin le fit incarcérer, par ordre de la Convention. Il mourut de chagrin (d'autres disent de poison) dans sa prison, peu de jours après. « Léchelle était ignorant et lÂche, héros de clubs, que les démagogues avaient élevé au commandement. » (Thiers.)
n Le comité de salut pubUc annonça Léchelle comme réunissant l'audace et les talents nécessaires pour finir cette trop longue et trop cruelle guerre ; mais voici , sans exagération , le témoignage que lui doivent ceux qui l'ont connu et apprécié ; il était le plus lâche des soldats, le plus mauvais des officiers et le plus ignorant des chefs qu'on eût jamais vu. Il ne connaissait pas la carte , savait à peine écrire son nom, et ne s'est pas une seule fois approché à portée de canon des Vendéens. En un mot, rien ne pouvait être comparé à sa poltronnerie et à son Ineptie, que son arrogance, sa brutalité et son entêtement... Léchelle , en fuyant sur ChÂteau- GoQtier, tandis qu'on se battait encore à Entranimes, s'écria : Qu*ai-Jê donc fait pour commander à de pareils lâches! Un soldat de l'armée de Mayènce lui répondit : Qu'^avons^nous fait pour être commandés par un pareil J.„ /*..... > (Kleber.)
par derrière , tandis que d'autres colonnes les attaqueraient de front et en flanc. Marceau et Kleber furent chargés de reconnaître le cours de la Mayenne; Marigny, qui avait rejoint Tarmée* au Lion-d'Angers avec les troupes de Nantes , dut éclairer le Tront, sur la route de Château-Gontier. C'était une fausse alerte.
Le 30 octobre, les troupes se mirent en marche de grand matin 9 et arrivèrent le même jour à Angers, où elles séjournèrent jusqu'au 5 novembre. Ce temps fut employé à habiller et équiper le soldat, et à réorganiser Tarmée, qui, d'après un arrêté du comité de salut public , devait être complètement amalgamée , de sorte que l'armée de Mayence ne fit plus un corps à part. Cet ordre avait évidemment été provoqué par les rapports calomnieux de Léchelle sur les Mayençais ; mais les généraux comprirent l'utilité de celte mesure, et espérèr.ent que son exécution mettrait un terme aux jalousies du soldat. Le 4 novembre, Nouvion, chef d'état-major de Chalbos , annonça l'achèvement de l'amalgame.
Les 16,000 hommes qui constituaient l'armée de l'Ouest furent répartis en deux divisions à peu près d'égale force (7,000 hommes environ) et une réserve de 1,500 hommes. Rleber avait eu soin de former la tête de chaque brigade avec des bataillons de Mayence. Il s'était réservé le commandement de la 1'* division, ayant sous ses ordres Marigny à l'avant-garde légère ( 1,600 chasseurs à pied et 100 à cheval), Marceau, qui remplaçait Beaupuy, à l'avantgarde de la l'* division ( 3,000 hommes ) , et Canuel à la 2* brigade (3,000 hommes environ). Millier commandait la 2^ division ; Klinger, la réserve. Le 5 , chaque général passa la revue de sa di- TÎsion.
C'est aux premiers jours de novembre 1793 que je croîs devoir rapporter un fait qoi prouve ( si l'on avait encore besoin de preuves) à combien peu de chose tenaient , à cette époque, la situation et la vie des meilleurs généraux. Je laisse la parole h Kleber.
« Le représentant du peuple Turreau me prit à part , et , s'enfermant avec moi, me donna lecture d'une lettre du comité de salut public , qui lui avait été adressée ainsi qu'à ses collègues Bourbotte, Prieur (de la Marne) et Framastel; il y était question de la déroute de Laval. Après quelques réflexions sur cette affaire, Je comité engageait ces représentants à se défier de moi et deHaxo,
72 RLEBER.
comme de deut royalistes , ou au moins à nous observer de trèsprès , et nous mettre hors d'état de nuire à la chose publique. • Il me lut aussi de suite la réponse qu'ils avaient faite à ce même comité, dans laquelle ils mettaient en opposition la conduite des deux généraux prétendus royalistes et des deux prétendus républicains. Les premiers avaient entre eux deux remporté vingt victoires depuis quatre mois^ tandis que les deux autres ne s'étaient signalés jusqu'ici que par autant de défaites. »
Kleber et Haxo échappèrent pour cette fois à la destitution , aux fers , aux traitements atroces et à la guillotine.
Kleber fut employé ainsi à une guerre où les destitutions, les échafauds et les fureurs du fanatisme l'environnèrent de dangers qu'on n'apprend pas à braver et à vaincre dans les batailles. Ignorant si les superstitions se répandent et triomphent par le fanatisme , les militaires n'y obtiennent qu'une confiance toujours inquiète, par le fait d'être relevée et convertie en une accusation.
On avait envoyé en Vendée , avec le titre et l'autorité de général en chef, des hommes qui n'avaient jamais eu aucun grade avant d'avoir le premier de tous, dont les noms, étrangers aux armées, n'avaient été signalés que dans les clubs , les comités et les sociétés populaires; de ces généraux, soi-disant, patriotes, qui veulent toujours exterminer les rebelles et qui ne savent jamais les battre; n'ayant jamais eu le patriotisme d'avouer leur incapacité et de se démettre de tous les titres de commandement, sous prétexte qu'ils ne prétendaient qu'à l'honneur de défendre la patrie.
Pendant le séjour à Angers, les représentants, plusieurs fois réunis en conseil de guerre , n'avaient pu parvenir à arrêter un plan, parce qu'ils ne connaissaient pas la marche de l'ennemi. Une dépêche de tlossignol mit fin à leur incertitude. Craignant pour Rennes , Rossignol proposa la jonction en cette ville des armées de l'Ouest et des Côtes de Brest, sous les ordres d'un seul chef.
L'ingénieur Terrine et l'adjudant général Nattes furent envoyés à Rennes, pour se concerter avec Rossignol sur la manière d'effectuer la réunion proposée.
Après avoir couché à Chftteau-Gontier dans la nuit du 27 aa 28 octobre, l'armée vendéenne se porta surCraon, où elle culbuta une colonne de 3,000 hommes de l'armée de Brest, puis
elle rentra à Laval. Après de longues hésitations, elle se dirigea sur Fougères. .
Les généraux républicains de l'armée de TOuest , voyant dans cette marche Tezécution d'un plan consistant à s'emparer d'un port pour avoir des communications avec les. Anglais , ou pour fuir^ hâtèrent le départ d'Angers afin de se réunir à l'armée des Côtes de Brest
L'avant-garde légère (Marigny) et l'avant-garde (Marceau) couchèrent le 6 à Durtal, le 7 à la Flèche. Le 8, la division Kieber (Marigny, Marceau, Canuel) arriva à Sablé ; la division Mûller, au Lion-d*Angers ; la réserve , à la Membrolle. Toute l'armée se trouva réunie, le 10, à Laval. Dans un conseil de guerre, tenu le 11, il fut décidé qu'on marcherait sur Rennes.
Les Vendéens étaient parvenus à Dol le 10. Les habitants du Morbihan n'attendaient que leur arrivée pour se soulever. Les généraux républicains voulaient prévenir cette réunion en occupant Rennes.
Dans le même but le général Tribout avait reçu l'ordre de se rendre de Brest à Dinan ; il y arriva le 13 avec 4,000 hommes et une nombreuse artillerie.
Le 12, toute l'armée de l'Ouest est à.Vitré, où les 3,000 hommes de l'armée de Brest qui avaient été repoussés de Craon par les royalistes se joignent à elle. Le 14, l'avant-garde légère arrive à Rennes; les brigades Marceau et Canuel, à Noyai; la division Mûller, à Satnt-Mélaine ; la réserve, à Saint-Jean. Toute l'armée est réunie à Rennes, le 15. On y tient un conseil de guerre, et l'on jo*rôte les mesures pour atteindre la colonne vendéenne. Chalbos , malade^ obtient la permission de se retirer sur les derrières. Rossignol reçoit des représentants le commandement en chef des armées de l'Ouest et de Brest.
Dans la journée du 16, Vergues, chef d'état- major de Rossignol, régla la manière dont les différentes divisions devaient s'enchevêtrer. Ensuite on réquisitionna tous les souliers des habitants de la ville. « Cette mesure ne produisit que peu d'effet, quoiqu'on 7 mit, écrit Kieber, la tyrannie la plus révoltante. *
L'armée quitta Rennes le 17, vers 4 heures du soir, et se porta prés de Saint-Aubin-d'Aubigné , dans la lande de ce nom. La troupe légère fut placée en échelons à droite et à gauche de la
route. Kleber prit son quartier général dans un château isolé , en avant de toutes ses troupes.
Le 18, l'armée s'avança vers Antrain et fut disposée de la manière suivante : Tavant-garde légère (Marigny), la cavalerie à Montanel, Tinfanterie à Saint- Ouen-de-la-Rouërie; Tavant-garde (Marceau), à Tremblay ; la brigade Canuel, toute la division Millier, les brigades Bonnet et Amey, à Antrain; Tavanl-garde de l'armée de Brest (Chambertin), àSacé.
Pendant ce temps , les Vendéens avaient marché de Fougères sur Dol ( 10 novembre), et s'étaient portés sur Avranches ( 12 novembre). Le 14, ils s'étaient dirigés vers Granville, laissant à Avranches la moitié de leur monde et tous leurs bagages. Ils avaient essayé de s'emparer du port de Granville. Repoussés, ils s'étaient repliés sur Avranches. Comme on craignait un mouvement de leur colonne sur Saint-James et de là sur Fougères, on envoya dans cette dernière ville les généraux Ganuel et Amey.
On sut par des transfuges de l'armée des royalistes que leurs chefs n'étaient pas d'accord sur les opérations ultérieures , et que la désertion faisait de nombreux vides dans leurs rangs.
Le même jour (18 novembre), on apprit un succès remporté au Pont-au-Bau par le capitaine Maillot et 25 chasseurs à cheval de l'avant-garde légère de Marigny (division Kleber). Ce ne fut qu'une escarmouche, où Maillot, en faisant la reconnaissance du village, sabra plus de 80 Vendéens. Le général Trîbout (1), de l'armée de Brest, qui gardait le poste de Dinan , venait de se pofter, avec 4,000 hommes et 10 pièces de canon, à Ponterson, pour défendre le pont sur le Couesnon , défilé de 18 pieds de largeur et qu'il était impossible de tourner. Il prit position près du village de Logé, fut battu et perdit^SOO hommes et 5 pièces de canon. « Si Tribout s'était contenté de défendre ce défilé , écrit Kleber, il aurait arrêté l'ennemi , nous eût donné le temps de nous mettre en mesure avec lui , et l'armée catholique n'avait plus pour retraite que la grève du Mont-Saint-Michel. »
La nouvelle de l'échec /le Tribout à Pontorson fit modifier les dispositions prises pour la défense d'Antrain. L'avant-garde de
(1) Tribout avait été élevé d'emblée da grade de tambour-major à celui de ^néral de division.
Marceau fut établie aux Quatre-Chemins (jonction des deux routes de Rennes à Avranches et de Fougères à Dol). La division Mûller occupa deux ponts sur le Couesnon, l'un sur la route de Dol^ Tautre sur celle d'Avranches.
Le 49, à 3 heures du matin, Tavant- garde légère, aux ordres de Marigny, prit position sur la droite, près des Quatre-Chemins, pour couvrir notre ilanc. On s'occupa ensuite d'augmenter les moyens de défense de la position d'Antrain par des abatis, coupures , etc.
Le 20, Westermann envoya Marigny, avec une colonne composée de 400 cavaliers et 3,000 hommes d'infanterie, avec un obusier et 3 pièces de canon, à la poursuite de l'ennemi, qui évacuait Ponlorson et se retirait sur Dol. Marigny le talonna jusqu'à Dol, et le chargea dans cette ville avec une compagnie de chasseurs francs. Malgré l'intrépidité de ses troupes, il ne put s'y maintenir; il revint sur ses pas jusqu'à Baguer-Pican, aune lieue de Dol.
Westermann avait rendu compte de la retraite des Vendéens. Kleber, qui dirigeait toujours Tarmée par ses conseils, proposa de bloquer la colonne vendéenne dans Dol et de la laisser périr de faim, de maladie et de misère. 11 fit alors rédiger son plan d'attaque et le soumit le soir même au conseil de guerre. Il s'agissait d'envoyer Marigny et Westermann, à la télé chacun de 3,000 hommes (infanterie légère et cavalerie), battre le pays, le premier de Pontorson à Hédé, le second de Hédé à Dinan. Chacune de ces trois localités serait retranchée, et les Vendéens se Irouveraient comme enfermés dans Dol. Alors on les attaquerait par quatre colonnes. Si l'attaque réussissait, les Vendéens seraient jetés à la mer ; si elle échouait , on se retirerait dans les postes dont il vient d'être question , et l'on éviterait les funestes effets d'une déroute de vingt lieues. Ce plan fut adopté, et l'on prit aussitôt les mesures d'exécution. Dembarrère fut chargé des travaux relatifs à la destruction des chemins, ponts, etc. Verrine devait fortifier Antrain; un autre ingénieur, Pontorson; Tribout, Dinan. L'adjudant général Klinger allait se porter à Hédé avec 1,500 hommes, en attendant qu'on pût le renforcer. Canuel, qui était à Fougères, fut rappelé à Antrain.
« Chacun, écrit Rleber, est satisfait d'entrevoir enfin les moyens
de terminer celte guerre, lorsqu'une belle étourderie de Westermann vient détruire en un instant les avantages que Ton espérait et nous entraîne de nouveau dans la plus épouvantable déroute, n Westermann annonce aux représentants et aux généraux qu'il partira à minuit pour aller attaquer les Vendéens à Dol. Il prendra la route de Pontorson à Dol. Il ajoute que, si Ton fait marcher une autre colonne par la route d'An train, il est certain du succès. Sans avoir égard aux mesures que l'on vient d'arrêter, on adopte d'emblée le projet de Westermann. Marceau reçoit l'ordre de se porter sur Dol.
Le 20 novembre, à minuit, Westermann et Marigny se mirent en mouvement. Westermann attaqua sans s'assurer si la colonne de Marceau, qui devait venir d'Antrain, était arrivée sur le champ de bataille : il fut repoussé , et rétrograda à Pontorson. Sa troupe fut alors ralliée et mise en bataille sur la route d'Antrain. A Parrivée de Marceau le combat recommence; mais Westermann a déjà été battu, et Marceau a sur les bras toute l'armée des Vendéens. II reste néanmoins maître du champ de bataille, et va poursuivre les royalistes dans Dol, lorsque parait Mûller. Ce dernier est complètement ivre, ainsi que tout son état-major, et comme il doit prendre le commandement, son arrivée met les troupes dans la plus grande confusion. Marceau informe de sa situation Rossignol et Kleber, qui se transportent immédiatement auprès de lui. Kleber conseille de prendre une position rétrograde, mais trèsforte, aux environs de Trans. On hésite. La présence des tirailleurs vendéens fait reculer les troupes, qui se débandent. On les rallie bientôt sur la position indiquée par Kleber. Le front est protégé par un ravin ; le flanc gauche par un marais ; la droite permet de se relier à la colonne de Westermann. Kleber reproduit alors le plan qu'il a proposé la veille et qui consiste à fortifier Antrain, Pontorson et Dinan. On y adhère, mais on refuse de retourner à Antrain; on veut resler à Trans et. s'y fortifier, afin d'être plus près de Dol. On rappelle même les troupes qui sont à Antrain; on n'y laisse que quelques bataillons à la garde du parc d'artillerie et de la caisse.
Pendant la nuit du 21 au 22, toute l'armée bivouaqua en avant du bois de Trans, sauf la brigade Marceau, qui resta dans la lande qu'elle avait occupée le matin.
Bientôt, avec la mobilité qui présidait à toutes les déterminations, on changea d*avis : on se résolut de nouveau à l'ofTensive. On envoya un renfort à Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son côté, tandis que l'armée principale attaquerait du côté de Trans.
a Prieur (de la Marne), dont la 'fraîcheur de la nuit avait calmé l'exaltation, me demanda, raconte Rleber, si je présumais que l'attaque ordonnée à Westermann dût avoir un succès complet Je lui dis que je craignais que le moral du soldat , encore frappé de la défaite de la veille , n'ajoutât à l'abattement où le mettaient ses souffrances physiques, et ne permît pas d'obtenir
les avantages que l'on espérait Pressé de conclure, je déclarai
que, si j'en étais le maître, je me renfermerais strictement dans le plan arrêté au conseil de guerre (du 20 novembre). Le général en chef dit qu'il pensait comme moi, et peu après, les représentants se rangèrent à cet avis. En conséquence, on envoya trois ordonnances à Westermann, par des routes différentes , avec ordre de se tenir sur la défensive et d'attendre de nouveaux ordres. Alors on changea de nouveau tout le système, et Ton décida que le matin l'armée rentrerait à Antrain. »
Le lendemain 22, Westermann et Marigny furent assaillis par Tennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se débandèrent. La gauche, qui marchait au hasard, sans aucun plan arrêté, ne fut pas plus heureuse.
« Voyant enfin , continue Eieber, qu'on ne se disposait pas davantage , de ce côté , à donner suite à ce qi>i avait été arrêté pendant la nuit , c'est-à-dire à faire rentrer les troupes pour reprendre la position d'Antrain, derrière le Couesnoii, le cœur navré, et ne pouvant deviner ce que cela allait devenir, je proposai à Marceau une reconnaissance sur Dol. Prêts à partir, les représentants du peuple Prieur (de la Marne) et Bourbotte annoncèrentqu'ils allaient nous suivre. Je^commandai une escorte de 60 hussards, et nous nous mimes en route ; il était 10 heures du matin.
« A peine avions-nous parcouru le champ de bataille entre les villages de la Boussac et de Vieuxviel , où s'était donné le combat sanglant de Marceau dans la nuit du 30 brumaire au !*' frimaire (20 aa 2i novembre), que de la grand' route nous aperçûmes sur la haoteur l'avant-garde des brigands, qui nous salua aussitôt de quelques coups de canon. Leur armée la suivait.
tt Le pays étant extrêmement coupé, et la route impraticable, même pour la cavalerie, j'ordonnai à notre escorte de se retirer au pas, et je détachai sur-le-champ un officier d*état-major pour amener Tavant-garde aux ordres de l'adjudant général Chambertio. Cette avant-garde était exclusivement composée de troupes de l'armée de Brest, les mêmes qui, en partant de Rennes, s'étaient fait tant remarquer par leur tenue et leur propreté. Le régiment ci-devant de la Reine marchait en tête : on le fit aussitôt déployer à droite et à gauche derrière les haies et les fossés; et quoiqu'on lui ait ordonné de faire feu, on ne put jamais parvenir à lui faire brûler une seule amorce, ni même à le faire rester en position. Il prit lâchement la fuite, et son exemple fut suivi par le reste de Tavant-garde. L'adjudant général Nattes, que j'avais envoyé sur la droite avec quelques compagnies du même régiment pour déborder la gauche de l'ennemi, en fut également abandonné. Il eut son cheval tué sous lui d'un coup de fusil , et allait tomber entre les mains de l'ennemi, sans une de ses ordonnances, qui le força à prendre son cheval, tandis qu'elle courait à toutes] jambes rejoindre l'infanterie. M'apercevant alors qu'on ne pouvait rien espérer de ces belles troupes, j'envoyai quelquesuns des officiers de moti état-major pour en chercher d'autres, en leur recommandant de m'amener préférablement quelques bataillons de l'armée de Mayence. Toute l'avant-garde de Chambertin était déjà en pleine déroute. Je formai l'arrière-garde avec le général Marceau et les officiers d'état-major qui nous avaient accompagnés, et nous cheminâmes ainsi ensemble au pas, jusqu'à la rencontre des troupes que j'avais fait demander.
tt C'était, heureusement, la brigade aux ordres du général Ca* nuel, en partie composée d'excellents bataillons mayençais; celai des grenadieris-réunis était à leur tête. Je le mis moi-môme en bataille derrière quelques levées de terre , et lui ordonnai de tenir ferme, pour me donner le temps de disposer le reste de l'armée* D'autres troupes succédèrent encore à celles-là, et tous les généraux arrivèrent avec elles. On déploya successivement les colonnes , et on chercha à déborder les ailes de l'ennemi. Mais les brigands qui avaient poursuivi Westermann jusqu'à Pontorson se présentaient sur notre flanc droit, et menaçaient nos derrières. Alors il fallut ordonner un mouvement rétrograde à quelques
bataillons, et ce mouvement fut bientôt suivi par les autres, déjà découragés par l'exemple de la fuite de Tavant-garde de C^iambertin. Les grenadiers seuls furent inébranlables ; rien ne put les engager à quitter le poste qui leur avait été confié , et qu'ils défendaient depuis trois heures. ^
0 Nos flancs en l'air, nos derrières découverts et la plus grande partie des Iroupes en pleine fuite, Rossignol ordonna la retraite. Elle s'effectua assez lentement , mais en désordre. »
Ce fut une déroute complète jusqu'à Rennes , lorsque Marceau fut obligé d'abandonner le pont d'Antrain. C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Kleber. Rossignol offrit sa démission; Prieur (de la Marne) ne voulut pas l'accepter. Le général Nouvion^ à qui on attribua, à tort, cette déroute, fut destitué.
Le 24, l'armée fut mise en bataille sur une position reconnue par Dembarrère, pour couvrir Rennes. Elle avait la droite à la Vilaine, la gauche à l'IUe, et son front était protégé par un chemin creux. Le 2S, Kleber se rendit chez les représentants du peuple a pour leur proposer quelques mesures que je regardais, écritil, dans cet état de crise, comme indispensables. J'eus le bonheur d'être écouté. — Nous adopterons très-volontiers tes propositions, me dirent-ils; il n'y a que dans le choix des individus que nous ne serons peut-être pas d'accord. Tu peux, au surplus, présenter ton plan au conseil qui doit se réunir ce matin. Le conseil s'assembla en effet sur le midi. J'y fis sentir la nécessité d'arrêter un plan général d'organisation et d'opérations, dont l'exécution serait confiée à des chefs capables d'en faire espérer le succès : 1^ un général commandant toutes les troupes ; V un générai commandant la cavalerie; 3® un général commandant l'artillerie; 4^ un commandant temporaire qui ne fût occupé que de la police intérieure de la place et du commandement de la garnison... Cette idée fut adoptée. Je proposai donc pour le commandement des troupes le général Marceau, le général Westermann pour commander la cavalerie, et l'adjudant général Debilly pour commander l'artillerie. J'allais proposer le commandant de la place, lorsque Prieur (de la Marne) me dit qu'il y pourvoirait, qu'il connaissait dans la ville un ancien militaire, brave sans-culotte, qui en remplirait les fonctions avec autant de talents que de zèle , et à l'instant il fit appeler son homme. C'était
un tailleur^ qui, en cette qualité, avait fait un congé dans un régiment de ligne. On lui fit part de remploi qu*on voulait lui confier; mais cet honnête citoyen en sentit importance , et eut le bon esprit de le refuser avec opiniâtreté, malgré toutes les instances dCx Prieur. Je fis term)fier ces débats , en observant que , dans les circonstances actuelles, les fonctions de commandant de la ville étaient assez importantes pour qu'on les déférât à un officier général et à l'instant, je proposai le général Damas, qui avait été promu à ce grade à Antrain. Après quelques discussions, mon plan fut adopté à l'unanimité^ et les arrêtés pris en conséquence Cette organisation terminée, je me sentis allégé d'un
grand fardeau. J'étais Tami de Marceau; j'étais certain qu'il n'entreprendrait rieli sans s'être concerté avec moi. Il était jeune, actif, plein d'intelligence, de courage et d'audace. Plus froid que lui, j'étais là pour contenir sa vivacité, si elle l'avait entraîné au delà des bornes. Nous primes ensemble l'engagement de ne point nous quitter jusqu'à ce que nous eussions ramené la victoire sous nos drapeaux. »
Marceau régla alors le rang des troupes. Celle de Bonnet fut placée à la droite, celles de Legros et Canuel au centre, celle de Kleber à la gauche.
Le 26 novembre, les représentants haranguèrent les soldats. On apprit ce jour-là que les Vendéens avaient quitté Dol et Antrain et marchaient par Fougères sur Laval. Comme on connaissait leur désir de repasser la Loire, on envoya des troupes à Angers. Danican, alors à Sablé, eut ordre de se rendre dans cette ville. La brigade Bonnet quitta .l'armée à Rennes le 27 pour la même destination. Ce qui faisait 4,000 hommes à Angers.
Le 28, le conseil de guerre décida, sur la proposition de Kleber, que l'armée se porterait sur Châteaubriant, d'où elle pourrait se diriger sur le point que menaceraient les Vendéens. Il fut décidé en outre que le général Tribout quitterait Dinan et viendrait occuper Rennes , dont le commandement resterait au général Damas. La colonne de Cherbourg , grossie des troupes de Westermann, qui s'étaient retirées àAvranchesaprès la défaite d' Antrain, devait rejoindre l'armée à Châteaubriant. Les forces aux ordres de Marceau quittèrent Rennes le 29, et se trouvèrent réunies le lendemain à Châteaubriant.
Instruit alors que les Vendéens marchaient sur Angers, Marceau expédia immédiatenlent un courrier à Rossjgnol, à Rennes, pour l'informer de cette nouvelle et lui demander s'il fallait se porter à Angers. Rossignol oe répondit pas. Le 2 décembre, Marceau envoya une seconde ordonnance. Rossignol fit savoir qu'il serait à Châteaubriant le lendemain. Il y arriva, en effet, le 3, accompagné de Robert, son chef d'état-major, et des représentants Prieur (de la Marne), Bourbotte et Turreau. A leur arrivée, les représentants reçurent une lettre de leurs collègues d'Angers , les pressant d'envoyer des troupes en cette ville. Ils demandèrent à Rossignol (c pourquoi ce n'était pas encore fait, et Rossignol en rejeta la faute sur Marceau.
« Robert, l'ennemi juré de Marceau etle[mien, dit Rleber, étaya cette impudence en donnant à entendre que, Châteaubriant offrant des agréments, on n'avait pas été fâché d'y prendre quelque séjour. Marceau fut appelé ; la scène qu*il eut fut très-vive, et quoiqu'il se justifiât évidemment, en rapportant ce qui s'était passé entre lui et le général en chef, on feignit de ne point vouloir l'écouter. Rossignol, sous le prétexte d'une incommodité, prit le lit, et laissa ce jeune général seul aux prises avec ces hommes farouches et intraitables. Enfin, après avoir beaucoup crié. Prieur finit par dire à Marceau : Au surplus, c'est moins ta faute que celle de KUber; c'est lui qui Va conseillé, et dès demain nous établirons un tribunal exprès pour le faire guillotiner. Marceau revint au logement, ému de douleur; il me raconta ce qui venait de lui arriver, et ne me . cacha point ce qui me concernait particulièrement. Il était alors il heures du soir. Je ne voulais ni me mettre en marche, ni prendre du repos avant d'avoir eu une explication avec ces messieurs. Je me rendis donc chez eux; je les trouvai couchés chacun sur un lit, et hormis Turreau, qui me donna le bonsoir, personne ne proféra une parole. Enveloppé dans mon manteau, je me pronienai pendant dix minutes dans la chambre sans mot dire, lorsque tout à coup Prieur (de la Marne), élevant la voix, s'écria : Eh bien, Kleber, que penses-tu d'Angers? Je lui répondis froidement : Ce que j'en ai pensé il y a trois jours, lorsqu'au conseil de guerre je TOUS ai proposé la brigade de Bonnet. Je vous ai dit alors, et tous étaient de cet avis, qu'avec 4,000 hommes de garnison, la sûreté de cette ville^ qui par ses murs est à l'abri d'un coup de main,
83 RLEBER.
n'était pas compromise. — Mais sais-tu, me répliqua-i*il, que deux représentants du peuple y sont enfermés? —Je Tignore, mais je sais bien qu'il y a 4,000 hommes de garnison et une population considérable. — Tu crois donc qu*il n'y a rien à craindre? — Non, à moins que la trahison ne mette cette ville au pouvoir des Vendéens; et vous ne le craignez pas plus que moi. — Allons, Kleber^ il faut marcher ; on partira à minuit, et si Rossignol s'était expliqué, s'il l'avait voulu, depuis deux jours on serait devant Angers. — Ce n'était donc ni à moi, ni à Marceau qu'il fallait s'en prendre, si nous nous trouvons encore ici ; et Rossignol seul doit être responsable des événements fâcheux que le retard de notre marche pourrait occasionner. — Allons, RIeber, allons, vive la République! — Elle vit toujours dans mon cœur, répliquai-je, et je sortis pour me porter à la tête de ma troupe , qui allait se mettre en marche. C'est ainsi que finit une scène qu'un seul mot aurait pu conduire à la plus terrible catastrophe, si ma présence et mon sang-froid n'avaient contenu ces hommes violents et injustes , et ne les avaient fait renoncer à leurs projets sanguinaires, dont ils pouvaient être les premières victimes. »
On partit dans la nuit du 3 au 4. Le froid était si intense, que Ton fut obligé d'allumer de grands feux sur la route, et de laisser la tète de colonne se chauffer pendant que la queue suivait.
L'armée arriva à Angers le 4. Les Vendéens n'avaient point, à Trai dire, cherché à y entrer. Ils s'étaient jetés, le 3, dans les faubourgs, et avaient commencé à tirailler sur le front de la place. Ils en occupaient les abords du côté de la Flèche, des Ponts*de- Cé et de Saumur. Leurs derrières étaient mal gardés par quelques cavaliers vers le village de la Pellouailles, sur la route de la Flèche. Marigny (avant-garde de Westermann) tombant, le 4, sur la queue de leur armée, pendant que Kieber les refoulait par la route de Chftteaubriant, ils crurent qu'ils étaient enveloppés devant Angers. Ils quittèrent leur position. Marigny, avec 150 cavaliers, chargea une colonne de 5,000 hommes et en fit un horrible carnage. Mais il fut tué, avec quelques hussards, dans les environs de Durtal (1).
(1) •« Un boulet de canon le frappa au bas-ventre et trancha ses jours. Chasieurs, œhevfzmoi / furent ses dernières paroles... Sa destitution devait lui être notifiée
Le 5^ foute Tarinée républicaine se trouva réunie à Angers, par suite de l'arrivée en cette ville de la colonne de Cherbourg et des troupes de Westermann.
Les Vendéens se retirèrent sur Baugé; de là ils marchèrent sur Longue, près de Saumur. Comme il était à craindre qu'ils ne passassent la Loire en cette dernière ^ille^ le représentant Turreau s'y rendit, et prit, avec le général Comère, qui y commandait, les mesures convenables pour la sûreté de la place*
A cette date du 5 décembre^ Rossignol reçut du ministre Bou* chotte la destitution de Kleber et celles de Marigny et de Haxo. Ce dernier avait été laissé sur la rive gauche. Le représentant Carrier, qui s'était constamment intéressé à lui, ne permit pas que sa destitution lui fût notifiée.
« L'arrêté qui prononçait la mienne, dit Kleber, ne me fut point remis, probablement dans la crainte que cela ne flt une trop grande sensation dans les soldats de l'armée de Mayence, ou parce que les représentants du peuple, ayant pris vivement ma défense dans une lettre au comité de salut public, ne voulurent point éprouver une pareille contrariété de la part du ministre.
a J'entends, à midi, battre la générale. Étonné de n'avoir reçu aucun ordre ou instruction concernant le mouvement des troupes, j'envoyai un officier à l'état- major général. 11 n'y trouva que le général Doutil, ci-devant de l'armée de Mayence, mais que sa lâcheté avait depuis longtemps fait déclarer faux frère. Le général en chef était au conseil de guerre, et Doutil éludait de répondre catégoriquement. Enfin, pressé par mon officier, il lui dit : Kleber n'a point dû et ne doit point être instruit du mouvement à faire par la troupe, puisque, sa destitution étant arrivée au général en chef, il n'a plus de commandement. —Avez-vous la certitude de ce que vous dites? lui demanda l'officier, surpris de ce qu'il avait entendu. — Je le sais si bien, répondit Doutil, qu'elle a été lue ce matin au bureau.
«L'officier étant venu me rendre compte de sa conversation avec Doutil, et ma destitution ne m'ayant pas été notifiée, je me déci-
â son arrivée à Angers. Une mort gloriease prévint l'injustice des gouvernants. » (Kleber.) Marigny avait fait avec distinction les premières campagnes de la Révolution, et venait d'être nommé général de brigade.
dai sur-le-champ à me rendre au conseil de guerre, quoique je n'y eusse point été appelé. Chemin faisant, on me remit cependant ma lettre de convocation. J'y arrivai, et, trouvant tous les généraux réunis, je ne fus pas sans remarquer sur certains visages du froid et de l'embarras; mais, quoique je ne doutasse point de la vérité du rapport qui m'avait été fait, je donnai mon avis à mon tour.... Marceau, qui voulait être attaché à ma colonne, sortit avec moi ; Verrine nous accompagnait. Je leur fis part de ce que j'avais appris sur ma destitution; ils en furent frappés et voulurent en avoir l'assurance de Rossignol lui-même. Ils se rendirent chez lui, et ne le quittèrent qu'après qu'il leur eut donné sa parole d'honneur qu'il ne l'avait pas reçue. Ils vinrent me le dire ; mais je n'en demeurai pas moins convaincu du contraire. »
Par un arrêté du même jour, Marceau fut nommé général de division et maintenu dans son commandement en chef par intérim de l'armée de l'Ouest, en attendant l'arrivée de Turreau, à ce moment à l'armée des Pyrénées. L'armée de l'Ouest devait continuer seule la poursuite des Yendéens. Rossignol fut relégué dans son commandement de Brest pour garder les c6tes et s'opposer aux Chouans.
Le 7 , il y eut conseil de guerre. A 4 heures après midi, l'armée se mit en marche. Le gros de la colonne commandée par Klcber arriva le soir môme à Saint-Mathurin ; la queue' campa à Jfi, Daguenière. La division Mûller et les troupes de Weslermann se portèrent à Durtal.
Le 8, Kleber fit avancer la queue de sa colonne à Saint-Mathurin, en attendant des renseignements ou des ordres pour un mouvement ultérieur. Deux lettres, une de Turreau et l'autre du général Comère, le déterminèrent à marcher le lendemain sur Saumur. Il rencontra en route le chef de l'état-major, Robert, qui lui remit l'ordre de conduire sa colonne à Baugé. Il apprit par cet officier que Westermann devait harceler les royalistes du côté de la Flèche, que Millier appuierait Westermann et que la division de Tilly se portait à Suette, sur la route d'Angers à la Flèche.
Kleber était presque arrivé aux faubourgs de Saumur. Il y trouva* Turreau , qui paraissait regretter de l'avoir fait marcher sur cette ville. Kleber consentit à conduire sa colonne à Longue, pourvu que
Turreau se chargeât d'y faire transporter les vivres que l'on devait distribuer le lendemain. Il promit de s'en occuper.
La marche de Rleber d'Angers à Saumur avait forcé les Yendéens à s'éloigner de la Loire et à se rejeter de nouveau en Bretagne. Traversant la Flèche, l'armée royaliste se dirigea vers le Mans, où elle espérait trouver des subsistances. Elle n'avait plus ni vivres, ni voilures, ni souliers. Une épidémie la décimait, et de nombreuses désertions l'affaiblissaient de jour en jour.
En arrivant à Baugé le 10, Rleber y trouva Marceau, ainsi que les représentants Prieur et Bourbotte. Il fut convenu qu'il continuerait sa marche vers le Mans. Le il, il se porta à la Flèche, et son avant-garde occupa Clermont et Mareuil.
C'est le il décembre que les représentants donnèrent à Marceau le commandement des trois divisions, qui formèrent une petite armée indépendante de celle de Rossignol, avec ordre de poursuivre sans relâche les Vendéens. Marceau se défendit d'accepter une mission aussi importante, alléguant sa jeunesse et son inexpérience; il obéit cependant aux ordres des commissaires, mais à la condition que Kleber dirigerait les opérations de la campagne.
« Je garde pour moi , dit-il à Kleber en particulier, toute la responsabilité, et je ne demande que le commandement de l'avant-garde au moment du danger. Je te [laisserai à toi le commandement véritable et les moyens de sauver l'armée. — Sois tranquillC; mon ami, répondit Kleber, nous nous battrons et nous nous ferons guillotiner ensemble. » Cet arrangement établit entre eux une confraternité digne des temps de la chevalerie : ils acceptaient une mutuelle responsabilité et contre le feu de l'ennemi et contre le couteau de la guillotine.
Le 12 décembre, Kleber se porta jusqu'au village et au château des Perrières, où il trouva une excellente position, d'où l'on défendait très-bien la route du Mans. Il l'occupa militairement et prit son quartier général dans le château. Les représentants du peuple restèrent à FouUetourte.
L'avant-garde de Westermann arriva le même jour au Mans et chargea aussitôt les Vendéens. La confusion se mit d'abord parmi eux ; mais quelques braves , conduits par de La Rochejaquelein ,
se rangèrent en avant de la Tille et obligèrent Westermann à se replier sur IfarceaD, qui accoarait avec une division. Kleber était en arrière, aox Perrières, avec le reste de l'armée. Entraîné par Westermann et par sa bouillante ardeur (1), Marceau attaque le Mans, refoule les Vendéens jusqu'à la grande place de la ville et envoie à &leber Tordre de venir le rejoindre. En même temps qu'il reçut cet avis, Kleber apprit que la division MuUer fuyait sur la route du Mans à Foulletourte et à la Flèche. Il ne voulait pas avancer à travers les fuyards, ce qui pouvait ébranler la confiance de ses soldats. U se décida à rallier d'abord la division en déroute, et voici le stratagème qu'il employa :
« Comme il faisait très-froid, dit-il, et qu'il pleuvait abondamment, je crus que rien ne serait plus capable d'arrêter les fuyards que de faire allumer un grand nombre de feux dans les positions que je désirais leur faire occuper à ma gauche ; ce qui fut aussitôt exécuté. J'avais commandé de petits détachements de cavalerie , pour, conjointement avec les officiers de mon état-major, les rallier autour de ces feux. Les premières personnes que j'aperçus furent les généraux Mûller et Legros, avec leur élat-major. Quoique étonné de les trouver là, je leur fis part des précautions que j'avais prises pour rallier leurs soldats, et les engageai à se réu-
(1) Marceau était doué à un haut degré d'admiration pour les talents supérieurs, attribut inséparable d'une flme jeune et destinée elle-même à de grandes choses. Marchant un jour à la tète de sa division, Marceau s'en était séparé pour Toir Kleber, et pour aller à quelque distance rendre ses hommages à un homme qu'il ne connaissait encore que par la renommée. Kleber écoute Marceau d'un air froid et sévère et lui demande où est la troupe qu'il commande. — « Elle est à une lieue d'id. répond Marceau. ~ Eh bien! dit Kleber, allez vous remettre à sa tête,. dont vous n'auriez pas dû vous éloigner. Nous aurons le temps de nous voir, après avoir vu l'ennemi. » Une autre fois, emporté par une ardeur de jeune homme, dont il ne savait pas toujours se rendre maître , il s'était éloigné de trois à quatre lieues du corps d'armée, en poursuivant l'ennemi dans les faubourgs du Mans. S'étant aperçu que sa retraite devenait impossible, il écrit à Kleber d'empêcher que l'ennemi ne le tourne. « Marceau est un enfant, dit Kleber d'une voix haute ; après avoir perdu la tête, il ne suffit pas qu'il reconnaisse sa faute, il faut qu'il la sente. » U prit promptement des mesures pour que cette faute n'eût pis de conséquences funestes, mais il les prit de manière à lui laisser de vives inquiétudes sur les dangers qu'elle lui avait ùAi courir. Marceau commandait alors (12 décembre 1793) une année ; Kleber, une divlrion. Marceau comprit la le^n ; il en profita sans se plaindre : tant est grand l'empire qu'exerce une raison supérieure.
nir aux officiers de mon état-major pour y parvenir. Mais ce que l'on croira difficilement, c'est que ces généraux continuèrent leur route pour aller occuper le gros bourg de FouUetourte... »
Kleber partit k minuit, et arriva avant le jour au Mans. Le plus grand nombre des Vendéens avaient fui ; il ne restait que les plus braves pour protéger la retraite. Lorsque le jour parut, Kleber, après avoir prévenu Marceau, fit sonner la charge et, avec ses grenadiers , refoula les derniers Vendéens. Westermann, avec sa . cavalerie et des pièces d'artillerie légère , poursuivit les fugitifs jusqu'à Sainte-Suzanne, sur la route du Mans à Laval, qui fut jonchée de cadavres. Marceau fit prendre position à la division Kleber et à celle de Cherbourg à hauteur du château de Samson. On y resta jusqu'à 4 heures, le temps de faire les distributions; puis ces deux divisions s'établirent près de Chassillé.
Un officier du génie, que les Vendéens avaient fait prisonnier à Fougères et qui avait été délivré par l'entrée des républicains au Mans^ rendit compte que l'armée vendéenne, quoique ayant perdu beaucoup de monde par suite des désertions et des maladies, comptait encore environ 40,000 hommes armés, avec 12 pièces de canon. Ce qui devait causer leur perte , c'est que la mésintelligence régnait parmi les chefs, et l'indiscipline parmi les soldats. D'après ce rapport , Marceau décida qu'on poursuivrait les Vendéens à grandes journées. Le 14, l'armée quitta Chassillé et se porta sur Vaiges; le 15, elle se rendit à Laval; le 16, elle marcha sur Craon, par Cossé. On apprit ce jour-là que les royalistes avaient fait trente-six lieues en vingt-quatre heures, dans le but de passer la Loire à Ancenis. Westermann et Decaen eurent ordre de s'attacher à leurs pas et de s'opposer à leur embarquement.
Le 17, l'armée quitta Craon, et se rendit à Chàteaubriant par Pouancé. Westermann et Decaen firent savoir que La Rochejaquelein et Stofflet, avec 500 à 600 Vendéens, avaient passé la Loire; qu'un autre convoi s'était noyé, et qu'ils harcelaient les bandes royalistes avec la cavalerie et l'artillerie. En conséquence, Marceau envoya l'avant-garde, commandée par Scherb, sur Ancenis. EHe partit le 18. Parvenue à Saint-Mars- la- Jaille, à sept lieues de Chàteaubriant, elle reçut l'ordre de rétrograder et de venir rejoindre l'armée, qui était arrivée le même jour à Suint-Julien-de- Vouvantes. L'armée royaliste avait évacué Ancenis.
88 KLEBKR.
Après le désaslre du Mans, les Vendéens, ne sachant où/uir, étaient rentrés dans Laval pour la troisième fois; ils en étaient sortis aussitôt pour se reporter vers la Loire. Ils voulurent la repasser à Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet se jetèrent sur la rive gauche pour aller chercher des barques, ils ne purent revenir sur la rive droite. Privée de Tappui de ces deux chefs, la colonne vendéenne continua de descendre la Loire, toujours poursuivie et cherchant vainement un passage. Enfin, désespérée, elle résolut de fuir vers la pointe de Bretagne, dans le Morbihan, et se porta sur Blain, d'où elle repoussa, le 20, l'infanterie légère de Wéstermann.
L'armée républicaine, qui s'était réunie à Châteaubriant le 19, arriva, le 20, dans les environs de Derval. L'avant-garde de Scherb bivouaqua sur les hauteurs de Guennic«Painsant. Wéstermann, après réchec subi par son infanterie, se retira à quatre lieues de Blain.
Le 21 , l'armée s'avança en plusieurs colonnes. Dans la marche de Derval sur Blain, on ^'arrêta pour laisser le temps de faire les distributions. Pendant cette halte, Kleber se porta vers Blain, afin de reconnaître cette position , où l'on croyait rencontrer l'ennemi. 11 n'était accompagné que de ses aides de camp, de plusieurs ordonnances et de deux ou trois habitants de Nozay. Il s'approcha jusqu'à une demi-portée de fusil des avant-postes ennemis, qui ne tirèrent point. « La position que les Vendéens occupaient était très-bonne ; mais comme Blain était accessible par plusieurs chemins, je voulus les reconnaître tous (1).»
Prévenu par une femme du pays que l'armée royaliste était rangée en bataille dans un pré et s'attendait à être attaquée, Kleber en avertit Marceau par un billet, qui lui fut remis alors que toute l'armée avançait à grands pas. Lorsque sa division arriva, il la forma en bataille, et hamngua ses soldats, qui jurèrent de vaincre.
La division de Cherbourg devait tourner Blain parla droite; .mais elle arriva une heure seulement après nuit close. Une forte pluie avait retardé sa marche.
On envoya de suite à Wéstermann Tordre de marcher sur Blain par la route de Nantes.
Blain devait être attaqué par ces trois colonnes le lendemain
(1) Les passages donnés sans indication de nom d'auteur sont tirés des manuscrits de Kleber.
matin 22 décembre, et alors l'armée vendéenne, si elle était batlue, n'avait d'autre moyen de fuir que de se porter par Savenay à l'embouchure de la Loire, et de la franchir à Paimbœuf, si elle en avait le temps. « On passa la nuit dans la plus grande surveillance, et je crus ne devoir me permettre aucun abri, malgré la pluie qui continuait. Dès la pointe du jour,, j'envoyai une patrouille de hussards en reconnaissance, et, la suivant de près avec un gros détachement, j'arrivai à Blain, que, au dire des habitants, l'ennemi avait évacué pendant la nuit , se dirigeant sur Savenay.. J'en fis prévenir Marceau et tous les généraux^ et aussitôt l'armée se mit en marche à la poursuite des rebelles. »
n fallut passer l'Isac , qui coule près de Blain. Grossi par les pluies des jours précédents, il ne présentait plus qu'un seul gué, où les hommes avaient de l'eau jusqu'aux épaules. Gomme on prévoyait qu'une victoire allait terminer la guerre, on prit une résolution des plus hardies. « Les hommes à cheval passèrent à la nage; les caissons furent vidés, et les cartouches et gargousses qu'ils renfermaient furent portées par des soldats sur la tète et dans des sacs de peau; au delà de la rivière, elles furent rechargées dès que les caissons parurent assez secs pour les recevoir.
a Westermann poursuivit les brigands avec sa cavalerie, et les contint de manière qu'ils n'osèrent sortir des deux bouquets de bois en avant de Savenay.
« La marche fut extrêmement pénible à la troupe par les mauvais chemins et les défilés qu'elle avait à passer sans cesse. Marceau et moi primes les devants, et nous allâmes rejoindre Westermann. L'avant-garde de ma division, aux ordres de Scherb, nous suivit de près. A sa tète se trouvaient une partie des grenadiers de Blosse et une pièce de 8 de l'artillerie légère. A la vue de ces troupes, les cavaliers de Westermann et une vingtaine de hussards, commandés par mon aide de camp Beurmann, inquiétèrent tellement l'ennemi, que celui-ci prit le parti de sortir en force du bois pour repousser cette cavalerie au delà du ravin. Je sentis alors qu'il n'y avait pas à délibérer, et que, pour attaquer avec avantage le lendemain, il fallait absolument rester maître des hauteurs occupées par notre cavalerie (1). Je fis donc avancer
(1) « SaT^iay avait la Loire à gauche, des marais à droite, un bois en avant. JUeberseadt l'importance de ce bois, et l'occupa le jour même. » (Thiers.)
90 RLEBER.
300 grenadiers de Blosse^ ainsi que la pièce de 8^ et, les partageant en deux corps, je chargeai le chef de bataillon Duverger d'attaquer de front, tandis que, me mettant à la tête des autres, je tournai le bois que l'ennemi venait d'abandonner. »
Les Vendéens furent refoulés dans Savenay ; les républicains eurent quelques tués et beaucoup de blessés. Les autres -corps de la division Kleber, à mesure qu'ils rejoignaient, étaient mis en bataille de manière à occuper tous les débouchés, a II faisait nuit; la fusillade et la canonnade ne cessaient pas. Alors arrivèrent Prieur (de la Marne), Bourbotte et Turreau : ils trouvèrent Tavant-garde en position et parurent très-étonnés qu'on n'attaquât pas. Allons, camarades, en avant/ en avant/ fut bientôt le cri général de ces proconsuls, ôt je vis l'instant où, par trop de précipitation et faute de mesure, la victoire allait encore nous échapper. Je dis à Marceau : Si tu ne prends sur toi d'arrêter ces criailleries de Prieur et de ses collègues, demain nous serons à Nantes, et l'ennemi nous y suivra. — Ce n'est pas ici votre place , dit Marceau aux représentants, et, sans que votre présence puisse être d'aucune utilité, vous vous exposez fort mal à propos à recevoir un coup de fusil ou de la mitraille. Comme ils trouvèrent dans cette apostrophe quelque chose qui flattait leur amour-propre, ils prirent le parti de se retirer. »
La division Kleber se trouva en position à minuit; la division de Cherbourg fut établie à deux heures du matin.
0 La ligne qu'occupaient toutes ces troupes avait la forme d'un croissant et enveloppait la ville sur toutes les parties où elle se trouvait dominée. Les représentants du peuple et les généraux se rendirent à la poste, qui se trouve située sur la grande route de Nantes... C'est là que Westermann proposa d'attaquer pendant la nuit et s'offrit à se charger de tout. Je lui répondis que je croyais avoir trop bien commencé cette affaire pour la laisser terminer par un autre. Marceau m'approuva , et les représentants du peuple parurent approuver cette émulation ; mais ils en profitèrent pour m'aiguillonner à attaquer sur-le-champ. Marceau parut y consentir un instant; mais je restai inflexible et ne répondis plus à aucune provocation.
(( A la pointe du jour, lorsque tout le monde sommeillait encore,*
montai à cheval , avec Westermann. et. le général Ganuel. Je
fis avec ces généraux une reconnaissance autour de la ville , et j'indiquai à chacun le chemin qu*il devait prendre pour l'attaque. Ceci fait^ j'entends le canon et la fusillade redoubler. »
Désespérés et bien résolus à ne point survivre à cette journée, les Vendéens s'étaient précipités sur les républicains. « Je me porte vers Tavant-garde, et je trouve le chef de bataillon Duverger et ses grenadiers en fuite. Duverger parut pétrifié en ma présence, et, ne sachant comment justifier sa démarche, il s'écrie : Général , nous n*avons plus de cartouches I —- Eh ! me suis-je écrié, ne sommes-nous pas convenus hier que nous les tuerions à coups de crosse? — Allons, grenadiers, retournez à la charge, je vous ferai soutenir. » En effet Rleber fit avancer un bataillon de la division de Cherbourg et Tennemi fut repoussé sur ce point.
Canuel achève son mouvement tournant pour attaquer par la gauche. Kleber avertit Marceau qu'il est temps d'engager l'action, et le prie de se charger du centre. Il envoie son aide de camp Buquet auprès de la division de Cherbourg pour la porter en avant par la droite.
c Le pas de charge se fait entendre partout. Canuel culbute l'ennemi à gauche, Marceau sur le centre, et moi sur la droite. Le cri de Vive la République! retentit dans les airs : les insurgés fuient et tombent sous le fer des républicains. Les canonniers ennemis sont égorgés sur leurs pièces. » Après les avoir refoulés dans un désordre inexprimable, a chaque colonne prend une direction différente à la poursuite des insurgés. » Tout ce qu'il y a de cavalerie est lancé sur les masses fugitives. Comme la Loire et les marais interdisent toute retraite, « le carnage devient horrible : on ne voit partout que des piles de cadavres. » Un grand nombre de ces infortunés se noyèrient dans les marais de Montoir. D'autres furent pris. « Les représentants du peuple les firent juger par des tribunaux révolutionnaires, et la France et l'Europe savent toutes les atrocités que l'on a exercées sur ces malheureux. La ville de Nantesaparticulièrement servi de théâtre à ces scènes sanglantes. » Quelques-uns seulement parvinrent à se sauver.
Le 22 décembre, Marceau avait écrit à Turreau : a Je suis devant Saveoay. Demain, de grand matin, j'attaquerai l'ennemi, qui sera détruit. Si tu veux être témoin de la fin de la guerre, accours promptement. »
L'espérance et les prévisions de Marceau s'étaient réalisées. L'armée vendéenne était détruite, et la grande guerre de la Vendée véritablement finie. Et ce succès décisif devait être attribué à Rleber, qui, dans les trois derniers jours surtout, avait dirigé les mouvements de Tarmée républicaine. Les injustes défiances, les odieuses dénonciations, les menaces sanguinaires n'avaient pas abattu son courage ; « l'injustice des gouvernants » n'avait point refroidi son patriotisme.
Le lendemain du combat, Kleber et Marceau, entrant à Nantes, y reçurent une véritable ovation. La Société populaire leur donna une fête brillante, dans laquelle il y eut, comme dans toutes les fêtes de ce genre ^ des discours, des bouquets, des couronnes. La réunion eut lieu dans l'église Sainte-Croix. Les discours et les bouquets ne soulevèrent que des applaudissements. Maïs quand la couronne civique fut décernée à Kleber, une voix étouffée par la colère demanda la parole : c'était le représentant Turreau. a Les couronnes, s'écria-t-il, ne sont pas dues aux généraux; elles sont dues aux soldats, qui seuls gagnent les batailles. » Il ajouta que « les honneurs rendus à des généraux chargés de broderies lui semblaient jTt/er à plein nez Vancien régime, » Kleber était habitué à d'autres combats que ceux de la tribune. Contenant son indi* gnation, il demanda la parole. « Ce ne sont pas , dit-il (tenant la couronne à la main), les généraux républicains,' ayant presque tous, comme moi, commencé par être grenadiers, qui ignorent que ce sont les soldats qui gagnent les batailles; mais ce ne sont pas non plus les soldats de la République, puisque tous peuvent espérer d'arriver au commandement, qui ignorent que des milliers de bras ne remportent des victoires que lorsqu'ils sont dirigés par une seule tête. Ce sont les armées , c'est-à-dire les officiers et les soldats, qui font triompher la république. Marceau et moi, nous n'acceptons cette couronne que pour l'offrir à nos camarades et l'attacher à leur drapeau. » Peu de faits mettent si bien en relief les caractères de cette époque.
11 est difficile de se faire une idée de la fatigue que nos troupes éprouvèrent en Vendée, des maladies qui en furent la suite, du dégoût et du découragement que causa cette guerre. Après la journée deSavenay et la dispersion des royalistes sur la rive droite, les divisions rejoignirent leurs armées respectives, celles de l'Ouest,
des Côtes de Brest et de Cherbourg. Elles étaient extéouées, considérablement diminuées par les marches forcées qu'elles faisaient depuis trois mois. Sur les 50,000 hommes que comptait l'armée de rOuest, 12,000 remplissaient les hôpitaux, les dépôts. Les deux tiers des 9 ou 10,000 hommes restés au drapeau étaient rongés par la gale , presque tous sans souliers et armés de mauvais fusils.
Les généraux vendéens avaient certainement autant dé talent, d'expérience et plus d'autorité que la plupart des hommes à qui la RépubUque confia le commandement. L'enthousiasme, la plus haute moralité et une soumission aveugle dominaient les Yen* déens. L'anarchie politique et militaire , la misère, le manque de vivres, de munitions, de matériel, affaiblissaient l'armée républicaine. Tous les éléments d'une grande guerre étaient donc en faveur des Vendéens. C'est l'arrivée de meilleurs généraux, comme Kleber, de troupes aguerries, comme l'armée de Mayence, et les divisions royalistes, qui changèrent les chances.
Le dévouement des premiers chefs vendéens fut-il inspiré seulement parleur attachement au culte catholique et à la dynastie des Bourbons?N'eu(-il point aussi comme motif, inavoué peut-être, leur aversion naturelle pour le nouvel état de choses, qui détruisait leurs privilèges? Il ne faut pas oublier cependant que rinsurrection commença par les paysans, qui tirèrent les châtelains de leurs châteaux ou des prisons de la République pour les mettre à leur tête. On doit aussi louer les nobles vendéens de n'avoir point, comme ceux qui émigrèrent, abandonné la famille royale, et d'avoir lutté contre le gouvernement qui les dépouillait et les proscrivait, avec leurs seules ressources, sans aller chercher l'assistance des souverains étrangers, n La guerre de la Vendée a revêtu d'une splendeur incomparable quelques pages de notre histoire. On n'a vu nulle part ailleurs tant de noble vaillance et une pareille unanimité de dévouement. » (Général Foy, Histoire des guerres de la Péninsule, t. I, p. 182.)
Le 26 décembre, Turreau prit le commandement, et relégua Marceau dans une sorte d'exil à Châteaubriant. Kleber resta quelques jours à Nantes. Le nouveau général en chef ne le consulta point sur la suite des opérations et ne lui fit rien connaître de ses projets. Kleber apprit des représentants que Turreau voulait faire
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rentrer les troupes dans la haute Vendée par Angers et Saumur. C'était rallumer la guerre dans un pays soumis , que Ton aurait dû se borner à surveiller. Pour prévenir les suites d'une pareille détermination j il rédigea , avec l'adjudant Savary, le plan suivant , qu'il se proposait de soumettre aux représentants ainsi qu'au général en chef.
a Aperçu de nos forces dans la Vendée. -* De l'armée de l'Ouest aux ordres de Haxo et Dutruy, 6,000 hommes ; de l'armée du Mord aux ordres de Bonnaire, 8,000; à Montaigu, 1,200; à Morlagne et aux Herbiers, 3,000 ; à Saint-Florent, 2,000; à Cholet, 3,000; à Beaupreau, 1,800; à Champtoceaux, 800; à Chemillé^ 800; à Jallais, 1,500. Total, 28,i00 hommes.
0 On ne comprend point dans cet état les troupes de Parmée des côtes de Cherbourg, ni les forces destinées à la garde des villes environnantes, non plus que la division des Pyrénées qui se dirige sur la Vendée, et que l'on porte à 10,000 hommes.
(( Rassemblements de rebelles. — 11 n'en existe plus que deux sur la rive gauche de la Sèvre. Le premier, commandé par Charette^ peut être de 3,000 hommes; le second, commandé par La Cathelinière, de 2,000. Il n'existe plus sur la rive droite.de la Sèvre de rassemblement connu : seulement quelques bandes de gens, la plupart étrangers au pays, parcourent les campagnes pour piller. Supposons-les de 1,200 hommes : total, 6,200 hommes.
a 11 parait que les rebelles n'ont plus de canons et très-peu de munitions. On ne doit plus les considérer comme formant un corps d'armée contre lequel il soit besoin d'employer de grandes opérations militaires, qui, pour les lenteurs que nécessitent les dispositions ordinaires, ne serviraient qu'à prolonger la guerre.
« On doit considérer les rebelles, dans ce moment, comme des hommes qui n'ont d*autre intention que d'échapper, aussi longtemps qu'ils le pourront, à la poursuite de nos troupes , et qui pillent pour vivre.
a Moyens à employer pour terminer celle guerre. ^- La première réflexion qui se présente est d'éviter, avec le plus grand soin, que nos munitions ne tombent entre les mains des rebelles. L'expérience ne nous a que trop appris qu'en confiant à de petits postes de l'artillerie et des munitions, l'ennemi s'est approvisionné à nos dépens.
« Une seconde réflexion , c'est que l'ennemi ne tiendra dans aucun poste et qu'il cherchera seulement à enlever nos convois. Connaissant parfaitement tous les sentiers , toutes les issues du terrain qu'il occupe , il se débandera à l'approche de nos troupes pour se réunira quelque distance de là : c'est ainsi qu'en paraissant et disparaissant tour à tour, il échappera au moment où Ton croira le tenir, et pourra encore longtemps inquiéter le territoire de la Vendée. En général , moins il pourra entreprendre, plus il sera difficile de l'atteindre.
c Ces réflexions , si elles paraissent justes , indiquent assez la nécessité de circonscrire l'ennemi dans un espace donné, de l'envelopper, de le resserrer de manière à ce qu'il ne puisse échapper, ou se rassembler lorsqu'il sera séparé.
u Un autre objet essentiel est encore de chercher à couper les vivres à l'ennemi, en l'inquiétant et en le harcelant sans cesse; mais il faut surtout gagner la confiance des habitants des campagnes par une exacte discipline des troupes.
« Cela posé, voici comment on conçoit l'exécution :
(c i^ Commencer par occuper les postes de Montaigu, Saint- Fulgent, Saint-Florent, la Roche-sur- Yon et la Mothe-Achard , ce qui formerait une enceinte assez étendue autour de Charettc et de La Cathelinière. Ces postes auraient de petits détachements de cavalerie pour éclairer le pays et parcourir différentes communes.
a ^ Donner au corps d'armée de Haxo et Dutruy deux corps de cavalerie, l'un destiné à marcher sur La Cathelinière et l'autre sur Cbarette. On attacherait à chacun de ces corps quatre à cinq cents tirailleurs, qui , se tenant continuellement sur les derrières ou sur les flancs de l'ennemi, lui couperaient les vivres, l'inquiéteraient sans cesse et pourraient avertir de tous ses mouvements.
a Ces dispositions prises, on se mettrait en mouvement avec des baïonnettes et des cartouches.
0 Les différents postes, en marchant vers les lieux de rassemblement de l'ennemi, se trouveraient très-rapprochés, de manière à se porter des secours au besoin , tandis que les troupes de Haxo et Dutruy attaqueraient vigoureusement les rebelles.
c Sept à huit mille hommes suffiraient pour une semblable expédition ; mais comme il est essentiel d'épargner le sang et les
fatigues des troupes, on pourrait employer des moyens plus étendus pour terminer cette guerre cruelle : il existe assez de forces pour cela.
c Ce que l'on vient de dire des moyens à employer sur la rive gauche de la Sèvre peut s'appliquer aux petits rassemblements qui pourraient se former sur la rive droite; mais pour assigner des postes aux troupes dans cette partie, il est nécessaire de connaître auparavant les principaux points de ces rassemblements. C'est à Cholet qu'il faut déterminer ces mesures. En parcourant les différentes communes de la Vendée , il serait bon d'enlever les armes qui peuvent y rester. »
Ces réflexions furent communiquées le 7 janvier au général Turreau. Après y avoir jeté un coup d'œil, il dit froidement à Savary, qui lui avait apporté le travail : a Ce n'est pas là mon plan. »
La question était trop importante pour que le patriotisme de Kieber se laissât rebuter par cette fin de non-recevoir. De nouvelles considérations furent soumises le lendemain au général en chef et au représentant Gillet.
ti Le besoin de terminer promptement la guerre de la Vendée, la saison rigoureuse où nous nous trouvons, les.fatigues qu'ont éprouvées nos troupes, la nécessité de leur procurer du repos, les maladies qui les menacent si la guerre se prolonge, la supériorité de nos forces sur celles de l'ennemi , la surveillance que l'on doit exercer sur les projets du gouvernement anglais et des émigrés qui semblent menacer nos côtes , tout nous impose la loi de marcher à l'ennemi par la direction la plus courte , et de veiller en même temps à la sûreté de nos côtes.
a Je suppose maintenant qu'il existe deux partis dans la Vendée, l'un sur les bords de la mer, du côté de Machecoul, Beauvoir, les Sables, etc., et Tautre sur la rive droite de la Sèvre du côté de Chàtillon.
« 11 n'est pas douteux que c'esi d'abord du côté de la mer qu'il faut porter ses principales forces; car, si les Anglais tentaient une descente sur cette partie, les rebelles en deviendraient plus entreprenants, plus audacieux. Il faudrait accourir de loin avec de
nouvelles forcesi et peut-être la guerre ne serait-elle pas terminée de longtemps.
0 II est encore une autre considération importante : c'est que, s'il existe , en effet , un rassemblement de quelques centaines d'hommes du côté de Cbàtillon » il faut empêcher qu'il ne se réunisse à l'armée de Charette, dans l'inleution, peut-être, de favoriser une descente sur nos côtes.
€ Il s'agirait donc de déterminer la direction d'une forte colonne qui pût réunir tous les avantages à la fois, savoir :
€ i^ Concourir à la destruction de Charette ;
a 2^ Porter des secours sur les côtes , en cas d*attaque ;
c 3° Empêcher les rassemblements de la rive droite de laSèvre de se réunir à Charette, et se porter promptement à Mortagne , Cbolet, GhÂtillon, s'il est nécessaire.
ce Cette direction est celle de Montaigu et Saint-Fulgent, ainsi qu'on l'a déjà dit Cette position intermédiaire entre les rassemblements des Vendéens semble offrir les plus grands avantages dans la circonstance. Deux journées de marche suffisent pour se porter sur les côtes de la mer, ou sur la rive droite de la Sèvre, à Cholet et à Châtillon. Une colonne placée dans cette position importante peut être considérée comme une réserve destinée à poursuivre Teunemi attaqué par les forces de Haxo ou par celles de Cholet, et à lui couper la retraite.
a II semble que Ton a de grands moyens pour exécuter ce plan :
« i^ La division du nord pourrait se porter à Montaigu.
c â^ Le poste de Chantonnay, supposé de 4 à 5,000 hommes, s'avancerait à Saint-Fulgent, à l'embranchement des deux grandes routes des Herbiers aux Sables, et de Chantonnay à Nantes, poste appelé le Camp-de-l'Oie.
« 3^ Si la division des Pyrénées est à Niort, elle serait dirigée sur Saint-Fulgent.
« Mais dans tous les cas possibles, il serait à propos de placer la division du nord à Montaigu, et de le faire promptement.
« Dans l'état actuel des choses , il faut aller attaquer l'ennemi directement où il est, et placer des forces actives dans des points intermédiaires, de manière à l'empêcher de parcourir toute la Vendée, en fuyant devant les troupes qui l'attaqueront. .
« Il ne faut pas croire que l'on puisse réussir à terminer cette guerre en dirigeant les mouvements aux deux extrémités de la Vendée. Il est impossible d'embrasser avec nos forces la vaste enceinte de ce territoire : il n'en résulterait qu'une perte de temps considérable et des marches inutiles. Il en résulterait peut-être encore que l'on forcerait tous les paysans de l'intérieur, qui ne demandent plus que la paix, à se réunir en masse, et l'on verrait une nouvelle armée se former dans la Vendée. Attaquons promptementles rassemblements connus; détruisons- les, protégeons le pays, et tout rentrera dans l'ordre, i»
Ces réflexions eurent auprès du général en chef le sort des premières. Kleber se rendit, avec Savary, chez le représentant Gillet, et là. en présence de Carrier, il s'expliqua franchement sur les avantages qu'offrait le plan proposé au général en chef, et sur les maux .incalculables qui pouvaieht résulter du renouvellement d'une guerre générale. Il alla jusqu'à dire que, si on le laissait maître de diriger les opérations, il répondait sur sa tête de la prompte paciûcation de ces malheureuses contrées. Qu'eût dit Kleber s'il eût su alors que le but de Turreau était, non de pacifier la Vendée , mais de la détruire de fond en comble, d'y promener partout le fer et la flamme, et d'en faire, selon ses expressions, une grande illumination? Les représentants parurent persuadés de la vérité des observations de Kleber. Mais les dernières instructions du comité de salut public leur interdisaient absolument toute immixtion dans les mouvements de l'armée. Les événements ne donnèrent que trop vite et trop pleinement raison à Kleber. On en trouve la preuve dans le passage suivant du mémoire justificatif de l'adjudant général Legros :
« Turreau a apporté dans la Vendée le brandon qui a allumé la seconde guerre vendéenne. A son arrivée dans la Vendée tout commençait à jouir d'une paix profonde. Je partis moi-même de Nantes pour Cholet, vers la fin de novembre 1793, avec quatre ordonnances seulement. Tout était peuplé d'allants et de venants sur la route. Les chemins de Cholet à Saumur, Clisson , Saint- Florent, Mortagne et Montaigu étaient également sûrs. L'ordre de marche de douze colonnes, le fer et la flamme à h main, a excité une commotion générale dans toute la Vendée, et forcé à la révolte ceux mêmes qui n'avaient pris aucune part à la première guerre. »
Après avoir inutilement insisté , auprès de Turreau et des représentants du peuple, sur l'adoption des mesures qui auraient épargné à la République une nouvelle guerre civile et à la Vendée dirrémédiables malheurs, Kleber quitta Nantes dans le courant de janvier 1794 et alla rejoindre Marceau à Chàteaubriant. 11 dut ensuite se rendre à Beauvoir.
Au mois de mars; nous le retrouvons à Chàteaubriant, o& il remplaçait Marceau , tombé malade de fatigue et de dégoût. Il resta quelque temps dans cette inaction.
'a C'est un grand mal qu'une nation viole ses propres lois, dit Montesquieu , mais c'est un plus grand mal encore quand elle se laisse imposer des lois qui violent sa conscience. » Comme la Vendée, la Bretagne et le Maine s'étaient soulevés pour repousser cette honte, que la Révolution prétendait leur imposer. Au printemps de 1794, les bandes de Jean Chouan (Jean Cottereau), de Jambe-d' Argent (Jean-Louis Treton) et de Saint-Paul (Louis Courtillé) devenaient de plus en plus redoutables.
Le 16 mars, le général Chabot , adjoint au général Beaufort, demandait au comité de salut public l'envoi de nouvelles troupes, ff Cette misérable guerre de Chouans, écrivait-il, n'est pas tenable. On nous tue et nous ne voyons pas même un canon- de fusil... Il est impossible dé faire marcher la garde nationale : ces gaillardslà ne sont bons qu'à des repas civiques. Les Chouans ont le fanatisme de la noblesse et du clergé : la garde nationale n'a pas même celui de sa défense. »
Le ministre de la guerre s'émut de cette situation, et ordonna au général en chef Rossignol de tirer Kleber de l'exil où les victoires de Cbolet, du Mans et de Savenay l'avaient relégué à Chàteaubriant. On lui donna 2,5Û0 hommes et on le dirigea sur Laval. La lettre suivante, qu'il adressait de Vitré à Rossignol, le 16 avril 1794, prouve qu'il connaissait bien la situation de la Bretagne à cette époque et les moyens de mettre un terme à la Chouannerie, qui désolait cette province.
c Le noyau des Chouans, réuni d'abord dans la forêt du Pertre, s'est augmenté successivement des débris de l'armée catholique dispersée dans les affaires du Mans et à Savenay, des réquisitionnaires de trente et une communes de la Mayenne et d'Ille-et-Vilaine,
enfin des déserteurs des communes du Morbihan, desCôtes-du- Nord, etc.
« lis forment dans ces contrées deux hordes, de quatre à cinq cents hommes chacune, armés de fusils, connaissant parfaitement le pays, qui est coupé de fossés, de haies et de bois , au point de ne présenter au premier aspect qu'une vaste forôt; évitant nos troupes quand ils s'imaginent avoir sur elles cet avantage. Ce sont ces hordes qui ont été battues le 1 f , près Bourgon et Boisblin.
0 L'autre partie , disséminée çà et là sur une grande surface , mendie ou travaille le jour, se livre la nuit au brigandage, forme pour ainsi dire toute la population du territoire, vit en s'emparant dans les métairies du pain et des vivres de toute espèce qui s'y trouvent, se munit de passe-ports délivrés par la malveillance ou arrachés par la force, et évite ainsi les recherches les plus exactes.
a En général, le pays offre aujourd'hui le même aspect que la Vendée. Les villages sont déserts, quoique remplis de subsistances, les maisons sont fermées, et les hommes qui, comme je l'ai dit, semblent travailler le jour au labourage , se réunissent la nuit aux brigands.
«Au surplus, partout des autorités constituées, malveillantes ou faibles, laissent prendre à la révolte un caractère alarmant; partout le fanatisme , poussé à son comble , lui donne à la fois l'énergie 'qui se bat et l'entêtement qui ne se corrige jamais. On sent assez que des prêtres et des nobles dirigent eux seuls tous ces mouvements. *
a D'après cela^ il est évident qu'on ne terminera pas cette guerre sans de vastes mesures sagement combinées. Ce ne serait pas aux moyens d'incendie qu'il faudrait recourir, parce que le spectacle des villages en cendres ne pourrait qu'ajouter à l'aigreur des esprits déjà agités, et que d'ailleurs ce serait, dans l'état actuel des choses , une perte réelle pour la République que celle de la récolte d'un aussi vaste pays.
« Quant aux dispositions qui tiennent à la guerre et qui sont du ressort des généraux, des cantonnements distribués avec art et intelligence, une force sans cesse agissante, des patrouilles fréquentes et nombreuses, un désarmement complet, des communications à établir, des perquisitions simultanées, des attaques dirigées avec un grand ensemble, sont celles que j'ai employées
jusqu'ici avec succès, et qui peuvent seules finir une malheureuse guerre pour laquelle ii n'y a pas un moment à perdre, tant à cause de l'accroissement qu'elle peut prendre et de l'importance qu'elle peut acquérir, que de la difficulté qu'elle présenterait si les blés devenaient assez élevés pour ajouter à l'aspérité du pays, et pour y multiplier les abris à l'aide desquels le& brigands se défendent ou attaquent ».
Kleber n'eut avec les Chouans que deux ou trois rencontres dont il rendait ainsi compte au comité de salut public (23 avril i794) : « Je vous adresse aujourd'hui, 4 floréal an ii, quelques rapports qui n'ont aucune importance. S'ils passaient par les mains de Rossignol, il en ferait des victoires ; il n'en serait rien, et les Chouans se riraient de notre jactance. J'ai reçu d'eux beaucoup de coups de fusil qui ont porté. J'ai riposté , et je n'ai pas eu le bonheur de venger nos frères morts. On ne voit les Chouans qu'à leur loisir.... La guerre des frontières est un jeu auprès de celle des Chouans. i>
Kleber se disposait à créer des colonnes mobiles pour battre le pays et traquer de forêt en forôt les bandes insurgées, lorsqu'il reçut, à la fin d'avril, après la confirmation de son grade de général divisionnaire, l'ordre de se rendre à l'armée du Nord. C'était celle dont allait principalement dépendre le salut du pays.
A partir de ce moment, Kleber devient étranger à la guerre civile, et c'est contre les ennemis du dehors qu'il va déployer ses éminentes facultés militaires. •
En le voyant quitter le théâtre de ses derniers exploits, on ne peut qu'exprimer le regret que ses conseils, si sages, si humains, n'aient pas été suivis pour la pacification de la Vendée, et de la Bretagne.
Dans cette répression de l'insurrection vendéenne et de la Chouannerie, où furent commises tant d'horreurs qui feraient honte à la barbarie elle-même , Kleber sut conserver intact son honneur d'homme et de soldat. Ce n'est pas la moindre de ses gloires.