XLI I
En 1834, paraît le premier livre des Cent Vues du Fouzi-yama, Fougakou Hiakkei, un premier livre suivi d’un second, d’un troisième volume, et où Hokousaï a apporté dans ses dessins, une science, un art, une observation humoristique tout à fait supérieure, et dont les gravures, exécutées par Yégawa, le graveur préféré par Hokousaï, sont de petits chefs-d’œuvre.
Cette célébration par l’illustration du grand artiste, de la montagne vénérée du Japon, de la montagne aux 12 4S0 pieds, n’est pas tant une représentation des ascensions qui ont lieu, chaque année, pendant les grandes chaleurs, que centfois lamontre de la montagne, vue deYédo, et des campagnes au nord, au sud, à l’est, à l’ouest du Fouzi-yama.
308 l’art japonais.
La première planche, est la figuration de la déesse du Japon, Ivonohana-Sakouya-himé [princesse cle la fleur épanouie) , la divinité du Fouziyama : dessinée, sa noire chevelure épandue dans le dos, et tenant d’une main un miroir, de l’autre une branche d’arbuste, dans une ample robe, dont les cassures font à ses pieds comme des vagues.
La seconde planche nous fait voir des groupes de Japonais, accroupis ou agenouillés, se montrant dans la stupéfaction, la grande montagne, là, où il n’y en avait pas : planche faisant allusion au jaillissement de la montagne sous l’empereur Kôrei (285 ans avant Jésus-Christ), au moment, où à cent lieues de là, se creusait le lac Biwa.
Dans la troisième planche, c’est le premier ascensionniste de la montagne, le prêtre bouddhique Yenno-guiôja, tenant contre un bras le bâton à la poignée noire, ayant l’autre enlacé dans un chapelet, et représenté dans les nuages du sommet de la montagne.
Et commencent les planches de la première série. Dans celle-ci, la montée en une gorge étroite, d'une armée de pèlerins, dont on ne voit que les grands chapeaux de jonc, portant deux caractères signifiant Fouzi, et dans celle-là, leur
descente vertigineuse sur les grands bâtons, en une dégringolade mouvementée.
C'est suivi d’une planche, représentant, avec une furia extraordinaire, une éruption de 1707, semblable à l’explosion d’une mine, et jetant dans le noir du ciel, des poutres, des tonneaux, des cadavres brisés.
Cette éruption qui a fait pousser sur la droite du Fouzi-yama un petit mamelon, amène une planche caricaturale, où un Japonais explique à un Japonais, affligé d’une énorme loupe à la joue, qu’il est arrivé à la montagne, ce qui esl arrivé à sa joue. Et cela est dit dans un groupe de Japonais, qui se tordent de rire.
Puis des planches, où commence la représentation de vues actuelles : la vue du Fouzi-yama vu dans le brouillard, une planche merveilleuse d’effet, comparable à la planche du brouillard de Gakoutei. Et c’est la vue du Fouzi-yama, à travers le grêle feuillage de saules pleureurs, — la vue du Fouzi-yama, entrevue une fois du petit balcon existant sur le toit de toutes les habitations de Yédo, pour observer les incendies, entrevue au milieu d’un ciel coupé parles banderoles de la fête des Etoiles; entrevue, une autre fois, d’une rue de Yédo, emplie de la promenade joyeuse des Manzaï, un premier
Jour de l’An ; — la vue du F ouzi-yama,d’Ohmori, de la baie de Yédo, au-dessus des roseaux* de la Soumida; — la vue du Fouzi-yama, d’une hutte de la campagne pour surveiller et éloigner les oiseaux; — la vue du Fouzi-yama, avec le coucher d’un soleil, au rayonnement remplissant le ciel; — la vue du Fouzi-yama, parmi la floraison des cerisiers du printemps, sous lesquels, à la porte d’une maison de thé, une Japonaise fait de la musique, au milieu d’une collation en plein air; — la vue du Fouzi-yama, à travers les champs de riz de l’automne.
Dans le second volume, il est des compositions, où des noirs rembranesques, admirablement rendus par le graveur, en font des planches du plus grand caractère. Ainsi, lanavigation dans un de ces curieux bateaux primitifs, sur un lac de la province de Shinano, ainsi , l’ascension du dragon montant au ciel, pendant l’orage, ainsi « la Vague » avec, pour ainsi dire, les griffes de sa crête, ainsi le faucon étripant un faisan, ainsi l’averse, avec un éclair mettant son zigzag dans la nuée qui va crever, ainsi le Fouzi-yama dans la nuit, au-dessus d un chien hurlant à la lune.
Et, opposées à ces planches de nuit et de pénombre, les jolies planches de clarté lumineuse, comme celle, qui a pour titre : Les trois blancs :
le blanc du Fouzi-yama, le blanc d’une grue, le blanc de la neige sur les sapins.
Et encore le paysage du dessous des grands bambous, le paysage des sept ponts, le paysage maritime de Shimada-ga-hana aux pilotis pittoresques si spirituellement croqués; enfin la planche curieuse, où bien certainement Hokousaï s’est représenté, en train de peindre le Fouziyama, accroupi sur un carton, pendant que deux de ses compagnons ouvrent des caisses, et qu’un troisième fait chauffer du saké, dans un chaudron, accroché à trois bambous noués dans le haut.
Et au milieu de ces paysages, de savantes études d’hommes et de femmes : l’étude des bûcherons, attachés par le milieu du corps à des branches d’arbres, qu’ils coupent au-dessus de leurs têtes; l’étude de ces deux Japonais, dont l’un montre à l’autre par un châssis relevé, une vue du Fouzi-yama, étude qui a pour titre : La première idée d'un kakémono ; l’étude des pèlerins, dans une des grottes du haut du Fouzi-yama, servant d’endroit à coucher pour l’ascension ; l’étude du poète antique s’inspirant devant la célèbre montagne, et assis sur un terrain, à la végétation de fantaisie toute différente du réel paysage du fond; l’étude puissante de Nilta
l’art japonais.
tuant le sanglier monstre ; enfin l’étude charmante de ce Japonais fatigué de la lecture, regardant, la tête renversée entre l’étirement de ses deux bras, la reposante montagne.
Et toutes ces représentations vous donnant à voir, dans chaqueplanche, le Fouzi-yama de tous les côtés, et à travers des filets, des grillages, une toile d’araignée, et non seulement dans son altitude droite, mais encore dans le renversement de cette altitude. Ainsi, dans le premier volume, une planche le montre, la tête en bas dans les eaux d’un lac, où une troupe d’oies sauvages est en train de prendre son vol. Dans ce second volume, ce renversement a fourni à l’imagination du peintre, un motif tout à fait joli. Un Japonais qui va boire une coupe d’eau, s’arrête un moment étonné et charmé devant le microscopique cône de la montagne, reflété dans l’eau qu’il porte à ses lèvres.
La première planche du troisième volume, c’est la lutte corps à corps, au 11e siècle, des deux guerriers, Kawazou et Matano,en vue du Fouziyama. Et tout le volume continue à être la représentation de la montagne, à l’aube, par la pluie, par la brume, par la tombée de la neige, et vue de la grande cascade, et vue d’un monument sinthoïste, où jaillit du creux d’un arbre,
l’eau pour la purification de la prière, et vue de l’observatoire de Yédo, et vue enfin, de la Corée.
Et dans ces planches : le beau dessin d’un cerf bramant ; le dessin mouvementé de la cavalcade de l’ambassade coréenne, apportant son tribut; le dessin curieux de ces deux gigantesques sapins de la province Yashiû, se rejoignant dans le ciel, et sur la tête desquels, par la neige, se fait un chemin parcouru par des voyageurs, trouvant au milieu de la route une auberge; et la dernière planche, comme le dit l’inscription en tête : c’est le Fouzi-yama fait d'un seul coup de pinceau.
Le premier volume de la première édition, appelée l’édition à la plume de faucon, par suite de la représentation d’une plume de cet oiseau sur la couverture, édition rare, a paru en 1834, le second volume en 1833. De cette édition, on ne connaît pas le troisième volume.
Cette première édition était tirée en noir, mais peu de temps après, paraissait une édition, alors composée des trois volumes, où le tirage en noir était teinté d’une teinte bleuâtre, dont le léger azurement sur le papier crème du Japon, fait le passage le plus harmonique des blancs aux noirs des gravures.
Les deux éditions sont signées : le Vieillard
fou de dessin, précédemment Hokousaï I-itsou , âgé de 75 ans.
x lui
Vers la lin de 1834, de graves ennuis tombèrent dans la vie du vieux peintre. Hokousaï avait marié sa fille Omiyo, qu'il avait eue de sa première femme avec le peintre Yanagawa Shighénobou. Du mariage naquit un vrai vaurien, dont les escroqueries toujours payées par Hokousaï, furent une des causes de sa misère, pendant ses dernières années. Même peut-être, par suite d’engagements pris par le grand-père pour empêcher son petit-fils d'aller en prison, engagements qu’il ne put tenir, il se trouva obligé de quitter Yédo en cachette, de se réfugier à plus de trente lieues delà, en la province Sagami, dans la ville d'Ouraga, cachant son nom d’artiste sous le nom vulgaire de Miouraya Hatiyémon , et même de retour à Yédo, n’osant, dans les premiers temps, donner son adresse, et se faisant demander sous la dénomination du prêtre -peintre, emménagé dans la cour du temple Mei-ô-in, au milieu d’un petit bois.
HOKOITSAÏ.
Cet exil, qui dura de 1831 à 1839, nous a valu la publication de quelques lettres intéressantes du peintre à ses éditeurs. Ces quelques lettres, nous font entrer dans les tribulations causées au vieil homme, par les coquineries de son petit-fils, nous peignent le dénuement de ce grand artiste, se plaignant par un rude hiver, de n’avoir qu’une seule robe pour tenir chaud à son corps de septuagénaire, nous dévoilent ses tentatives d’attendrissement des éditeurs par la mélancolique exposition de ses misères, illustrée de gentils croquetons, dévoilent quelques-unes de ses idées sur la traduction de ses dessins par la gravure, nous initient à la langue trivialement imagée, avec laquelle il arrivait à faire comprendre aux ouvriers, chargés du tirage de ses impressions, le moyen d’obtenir des tirages artistiques.
En 4 834 Hokousaï adresse cette lettre à ses trois éditeurs, Kobayashi, Hanabousa et Kakoumarouya :
Etant en voyage , je n'ai pas le temps de vous écrire séparément , et vous adresse à vous trois , cette seule lettre , que je vous prierai de lire pour à tour . Je ne doute pas , que vous voudrez bien accorder au vieillard , les demandes qu'il vous adresse , et j'espère que dans vos familles vous
vous portez tous bien . Quant à votre vieillard , il est toujours le même, la force de son pinceau continue à augmenter , et à faire, plus que jamais, diligence. Quand il aura cent ans, il entrera dans le nombre des vrais dessinateurs .
Alors le vieux peintre signe longuement : ï ancien Hokousaï , le vieillard fou de dessin, le prêtre mendiant, et sa lettre est pour ainsi dire tout entière dans ce post-scriptum :
Pour le livre des Guerriers (sans doute le Yéhon Sakigaké, imprimé et gravé par Yégawa), je vous prie, vous trois , de le donner à Yégawa Tomékiti. Quant au prix, vous vous arrangerez directement avec lui. La raison pour laquelle , je tiens absolument que la gravure soit cle Yégawa, c'est que, soit la Mangwa, soit les Poésies, certes les deux ouvrages sont bien gravés, mais ils sont loin d'avoir la perfection des trois volumes du Fouzi-yama, gravés par lui. Or, si mon dessin est gravé par un bon graveur, ça m' encourage à travailler, et si le livre est réussi, cest aussi à votre avantage, parce qu'il vous rapporte plus de bénéfices. De ce que je vous recommande si chaudemen t Yégawa, n'allez pas croire que c'est pour toucher une commission : ce que je recherche, c'est la netteté de
V exécution, et ce serait une satisfaction , que vous donneriez au pauvre vieillard , qui n a plus bien loin à aller . (Ici le peintre se dessine, sous Faspect d’un vieillard, marchant appuyé sur deux pinceaux, au lieu de béquilles.) Quant à /'Histoire de Çakyamouni (publiée en 1839), Souzanbô ma promis de la faire graver par Yégawa , et j’ai dessiné , en me basant sur ce choix : le tournant des cheveux chez les Indiens étant très difficile à graver , et même la forme des corps , et il n'y a absolument que Yégawa qui puisse exécuter ce travail .
Hanabousa , lors de sa visite , il y a déjà quelque temps , m'a dit , en me commandant les Guerriers, qu'il ne me laisserait plus dans T inoccupation, et je lui rappelle sa bonne parole.
Vous avez commandé à ma fille, une illustration des Cent Poètes, mais j'aime mieux dessiner ce livre, que f entreprendrai moi-même, après avoir fini les Guerriers. Pour le prix, nous nous entendrons , tant par poète, mais n' est-ce pas? il est convenu d'avance, que ce sera Yégawa qui gravera le livre .
Et la lettre se termine par un croqueton, où il salue ses éditeurs.
Une autre lettre d’Hokousaï, adressée à l’édi-
l’art japonais.
teur Kobayashi, et qui serait datée du dixième mois de l’année 1835 :
Je suis resté sans vous demander de vos nouvelles, mais je suis heureux de savoir que vous êtes en bonne santé . Quant à moi , fcd vu le délinquant, V incorrigible qui va retomber sur moi . Et depuis, il ma fallu réunir des conseils dé amis et de famille, enfin j'ai trouvé un répondant (quelqu’un qui a pris la responsabilité de le surveiller). Nous allons lui faire tenir une boutique de poissons, et nous lui avons aussi trouvé une femme, qui va arriver ici, dans deux ou trois jours. Mais tout cela est toujours à mes frais. C’est par ces empêchements , que je suis en retard, pour dessiner le Souïkodén et Tôshisén (les poésies des Thang), dont fai commencé seulement les esquisses, je vous enverrai cependant quelques dessins, et dans ce cas-là, je compte sur... Ici, le peintre dessine une main tenant une pièce d’argent.
Une autre lettre sans date, adressée à l’éditeur Kobayashi :
Dans les tons clairs de l’encre de Chine, je supprime toutes les dégradations . Car, si ça va tout seul au bout du pinceau, pour le peintre, l’ouvrier tireur des planches peut à peine faire deux cents exemplaires dégradés ; au delà de ce
nombre ces/ impossible sur le même bois. El pour ce ton de l'encre claire, faites-le, le plus clair possible : la tendance au foncé, rendant le tirage désagréable à l’œil. Dites à l’ouvrier, gue le ton de l’encre claire, doit être de même gue la soupe aux coquilles, c’est-à-dire claire comme tout. Maintenant pour le ton de Penne demifoncée, si on tire trop clair, ça ôte de la puissance à la teinte, et c’est le cas de dire à l'ouvrier tireur, que la teinte demi-foncée doit avoir une tendance épaisse, un peu semblable à la soupe aux haricots. En tout cas, f examinerai les essais, mais dès à présent , je recommande ces détails, parce que je veux arriver ci avoir une bonne cuisine de mes dessins.
Une dernière lettre d’Hokousaï, écrite au commencement de l’année 1836, et adressée à l’éditeur Kobayashi d’Ouraga . Cette lettre, écrite à propos du Jour de l’An, a entête un croqueton, où le peintre en costume officiel, entre deux branches de sapin, fait une grande révérence.
Il y a. plusieurs portes, où je dois exprimer mes souhaits du Jour de l’An, donc je reviendrai un autre jour , et au revoir, au revoir... Mais, en attendant , pour ce qui regarde les dessins à graver, adressez-vous pour les détails à Yéga-
iva, toutefois vous trouverez plus loin une recommandation pour les mitres graveurs.
Je vous remercie de vos prêts fréquents . Je pense qu’au commencement du second mois de l’année, je serai épuisé de papier, de couleurs, de pinceaux, et que je serai forcé d’aller à Yédo, en personne, alors je vous rendrai visite en cachette, et je vous donnerai , de vive voix , tous les détails dont vous pouvez avoir besoin. Par cette rude saison, surtout dans mes voyages, que de choses dures, et entre autres, passer ce grand froid avec une seule robe , à mon âge de 76 ans . Je vous prie donc de songer aux tristes conditions , dans lesquelles je me trouve; mais mon bras (ici un croqueton de ce bras) n’a nullement faibli , et je travaille avec acharnement . Mon seul plaisir c’est de devenir un habile artiste.
Ici, sa lettre finie, il la date du dix-septième mois, et se représente, dans un croquis microscopique, saluant humblement entre son chapeau et son dessin posés à terre.
Mais Hokousaï aime les post-scriptum, et la lettre continue :
Je recommande au graveur de ne pas ajouter la paupière en dessous, quand je ne la dessine pas; pour les nez , ces deux nez sont miens (ici
le dessin d'un nez de profil et de face) et ceux qu'on a Y habitude de graver , sont des nez d'Outagawa que je n'aime pas du tout , et qui sont contraires aux règles du dessin. Il est aussi de mode de dessiner les yeux ainsi (et ce sont des dessins d’yeux avec un point noir au milieu), mais je n'aime pas plus ces yeux , que les nez.
Hokousaï termine sa lettre par cette phrase : Comme ma vie , dans ce moment , n'est pas au grand jour, je ne vous écris pas ici mon adresse.
Enfin une lettre de 1842, adressée aux éditeurs Hanabousa Heikiti et Hanabouza Bounzô, après son retour à Yédo,où il continue à se tenir caché :
Je vous remercie mille fois de votre dernière visite amicale, et aussi de ne pas abandonner le vieillard , et encore de vos bonnes étrennes. Depuis le printemps dernier, mon débauché de petit- fils a eu une conduite déplorable , et j'ai dû, tous les jours, m'occuper à nettoyer les suites de sa sale vie, et j'étais au moment de le mettre à la porte. Mais, il s'est trouvé, comme toujours, des personnages bien trop indulgents , qui m'ont fait patienter jusqu'au jour d'une dernière et plus grosse faute. Toutefois, au commencement de cette année, j'ai dû le faire prendre par son père Yanagawa Shighénobou,et
l’art japonais.
conduire dans la province de Moutzou (une province du Nord) mais il est bien capable de s’être échappé en route . En attendant , ça me donne à respirer un peu. Voici les raisons qui m’ont empêché d’aller vous remercier du livre de Soga Monogatari (livre ancien prêté). Ce nouvel an, je n’ai ni sou ni vêtement, et j’arrive seulement à me nourrir , tant bien que mal , ne voyant mon vrai nouvel an de cette année, qu’au milieu de son second mois.
Au deuxième mois de l’année dernière, quand Yeiboun est venu me voir, j’avais déjà deux volumes terminés du Souiko (roman en 90 volumes commencé en 1807), mais je n’ai pu avancer davantage . En somme, j’ai perdu une année tout entière, grâce à mon coquin de petit-fils, et je regrette cette précieuse année perdue.
Je garde longtemps votre Soga Monogatari, mais je vous prierai de me laisser jusqu’au second mois, où je vous rendrai visite . Autre recommandation. Envoyez-moi , le plus tôt possible, la soie pour peindre la déesse Daghini tén (la déesse représentée montée sur un renard) car le temps passe rapide, comme la flèche, et vous m’avez demandé, que cette peinture vous soit livrée dans le second mois.
Si le texte de (twadén est prêt, envoyez-le moi , et quand vous m9 enverrez la soie , joignez y le prix de T illustration des deux volumes de Gwadén. Quand vous viendrez , ne demandez pas Hokousaï, on ne saurait pas vous répondre, demandez le prêtre qui dessine , et qui est emménagé récemment dans le bâtiment au propriétaire Gorobei, dans la cour du Temple Mei-ô-in, au milieu du buisson (petit bois d’Asakousa).
Tant de représentations de combats, de luttes corps à corps, de duels héroïques éparpillés dans tout l'œuvre d’Hokousaï, racontant le passé militaire du Japon ne satisfaisaient pas le maître. Sur la fin de sa vie, il voulut des albums particuliers, consacrés tout entiers à ces hommes de guerre à la fois terribles et doux, dont les Annales du Japon, nous décrivent le type dans ce portrait de Tamoura-maro :
« C’était un homme très bien fait; il avait 5 pieds 8 pouces de haut, sa poitrine était large de 1 pied 2 pouces. Il avait les yeux comme un faucon, et la barbe couleur d’or. Quand il était
l’art JAPONAIS.
en colère, il effrayait les oiseaux et les animaux par ses regards; mais lorsqu’il badinait, les enfants et les femmes riaient avec lui. »
Oui, Hokousaï voulut dessiner des albums, montrant uniquement ces guerriers armés de sabres, au dire des légendes coupant des bœufs en deux, sous des masques de métal, dans des cuirasses, des épaulières, des brassards, des gantelets, des jambières, comme fabriqués sur le moulage du corps, et que l’acier le plus souple uni à la soie la plus résistantc? — et plus tard les pièces articulées, sortant de l’atelier de la famille Miôtchin, — enfermaient dans un vêtement de fer, laissant aux membres toute la liberté des mouvements, que jamais ne donna l’armure moyenâgeuse de l’Europe.
Donc en 1835, Hokousaï publia un premier album, bientôt suivi de deux autres, où la mythologie guerrière se mêle à l’histoire batailleuse des premières dynasties de la Chine et du Japon. Ce premier album a pour titre : Wakan H omar é, les Gloires de la Chine et du Japon, et devrait avoir en tête la curieuse préface, que Hokousaï a écrite pour I’Illustration des personnages de Souikodén, et que voici.
x< Je trouve que dans toutes les représentations japonaises ou chinoises de la guerre , il manque
la force , le mouvement , qui sont les caractères essentiels de ces représentations . Attristé de cette imperfection je me suis brûlé à y remédier, et à y apporter ce qui manquait ... Il y a indubitablement dans mes dessins, des défauts, des excès , mais tout de même , mes élèves veulent s’en servir comme modèles .
Sur la première page des Gloires de la Chine et du Japon, est un Mars bouddhique, aux cheveux droits sur la tête, aux sourcils et aux moustaches coléreusement retroussés, se détachant d’un grand nimbe dans son armure ornementale.
Puis se succèdent les gravures de Isanaghi, le premier homme de la terre du Japon tuant Kagoutsouti, le mauvais génie de la contrée ; de Foumeitchôja, mettant en fuite le renard à neuf queues ; du soldat Sadayo, tout percé de flèches, et mourant, en enfonçant des deux mains son sabre dans le corps d’un ennemi, étendu sous lui ; du Dieu du tonnerre s’humiliant devant la hache monstrueuse de Kintoki ; de Yorimitsou, qui vient de trancher la tête du géant de la montagne de Ohyéyama : tête qui est en train de retomber, et d’aller se ficher sur les cornes du casque du jeune guerrier; de l’intrépide explorateur, qui entra le premier dans la grotte du Fouzi-yama, et que l’on voit la par-
l’art JAPONAIS.
courir, la torche à la main ; du cavalier Ogouri Hangwan , faisant assembler les quatre pieds de son cheval sur la tablette d’un étroit jeu de go; du général Yoshisada demandant au génie de l’Océan, dans la logette faite par la courbe d’une vague, demandant de retirer la marée, pour laisser passer son armée.
Sur la dernière page, se voit un peintre, qui élève en l’air, d’une seule main, une masse ficelée de rouleaux de sapèques, au bout desquels est fiché son pinceau — une allusion d’Hokousaï, je crois bien, à la force qu’il dépense dans ses dessins.
L’année suivante, en 1836, un jour de printemps... mais écoutez Hokousaï lui-même : « Pendant que je profitais d’un beau jour de printemps , dans cette année de tranquillité , pour me chauffer au soleil , j’eus la visite de Souzambo (son éditeur), qui venait me demander de faire quelque chose pour lui . Alors fai pensé qu’il ne fallait pas oublier la gloire des armes , surtout quand on vivait en paix , et malgré mon âge qui a dépassé soixante-dix ans , j’ai ramassé du courage, pour dessiner les anciens héros , qui ont été des modèles de gloire. »
Le livre, pour lequel Hokousaï ramasse sa
vieille énergie, s’appelle Yéhon Sakigaké , les Héros.
Et tour à tour défilent l’Hercule mythologique Tatikarao-no-mikoto, portant un rocher sur sa tète; le premier Empereur du Japon regardant son héritier, dormant entouré d’un énorme dragon; le ministre Moriya, battant un prêtre bouddhique, après avoir jeté à terre la table et les écrits religieux qu’elle portait ; le guerrier Hiraï-no-Hôshô tuant l’araignée monstre, ressemblant à une énorme pieuvre ; le guerrier Shoki en train d’étrangler un diable;- le mangeur d’enfants Mashukoubô, tenant par les pieds un enfant, dont il ouvre le ventre au-dessus d’une marmite, qui recueille le sang; le guerrier Bénkei portant une cloche au haut de la montagne Ishiyama; la divinité bouddhique Foudô, symbolisant lafermeté de la conviction, que ne peuvent ébranler ni le feu ni l’eau, où son corps est à la fois plongé ; la guerrière Hangakou qui écrase un guerrier, sous un tronc d’arbre.
Une suite des Héros paraît, la même année, 1836, sous le titre de: Yéhon Moasashi Aboumi; les Etriers du soldat, une suite où l’effort d’Hokousaï est d’étudier l’armure sur le corps du guerrier, et de montrer la vie, le mouvement,
communiqués à cet habit de fer, par l’attaque et la défense de la vie : conquête que se vantait d’avoir faite Hokousaï dans le dessin.
Et rien dans les Étriers du soldat, que des hommes et des femmes sous l’armure. C’est l’impératrice Jingô, une tête coupée à ses pieds, en train de tendre son formidable arc; c’est le prince Yamatodaké qui vient de tuer le chef ennemi, sous un déguisement de femme; c’est un général japonais blessé par une flèche, qui est à ses pieds, et qui envoie dans le camp ennemi, à celui qui l’a blessé, un colossal taï et une cruche monumentale de saké : un acte de courtoisie militaire, très commune en ces temps; et ce sont des combats, où sous le harchement de fer des cavaliers, se cabrent des chevaux hirsutes et échevelés, aux yeux de feu, à la robe toute noire, pareils à des coursiers de l’Érèbe.
A ces planches consacrées à la guerre, il faudrait encore ajouter cinq feuilles de guerriers sur fond bleu, avec des verts, des rouges, des jaunes un peu criards, sur les armures.
Kamakoura Gongoro tuant Torino-oumi Yasabrô.
Watanabé - no - Tsouna tuant Yénokouma Raïyemon.
Kousounoki Tamomarou se battant avec Yaono Bettô.
Ohtomono Soukouné arrêtant Ohtomono Mahtori.
Onikojima Yatarô disputant une cloche avec Saïhô-in.