L'ÉCOLE DE MANCHESTER ET AUJOURD'HUI
Tandis que l'ex-premier ministre Rosebery vantait récemment les triomphes de la liberté du commerce à Manchester, Goluchowski, ministre des Affaires étrangères, à Vienne, suppliait les nations européennes de se liguer contre la concurrence destructive des pays trans-océaniques : « Nous devons combattre l'ennemi commun, épaule contre épaule, s'écriait-il, et nous armer pour la lutte, avec tous les moyens à notre disposition. Les nations européennes doivent serrer leurs rangs pour défendre avec succès leur existence. »
(1) Extrait du Nineleenth Century, février 1898.
C'est ainsi que les extrêmes se touchent, et que nous constatons une fois de plus l'importance du point de vue auquel on se place. Si les prédictions de l'Ecole de Manchester s'étaient réalisées, les marchandises à meilleur marché venant de l'autre côté des mers seraient saluées comme un avantage économique, et comme une bénédiction par ceux qui les reçoivent, au lieu d'être considérées par eux comme une menace pour leur existence. Tous les ports seraient ouverts à oette affluence de marchandises, et les pays nouveaux qui les fournissent seraient regardés comme des bienfaiteurs. (( Libre échange des richesses » était le mot de passe, quand on ne pensait pas encore que les marchandises envoyées par les pays neufs aux anciens pourraient devenir des articles concurrents. Et cela fait toute la différence.
Il y a soixante ans, la vapeur sur terre et sur mer — les steamers et les chemins de fer — commençait son œuvre révolutionnaire.
L'Angleterre, sa créatrice, grâce à sa richesse en gisements de charbon et de minerai de fer, fut le théâtre naturel de son développement. L^univers était un simple spectateur de ses
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efforts pour asservir cette vapeur qui devait le changer. Si un autre pays désirait profiter des avantages des nouvelles inventions, il devait s'adresser à l'Angleterre pour tout ce qui les concernait. L'Angleterre avait compris sa destinée, elle allait devenir bientôt l'atelier du monde.
C'est alors qu'entra en scène l'Ecole de Manchester — Villiers, Cobden, Bright et leurs collègues — qui demandèrent, au nom des masses, l'abolition des taxes sur les aliments. L'abolition de ces taxes qui prit le nom de « Libre Echange », par opposition à « Protectionnisme », n'a guère de rapports avec la moderne doctrine protectionniste, telle qu'elle est comprise dans d'autres pays. Les droits d'alors n'auraient jamais été défendus par les protectionnistes d'aujourd'hui, parce qu'il était impossible qu'ils augmentassent considérablement la quantité des objets d'alimentation. La seule excuse valable d'un tarif protecteur, d'après les protectionnistes de tous les pays, c'est de n'être imposé que temporairement, dans le but de stimuler la production nationale de l'article taxé, de façon à ce qu'elle suffise aux besoins de la nation. Par ce moyen, au bout d'un certain
temps, la concurrence intérieure permet à cette nation de trouver, à l'intérieur de ses frontières, un approvisionnement plus sûr, moins coûteux et meilleur que celui qu'elle se serait procuré à des sources étrangères.
Une taxe prélevée dans ces conditions est conforme aux idées exprimées dans le célèbre paragraphe de John Stuart Mill, dont John Bright disait un jour à l'auteur « qu'il ferait par la suite plus de mal au monde que tous ses écrits ne lui feraient de bien ». Marshall considérait cette même taxe comme bonne ou mauvaise suivant les circonstances. C'est là ce qu'on entend de nos jours, par « Protectionnisme », hors de l'Angleterre.
Les conditions qui ont motivé cette taxe n'ont nullement changé, et, par suite, l'œuvre de l'Ecole de Manchester subsiste. Une pareille taxe mise aujourd'hui sur la nourriture produirait exactement les mêmes effets qu'autrefois, à moins que quelque merveilleuse découverte ne puisse rendre le sol de l'Angleterre capable de fournir ea.abondance la nourriture nécessaire à ses habitants. Dans ce cas, une taxe temporaire, si elle était nécessaire pour engager le capital à exploiter la découverte, serait justifiée.
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Pour ces raisons, le protectionniste moderne repousse aussi vigoureusement qu'un adversaire de la Loi des Blés, les droits d'entrée des aliments en Angleterre.
Le prodigieux succès de ces inventions anglaises : le bateau à vapeur et le chemin de fer, et les bénéfices résultant des commandes de tous les industriels du monde entier, joints aux incontestables avantages découlant de l'importation libre des produits alimentaires, eurent naturellement pour conséquence de faire naître les visées les plus ambitieuses pour l'avenir et la prospérité du Royaume-Uni. Les heureux apôtres de l'Ecole de Manchester étaient, avec raison, les plus enthousiastes, et voici la leçon qu'ils tiraient des conditions existantes :
La nature a sagement décrété que toutes les nations de la terre dépendraient les unes des autres, chacune ayant sa mission spéciale. L'une a un sol fertile, l'autre de riches mines, une troisième de vastes forêts. Celle-ci a le soleil et la chaleur, celle-là un climat tempéré et cette autre un climat plus froid. Telle nation remplira une certaine fonction, telle autre une fonction diflérente, et ainsi de suite. Toutes coopéreront au bien général, chacune fournira
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ses produits naturels, et cela formera un ensemble harmonieux.
Quel beau tableau ! Le second postulat venait ensuite :
Il est évident que notre patrie bien aimée, la Grande-Bretagne a reçu la haute mission de fabriquer pour les autres nations. Nos parents d'au delà les mers nous enverront sur nos navires, le coton de la vallée du Mississipi ; l'Inde expédiera son jute ; la Russie son chanvre et son étoupe ; l'Australie ses laines les plus fines : et, nous, avec notre approvisionnement de bois et de charbon pour nos usines et nos ateliers, nos ouvriers habiles et nos fabricants, notre capital énorme, nous inventerons et construirons les machines nécessaires, nous transformerons ces belles matières en drap un pour les autres nations. Nous façonnerons toutes choses et nous les rendrons propres à l'usage des hommes. Nos vaisseaux qui arrivent chargés des matières premières s'en retourneront dans toutes les parties du monde chargés des produits que nous en aurons tirés. Cet échange de produits bruts pour des produits travaillés, d'accord avec les décrets de la nature, fait de chaque peuple le serviteur de tout autre, et proclame la fraternité humaine. La paix et la bonne volonté régneront sur la terre ; toutes les nations l'une après l'autre, suivront notre exemple, et le libre-échange des richesses s'établira partout. Les ports de
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l'étranger seront ouverts à nos produits manufacturés, comme les nôtres le seront à ses matières premières.
Telles étaient les croyances, les espérances — espérances non déraisonnables, à en juger par les prémisses — de l'Ecole de Manchester. Il faut rendre cette justice à ces hommes qui furent grands et bons, que le tableau qu'ils peignaient, et que nous nous sommes efforcés de reproduire, devint une réalité. La Grande- Bretagne fut véritablement l'usine de l'univers ; chacune des grandes nations joua le rôle qui lui était assigné et rendit les services annoncés. Aucune nation, pas même l'Amérique, ne fît jamais de progrès aussi rapides, ni ne tira de l'industrie des richesses aussi grandes que la Grande-Bretagne, pendant cette période de son histoire. Les comptes-rendus de la « Barrow Steel Company » indiquaient des bénéfices de 30 à 40 0/0 par an ; une année, ils atteignirent le taux incroyable de 60 0/0, pour tout son capital. Cela n'est qu'un détail qui montre les énormes profits réalisés par les industriels anglais, quand le monde était à leurs pieds, et avant qu'une ardente con-
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currence n'ait réduit et souvent anéanti ces profits. Cette récompense, si grande qu'elle fut, était bien méritée par une nation qui avait donné au monde la vapeur, inauguré l'âge du machinisme et fait de tous les hommes ses obligés pour toujours.
La loi de nature, énoncée par l'Ecole de Manchester, était basée sur la supposition que les ressources des divers pays de la terre sont très différentes, que les aptitudes de leurs habitants des deux sexes ne le sont pas moins, et que la Grande-Bretagne seule pouvait réussir dans l'industrie. Que l'acier pour les outils, ou même n'importe quel acier, à plus forte raison des machines délicates, pussent être fabriqués ailleurs que là, — que des lainages, des cotonnades, du linge et des draps de la meilleure qualité, pussent être produits avec succès par des pays nouveaux — ; c'étaient là des hypothèses que nul ne songeait alors à émettre, et qu'on aurait tournées en dérision si elles eussent été émises.
Il n'est pas raisonnable de supposer que ces hommes éminents de l'Ecole de Manchester auraient jamais prétendu que les principales nations de la terre, ou celles qui aspiraient à le