‹ Krylov et ses fablesChapitre 5 sur 21 · LE LION, LE LOUP ET LE RENARD · texte numérisé non relu

LE LION, LE LOUP ET LE RENARD

Le lion se promenait un jour avec le renard et le loup ses sujets. Tout à coup il se mit à bâiller, et laissa voir une gueule toute sanglante encore, et remplie de flocons de laine. Le renard s'en aperçut très-bien ; mais flatteur à sou ordinaire : « Sire, vous avez faim, dit-il, et je vois par ce bâillement que votre estomac travaille, et que vous n'avez point mangé d'aujourd'hui. — 11 est vrai, répondit le lion; eh bien, chassons ensemble, nous partagerons notre chasse en commun ; mais jurez-moi auparavant d'être fidèles et de ne rien détourner pour votre profit particulier. » Les deux courtisans jurèrent ; le monarque lui-même fit le serment ; et après être convenus d'un signal et d'un lieu de ralliement, ils partirent chacun de leur côté. Mais celui-ci n'eut garde de se fatiguer à chasser ; il se rendit tranquillement au lieu du rendezvous.

Pour les deux autres, ils revinrent bientôt après, annonçant qu'ils avaient découvert, l'un un taureau, l'autre une vache avec son veau. Sur leur rapport, le roi les suivit pour aller étrangler les trois victimes. Quand elles furent tuées, le loup proposa de partager. « Volontiers, dit le lion ; eh bien, fais toi-même les parts. — Elles doivent être proportionnées à la taille et à l'appétit de nous trois, reprit le loup. Que le taureau soit pour vous, sire ; Renard aura le veau et moi la vache. »

Pour toute réponse, le lion furieux lui allonge sur le museau un coup de griff*e, avec. lequel il lui arrache un œil et une partie de la mâchoire, puis se tournant vers le renard, il ordonne à celui-ci de parler. — « Je vous obéirai, sire, répondit le renard ; et j'aurai soin de ne pas manquer, comme mon camarade, au respect que je vous dois. Prenez le taureau,

sire ; il vous appartient comme notre roi et notre maître. La reine, votre auguste compagne, vient de vous donner un lionceau ; il est juste que nous travaillions pour elle ; donnezlui la vache. Quant à messire votre fils, ses droits ne doivent pas être oubliés ; qu'il prenne le veau. »

Le lion, émerveillé, demande au renard qui l'a rendu si habile dans l'art de faire les parts. « C'est, répond-il, ce gaillard à qui vous avez fait un si beau bonnet rouge *. »

Comme le récit un peu terne du poète latin est devenu plus spirituel, plus vivant, plus vraisemblable aussi ! car quelle apparence qu'une brebis

^ 11 y a plusieurs rédactions de cette fable. Nous avons choisi la plus piquante, qui nous est fournie par Le Grand d'Âussy . L'édition de Marie de France , publiée par Roquefort, en contient deux autres versions, plus rapprochées de la fable première. Nous en plaçons une ici dans le texte original, en prévenant que le bugle e^t un bœuf.

Jadis esteit custume et lois Que li Léunz dut estre rois Seur tûtes les bestes qui sunt, Et ki cunversent en cest munt ; Dou Ikigle ot fait sun seneschal Car preu le tint et à loial ; Au Leuz bailla sa provosté Tuit trois en sunt el bos aie, Un cerf truvèrent e chacièrent, Qant pris Forent, si Fescurchièrent Le Loi au Bugle demanda Comment le cers départira :

C'est bien, fel-il, à mon sengnur.

Cui nus devuns porter henur .

Le Léons a dit e jurei, Ke tuit sevent par véritéi,

et une chèvre se soient associées pour chasser sur le pied d'égalité avec un lion ! Le conte est probablement d'origine étrangère, et il s'est glissé ici quelque faute de traduction du genre de celle qui, dans une phrase célèbre de TÉvangile, a transformé un câble en un chameau. Krylov, dans l'imitation qu'il a faite de cette fable, a remplacé la génisse, la chèvre et la brebis, par un loup, un chien et un renard, mais il eût mieux fait d'imiter Marie de France jusqu'au bout. (IV, 16.)

De cette époque la fable est renouvelée. La préoccupation d'intéresser par le récit l'emportera désormais sur celle d^nstruire par la moralité. C'est le contraire de la fable indienne, où la moralité absorbe le récit.

La Renaissance est fidèle à la tradition du moyen âge. Il y a dans Marot une fable, entre autres, racontée d'une manière délicieuse, c'est celle du

Ktî la première part aureit Pur ce que Reiz e Sires esteit ; Ke l'autre part pur le gaaing, n ot esté li tiers compaing, La tierce part ce dit aureit Car il l'ocist, raisuns esteit ; Car se nus d'eauz deux la prencit Ses anemis mortex sereit.

Dune ni osa nus atuchier. Tut lur estut le cers laissier.

4a KRYLOV ET SES FABLES.

lion épargnant un rat qui lui est tombé sous la patte. Celui-ci le remercie à genoux en ôlant son bonnet et lui promet, foi de rat, de l'en récompenser ; le lion méprise cette promesse, et plus tard, tout roi qu'il est, il n'en devra pas moins la vie à l'intervention de l'humble rongeur. I^a Fontaine, en traitant le même sujet, est resté fort au-dessous de Marot. (Voy. Krylov, IX, 9.)

11 y a aussi dans Rabelais une fable, qui ne tient que quelques lignes dans Ésope, mais qui prend ici des proportions gigantesques, comme tout ce que touche le curé de Meudon. Il s'agit d'un bûcheron qui a perdu sa cognée et qui la réclame à Jupiter. Les dieux sont au conseil et occupés à régler les intérêts du monde : ils viennent de faire justice desTalars (ou des Tartres, comme Rabelais les appelle), qui, aprèsavoir dominé longtemps en Russie, avaient été enfin dépossédés de Kazan et d'Astrakhan; on examinait le différend qui s'était élevé entre deux célèbres professeurs de Paris, lorsque les cris du bûcheron parvinrent au divin cénacle. Jupiter fait ouvrir la trappe qui permet au ciel de communiquer avec la terre. On écoute Jacques Bonhomme réclamant son gagne-pain, et, après nombre de commentaires plus ou moins saugrenus, le bonhomme Jupiter expédie Mercure avec

trois cognées, l'une d'or, l'autre d'argent, et la troisième, celle-là même que le bûcheron avait perdue. Mercure les lui offre successivement en lui disant de choisir. J'en sais plus d'un qui eût tout au moins hésité, mais Jacques Bonhomme n'hésita pas, il prit résolument la sienne, et Mercure lui donna les deux autres en récompense de sa probité.

Pour Rabelais, un tel cadre n'est qu'un prétexte aux railleries d'une verve satirique et bouffonne Pour la Fontaine, la fable est aussi un prétexte a1j rêveries, aux caprices d'un charmantconteur, d'un conteur malicieux. Au début cependant, il hésite— Krylov en fera autant plus tard — il est persuadé qu'Ésope, et Phèdre surtout, lui sont très-supérieurs ; il les suit à la trace, tout en s'émancipant un peu de temps à autre, et faisant çà et là l'école buissonnière : buissonnière, c'est le mot, car il n'es^ jamais aussi charmant que lorsqu'il s'égare et nous égare avec lui derrière les buissons, dans les champs et les bois de sa Champagne. Cependant c'est seulement après être parvenu à la moitié de son livre, qu'encouragé par le succès, il ose enfin s'abandonner à son caprice et nous livrer toute la poésie familière de ce qu'il a vu, de ce qu'il a observé. Avec quelle bonhomie charmante il nous décrit le spectacle de la vie qui se déroule devant

lui ! Ici c'est le roi Lion avec sa cour de renards flatteurs et rusés, de loups voraces et toujours prêts à entrer en guerre, sans compter les seigneurs qui ne sont que mouches, ou gobe-mouches, guettant au passage une faveur du souverain ou voltigeant bruyamment av^c cette fatuité importune et étourdie que chacun sait. Là-bas, c'est le gentilhomme campagnard, grossier et hospitalier, insolent par habitude et bienveillant par caractère, ours, éléphant ou... compagnon d'Ulysse. Ailleurs c'est le bourgeois, juge, médecin, bailli, maître d'école, avide, bavard, querelleur et vaniteux; ou l'homme du peuple, joyeux et imprévoyant. Il en veut aux avares par instinct d'enfant insoucieux, aux pédants par instinct d'indépendance et amour de la simplicité; aux moines gourmands et paresseux, par instinct de travailleur ; aux gens de loi auxquels il abandonne volontiers son bien pour n'avoir pas à le défendre ; il en veut surtout aux hypocrites, par instinct d'homme droit et loyal, incapable de se contraindre. Mais s'il voit bien les défauts de ceux qui l'entourent et les faiblesses de la nature humaine, c'est en observateur indulgent : il rit, il raille, mais il ne s'irrite pas, et encore sa raillerie s'éteint souvent dans une larme de compassion, car il a des sympathies pour tout ce qui souffre, il ré-

clame contre toutes les oppressions, depuis celle du roi lion sur les animaux jusqu'à celle de l'homme sur la bête, il plaint la branche broutée par la chèvre et le pot de terre écrasé par le pot de fer. Quant à la moralité de sa fable, elle est aussi capricieuse que ses allures; elle vient comme elle peut, parfois même elle ne vient pas du tout, peu lui importe ! il a conté, et rêvé ; il s'est attendri et amusé, sa tâche est faite, ne lui demandez rien de plus. C'est un grand enfant qui cause et ne s'impose\ jamais.

La Fontaine donne le ton à toute la fable française. La Motte est prêcheur et sec, Dorât est maniéré , Florian est facile, élégant, moral et un peu atteint de sensiblerie, mais ils sont avant tout des conteurs. Bien raconter est la grande et presque la seule affaire.

Au dix-huitième siècle, il n'y a , en Europe qu'une littérature, la littérature française. Gay et Moore chez les Anglais, Yriarte chez les Espagnols, Pignotti chez les Italiens, Gellert chez les Allemands, et, plus tard,Khemnitzeret Dmittriev chez les Russes, sont tous, avec leurs nuances particulières de caractère et de nationalité, des disciples plus ou moins directs de la Fontaine. Un grand écrivain allemand proleste, c'est Lessing; il réclame

en faveur de la moralité qui lui semble compromise SOUS les développements |du récit ; mais Lessing ne crée pas une forme nouvelle de l'apologue, il retourne à la fable primitive, à la fable ésopique; il fait de l'archaïsme et non de Tinnovation.

lY

Khemnitzer, Dmitriev et les autres fabulistes

russes de leur époque, ont écrit de jolis apologues,

bien tournés et spirituels ; mais traduisez-les mot

à mot en français ou dans une autre langue et

vous prendrez cette traduction pour l'original. Il n'en

est pas de même de Krylovl il commence aussi par

imiter. La première fable de son recueil, sinon la

première par la date, le Renard et le Corbeau, est

presque traduite de la Fontaine; cependant dès le

premier mot, nous sommes en Russie. Comparons

un peu les deux fables :

Maître corbeslu sur un arbre perché

Tenait dans son bec un fromage.

Maître renard, par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage : •

Maître Corbeau, c'est un bourgeois notable, sot et pénétré de son mérite ; maître Renard, c'est

quelque clerc, efflanqué et mal nourri, mais narquois et fûté, bien connu dans le monde de la petite intrigue et de la friponnerie. Voilà les personnages français. Voyons les russes.

Dieu avait envoyé à une corneille un petit morceau de fromage, et, perchée sur un sapin, elle se préparait à déjeuner et réfléchissait, tout en tenant le fromage en son bec.

La corneille n'a pas acquis le fromage par son industrie : Dieu le lui a envoyé. Le Français dit : « Aide-toi, le ciel t'aidera, » mais le Russe s'en rapporte volontiers à la Providence. Le Français aurait mangé son fromage tout de suite, le Russe se recueille et réfléchit avant de le manger. Poursuivons :

Pour son malheur, un renard courait près de là ; tout à coup Todeur du fromage Tarrête. Renard voit le fromage, et le fromage le fascine. Le fripon s'avance vers l'arbre sur la pointe des pieds, remue la queue et, sans quitter le corbeau des yeux, il lui dit de sa voix la plus douce, et respirant à peine :

Le poëte français a tracé un dessin au crayon, le poëte russe fait un tableau. Le dialogue va accentuer encore mieux la différence entre les deux nations :

Hé ! bonjour, monsieur du corbeau.

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !

Sans mentir, si votre ramage Se rappelle à votre plumage, Vous êtes le pliénix des hôtes de ces bois.

Ce n'est pas mal pour un renard français qui parle une langue précise, ennemie des exclamations et qui craint les longueurs. Mais comme le russe est plus caressant, et comme ces diminutifs, dont les langues slaves sont si riches, arrivent ici à propos !

Ma petite colombe, comme tu es belle! quel cou! quels yeux charmants ! C'est à n*y pas croire si on tentait de les dépeindre! Et quelles jolies petites plumes! quel joli bec! assurément ta voix doit être celle d'un ange. Chante, ma lumière, n aie pas peur ! Si avec une beauté telle tu savais bien chanter, tu serais parmi nous la reine des oiseaux.

A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie

Et pour montrer sa belle voix.

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Toute prophétesse qu elle est, la corneille se laissa tourner la tête par les louanges ; de joie elle faillit suffoquer, et cédant à l'invitation empressée du renard, elle croassa à pleine gorge. Le fromage tomba.

Le récit français est plus simple, il va droit au but, La Fontaine en était encore — par bêtise, disait Fontenelle — à croire Phèdre fort au-dessus de lui, il n'osait s'écarter de son modèle, et devenir luimême. Si le récit de Krylov paraît un peu rocher-

ché, il est aussi plus poétique. L'imitateur aembelli son original, et ce qui nous importe davantage, il Ta complètement russifié.

Krylov a emprunté une trentaine de sujets à la Fontaine. Comparons-en encore un ou deux. Voici un récit de sa première manière :

Un agneau se désaltérait Dans le courant d'une onde pure.

Un loup survint à jeun, qui cherchait ayenture Et que la faim dans ces lieux attirait.

Les personnages sont posés simplement, mais d'un trait vif et net. L'agneau faible, timide, mais avec la candeur de l'innocence ; le loup, petit tyran féodal de la race de ceux qui se postaient sur le grand chemin pour détrousser les passants, un de ces seigneurs cruels et facétieux, comme George Sand en a placé dans Mauprat , et comme , à répoque même de la Fontaine, la justice de Louis XIV en faisait juger à ces Grands jours (T Auvergne dont Fléchier nous a raconté l'histoire. 11 cherche aventure, la faim le pousse, et il s'en prendra au premier individu plus faible que lui, qu'il rencontrera sur son chemin.

Le tableau de Krylov contient' quelques traits de plus.

Par un jour brûlant, un pauvre petit agneau était allé boire

à un ruisseau. Le hasard voulut que, pour son malheur, un loup affamé rôdât dans les environs. 11 voit l'agneau et s'élance sur cette proie. Mais il veut donner à cet acte une apparence de raison et de légalité.

D'abord le jour est brûlant, cela explique Timprudence de l'agneau de s'en aller tout seul boire à un ruisseau isolé. Quant à la dernière observation, elle est loin d'être inutile. La Fontaine se contente de dire en commençant :

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Comme il n'a pas soin de prévenir qu'il fait une ironie, quelques-uns ont voulu en faire un partisan des sauvages doctrines de Hobbes et de Proudhon, et ont accusé le naïf fabuliste d'admettre que la force donne un droit à celui qui la possède. Toutes les œuvres de la Fontaine protestent contre cette accusation ; mais, avec Krylov du moins, l'équivoque n'est pas possible. Ceux qui invoquent la raison d'État, et qui se servent du prétexte des nécessités sociales pour couvrir leurs injustices sont nettement condamnés. Esope, du reste, avait placé une semblable observation dans la fable qui a servi de modèle aux deux poètes.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage ; Tu seras châtié de ta témérité.

KRYLOV fcT SES FABLES. 57

^apostrophe est menaçante ; mais elle est autrement hautaine et méprisante chez Krylov. Le loup français se sait le plus fort, cela lui suffit ; le loup russe veut faire sentir à Tagneau tout le poids de sa supériorité sociale. C'est un de ces fonctionnaires comme on en trouve tant dans Gogol, et encore plus dans les administrations inférieures de la Russie, devant lesquels le pauvre diable fcaf la terre de son /ront, suivant la locution consacrée, et qui se plaisent à abreuver d'humiliations et à frapper de terreur ceux qui ont affaire à eux, alin de se prouver à eux-mêmes leur importance et de faire payer plus chèrement les services qu'ils devraient rendre gratis. Les réformes entreprises par les ordres de l'empereur Alexandre II ont fort réduit cette ignoble engeance, qui disparaîtra bientôt complètement, on doit l'espérer. Le loup russe ajoute l'outrage à la menace :

a Gomment, insolent, oses-tu, de ton mmeau malpropre, troubler mom breuvage avec du sable et du limon ! . . . »

Le mot mon forme un vers à lui seul, pour ajouter à l'importance du loup devant l'agneau.

(( Pour une telle audace, je t'arracherai la tête. »

La même différence de ton va se faire sentir dans

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la réponse de l'agneau chez l'un et l'autre poète.

Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère,

Mais plutôt qu'elle considère

Que je me vas désaltérant Dans le courant

Plus de vingt pas au-dessous d'elle.

Et que par conséquent, en aucune façon

Je ne puis troubler sa boisson.

Voilà un agneau bien humble, bien soumis ; il s'explique avec une politesse empressée, mais qui ne manque pas d'une certaine dignité. Il est plus faible que le loup, mais au fond il ne se croit pas d'une espèce inférieure. Il n'en est pas de même de l'agneau russe :

« Si le sérénissime Loup me le permet , dit-il , je lui ferai observer que je bois dans le ruisseau à cent pas au-dessous de Son Altesse sérénissime, et qu'elle daigne se mettre en colère sans motif. Je ne puis en aucune manière troubler sa boisson.»

Elle daigne se mettre en colère sans motif est sublime. Il n'y a que l'expression : Nous battons la terre du front, qui puisse l'égaler.

— Tu la troubles, lui dit cette bête cruelle. Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

Écoutons le loup de Krylov :

« — Ainsi donc, j'en ai menti, misérable! Entendit-on ja mais parler d'une telle insolence ! »

Voilà rhumble réponse du pauvre agneau transformée en démenti formel. C'est un défi adressé à un supérieur par un de ces êtres qu'on peut écraser du pied. Le loup ne se contient plus. Use rappelle cependant le prétexte invoqué par la Fontaine et Phèdre :

« 11 me souvient, ajoute-t-il, que Tan dernier tu manquas de politesse envers moi. Je n ai pas oublié cela, l'ami . »

Il n'a pas même médit, comme chez la Fontaine; il a été quelque peu impoli.

Comment laurai-je fait, si je n'étais pas né ? Reprend l'agneau, je tette encore ma mère.

« Pardonnez-moi, monseigneur, je n'ai pas encore un an, dit le petit agneau. »

L'agneau delà Fontaine raisonne, celui de Krylov n'ose pas raisonner. Il s'excuserait même volontiers de n'avoir pas une année de plus, et d'être obligé de démentir le loup sur ce point délicat.

Si ce n'est toi, c'est donc ton frère?

— Je n'en ai point. — C*est donc quelqu*un des tiens? Car vous ne m'épargnez guère, Vous, vos bergers et vos chiens* On me l'a dit ; il faut que je me venge.

Le dialogue se prononce un peu plus en russe :

« Alors c'était ton frère* — Je n*ai point de frère* — Dans

ce cas, c'était ton compère, ou ton cousin mi quelqu'un de votre engeance. Vous m'en voulez tous, vous, vos bergers et vos chiens ; et, si vous le pouviez, vous me feriez toujours du mal. Tu payeras pour les torts de tous. — De quoi suis-je coupable? d

Le loup est à bout d'arguments :

f — Tais-toi, lui dit-il, je suis las de t'écouter. J*ai bien le temps d'éplucher tes sottises, chien que tu es ! »

Chien ! c'est la plus grosse injure qu'un loup puisse prononcer. Puis, las enfin de sa dissimulation, il ajoute :

« — Tu es coupable de ce que j'ai besoin de manger. » Il dit et emporte l'agneau dans l'obscurité des bois.

Là-dessus, au fond des forêts

Le loup l'emporte et puis le mange.

Sans autre forme de procès.

Il y a entre les deux fables toute la différence des deux civilisations. Les personnages de la Fontaine, appartiennent à l'Europe occidentale ; ceux de Rrylov à cette Europe orîenlale qui a voisine l'Asie. Et ce tableau, quoique au simple trait, est tracé de main de maître, et supérieur à celui de la Fon- V taine.

Krylov, il faut l'avouer n'est pas toujours aussi heureux avec le fabuliste français. Il courait au moyen âge un spirituel apologue que les prédica-

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teurs citaient souvent dans leurs sermons. Voici l'analyse qu'en donne Gérusez dans son Histoire de V éloquence au xvi® siècle :

Le lion tint chapitre ; différents animaux vinrent se confesser à lui. Le loup commença : il avoua qu'il avait dévoré force moutons ; mais il ajouta que c'était dans sa famille une vieille habitude; que, de temps immémorial, les loups avaient mangé les brebis, et qu'il ne se croyait pas si coupable. Le lion lui dit : « Puisque c'est l'habitude de vos ancêtres, un droit héréditaire, continuez ; seulement, vous direz un Pater, » Le renard fait une confession semblable, et il dit : « J'ai croqué beaucoup de poulets, dévasté beaucoup de bassescours, mais de tout temps mes ancêtres l'ont fait avant moi, et je croque de race. — Soit, dit le lion, continuez, faites comme vos ancêtres, et dites un Pater, » L'âne ^^nt à son tour ; il se frappe la poitrine avec componction. Il avoue qu'il a commis trois péchés : le premier, c'est d'avoir mangé du foin qui était tombé d'une charrette sur des ronces. — « C'est un grand péché que de manger le foin d'autrui ! Voyons, continuez. » L'âne avoue alors qu'il a fait ses ordures dans le cloître des frères. Le lion se récrie plus vivement : « Souiller ainsi la terre sainte! c'est un péché mortel ! » Son troisième aveu, on ne put le lui arracher qu'au milieu des pleurs et des sanglots ; il avoue enfln qu'il avait brait pendant que les frères chantaient dans le chœur et qu'il avait fait de la mélodie avec eux. Le lion lui dit : « Oh ! c'est un grand péché que de chanter pendant que les frères chantent, de les mettre en désaccord et de semer la zizanie dans l'église. » Sur ce, il le condamna à être flagellé.

La Fontaine s'est emparé de ce conte, il a

transformé le lion confesseur en roi et il en a fait une de ses plus belles fables : les Animaux malades de la peste. Krylov Ta imitée en russe avec quelques changements. Comparons les deux rédactions :

Un mal .qui répand la terreur,

Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre. La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), Capable d'enrichir en un jour TAchéron,

Faisait aux animaux la guerre.

Voilà un début solennel et vigoureux : celui de Krylov ne l'est pas moins. Au reste, le fabuliste russe excelle dans les descriptions. On lui a même reproché de les prodiguer trop :

Le plus cruel des fléaux, Teffroi de la nature , la peste exerce sa fureur dans les forêts ; les animaux sont consternés ; les portes de l'enfer sont toutes grandes ouvertes ; la Mort rôde par les champs, les ravins et le sommet des montagnes. Partout sont éparses les victimes de sa cruauté. Elle fauche sans pitié, comme un faucheur Therbe des champs.

Cette Mort qui rôde par les champs, les ravins, les montagnes, qui n'oublie rien et va fauchant les animaux comme l'herbe des prés, forme un trèsbeau tableau, préférable à c< TAchéron enrichi » du poëte français. Poursuivons :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ; Ou n'en voyait point d'occupés

A chercher le soutien d'une mourante vie ; Nul mets n'excitait leur envie ; Ni loups ni renards n'épiaient La douce et l'innocente proie ; Les tourterelles se fuyaient ; Plus d'amour, partant plus de joie.

Les grammairiens ont remarqué qu'ici, il faudrait: « la douce et innocente proie, » puisque c'est la même proie qui est à la fois douce et innocente ; seulement il y aurait eu alors une faute de versification. La Fontaine se plaint quelque part que ses vers, et même sa prose, lui donnent beaucoup de peine, mais c'est la plainte d'un paresseux; le fait est qu'il travaillait assez peu son style : il trouvait généralement du premier coup; sinon, il ne trouvait pas, nous en avons la preuve dans quelques brouillons de ses poésies qui ont été examinés. Le tableau qu'il trace ici est louchant et plein de délicatesse : celui de Krylov n'est pas moins réussi ; quoique un peu plus recherché.

Ceux qui sont encore au nombre des vivants voyant la mort devant leurs yeux se traînent à peine à demi morts. La peur les a métamorphosés. Ce sont les mêmes animaux, et, dans des maux si grands, ce ne sont plus les mêmes. Le loup n'étouffe plus l'agneau, il est apaisé comme un moine ; le renard laisse en paix les poules et jeûne dans son terrier ; ridée ne leur vient pas même de manger. Le pigeon vit se-

paré de sa colombe ; Tamoiir est oublié ; et sans Tainour où est la joie ?

Le lion tint conseil et dit :

La Fontaine court au fait; Krylov nous dépeint le conseil :

Dans ces jours d'amertume, le lion appelle les animaux au conseil ; ils s'y traînent pas à pas ; c'est à peine si leur âme tient à leur corps ; ils s'assemblent et, dans leur abattement, placés autour du roi, ils fixent sur lui les yeux et prêtent l'oreille à ses paroles.

Mes chers amis.

Je crois que le ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune.

Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux.

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

On fait de pareils dévouements.

Le lion parle ici d'un ton plus humble qu'à l'ordinaire, mais il a besoin de l'assemblée et il tâche de se la concilier. Les souverains constitutionnels ont de ces finesses quand il s'agit d'obtenir l'argent ou le sang de leurs sujets. Il est instruit, du reste, il connaît l'histoire, il n'est pas comme ce renard du même poëte à qui ses parents n'ont pas fait apprendre à lire. Le lion de Krylov n'est' pas moins savant, mais il est plus bavard et aussi

plus lugubre, ce qui est un tort, puisqu'en définitive le récit doit se terminer par une plaisanterie :

« mes amis, commence-t-il, c'est la multitude de nos péchés qui nous a fait tomber sous cette violente colère des dieux. 11 faut que le plus coupable de nous tous se livre à eux de bonne volonté comme victime expiatoire. Peut-être satisferons-nous les dieux par ce sacrifice ; peut-être le zèle ardent de notre foi amollira la dureté de leur colère. Qui de vous, mes amis, ne sait que l'histoire nous offre de nombreux exemples de semblables dévouements? »

Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence L'état de notre conscience.

« Ainsi, que chacun de nous, humiliant son âme, confesse ici tout haut en quoi il a péché avec ou sans dessein. Repentons-nous, mes amis. »

La confession du lion est également plaisante chez les deux poètes :

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons, J'ai dévoré force moutons.

Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense ;

Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger.

« Pour moi, je l'avoue à mon dam, je ne suis pas sans reproche. J'ai quelquefois mis indélicatement en pièces — pourquoi ? je vous le demande — un pauvre petit agneau tout à fait sans malice, et d'autres fois — qui est sans péché ? — il m'est arrivé de mettre en pièces le berger lui-même. »

Le lion sait très- bien qu'on n'y regardera pas de trop près avec lui; il s'accuse donc avec franchise ; mais chez Krylov, il le fait avec la bonhomie souriante d'un supérieur qui veut bien se confesser à un inférieur, dont le respect lui est acquis, quoi qu'il fasse.

Je me dévouerai donc, s*il le faut, mais je pense Qu*il est bon que chacun s*accuse ainsi que moi ; Car on doit souhaiter, selon toute justice, Que le plus coupable périsse.

c Je me livrerai donc volontiers, mais il vaut mieux d'abord examiner nos péchés tous ensemble; celuiquienauraleplus commis se portera victime pour tous. Gela semblera aux dieux plus convenable. »

Le discours du renard est très-piquant dans les deux rédactions, mais il y a dans celle de la Fontaine plus d'entrain, de naturel et aussi plus de brièveté.

Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi.

Vos scrupules font voir trop de délicatesse.

Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché? non, non, vous leur fites, seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur.

« notre roi, bon roi,c'est par excès de bonté que tu t'imputes cela à péché. Si nous nous mettions à écouter aussi sévèrement notre conscience, nous mourrions d'inanition à la fin. Loin de là, notre père : crois bien que c'est un grand honneur que tu fais aux moutons quand tu veux bien les manger. »

KRYLOY El SES FABLES. G7

Le flatteur russe est mieux appris; il a des formules plus humbles ; mais il emploie trop de paroles pour dire plus mal ce que la Fontaine a si lestement exprimé.

Ce que le renar4 français ajoute au sujet du berger est moins heureux :

Et quant au berger, Ton peut dire Qu'il était digne de tous maux, Étant de ces gens-là qui, sur les animaux.

Se font un chimérique empire.

La phrase est embarrassée ; Rrylov est mieux

inspiré :

« Et quant aux bergers, nous t'en prions le front en terre, morigène-les plus souvent de la sorte ; elle n aura que ce qu'elle mérite, cette race sans queue qui ne respire qu'un sot orgueil, et qui s'affiche partout comme devant dominer sur nous. »

Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir. Krylov emploie quatre vers pour dire la môme chose :

« Le renard a fini ; les flatteurs, prenant le même ton, se hâtent à l'envi de prouver à leur roi qu'il n'y a pas même là de quoi demander l'absolution. »

On n'osa trop approfondir Du tigre ni de l'ours, ni des autres puissances,

Les moins pardonnables oflenses.

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux moindres mâtins. Au dire de chacun étaient de petits saints.

Krylov traduit à peu près exactement, mais en allongeant toujours :

Après le lion, l'ours, le tigre, le loup, tour à tour viennent en troupe confesser humblement leurs peccadilles ; mais leurs actes les plus impies, nul n'ose les relever, et tous ceux qui sont riches en griffes ou en dents aiguës sortent de tous côtés, non-seulement innocentés, mais un peu de plus on en ferait des saints.

L'âne vint à son tour et dit : J'ai souvenance

Qu'en un pré de moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,

Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue, Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.

Cette confession de Tâne est un chef-d'œuvre. Il a souvenance, le fait est bien loin et presque effacé. « Il passait dans un pré de moines^ » gens riches et charitables, qui ne devaient pas regarder à si peu de chose ; il c< passait, » le fait n'était pas prémédité ; il avait c< faim ; » l'herbe était trèsappétissante, et d'ailleurs « le diable » s'en est mêlé; et quelle quantité a-t-il prise? la largeur de sa langue; que de circonstances atténuantes! Ajoutons que ce. personnage est un âne, c'est-àdire un être innocent, naïf, souvent maltraité, un personnage à la fois intéressant et ridicule. La Fontaine met toujours le sourire auprès de l'attendris-

sèment, et c'est un de ses charmes. Krylov a substitué à Tâne un bœuf. Ce choix est malheureux. L'âne est vif, il a ses fantaisies à lui, ses incartades, il nous est sympathique malgré ses ridicules. Le bœuf est trop calme, trop docile, trop peu intéressant ; on s'en sert, on l'estime, mais on passe à côté de lui sans le regarder, il y a en lui trop peu de vie. Voici la version de Krylov :

L'humble bœuf vient à son rang et mugit doucement : a Moi aussi j*ai péché. Il y a cinq ans de cela, c'était en hiver, nous avions maigre pitance, le malin m'induisit à mal ; ne pouvant trouver à qui emprunter, j'enlevai de la meule de foin d'un prêtre une toute petite bouchée. »

Ce bœuf qui cherche à emprunter ne semble pas une invention très-heureuse, et puis la meule de foin d'un pope n'est pas du tout l'équivalent d'un pré de moines. Le pope est presque toujours pauvre et les moines sont toujours riches.

A ces mots on cria : Haro ^ sur le baudet ;

Un loup quelque peu clerc prouva, par sa harangue,

* Haro! est un cri d'indignation qui équivaut au mot : toile, prenez-le; seulement, Tun est latin et Taulre normand. Tout le monde a écrit, — et quand je dis tout le monde, je ne m'excepte pas, — que ce mot est un appel à Roi, premier duc de Normandie, renommé par rexcellente police et la sévère justice qu'il avait établies dans ses domaines. Il semble beaucoup plus naturel de tirer cette expression du verbe normand harer , qui veut dire : exciter y lancer: harer

'lO KKYLOV £T SES FABLES.

Qu'il fallait dévouer le maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal, Sa peccadille fut jugée un cas pendable, Manger Therbe d'autrui ! quel crime abominable *

Rien que la mort n'était capable D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.

Il y a ici un trait plaisant que Krylov a négligé, c'est ce loup quelque peu clerc, quelque peu savant, qui fait un réquisitoire contre le pauvre baudet. Voici la rédaction de Krylov :

Alors il s'élève un grand bruit de commentaires. Les ours, les tigres, les loups crient à la fois : « Voyez ce misérable î Manger le foin d'autrui! Belle merveille que les dieux soient irrités d'une telle iniquité! C'est lui, l'impudent, avec sa tête cornue, c'est lui qu'il faut sacrifier aux dieux pour ses méfaits afin de sauver nos membres et nos mœurs de la contagion. C'est par ses péchés que la peste est tombée sur nous! • Là-dessus on vous met le bœuf sur un bûcher.

Il y a des trails charmants dans cette fable de Krylov, mais cette fois la Fontaine l'emporte de beaucoup. Montrons le fabuliste russe prenant ailleurs sa revanche.

Voici un autre exemple, et plus frappant encore, de la manière dont le poëte russe sait adapter aux

ses chiens sur quelqu'un. Dans ce cas : crier haro, pousser la clameur de haro, ce serait lancer la police contre quelqu'un , le faire nrréter. G* est en effet le sens précis de cette locution.

KRYLOV ET SES FABLES. 7i

mœurs nationales une idée qu'il a reçue de Télranger. Le P. Barbe, doctrinaire, mort en 1792, a publié un recueil de 207 fables, assez jolies, parmi lesquelles il s'en trouve une intitulée : la Politesse villageoise. C'est un dialogue fort long — trop long — dans lequel un villageois accable de politesses un voyageur, et le force à boire et à manger, malgré sa résistance :

Maintenant, monsieur, il faut boire, Lui dit le paysan joyeux. . .

— Monsieur, le vin pur m'est contraire, Un peu d'eau me ferait du bien,

— Gâter du vin si salutaire î

monsieur, vous n'en ferez rien.

— Mais le vin sans eau m'est nuisible ; 11 fait du tort à ma santé.

— Vous me demandez l'impossible, Mon vin ne sera point gâté.

— D'ailleurs, quand vous auriez la fièvre Pour avoir bu votre vin pur,

Un peu de ce pâté de lièvre Vous rétablirait, j'en suis sur.

— Du lièvre ! je vous remercie ; 11 m'est défendu d'en manger.

— Mangez-en, monsieur, je vous prie.

C'est le moyen de m'obliger...

L'hôte impatienté finit par prendre la fuilC; On

n KRYLOV ET SES FABLES.

reconnaît là le sujet de l'une des fables les plus piquantes de Krylov, l'Oukha de Demiane. La fable de Barbe figure dans un grand nombre de recueils ; Krylov Ta-t-il connue? Il est difficile de le savoir, mais, dans ce cas, il aurait, d'une composition étrangère très-médiocre, tiré un petit chef-d'œuvre national. Qu'on nous permette de le citer en entier en empruntant, comme nous le ferons dans le reste de cet article, l'excellente traduction de M. Charles Parfait*.

Mon voisin, mon bijou, mange un peu, je t'en prie !

— Voisin, je n'en puis plus! — Tu veux rire, je crois ;

Une assiettée encor t' irait bien, je parie.

Vraiment, c'est une soupe à s'en lécher les doigts î

— Mais trois fois j'en ai pris! — Ahl'bon! voilà qu'il compte!

Il suffit de vouloir, on n'en a jamais trop.

Fais-toi vivre ! Allons, point de honte !

Va, morbleu ! jusqu'au fond du pot :

Mais quelle oukha ! comme elle est grasse !

On dirait qu'on a répandu

Sur son jus de l'ambre fondu :

Voyons, l'ami, du cœur ! vas-y de bonne grâce. De la crème, en veux-tu? des tripes, en voilà! C'est du sterlet, mon cher, ce petit morceau-là î Plein la cueiller encor, ce n'est pas trop, j'espère ;

Et toi, la bourgeoise, holà î

Viens aussi presser le compère.

C'est ainsi qu'à Phocas Demiane offre un régal,

* Voy. page 149.

Sans laisser au voisin ni trêve, ni relâche ;

Phocas, près de se trouver mal,

Depuis longtemps sue à la tâche ;

Mais, tout en maudissant le sort, A retourner au pot enfin il se décide; Puis forçant son courage à ce suprême effort,

11 avale... et l'assiette est vide.

— Voilà ! j'aime un ami quand il entend raison ! S'écrie alors Demiane, et la cérémonie Chez moi, mon bon chéri, n'est jamais de saison. Mais tends l'assiette encor, l'oukha n'est pas finie.

Quoique l'oukha, d'ailleurs, fût son mets favori, L'infortuné Phocas de frayeur jette un cri.

Saisissant à deux mains chapeau, ceinture et canne,

Il court chez lui, tout ahuri.

Et jamais depuis lors il ne revit Demiane. (V, 1.)

Quelle fermeté de composition et de style !

Comme il y a loin de la molle esquisse que nous avons citée à cette sûreté de trait, à cette vigueur qui d'un seul mot marque Tidée et fait jaillir l'image !

Dans d'autres compositions, Krylov a conservé les détails de la fable étrangère, mais il a modifié la morale; tellement qu'au premier abord, les deux œuvres peuvent sembler différentes ; en voici un exemple :

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