EDMOND DE GONCOURT
(i) Voici la décomposition des cinq mots Oukiyoyé Rouikô : Ouki « qui flotte, qui est en mouvement » — yo « monde » — yé « dessin » — roui « même espèce » — ko « recherche ». Et rouikô , devenu un seul mot, signifie : « Étude d’ensemble d’une même espèce de choses. »
Dans les deux hémisphères, c’est donc la même injustice pour tout talent indépendant du passé ! Voici le peintre, qui a victorieusement enlevé la peinture de son pays aux influences persanes et chinoises, et qui, par une étude, pour ainsi dire, religieuse de la nature, l’a rajeunie, l’a renouvelée, l’a faite vraiment toute japonaise; voici le peintre universel qui, avec le dessin le plus vivant, a reproduit l’homme, la femme, l’oiseau, le poisson, l’arbre, la fleur, le brin d’herbe; voici le peintre, qui aurait exécuté 30 000 dessins ou peintures (1); voici le
1) U Art Japonais, par Gonse. Paris, Quantin, 1883.
l’art JAPONAIS.
peintre, qui est le vrai créateur de YOukiyô yé (1), le fondateur de FÉcole vulgaire, c’està-dire l’homme qui ne se contentant pas, à l’imitation des peintres académiques de l’école de Tosa, de représenter, dans une convention précieuse, les fastes de la cour, la vie officielle des hauts dignitaires, l’artificiel pompeux des existences aristocratiques, a fait entrer, en son œuvre, l’humanité entière de son pays, dans une réalité échappant aux exigences nobles de la peinture de là-bas; voici enfin le passionné, j l’affolé de son art, qui signe ses productions : fou de dessin... Eh bien, ce peintre — en dehors du culte que lui avaient voué ses élèves a été considéré par ses contemporains, comme un ! amuseur de la canaille, un bas artiste, aux pio-i ductions indignes d’être regardées par les sérieux hommes de goût de l’Empire du Lever du* Soleil. Et ce mépris, dont m’entretenait encore! hier, le peintre américain La Farge, à la suite des conversations qu’il avait eues autrefois au Japon avec les peintres idéalistes du pays, a continué jusqu’à ces derniers jours, où nous les Européens, mais les Français en première! ligne (2), nous avons révélé à la patrie d’Ho-
(1) Hokousaï a pour précurseur Matahei au xvuc siècle.
(2) Voir les articles de Burty et de Duret.
kousaï, le grand artiste qu'elle a perdu, il y a un demi-siècle.
Oui, ce qui fait d’Hokousaï l'un des artistes les plus originaux de la terre : c’est cela qui l’a empêché de jouir de la gloire méritée pendant sa vie, et le Dictionnaire des hommes illustres du Japon, constate que Hokousaï n’a pas rencontré près du public la vénération accordée aux grands peintres du Japon, parce qu’il s’est consacré à la représent ation de la Vie vulgaire (1 ) , mais que s’il avait pris la succession de Kano et de Tosa, il aurait certainement dépassé les Okiyo et les Bountchô.
11 Hokousaï (2) est né, le dix-huitième jour du e premier mois de la dixième année de Hôréki, le S mars 1760.
Il est né à Yédo, dans le quartier Honjô,
(1) Je me conforme à la traduction consacrée, mais Oukiyô yé serait plutôt traduisible par : la vie courante , la ‘vie, telle qu'elle se présente rigoureusement aux yeux du | peintre.
(2) Les Japonais mangent le ou du nom et le prononcent Hok’saï. Maintenant encore, les Japonais aspirent
quartier de l’autre côté de la Squmida, touchant à la campagne, quartier affectionné par le peintre, et qui lui a fait un temps, signer ses dessins : le paysan de Katsoushika , — Ivatsoushika étant le district de la province, où se trouve le quartier Honjô.
D’après le testament de sa petite fille Shiraï Tati, il serait le troisième fils de Kawamoura Itiroyémon, qui, sous le nom de Bounsei, aurait été un artiste à la profession inconnue. Mais vers l’âge de quatre ans, Hokousaï dont le premier nom était Tokitaro, était adopté par Nakajima Issé, fabricant de miroirs de la famille princière de Tokougawa : adoption qui lui faisait faussement donner pour père, ce Nakajima Issé.
Hokousaï, encore garçonnet, entrait comme commis de librairie chez un grand libraire de Yédo, où tout à la contemplation des livres illustrés, il remplissait, si paresseusement et si dédaigneusement, son métier de commis, qu’il était mis à la porte.
Ce feuilletage des livres illustrés du libraire,
très fort VH du commencement du nom du peintre, et il faudrait peut-être pour conserver au nom l’aspiration de là-bas, redoubler VH, mais ce serait changer trop complètement l’orthographe, à laquelle le public français est habitué. j
cette vie dans l’image, pendant de longs mois, avait fait naître chez le jeune homme, le goût, la passion du dessin, et nous le trouvons vers les années 1773, 1774, travaillant chez un graveur sur bois, et en 1773 sous le nouveau nom de Tétsouzô, gravant les six dernières feuilles d’un roman de Santchô. Et le voilà graveur, jusqu’à l’àge de dix-huit ans.
En 1778, Hokousaï, alors dit Tétsouzô, abandonne son métier de graveur, ne consent plus à être l’interprète, le traducteur du talent d’un autre, est pris du désir d’inventer, de composer, de donner une forme personnelle à ses imaginations, a l’ambition de devenir un peintre. Et il entre, à l’âge de dix-huit ans, dans l’atelier de Shunshô, où son talent naissant lui mérite un nom : le nom de Katsoukawa Shunrô, sous lequel le maître l’autorise à signer ses compositions, représentant une série d’acteurs, dans le format en hauteur des dessins de comédiens de Shunshô son maître, et où commence à appa- | raître chez le jeune Shunrô, un rien du dessi-
l’art japonais.
nateur, qui sera plus tard le grand Hokousaï.
Et avec la persévérance d'un travail entêté, il continue à dessiner, et à jeter dans le public, jusqu’en 1786, des compositions portant la signature de Katsoukawa Shunrô ou simplement Shunrô.
Les compositions de ces années d’Hokousaï, ainsi que les premières compositions d’Outamaro étaient gravées dans des petits livres à cinq sous, ces livres populaires, au tirage en noir, à la couverture jaune, d’où ils tirent leur nom : Kibiôshi , Livres jaunes.
Le premier livre jaune qu’il illustrait, en 1781, à l’àge de vingt et un ans, était un petit roman en trois volumes, intitulé : Arigatoï tsouno itiji , Grâce a un mot galant, tout est per3iis, roman que ni Hayashi, ni les biographes du peintre japonais n’ont rencontré, et dont le texte, à l’époque de la publication, a été attribué à Kitao Masanobou, plus tard le célèbre romancier Kiôdén, tandis que le texte et les dessins sont d’Hokousaï qui avait publié cette plaquette, sous le pseudonyme de Koréwasaï, sobriquet signifiant : « Est-ce cela ? » le refrain d’une chansonnette du temps.
L’année suivante, en 1782, Hokousaï publie les Courriers de Kamakoura, deux fascicules,
H0K0ÜSA1.
dont il fait le texte et les dessins, et qu’il présente au public sous le nom de Guioboutsou pour le texte, et de Shunrô pour les dessins.
C’est le récit d’un fait historique, d’une tentative au xviic siècle du renversement du troisième shogoun par Shôsétsou. Et l’on voit dans la succession des planches, le jeune ambitieux complotant presque enfant, se livrant aux exercices militaires, apprenant d’un tacticien mystérieux l’art de la guerre, — et le moyen magique d’être vu par le regard des hommes, sous son apparence, sept fois répétée. Et il organise la conspiration, qui fait égorger les courriers, et il rêve la protection d’un dieu favorable à ses desseins, et a l’illusion de se voir dans un miroir, en shogoun, et un de ses affidés, en premier ministre, et il tient conseil avec ses partisans, et il bataille bravement avec les soldats envoyés pour le prendre, et enfin, fait prisonnier, il s’ouvre le ventre, tandis qu’au milieu de ses complices enchaînés, sa mère, sa femme et ses enfants sont soumis à la toi ture, — sa mère à la torture de X enfumage.
Il publie encore, la même année, un roman en deux volumes : Shiténnô Daïtsou jitaté , Les
QUATRE ROIS CÉLESTES DES POINTS CARDINAUX, HA- BILLÉS a la dernière mode, avec l’annonce d’un
l'art japonais.
texte de Ivoréwasaï qui est bien de lui, ainsi que les dessins signés : Shunrô.
Cette année ou la suivante, il publie un autre livre jaune, qu'il signe exceptionnellement Katsoukawa Shunrô, et qui est l’histoire de Nitirén, prêtre boudhique, le créateur d'une nouvelle secte.
C’est le baptême, le commencement des études, la contemplation de la nature, la vie d’ascète dans une grotte de la montagne, l’expulsion de partout du prêtre révolutionnaire pour la nouveauté de ses opinions, sa retraite dans un temple, l'apparition d'une comète annonçant de tragiques événements, sa défense avec un chapelet contre un guerrier qui veut le tuer, le pouvoir de son influence mystérieuse amenant le naufrage de la flotte mongole, sa condamnation à mort, où le sabre du bourreau est brisé par un éclair, son exil dans une île éloignée, ses prédications, ses pèlerinages, sa mort, au milieu de ses disciples en pleurs.
En 1784, Hokousaï illustre deux ouvrages : 1° Kaï-oim Aughino Hanakci , Le parfum des fleurs d’éventail (2 volumes); 2° Nozoki Karcikonri Yoshitsouné Yama iri . Expédition de Yosïiitsouné a la .montagne vue dans la boite a spectacle (2 volumes). Texte de Ikoujimonaï
(propre à rien) et illustration de Shunrô. Cet Ikoujimonaï pourrait bien être Hokousaï.
En 1785, Hokousaï public deux livres jaunes, où il n’est pas parlé du texte, et où seulement est annoncé que l’illustration est de Shunrô. Ce sont : 1° Onnén Oujino Hotaroubi , Transformation DE LA HAINE EN FEU DES LUCIOLES DE OuJl
(3 volumes). — 2° Oya Yuzouri Hanano Kômiô , L’héritage du parent, la gloire du nez (3 volumes). Dans ce dernier ouvrage Shunrô devient Goummatei.
Oui, en ces premiers temps, souvent Hokousaï est à la fois l’illustrateur et l’écrivain du roman qu’il publie, et sa littérature est goûtée, grâce à des observations intimes de la vie japonaise, est même parfois attribuée, comme on l’a vu pour son premier roman, à des romanciers de la réputation de Kiôdén. Selon Hayashi, la littérature du peintre a un autre mérite, l’esprit railleur de l’artiste en aurait fait un parodiste de la littérature de ses contemporains, de leur style, de leurs procédés, et surtout de l’entassement des aventures, et du méli-mélo des bonshommes modernes en contact avec des personnages du xnc et du xive siècle, et ce serait très sensible dans Les courriers de Kamakoura* où il aurait employé,
sur une légende du xvne siècle, tous les faits fabuleux et invraisemblables de l’histoire du vieux Japon.
Ce double rôle d’écrivain et de dessinateur ne dure guère que jusqu’en 180i, où il n’est plus que peintre.
En cette année 1786, où le jeune peintre a vingt-six ans, une circonstance particulière le fait quitter l’atelier de Katsoukawa. Il avait peint une affiche d’un marchand d’estampes, et le marchand en avait été si satisfait et si glorieux, qu’il l’avait fait richement encadrer, et ] placer devant sa boutique, lorsqu’un jour passe ; devant la boutique, un camarade d’atelier, d’une réception plus ancienne que lui, et qui trouve l’affiche mauvaise, et la déchire pour sauver l’honneur de l’atelier Shunshô. De là une dispute entre l’ancien et le nouvel élève, à la suite de laquelle il quitte l’atelier, avec la résolution de ne plus s’inspirer que de lui-même, de devenir un peintre indépendant des écoles qui l’ont précédé, et en ce pays, où les artistes semblent
HOKOUSAl.
changer de noms presque autant que d’habits, il abandonne la signature de Katsoukawa pour prendre la signature de Mougoura, qui signifie buisson , et disait au public, que le peintre portant ce nouveau nom, n'appartenait à aucun atelier. Et secouant complètement le joug du style de Katsoukawa, les dessins signés Mougoura, sont plus libres, plus vus sous une optique personnelle.
En 1786, Hokousaï publie le Zénzén Taïkeiki , un fragment de l’histoire de Minamoto, où commencent à apparaître chez le jeune dessinateur, les chevauchées terribles, les corps à corps homicides de son œuvre future.
En 1792, Hokousaï, toujours sous le nom de Shunrô, illustre un Conte pour les enfants de Kiôdén, se rapportant à la légende de Momotaro, où ses dessins, mettant de la vie humaine sous des figurations d’animaux, ont quelque chose des Scènes de la vie privée des animaux de Grandville.
Une méchante vieille femme, au visage aigre comme du vinaigre , surprenant un moineau qui
L?ART japonais.
mangeait l’empois, préparé pour empeser du linge, lui coupe la langue, et c’est une envolée comique des moineaux, fuyant à tire-d’aile dans une bousculade de peur.
Mais à côté de la méchante femme, il y a un bon ménage qui aimait ce moineau, et le mari et la femme s’en vont, criant dans les champs et les bois : « Qui a vu le moineau à la langue coupée? Cher petit moineau, qu’es-tu devenu? » Enfin ils trouvèrent le pauvre petit blessé, dans la maison des moineaux, où la mère avait déjà pansé la langue de son enfant, et où il était soigné avec amour par ses frères et sœurs. Oh ! l’aimable accueil fait à ces bons vieux : le père leur dansa la Souzoumé odori , la vraie danse des moineaux, et quand ils partirent, on leur apporta une boîte, dans laquelle ils trouvèrent, à leur rentrée à la maison, un marteau, un marteau, dont chaque coup miraculeux faisait tomber une pièce d’or.
Or, la méchante voisine avait vu cela par la fenêtre. Elle obtient d’être invitée par les moineaux, se fait donner par eux une boîte dont sort, lorsqu’elle soulève le couvercle, une collection de monstres cornus qui la mettent en pièces.
Par contre, la bonne femme trouve encore
UOKOUSAl.
la pêche, d'où sort Momotaro, le conquérant du royaume des monstres.
En 1793, Ilokousaï illustre Himpoukou riôdô dôtchûki, La Route de la Richesse et de la Pauvreté, un curieux livre, dont le texte est de Kiôdén, et qui est, côte à côte, l'exposition de deux vies, comme aimait à les représenter le peintre Hogarth.
La première planche représente le lavage de l'enfant pauvre par le père, près du lit de la femme couchée, tandis quelaplanche, en contrepartie, nous montre le lavage de l’enfant riche, sous les yeux du médecin, de la sage-femme, des servantes.
Arrive pour le jeune riche et le jeune pauvre, à quinze ans, le guén boakou , la majorité, l’entrée dans la vie de l'homme, indiquée làbas par le rasement du front, et qui, chez le riche, est fait par un grand personnage, chez le pauvre par sa mère.
Et ici, commencent vraiment les deux routes: la route du riche dans son norimon au milieu de ses serviteurs, la route du pauvre où il est tout seul et mal vêtu sous la pluie; la route du riche dans des paysages d’arbres à fleurs, tenant sa pensée dans les beautés de la peinture, la route du pauvre dans des paysages désolés, au
l’art japonais.
milieu de montagnes, comme cette montagne près de Iviôto, où les excavations forment comme le mot père, près de rochers comme ceux d'Isé, semblables aux mamelles desséchées de la mère du pauvre, peuplant sa pensée du souvenir de leurs privations.
Et les allégories continuent. C’est pour le riche, la réception dans une auberge par de charmantes monsmés , avec dans le lointain, des lignes de paysages formant ainsi que des armoiries des femmes du Yoshiwara, tandis que le pauvre qui est entré dans le commerce, passe sur un pont qui est un soroban (une machine à compter), se trouve sous des temples, aux tours faites de pièces de monnaie, près d’une pagode, au toit couvert d’un livre de caisse, et fait la rude route de sa vie, en allumant le bout de ses oncjles , ce qui veut dire en japonais, en supportant d’atroces souffrances.
Et à la fin des deux routes, le pauvre devenu riche, monté sur un cheval traîné par un singe, — la volonté menée par l’intelligence, — rencontre tout dépenaillé, le riche honteux de se trouver sur son chemin, tandis que disparaissent dans le lointain, sous des haillons de mendiants, deux de ses familiers au temps de sa richesse.
Et comme apothéose du pauvre, la dernière
planche le montre adossé à des caisses d'or, surmontées de bouteilles de saké.
En 1794, Hokousaï, sous le nom de Tokitarô Kakô, illustre Mousoumé no Tomo zouna , Le cordon d'une fille, petit livre dont le texte est de Kiorori.
Une histoire assez obscure, oii se voit une jeune fille achetant un journal, dont la lecture lui fait quitter la maison qu’elle habite, après avoir laissé une lettre, qui met en larmes Ehomme et la femme de la maison. En route, elle est attaquée par de mauvais samouraïs, et délivrée par un passant qui lui donne l’hospitalité. Elle serait partie dans l’idée de venger son père, qui aurait été assassiné. Puis, au moment où elle va tuer l’assassin, elle apprend qu'il est le père de son sauveur, amoureux d'elle. Et Hokousaï la représente lâchant sa chevelure qu'elle tient dans sa main, prête à le tuer, et se contentant de lui faire perdre sa qualité de guerrier.
Peut-être cette année, ou les années qui suivent, paraît Seirô niwaka zénseïasobi,FÊTE improvisée au quartier des Maisons Vertes, une série d’estampes en couleur, réunies en un album, montrant le Carnaval des rues du Yoshiwara, où l'on voit des femmes théâtralement costumées.
et couronnées cle chapeaux de fleurs, exécutant des danses, jouant de petites scènes dramatiques, représentant des revues de l’année.
En 1795, Hokousaï, alors dit Shunrô, change encore une fois de nom, prend la succession de l’atelier de Tawaraya Sôri de l’école de Sôtatsou, et signe Sôri.
C’est l’époque, où il met au jour ces innombrables séries de merveilleux sourimonos.
Les sourimonos, les impressions moelleuses, où la couleur et le dessin semblent tendrement bus par la soie du papier japonais, et qui sont ces images à la tonalité si joliment adoucie, si artistement perdue, si délavée, de colorations pareilles aux nuages à peine teintés, que fait le barbotage d’un pinceau, chargé de couleur, dans l’eau d’un verre, ces images qui, par le soyeux du papier, la qualité des couleurs, le soin du tirage, et des rehauts d’or et d’argent, et encore par ce complément du gaufrage — obtenu, le croirait-on, par l’appuiement du coude nu de l’ouvrier sur le papier — ces
images n’ayant rien de similaire dans la gravure d’aucun peuple de la terre, font une grande partie de l’œuvre d’Hokousaï.
Ces impressions, dont le nom vient de souri (empreinte prise au moyen d'un frottement) et mono (chose), ne sont point faites pour le commerce. C’est une carte du Jour de l’An, qu’on offrait à un petit nombre d’amis, c’est un programme de concert, c’est la commémoration d’une fête en l'honneur d’un lettré, d’un artiste mort ou vivant.
Le premier sourimono qu’on connaît d’Hokousaï, est à la date de 1793, avec la signature de Mougoura Shunrô. Il représente un jeune marchand d’eau fraîche, assis sur le bâton qui lui sert à porter ses deux barillets, à côté d’un petit dressoir, où sont des pots de sucre, des bols de porcelaine, des bols de métal.
Ce sourimono porte, au dos, le programme d’un concert organisé au mois de juillet, pour faire connaître le changement de nom d’un musicien, avec les noms des exécutants, et avec l’invitation suivante qu’il est peut-être bon de donner :
« Malgré la grande chaleur, j’espère que vous êtes en bonne santé, et je viens vous informer que mon nom est changé, grâce à mon succès près du public, et que pour célébrer l’inauguration de mon nouveau nom, le quatrième jour du mois prochain, j’organise un concert chez Kiôya de Riôgokou, avec le concours de tous mes élèves, un concert de dix heures du matin jusqu’à quatre heures du soir, et qu’il fasse beau ou pluie, je compte sur l’honneur de votre visite.
« Tokiwazou Mozitayu. »
En 1794, on connaît de Hokousaï quelques petites feuilles pour le Jour de l’An, de la grandeur de nos cartes à jouer.
En 1795, des sourimonos de femmes mêlés à dessourimonos d’objets intimes, comme celui-ci, où se voient accrochés à une grille, une serviette brodée, un sac de son, un parapluie, objets indiquant, que la maîtresse de la maison vient de prendre un bain.
Ces sourimonos sont signés Hishikawa Suri, ou simplement Sôri.
En 1796, un assez grand nombre de sourimonos, dont les plus remarquables, deux longues bandes, sont une réunion d’hommes et de femmes sur ces tables-lits, aux pieds plongeant dans la rivière, et sur lesquelles on prend le frais, le soir.
En 1797, des sourimonos tirés de la reproduction d’objets de la vie familière, comme des enveloppes de paquets de parfums avec une branche fleurie de prunier; des sourimonos, où il va une femme riant dukami Fokorokou auquel elle a mis une cocotte en papier sur le crâne; ce sourimono où se voit un bateau dans lequel il y a un montreur de singe ; et toute une série de sourimonos d’ironies contre les dieux de là-bas, sur papier jaune, avec coloration des sujets en violet et en vert.
En cette année, qui dans l’almanach japonais, est une année sous le signe du serpent, un
l’art japonais.
joli petit sourimono représentant une femme, que la vue d’un serpent a fait tomber sur le dos, une jambe en l’air.
Puis des bandes de grands sourimonos, où se voient des promenades de femmes dans la campagne.
En 1798, de nombreux sourimonos, où, particularité curieuse, le cheval revenant avec l’élément de la terre dans le calendrier japo- 5 nais, beaucoup des sourimonos représentent un cheval, et cette représentation du cheval val dans les sourimonos, jusqu’à la figuration d’une 1 tête de cheval, faite par les doigts d’un enfant à travers un châssis.
Ce sont : un vendeur d’un joujou marchant sur une natte, et que regardent des Japonais; deux enfants dont l’un fait danser, par-dessus| un paravent, un pantin, que l’autre accroupi à terre contemple, les deux mains sous le menton; un marchand de thé devant le temple d’Ouyéno à Yédo, avec un groupe de femmes et d’enfants; des hommes et des femmes, se déguisant en dieux et en déesses de l’Olympe japonais;: une course de chevaux; un grand paysage au
bord de la Soumida,avec de tout petits personnages. Puis des sourimonos de femmes : la cérémonie du thé Tchanoyu entre femmes; deux jfemmes lisant couchées à terre, l’une la tête ' Jpenchée sur le papier, l’autre lisant avec un (joli mouvement de tête de côté ; deux femmes jroulées l’une sur l’autre sur le plancher, s’arrachant une lettre.
Et, dans ces grands sourimonos de femmes de cette année, et des années qui vont suivre, Hokousaï échappe à la grâce mignarde, poupine, conventionnelle de ses premières années ; il arrive dans des créatures plus amples, plus en vraie chair, à la véritable grâce féminine, donnée par l’étude d’après la nature,
En 1798, est apparu pour la première fois, le nom d 'Hokousaï joint à celui de Sôri. Mais ce n’est qu’au jour de l’an 1799, qu’il annonce officiellement son changement de nom, Sôri, n- changé de nom en Hokousaï. Il a cédé son nom n' de Sôri à son élève Sôji, et avec le nom d’Hokousaï, il prend le prénom de Tokimasa. Et si l’année suivante, en 1800, il signe dans les prem miers mois Hokousaï précédemment Sôri, et
l’art japonais.
dans les derniers mois Hokousai fou de dessin , en japonais, Gwakiojin Hokousai.
L’année 1799 est une année, où le mouton du zodiaque est revenu dans le calendrier japonais, et où nombre de sourimonos ont, dans J quelque coin de la composition, cet animal. Un de ces sourimonos même représente un Japonais tenant en ses bras un mouton, et c’est peut- j être une allusion à ceci. Le Japonais d’autrefois, \ me disait le docteur Michaut, étonné de voir les J Hollandais faire la traversée du Japon sans ]| femmes, s’était persuadé que les moutons qu’ils j avaient à bord, les remplaçaient, et se l’était si j bien persuadé, qu’à l’heure présente, les Japonaises qui ont commerce avec les étrangers, i sont appelées par leurs compatriotes moutons. !
Des sourimonos curieux d’industries : la marchande de poudre dentifrice en train de ’ façonner un bout de bois de camphrier noir pour en faire une brosse à dents; la fabricante p de perruques et de nattes ; la rouleuse de la soie et sa fabrication à la campagne.
Une série de femmes en buste.
Une série de petites femmes, à la grâce tortillarde : une femme qui balaie la neige; une femme qui debout plie une étoffe de sa hauteur,
avec une retraite du corps du plus joli contournement.
Un sourimono représentant le plus pustuleux de tous les crapauds.
Un grand sourimono d’une facture surprenante : un store à moitié relevé sur une branche en fleur, dont une partie se voit obombrée, à travers le tissage du store.
Une série de quinze sourimonos : L’enfance