XI. — Le métal a canon Krupp. — La halle de l'acier
PUDDLÉ.
On conçoit que ce qui nous attirait le plus vivement, c'était la partie des établissements d'Essen où se fait l'acier fondu au creuset, puisque c'est avec. cet acier que sont construits les canons Krupp.
D'ailleurs, à tort ou à raison, on avait créé une légende autour de ce mystérieux métal, et Dieu sait si, vivant au moyen âge, le célèbre fabricant de canons n'eût pas été accusé de sortilège par des compétiteurs
malheureux, dans l'espoir qu'un auto-da-fé les débarrasserait à jamais d'un concurrent gênant.
Nous avions d'ailleurs hâte, on le conçoit, d'éclaircîr ce problème : on avait promis de nous aider. D'un autre côté, nous nous étions proposé d'ouvrir Fœil « aussi grand que possible ». Le résultat de cette enquête un peu traîtreuse nous convainquit qu'il est impossible de trouver une fabrication de métal à canon plus scientifiquement raisonnée, plus sûrement conduite; tout y est calculé et réglé en vue d'obtenir un acier qui, chimiquement et physiquement, est taillé pour dompter les plus fougueuses manifestations ^ de la poudre.
Les minerais de fer qu'emploie la maison Krupp pour la fabrication de son métal à canon sont de tout premier choix et d'une grande pureté : c'est généralement de l'hématite ou du fer spathique, d'où l'on tire cette excellente fonte, riche en nianganèse et que les Allemands appellent spiegeleisen et, les Français, de la fonte miroitante; ils proviennent soit du pays de Siegen, soit des mines que possède la maison près de Bilbao, en Espagne. Les fontes arrivent des hauts fourneaux à l'usine sous forme de gueuses, et on les charge dans les fours à puddler. Le puddlage est pratiqué à l'usine Krupp par des ouvriers de grande expérience et d'une habileté extrême; il existe d'ailleurs dans les établissements d'Essen une véritable école de puddleurs. On ne devient maître-ouvrier puddleur qu'après des épreuves nombreuses, difficiles, et après avoir prouvé qu'on connaît toutes les ressources, toutes les finesses du métier.
Évidemment, l'acier puddlé se fabrique à Essen d'après des principes scientifiques qui sont les mêmes qu'en Angleterre, en France et en Belgique : la science est une. Mais chaque usine a une manière de faire spéciale, ce que les métallurgistes appellent « le tour de mains », et qui lui est particulière. Nous allons même plus loin, et nous prétendons que si Krupp voulait transplanter sa fabrique en pays étranger sans amener avec lui ses ouvriers, ses artilleurs et ses collaborateurs, dont un grand nombre ont vu le jour à l'ombre de l'usine, dont beaucoup ont vieilli à son service, l'acier qu'il fabriquerait dans ces conditions serait différent de celui qui sort aujourd'hui de ses établissements d'Essen : ceux-ci tiennent au sol et aux générations des travailleurs qui les ont édifiés comme l'arbre Jient par ses racines à la terre qui le nourrit. Mais allons retrouver le barreau dans le four où il va se décarburer en partie.
Celui-ci, en effet, est vigoureusement attaqué par le feu, travaillé énergiquement par le puddleur : l'excédent de carbone se brûle et la fonte devient acier. L'art du puddleur consiste à arrêter l'opération au moment précis où la fonte passe à l'état d'acier, car si le terme est dépassé, le travail est perdu.
La loupe, c'est ainsi qu'on appelle l'espète d'épongé qu'affecte la masse pâteuse de l'acier, est portée sous le marteau-pilon ; elle s'écrase par le choc, les scories ou impuretés s'échappent des pores et, sous l'action vigoureuse du marteau, les molécules du métal se rapprochent, se rangent, se tassent, la loupe se forme de nouveau en un barreau. C'est ce barreau ainsi corroyé
qui va passer ensuite sous les trains de laminoirs, d'où il sort sous l'aspect d'une longue verge carrée qui aussitôt est portée à la trempe dans un bassin d'eau occupant le milieu de la halle.
Chaque verge, après avoir été l'objet d'une épreuve soigneuse au point de vue de sa qualité, est brisée en morceaux d'à peu près 20 centimètres de longueur.
L'examen physique de toutes les verges a amené un triage : on prend, pour entrer dans le chargement du creuset pour acier à canon, les morceaux présentant le maximum de ténacité et d'homogénéité; puis on classe les échantillons destinés à d'autres fabrications spéciales, comme celles des arbres coudés, des essieux, des bandages de roues de qualité supérieure, etc.
La sûreté de ce procédé n'échappera à personne; l'ingénieur peut, pour ainsi dire, d'après la composition de son creuset, indiquer a priori le quantum de résistance que possédera le métal venu à la coulée, et la matière, travaillée par petites masses, aura le plus grand nombre de chancçs d'avoir une compacité quasi parfaite.
La halle où se fabrique l'acier puddlé offre toujours une grande animation; dans les fours, l'acier se brasse, énergiquement retourné et remué par les ringards des puddleurs ; ceux-ci sont des gaillards tout' nerfs, tout muscles, dont la figure, qu'éclaire de temps en temps une échappée de la flamme, témoigne par la sueur combien est pénible le métier auquel ils se sont voués; ici, les marteaux-pilons battent le métal rebelle avec de subits mouvements de colère; plus loin, les barres incandescentes se tordent en gémissant sous les ma-
chôires des laminoirs; ajoutez à cela le grincement des poulies et des chaînes auxquelles s'accrochent les longues tenailles des lamineurs qui guident les pesantes masses d'acier, les cris d'appel des chefs d'équipe, la chanson, cent fois répétée, des foyers où crépitent le fer et la houille, les aspirations puissantes des machines motrices, et vous aurez une image aux couleurs chatoyantes d'une des manifestations les plus splendides de l'industrie moderne.
Vacier puddlé^ qui, par la conduite, le principe même du travail, est déjà un métal d'une grande homogénéité, sert de base au chargement du creuset qui va nous donner de l'acier fondu pour métal à canon ; le restant de la composition, c'est au fer puddlé que Krupp va le demander. Le fer puddlé, qui provient d'une fonte spéciale et qui se fabrique par des procédés semblables à ceux que nous venons de décrire dans leurs grandes lignes, va donner de la ténacité au métal ; il se fond difficilement, c'est exact, mais, d'une part, l'acier puddlé, qui constitue la plus grande partie du chargement, se fond à une température modérée, et, d'autre part, on ajoute dans le creuset un certain fondant dont la composition forme encore un de ces procédés particuliers à l'usine d'Essen. Nous avons cru observer, toutefois, que le charbon de bois en constituait la partie essentielle. Le creuset, dont la charge pèse exactement 40 kilogrammes, est ensuite luté soigneusement,» et il ne reste plus alors qu'à l'envoyer au four réchauflfeur, où le vase se préparera graduellement à passer dans l'atmosphère surchaufiëe du four à fusion.