‹ Krylov et ses fablesChapitre 12 sur 21 · INSPIRATEURS DE KRYLOV · texte numérisé non relu

INSPIRATEURS DE KRYLOV

Au temps de Krylov, la littérature la plus en vogue était la littérature française ; aussi est-ce à elle qu'il a le plus emprunté. Tantôt il prend le sujet tout entier et se contente de traduire librement ; le plus souvent il ne prend que l'idée, qu'il revêt du costume russe et qui devient méconnaissable. Ces emprunts cependant ne s'appliquent qu'à un petit nombre de ses fables. La plus grande partie lui appartient en propre. Peu importe du reste : la Fontaine n'a pas inventé un seul de ses sujets, la Motte a inventé tous les siens ; et cependant qui s'est jamais avisé d'égaler ou même de comparer sérieusement la Motte à la Fontaine?

M. Kinévitch, dans ses curieuses Remarques bibliographiques et historiques sur les fables de Krylov, indique, sous le titre de chaque fable, non-seulement les diverses éditions, les variantes, les anecdotes qui se rattachent à chacune de ces petites compositions, mais encore les sources oii Tauteur a puisé quelques-uns de ses sujets. Nous ajouterons ici l'indication

de quelques-unes, qu'il n'a pas mentionnées sans prétendre en épuiser complètement la liste.

L Dans les Singes et le Chasseur (livre 1, 14),jKrylov nous raconte Thistoire d'un chasseur qui voulant atraper des singes, tend des filets et se roule dedans, en prenant soin de faire bien voir son manège aux animaux dont il veut s'emparer. Il s'éloigne ensuite, et les singes n'ont rien de plus pressé que de Tenir faire à leur tour ce qu'ils ont vu faire au chasseur. Celui-ci s'empare de ses imitateurs malavisés.

M. Kinévitch indique, comme l'original dont Krylov se serait inspiré, la fable 162 d'Ésope, le Singe et les Pêcheurs, Il aurait pu indiquer tout aussi bien, soit la dix-neuvième nouvelle des R^'cr^a^iow5 e/ joyeux devis de Bonaventure Despériers — qui, par parenthèse, contient aussi l'original de la fable le Savetier et le Financier — soit les Singes matelots de la Motte.

Bonaventure Despériers (seizième siècle) raconte que le savetier Blondeau avait pour voisin un singe, qui s'inlroduisait dans son échoppe pendant son absence, lui tailladait son cuir, et lui gâtait, à coups de tranchet, les chaussures qu'il avait commencé à raccommoder. Le savetier n'osait le punir parce qu'il craignait que le maître du singe ne lui lit un mauvais parti ; voici ce qu'il imagina :

Quand il en fut bien ennuyé, il délibéra de s* en venger, après s'être bien aperceu de la manière qu*avoit ce singe, qui estoit de faire en la propre sorte qu'il voyoit faire ; car si Blondeau avoit aiguisé son tranchet, le singe l'aiguisoit après luy ; s'il avoit poissé du ligncul, ainsi fuisoit ce singe ; et, s'il avoit cousu quelque carre-

lure, ce singe s*en venoit jouer des coudes comme il le lny avoit yeu faire. A l'une des fois, Blondeau aiguisa un tranchet et le fit couper comme un rasoir, et puis, à l'heure qu'il veit ce singe en aguet, il commença à se mettre ce tranchet contre la gorge et le mener et ramener comme s'il se fust voulu égosiller. Et quand il eut fait cela assez longuement pour le faire adviser à ce singe, il s'en part de la boutique et s'en \a disner. Ce singe ne faillit pas incontinent à descendre, car il vouloit s'esbattre à ce nouveau passetemps, qu'il n'avoit pas encore veu faire. Il vint prendre ce tranchet et tout incontinent se le met contre la gorge, en le menant et le ramenant comme il avoit vu faire à Blondeau. Mais il l'approcha trop près, et ne se print garde qu'en le frayant contre sa gorge, il se coupe le gosier de ce tranchet, qui estoit bien effilé, dont il mourut avant qu'il fust une heure de là....

Krylov aurait pu tirer de ce récit la morale de sa

fable :

Il faut toujours avec esprit Savoir choisir ce qu'on imite.

Mais en écrivant ses Singes^ il songeait évidemiiient plus à la Motte qu'à Despériers, qu'il n'avait probablement pas lu. On s'en convaincra en lisant la fable des Singes matelots (II, 6).

Un navire, chargé d'une cargaison de singes s'élait arrêté dans un port;

L'équipage était allé boire ;

Les singes restaient et rien plus, Leur doyen se leva, capable personnage :

— Camarades, dit-il, je médite un bon tour;

Dérobons-nous à l'esclavage ; L'occasion nous rit, hâtons notre retour :

Vous avez vu quelle manœuvre

Gouverne les vents et les flots.

Pour notre apprentissage essayons ce chef-d'œuvre j Je serai le pilote et vous les matelots.

— Vivent les bons conseils ! s*écria rassemblée ;

Partons, liberté ! liberté !

On démarre aussitôt ; la voile est étalée, Et voilà par les vents le navire emporté. Tout allait bien d'abord ; plus d'un zéphir le pousse ;

Vous eussiez vu maint petit mousse Courant de vergue en vergue, et grimpant sur les mâts. Tandis qu'au gouvernail le vieux singe se place D'un pilote inquiet affectant la grimace.

On l'eût pris pour Tiphis à son grave embarras.

— Messieurs, leur disait-il, l'orage nous menace

Je vois un nuage là-bas ; Déjà des mers so ride et se noircit la Tace.

Nous aurons du gros temps ; mais uè le craignez pas.

11 disait vrai quant à Torage, Quant à son art c'était un autre cas.

Les vents dans le moment déployèrent leur rage, Des foudres redoublés un horrible fracas

Alarme le pauvre équipage, Qui se voit à toute heure à deux doigts du trépas. Ils font à tout hasard ce qu'ils avaient vu faire ;

Mais ils le font en imprudents.

11 faut caler la voile, ils font tout le contraire ; Voulant fuir les rochers, ils vont donner dedans.

Gomme ils ont vu dans pareille aventure Les matelots jurant, d'autres faisant des vœux,

Les singes font de même entre eux ;

Celui-là prie et l'autre jure.

Priaut, jurant, chacun travaille à qui mieux mieux Ou bien à qui plus mal ; c'est pure étourderie.

Et que leur sert leur aveugle industrie ?

Le vaisseau heurte un roc et se brise à leurs yeux, Et la mer abima toute la singerie.

II. Le Trigame (I, 20) est un conte populaire dont on trouverait facilement cinq ou six rédactions chez les épigrammatistes français. Il en est de même du Parois-

sien (YII, 25), dont M. Kinévitch a publié deux rédactions différentes. On en trouverait encore facilement deux ou trois nouvelles.

m. Le Jardinier et le Philosophe (111, 10) n'est au fond que la fable des Deux Jardiniers de Florian. Chez les deux fabulistes, il s'agit de deux personnages, l'un qui cultive son potager d'après la vieille méthode, et réussit à merveille ; l'autre, qui toujours en quête de perfectionnements, perd son temps et sa récolte par ses éternelles hésitations. La seule différence qu'il y ait entre le philosophe de Krylovet le jardinier raisonneur dt Florian, c'est que le Russe attend pour labourer son jardin l'avis de son journal et accepte des théories toutes faites, tandis que le Français veut expérimenter directement et se faire à lui-même sa théorie. Il aspire au rôle d'inventeur, tandis que l'autre se contenterait de celui d'habile imitateur.

IV. Le Serin et le Pigeon (V, 3) se trouve dans Phèdre sous ce titre Passer et Lepus. Dans la première il s'agit d'un serin qui s'est laissé mettre en cage et qu'un pigeon raille de sa maladresse. Un instant après le pigeon est pris à son tour. La fable de Phèdre a été souvent traduite et imitée en français. Voici la rédaction la plus brève que nous connaissions :

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