XIII. — La halle de l'acier fondu au creuset
La coulée.
Arrivons, enfin, à la coulée de l'acier au creuset, ce qui constitue en tout point le travail le plus curieux, le plus intéressant, le plus pittoresque de tout ce que nous avons vu dans le cours de notre visite. La halle
aux coulées s'étend à perte de vue ; elle est machinée d'une façon admirable en vue du travail si délicat et si difficile que nécessite une opération de cette nature.
Sur les grands côtés, le long des murs, sont installés les fours réchauffeurs au gaz. Sur deux lignes parallèles à ceux-ci, on a édifié les fours à fusion, qui sont à fleur de terre et alimentés par des canaux souterrains dans lesquels cheminent les chauffeurs. L'usine Krupp possède, pour la fabrication de l'acier fondu, approximativement 130 fours à coke et 30 fours à gaz. Chaque four est construit pour pouvoir contenir sur sa sole 12 creusets. Quelques-uns, exceptionnellement, sont faits pour en renfermer 18, de sorte que Krupp est outillé pour procéder avec la plus grande* facilité à des coulées de 1 ,600 à 1 ,800 creusets, et même davantage s'il le fallait.
Les plus grands blocs d'acier que les usines Krupp aient produits jusqu'à présent sont de 70,000 kilogrammes, nécessités pour la confection des canons de 120 tonnes. Il a donc fallu des coulées de 1,700 creusets environ.
Dans l'axe du bâtiment sont creusées les fosses à moules et. montées les grues roulantes.
L'opération de la coulée est en elle-même d'un intérêt palpitant, c'est un chef-d'œuvre vivant de précision, de sang-froid chez le maître fondeur, de discipline, d'habileté do la part des ouvriers.
Au moment où l'acier contenu dans les creusets va arriver au point de fusion voulu, — au bout de quatre à cinq heures d'enfournement, — le maître fondeur fait placer le moule de façon qu'il soit à égale
distance, autant que faire se peut, de tous les fourneaux en activité; puis il dispose les rigoles de coulée, qui sont des espèces de canaux en forte tôle doublée de briques réfractaires. C'est dans ces canaux que tantôt on versera le métal liquide dont les nappes éblouissantes iront se précipiter vers la cuvette qui surmonte le moule où elles s'engloutiront ensuite.
Les fondeurs sont disposés des deux côtés sur deux longues lignes tournant le dos aux fours; ils sont divisés en équipes de trois et de deux. Dans la première équipe, un des ouvriers est armé d'une espèce de tenaille, les autres ont une barre assez semblable à une tinette de brasseur.
Quand le maître fondeur a achevé ses préparatifs et que, par l'inspection des fours, il juge que tous les creusets sont arrivés au degré de fusion voulu, il fait un signe, les couvercles des fours roulent sur leurs rails, la coulée va commencer.
Le fondeur, armé de la tenaille, saisit par les deux pinces de son outil le ventre du creuset, puis faisant levier au moyen de la partie recourbée sur la barre que lui présentent ses deux compagnons d'équipe, il le soulève et l'amène hors du four; alors, maintenant le creuset toujours vertical, tous trois le déposent à terre à quelque distance du four; là, l'autre équipe, celle de deux, vient lé saisir pour aller le verser dans le canal de coulée. Les creusets vides sont jetés dans un endroit déterminé de la halle, où ils ne peuvent embarrasser la marche des travailleurs.
Les équipes succèdent silencieusement aux équipes, les creusets traversent les ateliers comme des météores
éblouissants ; on n'entend que le fracas des couvercles maniés par les fondeurs et le pétillement du métal qui serpente dans les rigoles pour aller se déployer en une cascade rutilante au-dessus du gouffre où bouillonnent des ondes de feu. C'est un miroitement continu, l'œil finit par éprouver comme une espèce d'hallucination, et la chaleur intense qui sort par bouffées des fours qui sont ouverts tout rouges sous nos pieds, les allées et venues sillencieuses des travailleurs nous font vaguement songer à un sabbat infernal procédant à l'exécution de quelque grand criminel : en un mot, c'est un spectacle superbe de couleur locale, d'une grandeur sublime qui eût été digne de tenter le crayon de Callot. A ceux qui seraient tentés de nous dire que nous écrivons d'imagination et non de mémoire, et que l'enthousiasme obscurcit noire vue, nous répondons simplement : demandez à ceux qui, comme nous, ont vu.
L'opération de la coulée — il s'agirait même d'un bloc de 80,000 kilogrammes — doit réussir, on peut l'affirmer, avec une certitude mathématique : les ouvriers de Krupp sont rompus à cette discipline, sont initiés à cette école toute prussienne de calme et de précision, qui sont des gages certains du succès.
On sait que l'acier fondu se fige rapidement; le bloc solidifié est enlevé de son moule à l'aide d'une des grandes grues qui desservent la halle aux coulées, puis transporté dans une salle voisine, où on l'entoure d'un mur de briques réfractaires, afin d'empêcher que le lingot ne se refroidisse jusqu'au cœur de la masse.
et de faciliter ainsi l'action du martelage auquel on va le soumettre.
Mais avant de lui faire subir le travail mécanique du marteau-pilon, on remet le lingot dans un des fours à réchauffer qui sont établis dans son voisinage, et lorsque la pièce a été portée au degré de température voulu, on la retire du foyer, on l'entoure d'un triple collier de chaînes, et la grue la soulève pour la porter, par une rotation bien dirigée, sur l'enclume..