LE SINGE ET LE MIROIR
Un singe, en un miroir ayant vu son image, D'un léger coup de pied pousse un ours et lui dit : — Regarde donc, mon cher, ce vilain personnage !
Quel grimacier! comme il bondit !
Pour mon malheur, si la nature
M'eût donné semblable figure Je m'en serais, sur l'heure, étranglé de dépit. Mais parmi mes pareils, mon cher confrère, avoue Qu'il en est cinq ou six qui font semblable moue.
Je les connais tous, et je crois Que je puis à l'instant les compter sur mes doigts.
— Pourquoi chercher ailleurs figure aussi vilaine ? Dit l'ours. Ce laid museau, regarde, c'est le tien.
Mais notre singe n'en crut rien ;
Le conseiller perdit sa peine. (V, 8.)
La forme, chez Krylov, est à la hauteur de la I •/ pensée ; ses personnages se peignent immédiate- I ment à l'esprit; ses tableaux sont parfois un peu trop détaillés pour le cadre, mais ils sont vivants : ses dialogues surtout sont admirables de vérité dans leur concision obligée. La fable n'ayant que peu d'espace pour se développer, il faut que chaque mot porte. Krylov trouve toujours le mot et ses personnages parlent tous la langue à la fois populaire et poétique qui convient à leur rôle, La Fontaine possède aussi ce talent ; voyez le Savetier et le Financier^ les Animaux malades de la peste^ et tant d'autres apologues, mais la langue russe se prête mieux que le français à certains dialogues. Dans le style philosophique, le français a plus de précision et de légèreté ; il expose nettement en quelques mots toute une série d'idées, mais il y a dans sa netteté quelque chose d'un peu brusque ; il néglige les conjonctions, les termes de liaison que le russe prodigue, comme le grec ancien. Dans le style familier, le russe, avec son abondance de sons mouillés, son luxe de diminutifs, a quelque chose
de moelleux et d'insinuant : on dirait que les mots vous enlacent et vous caressent.
Cette revue rapide des apologues de Krylov élablit victorieusement notre thèse. Le fabuliste russe n'a pas fait de ses personnages des prêcheurs comme les Hindous, des êtres abstraits et impersonnels comme Ésope et Phèdre ; il fait passer devant nous
' une galerie d'êtres bien caractérisés w^bien vivants, qui sont en même temps des type|^uisque n'ayant jamais rencontré ses modèles, nous les reconnaissons cependant pour des hommes nos frères, même sous leurs masques de renards, de singes ou de brebis] Ces personnages, de plus, ne sont pas dos Français comme les héros de la Fontaine; leurs
\/ftits et gestes sont essentiellement nationaux el n'ont pu se passer qu'en Russie, lors même que l'idée du récit serait venue au poëte, de l'étranger.
\JLes fables de Krylov nous présentent un admirable tableau de la société russe à l'époque peu éloignée où il vivait , comme les fables de la Fontaine nous présentent un tableau de la société française à l'époque de Louis XIV; mais elles se distinguent de celles-ci par une différence profonde. Lorsque la Fontaine raille les vices de son temps, les courtisans qui intriguent^ la noblesse oisive, les juges prévaricateurs, sa raillerie est bienveil-
lante, indulgente même ; il n'a guère l'espoir de changer ce qui se fait et se contente d'en rire. Krylov poursuit les abus avec âpreté; il s'indigne, il mord et emporte le morceau ; c'est la colère de Juvénal. I^ Fontaine n'a que de la malice, on pourrait dire par moments de l'espièglerie ; il rappelle plutôt la joyeuse insouciance d'Horace. Il peint gaiement, en souriant, en peintre de l'école de Raphaël; Krylov peint avec une amère énergie, en artiste de l'école de Michel Ange, toutes réserves faites, bien entendu, sur le genre des compositions. Les deux tableaux ressemblent, mais celui de la Fontaine nous fait voir les choses généralement en beau, en laissant entrevoir le laid, tandis que Krylov nous les fait voir en laid, en laissant seulement entrevoir le beau. Le premier est un moraliste, le second un \ / réformateur. — U^
Cetle manière différente de comprendre la fable rend difficile la comparaison entre les deux poëtcs. Les esprits rêveurs et indulgents aux vices de TIjumanité, les classiques, les admirateurs de la littérature sereine des Grecs et du dix-septième siècle, préféreront la Fontaine avec ses élans lyriques, sa rêverie, sa naïveté pittoresque et sa fable impersonnelle ; les esprits positifs et pratiiiucs préféreiont Krylov avec sa verve satirique, ses
épigrammes acerbes et sa critique impitoyable. Somme toute, Krylov est un grand poëte. La fable des Hindous a la richesse un peu touffue des développements et réiévation morale des idées; celle des Grecs a la précision abstraite, la concision philosophique; les fabulistes français possèdent au plus haut point l'art de conter avec finesse et agrément; Krylov joint au coup d'œil profond du moraliste, une âpre vigueur, une énergie qui ne sont qu'à lui, et sa place est marquée non-seulement entre les meilleurs écrivains russes, mais entre les plus grands fabulistes du monde.