XIV. — Le biarteau-pilon de 50 tonnes
Un mot du marteau-pilon de 50 tonnes, qui a été si longtemps l'orgueil de l'usine Krupp.
Figurez-vous un bloc prismatique en acier de 3°*70 de longueur, 1"50 de largeur et l'^SS d'épaisseur, soit une masse de 7 mètres cubes, suspendue à 12 pieds de hauteur dans une arcade de 5 mètres d'élévation, dont les piliers ont l'^SO de diamètre.
Imaginez ensuite une enclume également en acier, reposant sur des fondations successives de maçonneries, de bois de chêne — toute une forêt y a passé — et de fonte, et placez enfin, par la pensée, le lingot incandescent à forger sous la tête du marteau-pilon.
Le maître-forgeron, un vieux praticien à lunettes bleues, — il est impossible de fixer longtemps à l'œil nu cette masse en ignition sans éprouver des éblouissements, — commande la manœuvre. Â sa droite et à sa gauche se placent les ouvriers qui tiennent le bout des chaînes enroulées autour du cou du monstre, et sur un léger signe de sa main, sans un cri, sans un
appel, ils lui impriment l'oscillation suffisante pour forcer le bloc à se placer comme le désire le contremaître.
Le marteau descend, lentement d'abord, il touche à peine le lingot, puis, après un rapide examen du maître-forgeron, il remonte vivement pour retomber de toute sa hauteur et de tout son poids sur le métal qui gémit et se tasse sous ces secousses terribles. Et dans les alentours du marteau, la terre tremble comme si elle était traversée par quelque commotion soudaine. Halte! Le marteau s'arrête, on couche le bloc sur son flanc, puis de nouveau la machine respire, comme un géant qui lève la massue avec laquelle il va écraser son ennemi, et le marteau s'enfonce derechef dans la chair meurtrie du lingot, qui s'affaisse enfin sous cette avalanche de coups : le bloc est forgé.
Le marteau-pilon de 50 tonnes date d'il y a vingtcinq ans ; il a coûté la bagatelle de 2,800,000 francs, mais, il faut le dire à sa décharge, il gagne consciencieusement sa vie et paye honnêtement les intérêts de ce capital; à cette époque, le Creuzot n'en avait qu'un de 12,000 kilogrammes. Aujourd'hui, il existe dans quelques usines des marteaux-pilons de 80 et même de 100 tonnes. Pourquoi, dira-t-on, Krupp s'est-il laissé distancer à cet égard par des rivaux? Notons d'abord que le grand marteau-pilon de l'usine d'Essen a en réalité un poids effectif de 60,000 kilogrammes; or, les plus grands blocs d'acier qui ont été forgés chez Krupp, nous l'avons déjà dit, sont de 70,000 kilogrammes.
Ces blocs doivent être forés ; le martelage peut donc
se faire dans les conditions les plus satisfaisantes, il n'a pas besoin de pénétrer jusqu'au cœur de la masse. D'autre part, les énormes canons que l'artillerie contemporaine a inventés datent d'il y a quelques années à peine. Quoiqu'il n'y ait pas jusqu'ici d'urgence à créer des moyens mécaniques plus puissants, depuis longtemps déjà Krupp caresse le plan de faire un marteau-pilon d'un tonnage plus considérable, et aujourd'hui cette question est arrivée à un point si rapproché de sa solution, que d'ici à quelques mois Krupp éclipsera de nouveau les autres établissements par l'engin qu'il mettra en œuvre pour forger les plus grandes masses d'acier. Mais la discrétion nous oblige à ne pas insister sur ce sujet. Après le forgeage, les blocs sont recuits encore par un procédé spécial pour leur assurer la ténacité exceptionnelle que le métal à canon demande, et ensuite ils sont prêts à passer dans les ateliers mécaniques pour y être travaillés et montés en bouches à feu.
Nous ne parlerons pas ici des autres fabrications de Krupp, de la confection des roues en acier fondu, de celle des ressorts, des bandages, etc., etc., toutes choses assurément fort intéressantes et qui à elles seules suffisent à donner à la firme une réputation bien justifiée. Nous avons parcouru tous ces ateliers avec la plus vive curiosité, mais nous n'avons pas à communiquer nos impressions à nos lecteurs, ces questions sortant du cadre de cette étude.