TRADUCTEURS DE KRYLOV
Nous ignorons si Krylov a été traduit en allemand, mais on a tenté plusieurs fois de le traduire en français. Ce n'est pas une lâche facile cependant. Krylov, comme on Ta vu, est profondément russe, et son style est plein de ces idiotismes qui au premier abord semblent intraduisibles. D'un autre côté, il faut bien reconnaître que le français est de tous les idiomes européens relui qui se rapproche le plus des langues slaveis, non pour la forme des mots, mais pour l'expression des idées. L'allemand, qui a fourni beaucoup de mots au français, est beaucoup plus éloigne de celte langue que le russe pour les tournures et les métaphores. Nombre de locutions, qui ne se rendent en allemand que par des équivalents, se traduisent en français mot à mot et par des images identiques. On peut se demander d'où provient cette correspondance infime dans l'expression des idées entre deux langues placées aux deux extrémités de l'Europe, correspondance que Thistoire n'explique pas. Il a dû y avoir probablement entre les Celles et les Slaves une parenté antique et antéhislorique, dont les deux peuples ont conservé un instinct confus, puis(|ue
nous les voyons se rechercher et se rapprocher constamment, malgré les distances, malgré la différence des systimes politii|ues et malgré les guerres qui auraient dû en faire des ennemis irréconciliables.
Il est donc plus facile de traduire du russe en français qu^cn allemand, mais il faut connaître parfaitement les deux langues et se donner la peine de trouver des locutions correspondantes. La difficulté s'accroît considérablement lorsqu'on s^impose la tâche de soumettre sa traduction aux règles si sévères de la versification française. Cette difficulté n'a cependant pas rebuté les traducteurs de Krylov. Le premier en date, à notre connaissance, est Dupré de Saint-Maur, qui, dans son Anthologie russe^ inséra la traduction, médiocrement versifiée, de sept fables. Un aulre écrivain, qui ne s'est désigné que par les initiales F. J. R., fit imprimer à Saint-Pétersbourg en 1 822 la traduction de 69 fables, distribuées en trois livres. L'auteur annonçait dans sa préface qu'il traduirait tout le recueil de Krylov, s'il était encouragé. Probablement il ne le fut pas, et c'était justice. Ces premières traductions sont pâles, ternes, prosaïques ; le sens est conservé sans doute, mais tout le charme du récit disparaît, surtout dans la seconde version. Ces observations s'appliquent également à une troisième traduction , presque complète, tentée par Mascltt, et publiée en 1827.
Une autre version qui parut en 1825 à Paris a fait beaucoup plus de bruit et il en a été tiré deux éditions • la première, imprimée avec luxe, contenait la traduction ou plutôt l'imitation de 89 fables, en vers français
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et italiens. Cette traduction avait été provoquée par le comte Grégoire Orlof, connu par divers ouvrages écrits en français; cinquante-sept auteurs connus y prirent part et, dans le nombre, tous les fabulistes alors en renom, Arnault, Lebailly, Stassart, et avec eux la plupart des poëtes déjà célèbres par d'autres écrits, Casimir Delavigne, Soumet, Emile Deschamps, Delphine Gay (depuis madame de Girardin), etc. Une traduction littérale avait été mise à leur disposition ; mais la plupart, au lieu de versifier cette prose, n^y virent qu'un texte sur lequel ils pouvaient broder à leur fantaisie. Quelques-unes de ces imitations sont heureuses, nous en avons reproduit deux tout à l'heure ; cependant on peutdire en général, que jamais onn^avait vu tant de gens d'esprit s'associer pour une œuvre si médiocre.
De 1828 à 1852, nous ne croyons pas qu'il ait été fait de nouvelle tentative pour acclimater Krylov en France. A cette dernière époque, un professeur, qui a laissé dexcellents souvenirs à Saint-Pétersbourg, M. Bougeault, publia une petite brochure : Krylow, ou le la Fontaine russe^ contenant vingt fables et une notice sur le fabuliste. Cette traduction, bien qu'amèrement critiquée à son apparition, est fort supérieure aux précédentes ; mais elle n'échappe pas au défaut commun : elle est froide et prosaïque.
Il restait donc à faire mieux et à traduire tout le recueil, ce que M. Parfait a exécuté, et exécuté avec bonheur. Sa traduction, imprimée à Paris en 1867, en un élégant volume in-1 2, contient 152 fables, c'est-à-dire
tout l'ouvrage de Krylov, moins 45 apologues empruntés par lui à la Fontaine ou à d'autres fabulistes français trop connus. C'est à cette traduction que nous avons emprunté tous les morceaux en vers cités plus haut. Ceux qui compareront l'original avec la copie reconnaîtront qu'il est impossible .d'être à la fois plus exact, plus élégant, plus malicieux et de mieux lancer l'épigramme.
Krylov a trouvé celte fois un traducteur digne de lui, el il faut espérer que les critiques français, accorderont à l'écrivain russe le rang auquel il à droit , puisqu'ils sont en possession de tout ce qui est nécessaire pour le bien juger.