V. — La « DIVISION COMMERCIALE » ET LA PETITE MAISON
DE Krupp.
Mais trêve de réflexions et entrons à l'usine. Le concierge, — un des nombreux concierges — dont la longue capote d'uniforme évoque l'idée du vieux
soldat, nous regarde bien un peu d'un air de douanier flairant la contrebande, mais nous montrons patte blanche, et puis nous sommes en compagnie très orthodoxe : le cerbère rentre ses crocs.
Cet énorme bâtiment, dont la vue nous frappe tout d'abord, c'est. le siège de la division commerciale, comprenant une légion d'employés dont la vie se passe à calculer le doit et V avoir de la firme Krupp.
C'est là qu'on fait le compte de tout ce qui entre et sort de l'usine, qu'on dresse les factures de tous les gouvernements qui achètent à Essen leur matériel de guerre. Certes, nous eussions bien voulu consulter — ne fût-c^ qu'un instant — ce grand livre, dont la lecture doit être particulièrement intéressante, maïs c'eût été là une curiosité par trop indiscrète, et puis... nous avions encore tant de choses à demander qu'il ne fallait pas, par suite d'une gourmandise exagérée, risquer de ne plus rien savoir du tout.
Près de ce monument, en briques, on remarque une maisonnette à contrevents verts, — vous savez, celle que rêvait Jean-Jacques, — à petits carreaux de vitre, contre laquelle est tendue de la cretonne bien blanche ; c'est gentil et coquet tout plein, et si une locomotive traînant derrière elle ses wagons chargés de fers n'était venue bêtement nous déranger dans notre contemplation, nous nous serions crus un moment dans les montagnes de la Suisse.
C'est dans cette petite maison que le père du propriétaire actuel des usines Krupp a usé .toute une existence à la recherche de cet acier incomparable qui fait aujourd'hui la renommée de la fabrique ; il n'a pas
vu le succès, mais l'outil que sa main défaillante a dû laisser tomber, le fils l'a recueilli. Aidé seulement de quelques ouvriers, il s'est mis au travail, et son opiniâtreté a fini par fatiguer la déveine.: on connaît le reste. Dans cet humble chalet qui semble écrasé par les murs élevés qui se dressent autour de lui de toutes parts, M. Knij^ a voulu conserver un cabinet d'études, et son fils y vient travailler tous les jours ; c'est le bon génie fie la famille, et les souvenirs que son aspect éveille sont l'histoire de deux générations ardentes à la besogne et au devoir.