‹ Krylov et ses fablesChapitre 4 sur 21 · LE LOUP ET LES BERGERS · texte numérisé non relu

LE LOUP ET LES BERGERS

Un loup voyant des bergers manger une brebis dans leur tente, se dit en lui-même : « Quel bruit il y aurait parmi eux si j'en faisais autant ! d (Voy. Krylov, VI, 1.)

Pas un mot de perdu. C'est bref et profond comme ce chapitre de l Esprit des lois^ dans lequel Montesquieu caractérise le despotisme :

Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit ils coupent l'arbre au pied et cueillent le fruit. Voilà le goul vernement despotique. (L. V, 13.)

11 y a dans cette concision extrême beaucoup plus d'éloquence que dans le* longs discours de la sa-

gesse hindoue. Mais cela dépend évidemment des circonstances. C'est à l'écrivain de les apprécier. I D'où vient cette fable ésopique, si énergique et si 1 sèche à la fois ? d'où vient cet Ésope dont l'antiquité nous cite si souvent le nom et Si rarement les œuvres? Faut-il ajouter foi à cette Vie d'Ésope que la Fontaine nous a traduite et qu'il a mise en tête de ses Fables ? Il convient lui-même qu'elle est pleine de contes et de puérilités ; mais par une de ces distractions dont il avait le monopole, il ajoute en parlant de l'auteur:

Comme Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Esope ne devait pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savait par tradition ce qu'il a laissé.

Or il s'est écoule près de dix-huit siècles et demi entre Tépoque où Planude écrivait cette biographie dans un couvent de Constantinople, et celle où Ton place Texistence du bossu phrygien. Les hommes n'ont pas, d'ordinaire, la mémoire si longue.

Quoi qu'il en soit de sa légende, l'existence d'Ésope lui-même paraît suffisamment établie. Il est à peu près prouvé qu'au quatrième siècle avant Jésus-Christ, il a existé un personnage de ce nom qui a composé des fables, et que Solon, son contemporain, qui n'était pas seulement un législateur, mais encore un poëte distingué, s'amusa à en met-

tre quelques-unes en vers. Mais fixut-il laisser sur le compte d'Ésope les compositions qui nous sont parvenues sous son nom et qui, de 199 que contenaient les premières éditions, ont été portées à 423 et plus dans les dernières ? Non, ou du moins le fait est bien établi, pour le plus grand nombre d'entre elles. Quintilien, dans son Institution de l^ orateur , conseille de donner pour exercice aux enfants des fablés en vers qu'ils réduiront en prose, abrégeant certains détails, développant les autres, suivant la fantaisie de chacun. Ce conseil fut suivi et si bien suivi par les écoliers et leurs maîtres que deux fabulistes excellents, l'un grec et l'autre latin, devinrent les victimes de ces exercitations scolastiques, Ije moyen âge grec à Constantinople, le moyen âge latin dans l'Occident, n'ont connu que des fables en prose tour à tour abrégées ou paraphrasées, remaniées et retravaillées en cent façons, mais non pas de manière cependant à perdre tout leur caractère poétique. Eti les examinant de près, on y pouvait reconnaître des fragments de vers, disjecti membrapoetx. Certains érudits parvinrent même, à force de patience et de conjectures, à rétablir quelques-unes de ces fables sur leurs pieds métriques. La découverte des manuscrits originaux a montré qu'ils avaient raison.

Un manuscrit de Phèdre, «affranchi d'Auguste», découvert et imprimé en 4596, a donné le texte latin, défiguré par des abréviateurs du nom ou du faux nom deRomulus. Un manuscrit de Babrius, découvert dans un couvent du mont Athos et publié pour la première fois en 1844, a donné le texle grec primitif d'une partie des rédactions qui nous sont parvenues sous le nom d'Ésope.

Cependant Babrius est bien loin de nous fournir tout Ésope. Le recueil retrouvé ne contient que cent onze fables ; il est vrai qu'il n'est pas complet. Démétrius de Phalère , nous assure-t-on, recueillit et édita des fables ésopiques au troisième siècle avant Jésus-Christ ; Phèdre , qui écrivait au premier siècle après, cite Ésope et ne parle pas de Babrius. Il a donc exislé dans l'antiquité une rédaction ésopique en dehors de Phèdre et de Babrius. Qu'est devenue cette rédaction? on l'ignore, mais à en juger par les deux fabulistes authentiques qui nous restent, la fable dans ce recueil, se souvenait encore de son origine ; on sentait qu'au début, elle s'était bornée à fournir une comparaison à l'appui d'une maxime de morale, et propre à figurer dans une conversation sans la ralentir. Il y a bien dans Phèdre quelques échappées poétiques. Il nous montre d'un trait le

cerf haletant de sa course, le bœuf au long regard calme , le chien vif, remuant , empressé ou hargneux suivant les cas, les grenouilles nageant à Tenvi et caquetant gaiement et stupidement auprès du roi Soliveau ; mais il a la manie de ces termes abstraits, de ces locutions lourdes qui, placées en travers du vers, ressemblent à des cubes de granit destinés àPalourdir. Babrius détaille davantage ; il a glus de couleur et d'entrain, mais, en somme, leur ' poésie à tous deux est presque uniquement négative; ils semblent s'être proposé pour but de jeter un vêtement plus ou moins [ élégant sur la fable ésopique, mais on sent toujours le squelette.

Est-ce impuissance de leur part? est-ce crainte de fatiguer l'impatience du lecteur? Les deux causes semblent s'être combinées. Les deux poètes ont écrit à un moment de grande culture intellectuelle. Or, la fable a ses époques de faveur dans la vie des peuples comme dans celle des individus. Les siècles brillants la négligent volontiers, elle ne figure pas parmi les genres littéraires cultivés à Athènes. La littérature du siècle d'Auguste possède Phèdre et l'oublie, comme la Grèce a oublié Babrius. Aucun écrivain notable ne mentionne l'affranchi d'Auguste, ou du moins ces mentions sont

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tellement équivoques qu'on doute si elles s'appliquent à lui ou à tout autre inconnu du même nom.

L'apologue reprend faveur par degrés dans les siècles où le christianisme grandit , tandis que l'empire romain se dissout par l'afflux de nouvelles idées et de nouvelles races. Apollonius de Thyane, le messie païen, trace un brillant éloge de la fable ésopique, qui « des plus petits objets fait sortir les plus grands enseignements, » et il nous la représente comme enseignée directement par Mercure au berger Ésope en récompense de sa piété envers les dieux (V. 14, 17). Au siècle suivant, Âulu- Gelle insère dans ses Nuits attiques la charmante fable dont la Fontaine a fait, non pas en la développant cette fois, mais en l'élaguant, en la dépouillant de ses superfluités, un de ses plus spirituels et poétiques récits : P Alouette^ ses Petits et le Maître d'un champ. Le mouvement se poursuit dans le même sens jusqu'au moyen âge.

Le moyen âge est une époque conteuse par excellence, comme celle d'Homère. L'Europe est retombée dans l'enfance, par suite des invasions des barbares, et les peuples jeunes sont comme les enfants, ils aiment les récils longs et détaillés. Les récits guerriers ont le pas. C'est l'époque des ba-

tailles gigantesques, des vastes conquêtes, de Tindépendanceféodale. La Chansonde Roland apparaît, suivie de ses innombrables romans de geste ; puis viennent les récits aventureux des chevaliers de la ïable Ronde, le monde des fées et des géants, les contes merveilleux d'enchantements et d'amour. Puis, les déceptions arrivant, on se jette dans la raillerie, mais on la veut encore épique, on la veut surtout inépuisable; il faut que les aventures s'entassent sur les aventures, sans confusion, mais sans fin. Delà cet apologue gigantesque qui passionne à la fois la France et l'Allemagne et qui, dans la rédaction française, n'a pas moins de 50,000 vers, le Roman de Renard. Les aventures du renard et du coq, du renard et du loup, et une foule d'autres récits ésopiques, reparaissent ici, niais agrandis et élevés à la hauteur de l'épopée, et les poètes, encouragés par le public toujours avide de nouveaux développements, ne s'arrêtent que lorsque maître Renard est devenu roi, puis secrétaire du pape, arbitre^du monde physique et du monde moral.

Il y a loin de là à la maigre fable d'Ésope — qui n'est cependant pas oubliée — mais il y a encore plus loin de là au récit hindou. L'un et l'autre s'épanouissent longuement, mais l'un s'épanouit en un bouquet de réflexions morales, l'autre en un

feu d'arlificed'aventureset de détails plaisants. Le trouvère cherche à prolonger son récit, mais en renouvelant l'intérêt, et en renforçant le comique.

A côté de cette vaste composition à cent actes divers, les récits ésopiques trouvent leur place et l'on voit se multiplier les Ysopels qu'on donne pour des traductions d'Ésope, mais qui en sont de véritables transformations et des plus heureuses. Donnons-en un exemple entre mille. Tout le monde connaît la fable dans laquelle divers animaux, associés avec le lion sur un prétendu pied d'égalité, prennent une proie que le roi des animaux trouve moyen de s'approprier tout entière. Voici le récit de Phèdre, très-fidèlement reproduit par la Fontaine :

La génisse, la chèvre et la brebis résignée à l'injure s'associèrent avec le lion dans les bois. Un cerf énorme fût pris ; les parts faites, le lion parla ainsi : « Je prends la première parce que je m'appelle lion ; la seconde, vous me la donnerez parce que je suis fort ; la troisième me revient parce que j'ai plus de courage ; quant à la quatrième, il arrivera malheur à qui y touchera ! » (I, 5.)

Voyons ce récit transformé par Marie de France, femme poëte qui vivait à la cour du roi anglonormand Henri II, c'est-à-dire au douzième siècle :

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