‹ Krupp et De BangeChapitre 56 sur 92 · I. — Frettes et manchon · texte numérisé non relu

I. — Frettes et manchon

Les partisans du colonel de Bange estiment que les frettes augmentent la résistance du tube dans le

sens diamétral seulement, et qu'elles ne fournissent aucun accroissement de solidité dans le sens longitudinal. Nous sommes de leur avis; nous ne le sommes plus, quand ils soutiennent que, dans les pièces de faible, calibre, un martelage convenable du tube confère à celui-ci des qualités exceptionnelles et le met ainsi en état de résister aux efforts longitudinaux, tandis que, dans les pièces de gros calibré, les qualités moins bonnes du métal exigent des moyens spéciaux pour ^opposer à ces mêmes efforts.

Cette tbéorie est erronée, car lorsque cette divergence dans le mode de construction des deux espèces de bouche à feu se produit, il faut plutôt en rechercher la cause dans cette considération spéciale qu'il n'est pas avantageux dans les gros calibres, au point de vue de l'utilisation du métal dans le sens transversal, de donner au tube toute l'épaisseur qu'exigerait l'absorption de l'effort longitudinal. Le manchon et les fretteS biconiques employés dans les gros canons n'ont donc pas pour but de venir en aide à une soidisant infériorité du métal employé pour ces bouches à feu, — métal qui est le même que celui dont on se sert pour les pièces de petit calibre, malgré le prétexte spécieux du martelage imparfait, — mais de favoriser uniquement le jeu du métal du tube dans le sens diamétral, tout en évitant une épaisseur de parois plutôt nuisible qu'utile. A cette raison, il faut en ajouter d'autres, inhérentes même aux procédés de construction, mais qui, nous le répétons, n'ont aucun rapport avec la qualité des gros lingots d'acier dont on extrait les canons de fort calibre.

D'après les dires de certains, on pourrait croire* que le frettage bicohique du colonel de Bange a réussi, le premier, à résoudre ce problème de rabsorption de l'effet longitudinal que la frette cylindrique n'a pu aborder et que le constructeur français aurait découvert, de cette façon, le moyen d'employer dans les grands calibres les hautes pressions qui donnent les fortes vitesses initiales. Or, non seulement le frettage biconique n'a pas été le premier à résoudre le problème, mais, ce qui est pire, il ne constitue même pas le moyen d'atteindre le but visé. En effet, la conicité^qui est limitée, d'une part, par la largeur des frettes et, d'autre part, parla pression que la frette extérieure doit exercer sur la frette intérieure, devient en pratique telleoient insignifiante que le corps du canon, dans lequel est ménagé le logement de la fermeture, peut se rompre sans qu'une dislocation sensible se produise dans les frettes. Le corps du canon une fois brisé, le déculassement s'ensuivra avec la même certitude que dans les canons à frettes cylindriques. De plus, la production et la mise à chaud parfaite de deux surfaces coniques, telles que le colonel de Bange les demande, sont presque impossibles à réaliser; en tout cas, on ne peut espérer l'obtenir dans le cours régulier de la fabrication.

Par contre, le manchon imaginé par Krupp et adapté à ses canons, il y a douze ans, et qui, placé à chaud sur le tube intérieur, porte, à lui seul, l'appareil de fermeture, répond complètement aux espérances de son inventeur.

Dire que dans les canons de campagne, le manchon-

frelte, fait d'une seule pièce, est moins bon et mérite moins de confiance que les frettes juxtaposées préconisées par le colonel de Bange, est une proposition des pkis hasardées.

En effet, dans les canons de Bange, la vis de fermeture est logée dans le corps du canon ou tube intérieur ; celui-ci doit, par conséquent, résister aussi bien à la tensipn transversale qu'à l'effort longitudinal. Or, contre cet effort assez puissant, le renforcement de la culasse par des frettes — nos contradicteurs le reconnaissent eux-mêmes — n'a pas la moindre valeur. C'est surtout pour cette raison que Krupp, qui autrefois construisait comme tout le monde des canons à frettes, a abandonné ce procédé pour adopter la construction plus résistante des canons à manchon. Ce manchon, outre qu'en sa qualité de couche extérieure il reçoit moins directement les effets des pressions transversales, localise au fond de la mortaise du coin toute la tension longitudinale et la transporte directement par les tourillons dans l'affût.

L'hypothèse d'un arrachement du tube intérieur hors du manchon doit être écartée, car celui-ci est mis à chaud et il exerce dans toute sa longueur une pression suffisante sur le tube. D'ailleurs, l'expérience a prouvé que cette éventualité n'était pas à craindre, et l'expérience, en ces sortes de questions, est tout.

On infère encore que la culasse du canon Krupp est, par suite de la mortaise du coin, un point faible de la construction; mais on oublie d'ajouter que ie manchon, en cet endroit, ne subit pas de tension «transversale, ensuite, que ses constructeurs ont eu soin de le ren-

forcer en raison de l'effort longitudinal qu'il a à transmettre et, enfin, que cet effort se détend uniformément sur toute la surface du métal avant qu'il arrive à la section la plus fatiguéef, c'est-à-dire à la face •antérieure de la mortaise.

Il est plus facile, dit-on. encore, de donner un serrage plus correct avec de petites frettes qu'avec des grandes. En théorie, cela est exact, mais pour des ouvriers expérimentés et outillés comme ceux de Krupp, la fabrication du manchon et du- tube intérieur, avec la différence de diamètre voulue sur la longueur nécessaire, ne doit pas offrir la moindre difficulté, puisque c'est par milliers que l'on compte les pièces de cette construction sorties des usines d'Essen.

Si un défaut quelconque, prétendent enfin nos contradicteurs, se présente dans cette frette unique, ce défaut, par la suite du tir, ne manquera pas de se propager dans toute la longueur du manchon.

D'abord, il est peu probable qu'il se présente un défaut dans l'acier au creuset du canon Krupp, tandis qu'il p«ut en être tout autrement avec rader Martin- Siemens du canon de Range. Or, dans ce dernier cas, le défaut peut exister aussi bien dans le tube que dans chacune des six frettes, et un défaut sérieux dans une seule de ces sept pièces peut entraîner la destruction du canon dans le tir.

Le système de construction des canons .de Bange, que l'on veut nous faire passer comme une solution rationnelle du problème à mettre à l'actif du canon français, n'est donc, en réalité, qu'une preuve ma-

nifeste de son infériorité vis-à-vis du canon allemand.

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