IX. — La halle de l'acier Bessemer
La fabrication de l'acier Bessemer se fait chez Krupp dans de vastes proportions; l'usine fournit jusqu'à 10 millions de kilogrammes de rails par mois. C'est dire que le constructeur d'Essen sait s'approprier les progrès de la science, quels qu'ils soient, et ne dédaigne pas de faire de l'acier à bon marché pour alimenter les besoins de toutes les industries qui vivent du rail. Mais qu'on ne s'y trompe pas : le procédé Bessemer sert chez lui, à fabriquer uniquement des aciers de commerce. On a répandu le bruit intéressé que l'acier au creuset, qui constitue exclusivement le métal du canon Krupp, provenait en partie de la refonte des riblons Bessemer. Nous avons pu nous assurer par nous-mêmes, en assistant au chargement des creusets, que cette assertion ne reposait sur aucune base.
Il est bien plus téméraire encore de supposer que les convertisseurs Bessemer fournissent des lingots d'où l'on tire soit les tubes, soit les manchons, soit même les frottes de la bouche à feu, car nous avons cherché en vain, dans la halle où se -fait l'acier par le procédé Bessemer, des moules suffisamment grands pour servir à cette intention, et les grues capables de soulever les lourds Wocs d'acier d'où l'on extrait les parties constitutives du canon. Manifestement, la halle affectée aux coulées de l'acier Bessemer est précisément outillée en vue de la manœuvre des petits lingots dont se contente la fabrication du rail.
La fabrication de l'acier par le procédé Ressemer est si connue, même avec les perfectionnements dont elle a été l'objet en ces dernières années, que nous aurions mauvaise grâce à en parler ici : tous ceux qui ont assisté à une opération de ce genre savent combien elle est intéressante et quel magique spectacle forme cette nappe d'acier fondu d'un blanc étincelant s'échappant du large ventre du convertisseur pour disparaître, au milieu d'une pluie d'étincelles, dans les profondeurs de la poche à coulées. C'est un spectacle qu'on ne se lasse jamais de voir, car il est absolument féerique.
Dans notre visite, nous avons assisté à toutes les phases de la fabrication du rail, depuis le moment où le lingot sort du four réchauffeur, en passant par les multiples transformations que lui font subir les laminoirs, jusqu'à la dernière opération mécanique qui le coupe à longueur. Nous croyons que, sous ce point de vue, nos industriels n'ont rien à envier à Krupp et qu'ils fabriquent dans des conditions économiques tout aussi favorables. Mais, comme dit le proverbe latin, ne sutor ultra crepidam, et cessons de parler rails, dont nous ne saurions dire grand'chose de nouveau.