IV. — Analyse des résultats des expériences
Dans Ja visite du canon Krupp qui fut faite, quelque temps après, par un ingénieur de l'usine, il fut constaté que la vis de fermeture était déformée aux extrémités de la partie filetée, et le même fait fut relevé sur les filets de vis de la bouche à feu.
Ces dégâts peuvent provenir de ce que le servant, en introduisant le coin dans sa mortaise, n'ait pas tenu la manivelle de fermeture bien horizontale durant toute la durée de ce mouvement de translation. L'horizontalité de la manivelle peut s'obtenir très aisément, puisque, dans cette position, die s'appuie à gauche contre un point fixe.
ce Les dégradations de la. vis de fermeture procc viennent, soutiennent les adversaires de Krupp, de (c ce que la manivelle n'a pas été tenue horizontale.
'(( Cependant, la position horizontale de cette mani- « velle est assurée par un linguet avec ressort,
« Ce qui est probable, c'est que le servant chargé « du maniement du coin, après avoir poussé le coin c< à fond, aura, dans la précipitation du tir rapide, c( oublié d'abattre le linguet qui, tant qu'il est baissé, a empêche la manivelle de tourner et, par suite, la « culasse de s'ouvrir, »
Ces ingénieux commentaires n'ont qu'un défaut, c'est d'être absolument inexacts,* car la position horizontale de la manivelle dont il* est question ici est celle de l'obturateur ouvert et non celle de l'obturateur fermé. Les explications de Krupp à cet^ égard sont cependant d'une clarté évidente : impossible de s'y méprendre. De plus, le linguet n'a pas pour mission, comme nos contradicteurs le pensent, d'empêôher la manivelle de tourner, ou, en d'autres termes, de 'maintenir le coin fermé durant le feu : ce linguet n'a d'autre but que de s'opposer au desserrage du coin durant la marche. Ceux qui auraient des doutes à cet égard n'ont qu'à consulter le règlement prussien sur les manœuvres de l'artillerie de campagne, du 23 août 1877 : ils y verront, page M^que le linguet ne se ferme pas durant le tir, prescription qjie nous avons, d'ailleurs, rappelée plus haut, dans la description du matériel Krupp.
Les raisons à l'aide desquelles les partisans du canon de Bange prétendent expliquer les dégradations constatées sur l'appareil de fermeture Krupp et les commentaires qui y sont joints tombent donc d'eux-mêmes.
Le règlement prussien est intéressant encore à
consulter sous un autre rapport. Nous y lisons, en effet, ce qui suit :
<c Le nettoyage de la contre-plaque et de la face <K postérieure de Fanneau obturateur se fait durant la <c cessation du- feu. Cepaidant, si la. nécessité s'en ce faisait sentir, il peut se faire plus tôt, mais/ dans (X tous les cas, c'est au chef dé pièce à en donner « Tordre exprès. »
Cest la confirmation officielle de ce fait que le nettoyage fréquent de la contre-plaque et de Tanneau obturateur de la iern^ture Krupp n'est pas du tout nécessaire. Avant l'adoption par la Russie du canon de campagne Krupp, avec le coin cylindro-prisma tique et l'obturateur en acier, tels qu'ils sont employés encore aujourd'hui, on tira,à Essen, 500 et 250 coups, respectivement avec un canon de 4 livres et un autre de 9 livres, dans le seul but d'éprouver le système d'obturation. Durant ces essais, on ne dut nettoyer l'annçau obturateur qu'après chaque centaine de coups : l'épreuve était donc complète.
À la visite faite par les ingénieurs de Krupp du canon ayant servi aux expériences de Belgrade, les dégradations qui furent relevées sur la vis-lumière ne parurent pas avoir été produites par le mouvement trop brusque du coin : elles avaient plutôt l'apparence de coups de marteau et le métal était comprimé sur un côté comme si l'on y avait enchâssé avec force une broche. En effet, le bout de la rainure ne saurait toucher l'extrémité de la vis-lumière que dans la position ouverte du coin, et dans la position fermée il est absolument impossible qu'elle puisse jamais presser
contre la vis. La compression du métal sur un côté de la lumière peut se comprendre, jusqu'à un certain point, par le fait que le coin a été retiré à l'instant même où Ton avait engagé le dégorgeoir dans la lumière pour en extraire Tétoupille qui s'y était brisée. Mais si nous laissons de côté cette dernière dégradation, il est sûr qufe les trois autres devaient exister sur la pièce avant l'ouverture du tir rapide.
Les détracteurs de Krupp allèguent, à la vérilé, qu'on peut s'étonner que M. Prehn, le représentant de Krupp, le directeur si expérimenté -du champ de tir de Meppen, ne se soit pas aperçu de cet état de choses, tout à fait anormal, avant de procéder aux expériences. Bien au contraire, il nous semble très naturel, à nous, que ces détériorations aient pu échapper à l'observation de M. Prehn, d'autant plus facilement que jamais, dans le cours régulier des expériences faites à Meppen et ailleurs, des dégradations de cette- nature n'avaient été observées sur C appareil de fermeture Krupp. Tout ce qu'il y avait à faire comme mesure de précaution, avant l'ouverture du feu, c'était de s'assurer du parfait état de l'obturateur.
D'ailleurs, la preuve que ces détériorations existaient avant- cet essai du tir rapide est toute faite, si l'on songe que dès les premiers coups de ce tir, le mécanisme du coin fonctionnait mec difficulté et ne put être fermé qu'imparfaitement, et que vers le dixième coup environ, la vis de fermeture était engagée très imparfaitement dans son écrou. • ^
En fait, les inconvénients qui résultèrent, au point de vue du service, du fonctionnement défectueux de
Tappareil se bornèrent à Tencrassement et à une manœuvre embarrassée de la fermeture, à une érosion sur la surface postérieure de Tanneau obturateur et à un retard de 7 minutes sur le canon rival dans l'exécution du tir rapide.
Il est évident que des incidents, en tous points semblables, auraient pu se produire pour le canon de Bange. Les règles de précaution que les instructions françaises recommandent d'observer dans le service de la fermeture de Bange, de même que les accidents arrivés aux canons de campagne de ce constructeur lors des manœuvres en terrain varié de Tannée dernière, en constituent les preuves éloquentes. Il n'est, en effet, que trop bien constaté, par les journaux français eux-mêmes, qu'à plusieurs reprises le feu fut mis aux pièces alors que l'obturateur n'avait pas été convenablement fermé, et que — ce qui est plus grave que l'encrassement et la manœuvre embarrassée du mécanisme Krupp — plusieurs canonniers tombèrent victimes de cette négligence. Or, ces accidents se sont produits, comme on doit en inférer, avec des servants bien dressés. Comment il se fait que, dans les essais de Belgrade, on ait constaté de la négligence précisément dans le service de la fermeture Krupp et pas l'ombre d'une dans celui de la fermeture de Bange, cela sera un pur effet du hasard. Cette question, du reste, n'a pas grande importance, car il doit être évident maintenant pour tout le monde que si le canon de Bange avait tiré, à . Belgrade, avec l'appareil de culasse incomplètement fermé, non seulement il n'aurait pas achevé le tir rapide avec le retard relatiyement insi-
gnifiant mis à charge du canon Krupp, mais il n'aurait plus tiré un seul coup dans le courant de l'essai.
Nous ayons vu que le canon français est parvenu à faire ses 30 coups en 23 minutes, alors que, par suite des circonstances anormales que nous avons signalées, il avait fallu au canon Krupp 30 minutes.
Le triomphe du colonel de Bange devait être de courte durée : à la demande de Krupp, l'expérience fut renouvelée, le 6 mai 1885, et le tir des 30 coups, exécuté exactement dans les mêmes conditions, fut aisément achevé en 16 minutes. Ce chiffre, d'ailleurs, fut constaté officiellement.
Les résultats des expériences de Belgrade démontrent que la justesse de tir, tant du canon Krupp que du canon de Bange, rest^ beaucoup en dessous de celle qu'on était en droit d'espérer; mais le temps extrêmement défavorable et les mauvaises conditions dans lesquelles ces expériences durent généralement s'effectuer, expliquent ce faible rendement. Mais, même dans ces conditions, les résultats fournis par le canon Krupp furent les meilleurs. C'était d'aHleurs à prévoir, car les tables de tir des deux systèmes démontrent, à qui veut les comparer, que, dans les circonstances normales y le canon allemand doit l'emporter sur le canon français.
Krupp s'est servi, pour le tir de son canon dans les expériences de Belgrade, de l'obus à anneaux en fonte avec fusée percutante et du shrapnel en acier^ avec chambre de combustion dans le fond et armé de la '^ fusée à temps. Des dessins détaillés de ces projectiles ont été fournis au ministère de la guerre de Serbie.
Le canon de Bange tira, dans ces mêmes expériences, Tobus à balles M. 1880 {Cours spécial', § 22), qui contient 95 balles en fonte, disposées en douze couronnes, et un shrapnel du modèle des shrapnels de 12 et de 15.5 centimètres. (Voir Cours spécial, § 151.) Ce dernier n'est autre chose que l'obus ordinaire en fonte, rempli jusqu'à une certaine hauteur de balles en plomb, agglomérées au moyen de soufre fondu, et sur lesquelles on plaça la charge de poudre. Les deux projectiles étaient munis de la fusée percutante de campagne {Cours spécial, § 28), le colonel de Bange n'ayant pas encore, à cette époque, de fusée à temps dans ses approvisionnements.
En présence de cette disproportion entre la valeur technique des projectiles des deux systèmes, la supériorité des effets des shrapnels Krupp, constatée par les tableaux que nous avons donnés, semble toute naturelle. Il est vrai qu'en ces derniers temps, les journaux français ont produit des exemples d'effets extraordinaires qu'on aurait obtenus avec des projectiles du colonel de Bange; mais quoique cela ne soit pas impossible, — le progrès n'ayant pas de nationalité, — nous attendrons cependant, avant de nous rallier à leurs conclusions, qu'ijls nous aient fourni des détails sur la nature des expériences, sur la grandeur et le nombre des cibles, sur le temps, etc., tous facteurs indispensables pour se former une opinion juste et raisonnée.
Après ces explications, nous pouvons nous demander quel est l'artilleur impartial qui puisse penser encore que Krupp ne l'a pas emporté sur son compé-
titeur de Bange dans ce tournoi si bizarre de Belgrade.
Y. — Le véritable caractère ou concours de Belgrade.
II était dit que, malgré le triomphe de Krupp, la Société Gail emporterait la commande. En effet, les expériences de Belgrade n'avaient qu*un but : celui de donner un semblant de satisfaction aux artilleurs et militaires serbes qui voulaient introduire les canons Krupp dans Tarmement national.
Aujourd'hui que l'emprunt serbe, négocié par le Comptoir d'escompte de Paris, qui, nul ne l'ignore, s'intéresse beaucoup au succès des établissements Cail, est un fait accompli, tout doute a 'disparu et nous disons : il n'en pouvait être autrement.
Le fond de la question est celui-ci : l'emprunt de 40 millions de francs conclu par la Serbie a été émis au prix de 77 p. c. 11 porte 5 p. c. -d'intérêt; remboursable au pair dans le cours de 49 ans, il est garanti par le monopole des tabacs en Serbie. Parmi les valeurs que le gouvernement serbe a reçues en échange de sa signature, figwe au premier plan le matériel d'artillerie de Bange.
Certes, les actionnaires du Comptoir d'escompte ne pourront blâmer l'administration de la Société d'avoir mis une bonne affaire à son actif et d'avoir cherché à en faire bénéûcier l'industrie française; mais un peu de franchise ne messiérait pas, aujourd'hui surtout que peu à peu les voiles se sont levés et que le caractère des expériences de Belgrade apparaij; sous son
véritable jour, même pour les spectateurs les plus éloignés.
On s'étonne, dans le camp du colonel de Bange, que Rrupp ne sût pas, quand il envoya son matériel en Serbie pour y être expérimenté, ce que le gouverne- ' ment serbe voulait commander. Or, il est probable — sinon certain — qu'à ce moment le gouvernement serbe lui-même ne s'était pas encore rendu compte de l'importance de sa future commande, et il est tout à fait sûr que si Krupp avait pu se douter que — quoi qu'il arrivât — il avait été décidé, par le Comptoir d'escompte, bailleur de l'emprunt, de donner la fourniture des canons à l'usine Càil, il aurait refusé le tournoi qui lui a été proposé.
Nous ne serions pas aussi catégoriques dans nos affirmations, si nous n'avions comme preuve de cette espèce de vasselage financier imposé à la Serbie le témoignage de M. Emile de Laveleye, qui, dans son livre si remarquable : l.a Péninsule des Balkans (Muquardt, 1886), écrit cette page prophétique :
« — Je lis dans un journal financier :
« Les journaux de Berlin s'occupent de la régie des « tabacs serbes. La formation de la régie est prévue « dans le contrat d'avances conclu avec le groupe de a la Banque des Pays-Autrichiens et du Comptoir « d'escompte. La redevance est fixée, pour les cinq « premières années, à 2,250,000 francs, et elle pro- « gresse par séries quinquennales. Elle forme le gage « de l'emprunt de 40 millions, dont le service sera « fait directement par les contractants de la régie et ce par prélèvements sur cette redevance. »
Et le grand économiste ajoute :
« Rien de plus triste! Voilà la Serbie, pays libre et « à peine émancipé, qui suit le chemin de la Turquie c( et de l'Egypte. Elle hypothèque et livre en gage, « successivement, toutes ses ressources, donnant droit, « chose plus grave, aux financiers européens d'intervenir « dans son administration intérieure* Cen est fait de. « son indépendance. Elle ne payera plus tribut à Con- « stantinople, mais à Vienne et à Paris, et dans des « conditions bien plus dures. Elle marche ainsi ou à la « banqueroute ou à Tasservissement économique de « la nation serbe. »
Les vains efforts que tente en ce moment la Chambre serbe pour délivrer le pays du contrat qui lui a été imposé, ne vérifient que trop la lugubre prophétie de M. È. de Laveleye.
Et Ton viendrait n'ous soutenir que, dans des conditions pareilles, liée telle qu'elle Test au Comptoir d'escompte, la Serbie ait pu se soustraire, malgré le succès des canons Krupp à Belgrade, à l'obligation d'acheter les canons de Bange ! allons donc !
Une rectification personnelle pour achever cet ordre d'idées.
Le capitaine À. Mariotti, l'auteur de : Canons français et allemands, nous a reproché d'avoir introduit à l'actif de Krupp, dans un compte rendu des expériences de Belgrade que nous avons publié ailleurs sous le couvert du pseudonyme, le témoignage du lieutenant-colonel Mùllertz, officier en retraite de l'artillerie danoise. « C'est là, affirme notre contradic- « teur, un argument suspect, le lieutenant-colonel Mûl-
c( lertz étant actuellement représentant de la maison « Krupp dans les. pays du Nord. »
Nous avouons très. ingénument ne pas avoir connu cette circonstance, et, Teussions-nous connue, le témoignage de « cet honorable officier supérieur »
— comme l'appelle lui-même le capitaine Mario tti — nous eût paru tout aussi sin€ère que celui que pourrait apporter dans ce débat le colonel Gjertsen, beaupère du capitaine Mariotti et représentant, en Norvège, de la Société anonyme des anciens établissements Cail (directeur général : de Bange). Tous deux ont porté répaulette, et cela nous suffit. Laissons donc
— une fois pour toutes — ce mode de polémique, qui n'est pas digne de la plume du capitaine Mariotti, ni de celle d'aucun officier^