LES DEUX BOURGEOIS ET LE VILLAIN
Deux bourgeois allaient en pèlerinage. Un paysan qui se rendait au même terme, s'étnnt joint à eux dans le chemin, ils firent route ensemble et réunirent même leurs provisions. Mais à une demijournée de la maison du Saint, elles leur manquèrent, et il ne leur resta qu'un peu de farine, à peu près ce qu'il en fallait pour faire un petit pain. Les bourgeois, de mauvaise foi, complotèrent de le partager entre eux deux et d'en frustrer leur camarade, qu'à l'air grossier qu'il avait montré, ils se flattaient de duper sans peine, c 11 faut que nous prenions notre parti, lui dit un des citadins ; ce qui ne peut suffire à la faim de trois personnes peut en rassasier une et je suis d'avis que le pain soit pour un seul. Mais afin de pouvoir le manger sans injustice, voici ce que je propose. Couchons-nous tous trois, faisons chacun un rêve, et qu'on adjuge le pain à celui qui aura eu le plus beau. »
Le camarade, comme on s'en doute bien, applaudit beaucoup à cette idée. Le villain même l'approuva et feignit de donner pleinement dans le piège. On fit donc le pain, on le mit à cuire sous la cendre et l'on se coucha. Mais nos bourgeois étaient si fatigués qu'involontairement bientôt ils s'endormirent. Le manant, plus malin qu'eux, n'épiait que ce moment. Il se lova sans bruit, alla manger le pain et revint se coucher.
Cependant, un des bourgeois s'étant réveillé et ayant appelé ses deux compagnons : « Amis, leur dit-il, écoutez mon rêve. Je me suis vu transporté par deux anges en enfer. Longtemps ils m'ont tenu
suspendu sur Tabime du feu éternel. Là, j'ai vu les tourments, etc. . . . — Kt moi, reprit Tautre, j'ai songé que la porte du ciel m'était ouverte ; les archanges Michel et Gabriel, après m'avoir enlevé par les airs, m'ont conduit devant le trône de Dieu. J'ai été témoin de sa gloire...» Kt alors le songeur commença à dire des merveilles du paradis, comme l'autre en avait dit de l'enfer.
Le villain, pendant ce temps, quoiqu'il les entendit fort bien» feignait toujours de dormir. Ils vinrent le réveiller. Lui, affectant l'espèce de saisissement d'un homme qu'on tire subitement d'un profond sommeil, cria avec un ton effrayé : « Qui est là ? — Eh î ce sont vos compagnons de voyage, Quoi ! vous ne nous connaissez plus? Allons, levez-vous et contez-nous votre rêve. — Mon rêve ! Oh ! j'en ai fait un singulier et dont vous allez bien rire. Tenez, quand je vous ai vus transportés l'un en paradis, l'autre en enfer, moi j'ai songé que je vous avais perdus et que je ne vous reverrais jamais. Alors je me suis levé, et, ma foi, puisqu'il faut vous le dire, je suis allé manger le pain. »
(Fabliaux et contes du douzième et du treizième siècle ^ t. IL)
Krylov a enlevé la poussière de ce vieux fabliau et l'a modernisé ; à la convention naïve du plus beau songe il a substitué une discussion politique ; au pèlerinage un voyage de commerce; aux mœurs françaises du moyen âge, les usages russes de notre temps, mais le cadre est le mcrae; le plus malin mange le diner pendant que ses compagnons de voyage se disputent. Krylov a cependant négligé une circonstance piquante. Dans le récit français, c'est le personnage que Ton juge le plus sot qui joue les autres et prend sa revanche du tour qu'on a voulu lui jouer.
XIII. La fable du Renard (IX, 4) ou de la Queue du Renard^ comme traduit M. Parfait, est encore un souvenir d'un conte du moyen âge. Celui-ci se trouve dans le Roman de Renard. Seulement les rôles sont inlcr-
\ertis. Dans Krylov, le Renard en allant boire un soir à la rivière, qui est gelée, laisse prendre sa queue dans les glaçons. Il pourrait s'échapper en sacrifiant quelques poils; mais il compte sur le dégel ; par malheur le dégi'I ne vient pas, au contraire, et le renard qui voit paraître le soleil, est contraint d'appeler à son aide son compère le Loup. Celui-ci ne trouve d'autre moyen de lui rendre la liberté, que de lui couper la queue.
Krylov s'est proposé un but moral; le trouvère n'a voulu qu'amuser ses lecteurs par un de ces bons tours que Renard, représentant de Fesprit de ruse, joue au Loup, représentant de la force brutale. Ain$:i les rôles sont renversés. C'est le loup qui perd sa queue et c'est le renard qui triomphe. Au lieu du texte original que nos lecteurs ne comprendraient peut-être pas, nous copions la traduction enfantine qu'en a donnée M. Paulin Paris dans ses Aventures de Maître Renard et d^Ysenyrbi son compère. Les bacons^ dont il s'agit ici et plus loin, sont des quartiers de porc.
Neuvième aventure. — Où Ton verra comment Renart conduisit son compère à la pêche aux anguilles.
C'était peu de temps avant Noël, quand on pense à saler les bacons. Le ciel était parsemé d'étoiles, il faisait un grand froid, et le vivier où Renart avait conduit son compère était assez fortement pris de glace pour que l'on pût en toute sécurité y former sur lui des rondes joyeuses. 11 n'y avait qu'un seul trou, soigneusement entretenu chaque jour par les paysans du village, et près duquel ils avaient laissé le seau qui leur servait à puiser de Teau.
Renart, indiquant du doigt le vivier :
— Mon oncle, dit-il, c'est là que se tiennent en quantité les barbeaux, les tanches et les anguilles ; et précisément voici l'engin qui sert à les prendre. (Il montrait le seau.) 11 suffît de le tenir
quelque temps plongé dans Teau^ puis de l'en tirer qiiand on sent à sa pesanteur qu'il est garni de poissons.
— Je comprends, dit Ysengrin, et pour bien faire, je crois, beau neveu, qu'il faudrait attacher Tengin à ma queue ; c'est apparemment ainsi que vous faites vous-mêmes quand vous voulez avoir une bonne pêche.
— Justement, dit Renart ; c'est merveille comme vous comprenez aisément. Je vais faire ce que vous demandez.
Il serre fortement le seau à la queue d'Ysengrin. Et maintenant, vous n'avez plus qu'à vous tenir immobile pendant une heure ou deux, jusqu'à ce que vous sentiez les poissons arriver en foule dans l'engin.
— Je comprends fort bien ; pour de la patience, j'en aurai tant qu'il faudra.
Renart se place alors un peu à l'écart, sous un buisson, la tête entre les pieds, les yeux attachés sur son compère. L'autre se tient au bord du trou, la queue en partie plongée dans l'eau avec le seau qui la retient. Mais, conmie le froid était extrême, l'eau ne tarda pas à se figer, puis à se changer en glace autour de la queue.
Le loup, qui se sent pressé, attribue le tiraillement aux poissons qui arrivent; il se félicite, et déjà songe au profit qu'il va tirer d'une pêche miraculeuse. Il fait un mouvement, puis s'arrête encore, persuadé que, plus il attendra, plus il amènera de poissons à bord. Enfin, il se décide à tirer le seau; mais ses efforts sont inutiles. La glace a pris de la consistance, le trou est fermé, le queue est arrêtée sans qu'il lui soit possible de rompre l'obstacle. Il se démène et s'agite, il appelle Renart :
— A mon secours, beau neveu ! il y a tant de poissons que je ne puis les soulever; viens m'aider; je suis las, et le jour ne doit pas tarder à venir.
Renart, qui faisait semblant de dormir, lève alors la tête :
— Comment, bel oncle, vous êtes encore là? Allons, hâtez- vous^ prenez vos poissons et partons ; le jour ne peut tarder à venir.
— Mais, dit Ysengrin, je ne puis les remonter. 11 y en a tant, tant, que je n'ai pas la force de soulever l'engin.
— Ah ! reprend Renart en riant, je vois ce que c'est ; mais à qui a faute? Vous en avez voulu trop prendre, et le villain a raison de
le dire : Qui lout désire tout perd.
La nuit passe, l'aube parait, le soleil se lève. La neige avait blaivchi la terre, et messire Constant des Granges, un honnête vavasseur dont la maison touchait à l'étang, se lève et sa joyeuse mégnie. Il prend un cor, appelle ses chiens, fait seller un cheval, des clameurs partent de tous côtés, tout se dispose pour la chasse. Renart ne les attend pas, il reprend lestement le chemin de Maupertuis, laissant sur la brèche le pauvre Ysengrin, qui tire de droite et de gauche, et déchire sa queue cruellement sans parvenir à la dégager. Survient un garçon tenant deux lévriers en laisse. H aperçoit le loup arrêté par la queue dans la glace, et tout ensanglanté. « Ohé ! ohé ! le loup ! f Les veneui'S avertis accourent avec d'autres chiens, et cependant Ysengrin entend Constant des Granges donner Tordre de les délier. Les braconniers obéissent; leurs brachels s'attachent au loup qui, la pelisse hérissée, se dispose à faire bonne défense. 11 mord les uns, i*etient les autres à distance. Alors messire Constant descend de cheval, approche l'épée au poing et pense couper Ysengrin en deux. Mais le coup porte à faux; messire Constant, ébranlé luimême, tombe sur la tête et se relève à grand'peine. Il revient à la charge, vise la tête, le coup glisse et le glaive descend sur la queue qu'il emporte tout entière. Ysengrin , surmontant une douleur aiguë, fait un effort suprême et s'élance au milieu des chiens qui s'écartent pour lui ouvrir passage et courir aussitôt à sa poursuite. Malgré la meute entière acharnée sur ses traces, il gagne une hauteur d'où il les défie. Brachets et lévriers, tous alors renoncent à la chasse. Ysengrin entre au bois, plaignant la longue et riche queue qu'il s'est vu contraint de laisser en gage, et jurant de tirer vengeance de Renart, qu'il commence à soupçonner de lui avoir malicieusement ménagé toutes ces fâcheuses aventures.
Ce récit est pins amusant que celui de Krylov, mais il faut avouer qu'il est un peu long ; les trouvères ne se pressaient pas, ils savaient que l'auditeur était patient et les écouterait attentivement jusqu'au bout. Krylov n'a pris de l'original que les deux personnages et puis la queue gelée et enfin coupée, pour sauver la vie de celui qui sVst laissé prendre au piège. On conçoit que
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le poète russe, préoccupé de la leçon morale, ait mis en cause la belle queue du Renard au lieu du maigre appendice du Loup, mais l'esprit est quelque peu choqué de Yoir le Renard qu'on nous peint ordinairement si rusé, se jeter sans raison dans ce sot embarras. Le rôle de dupe convient mieux au loup, vorace et stupide personnage , qui ne rachète sa méchanceté par aucun charme.
XIV. Dans une autre fable , le Loup et le Renard (IV, 3), nous retrouvons, avec les mêmes personnages, un autre souvenir du même roman. Dans Krylov, le Renard bien repu voit arriver le Loup maigre, efflanqué, affamé ; il demande humblement quelque chose à son compère. Le Renard lui offre avec empressement... du foin, dont le Loup n'a que faire ; mais il se garde de lui parler d'un régal qu'il tient en reserve dans un coin et qui viendrait bien à point au pauvre Loup.
Ici encore les rôles sont intervertis; dans le Roman de Renardj c'est le Loup qui montre de la dureté, le Renard Ten punit à sa façon.
Benart, un matin, entra chez son oncle, les yeux troubles, la pelisse hérissée :
— Qu'est-ce, beau neveu ? tu parais en mauvais point, dit le maître du logis ; serais-tu malade ?
— Oui, je ne me sens pas bien.
— Tu n'as pas déjeuné?
— Non, et même je n'en ai pas envie.
— Allons donc! çà, dame Hersent (la louve), levez-vous tout de suite, préparez à ce cher neveu une brochette de rognons et de rate; il ne la refusera pas.
Hersent quitte le lit et se dispose à obéir. Mais Rcnart attendoil
mieux de son oncle ; il Yoyoit trois beaux bacons suspendus au faîte de la salle, et c'est leur fumet qui Tavoit attiré
— Voilà, dit-il, des bacons bien aventurés ! savez- vous, bel oncle, que si un de vos voisins (n'importe lequel, ils se valent tous) lesapercevoit, il en voudroit sa part? À votre place, je ne perdrois pas un moment pour les détacber, et jedirois bien haut qu'on me les a volés.
— Bah! fit Ysengrin, je ne suis pas inquiet; et tel peut les voir qui n'en aura jamais le goût.
— Comment ! si Ton vous en demandoit ?
— Il n'y a demande qui tienne, je n*en donnerois pas à mou neveu, à mon frère, à qui que ce soit au monde.
Renart n'insista pas; il mangea ses rognons et prit congé. Biais le surlendemain il revint à la nuit fermée devant la maison d'Ysengrin. Tout le monde y dormoit. 11 monte sur le faîte, creuse et ménage une ouverture, passe, arrive aux bacons et les emporte...
La morale de Krylov est tout à fait différente. Le' Loup du roman n'est que mesquin dans son hospitalité; tandis que le Renard de Krylov, tout en restant impitoyable, veut se donner les apparences de la générosité en offrant avec empressement ce qu'il sait bien que le loup n'acceptera pas.
XV. L'histoire des deux petits Garçons (l\^ 7) dont l'un, juché dans un châtaignier grâce aux épaules de l'autre, et jetant à celui-ci les écorces pendant qu'il mange les marrons, n'est qu'une variation du Singe qui, chez la Fontaine, fait tirer les marrons du feu par le Chat et les croque sans rien laisser à son complice. Seulement le Singe est plus gourmet que le petit garçon, puisqu'il fait cuire les marrons, que le second mange tout crus.