LA CAILLE ET LE LIÈVRE
Un aigle emporte un lièvre en ses serres cruelles ; La caille en rit : — A quoi vous ont servi vos pieds '> Un milan fond sur elle : — vous qui me railliez. Reprend le lièvre, à quoi vous ont servi vos ailes 1'
V. Le Cousin et le Berger (V, 9). Un berger endormi est menacé par un serpent qui va le mordre ; un cousin prend pitié de lui et le réveille. Le berger tue le serpent qui le menace, mais il tue en même temps l'insecte qui Ta sauvé.
Virgile, dans sa jeunesse, a composé sur le même sujet un poëme assez faible, le Culex^ qui n'a pas moins de 404 vers. La fable deKrylov, qui n'en a que 14, peut être considérée comme le sommaire du poème latin,
VI. Dans le Renard et le Lion (V, 17), Krylov nous raconte Thistoire d'un renard, qui en apercevant un lion pour la première fois, « pensa mourir de maladie ; » mais il s'apprivoisa vite, et à la troisième rencontre, il alla parler à celui qui l'avait effrayé d'abord.
La Fontaine a raconté la même histoire avec d'autres acteurs :
Le premier qui yit un chameau S*enfuit à cet objet nouveau ; Le second approcha ; le troisième osa faire Un collier pour le dromadaire.
Etc..
{Le Chameau et les Bâtons flottants.)
Vfl. La fable des Deux Tonneaux (VI, 5), l'un vide et faisant beaucoup de bruit parce qu'il ne contient rien, et l'autre plein et aux allures modestes, se rencontre sous plusieurs formes dans la littérature française ; tantôt sous la même forme de deux Tonneaux^ tantôt sous celle de deux Épis, l'un vide et levant la tête, l'autre plein et s'inclinant; ou encore sous celle de D^mx
KRYLOV ET SES FABLES. Vil
Voitures^ l'une vide et faisant un terrible fracas, ot l'autre pleine de richesses ou de personnages importants, qui s'avance modestement et sans bruit.
VIII. Dans rEnfant et le Serpent (VI, 9), il s'agit d'un enfant qui joue avec un serpent sans soupçonner le danger. Ce sujet a été traité dans plusieurs langues, entre autres dans une pièce de vers anglais qui figure souvent dans les livres destinés aux enfants. Il existe aussi divers tableaux et gravures représentant le même sujet, avec la même morale :
11 faut toujours Voir avec qui Ton badine.
iX. A propos du Pourceau sous le chêne (VII, 7), M. Kinévitch cite Ésope et sa fable, les Voyageurs et le PUttane ;
Vers le milieu d'une des plus chaudes journées de la canicule, des voyageurs fatigués aperçurent un platane et allèrent se reposer à son ombre. En se reposant, ils regardaient Tarbre et se disaient les uns aux autres: «Voilà un arbre bien inutile aux hommes puisqu'il ne donne pas de fruits. » Le platane , qui les entendait, leur dit : « Ingrats, vous usez de mon omb.re pour vous reposer et vous me déclarez inutile et sans valeur ! »
L'idée développée par Krylov est bien celle d'Ésope, mais le titre qu'il a pris lui a été fourni par la fable de Lessing, le Chêne et le Porc (I, 15), souvent imitée en français :
Un porc gourmand se régalait sous un grand chêne des glands qui étaient tombés. Pendant qu'il tenait un gland dans sa bouche, il en dévorait un autre des yeux.
« Ingrat animal ! lui cria enfin le chêne, tu te nourris de mes
fruits sans lever les yeux sur moi et sans même m'accorder un regard de reconnaissance. »
Le porc ^arrêta un instant et répondit en grognant : « Mes regards reconnaissants ne te manqueraient pas, sije savais que c'est pour moi que tu as laissé tomber tes glands. »
Ainsi la fable d'Ésope et celle de KryloYsont dirigées contre les ingrats, celle de Lessing contre les bienfaiteurs trop exigeants.
X. Le Petit Chat et le Sansonnet (VII, H) , rappelle les Deux Moineaux de la Fontaine. Dans la fatle française, un chat s*est promis de respecter un moineau ; mais un autre moineau étant venu chercher querelle à son ami, le chat saute dessus et le mange. Puis trouvant que c( les moineaux sont un mets délicat, » il mange aussi son jeune ami. La fable de Krylov est plus piquante, puisque c'est le sansonnet lui-même qui engage le chat à fouler aux pieds ses scrupules et à croquer un chardonneret son voisin de cage. Le chat mange le chardonneret d'abord, puis, alléché par ce premier repas, il croque aussi le conseiller qui Ta si bien instruit. Tout en rappelant la Fontaine, Krylov donne à sa fable une portée plus grande et une morale plus étendue.
XI. te Richard et le Poëte (VII, 18) n'est, au fond, que le Partage de la terre , de Schiller. Chez Krylov, le poëte se plaint à Jupiter d'être en proie à la misère, tandis que d'autres possèdent tous les biens de ce monde sans avoir rien fait pour les mériter. Jupiter le console en lui disant qu'il n'a donné au riche que des biens passagers qui l'exposent à l'envie d'autrui et à la haine de ses
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héritiers, tandis que le poète a pour lui dans le présent, le sentiment de sa valeur, et après sa mort Timmortalilé. Schiller dit à peu près la même chose sous une forme plus poétique :
« Prenez le monde ! dit Jupiter aux hommes du haut de son Olympe. Prenez ! il est à vous ; je vous le donne en fief perpétuel et héréditaire ; mais partagez-le-vous fraternellement. »
Aussitôt, quiconque a des mains s'empresse de s'établir dans son domaine. Jeunes et vieux, tous s'agitent et s'empressent. Le laboureur s'empare des fruits de la terre ; le jeune seigneur abat le cerf dans les forêts ; le marchand prend tout ce que ses greniers peuvent contenir ; l'abbé choisit le noble vin, le vin vieux ; le roi barre les ponts et les routes et dit : « La dime est à moi. »
Bien tard, longtemps après le partage, le poëte arrive ; il venait des régions lointaines. Hélas ! il n'y avait plus rien à prendre nulle part ; toute chose avait son maître.
« Malheur k moi ! dit-il, serai-je donc oublié, moi seul entre tous, moi ton fils le plus fidèle? » Il faisait ainsi retentir les airs de ses cris et de ses plaintes, et il alla se prosterner devant le trône de Jupiter.
c Si tu t'es attardé dans le pays des rêves, réplique le dieu, ne t'en prends pas à moi ! Où étais-tu donc quand on faisait le partage du monde? — J'étais auprès de toi, dit le poëte. Mes yeux étaient attachés à ta face ; mon oreille était suspendue aux harmonies de ton ciel. Pardonne à l'esprit qui, enivré de tes clartés, a perdu les biens terrestres !
— Que faire ? dit Jupiter. Le monde est donné. L'automne, la chasse, les marchés ne sont plus à moi. . . Veux-tu vivre avec moi dans le ciel ? Toutes les fois que tu viendras, il te sera ouvert. »
XII. Le sujet des Trois Moujiks (Ylf, 23) quoique très-russe par tous les détails, n'en a pas moins élé inspiré par un vieux fabliau français qui a subi diverses métamorphoses, suivant le goût de ceux qui Tout répété. Nous n en avons pas moins de huit rédactions sous les
yeux, sans compter celle qulmbert a insérée dans son Choix de fabliaux mis en vers y 2 vol. in-12.
Comme Krylov avait déjà emprunté à ce recueil le sujet de son Hâbleur (II, 13), emprunté par Imbertlui* même à TAUemand Gellert, il est probable que c'est dans le même livre qu'il a trouvé le sujet de ses Trois Moujiks, Au lieu des vers médiocres d'Imbert, nous reproduirons la traduction que Legrand d'Aussy a donnée du fabliau original.