L ÉCOLE DE MANCHESTER
devenir, se fussent contentées d'un rôle secondaire, si le champ industriel leur eut été ouvert. La clef de voûte de l'édifice de l'Ecole de Manchester était nécessairement l'idée que les autres peuples étaient obligés, par la nature, à jouer le rôle de producteurs des matières premières et qu'aucun autre rôle ne leur était possible.
Nous constatons aujourd'hui, au contraire, qu'après une période d'aquiescement forcé, les nations, avec une rare unanimité, ont aspiré à prendre leur part de la tâche plus élevée qui consiste à transformer leurs matières premières en objets finis, pour leur propre consommation ; et que, ni les intelligences, ni les capitaux anglais ne leur ont manqué pour assurer leur succès. C'est même surtout grâce à eux que la concurrence contre leur propre pays a été rendue possible en Extrême-Orient. Bien loin que les ressources des autres nations fussent généralement médiocres et impropres à l'industrie, que leurs habitants ne fussent bons à rien, comme l'Ecole de Manchester le prétendait, le succès de leurs eiVorts industriels, a été dans l'ensemble, surprenant. L'Allemagne est devenue l'un des principaux pays manufacturiers. La France. et
la Suisse ont presque monopolisé en Europe l'industrie de la soie. La Russie est en train, sous la direction des ingénieurs américains les plus distingués, de construire des aciéries et des fabriques de machines. Deux de ces établissements, déjà très avancés, rivalisent aujourd'hui avec les meilleures usines d'Amérique, sur lesquelles ils ont été copiés. Le Japon et la Chine bâtissent des usines du type le plus récent et le plus perfectionné, toujours avec des machines anglaises et généralement sous la direction d'ingénieurs anglais. Le Mexique tisse des cotonnades, fabrique du papier, et on y construit en ce moment deux fabriques de bicyclettes. Dans l'Inde, les manufactures de chanvres et de coton sont déjà nombreuses et augmentent encore. A Bombay, une fabrique de machines vient de se fonder. C'est un fait connu qu'une seule usine anglaise expédie chaque semaine à l'étranger la machinerie complète d'une nouvelle usine. De l'Amérique, il est inutile de parler.
Ainsi toutes les nations de premier ordre, ou celles qui ont en elles les éléments pour le devenir, ont rejeté le rôle que l'Ecole de Manchester leur assignait, et aspirent à fabriquer ce dont
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elles ont besoin. Aujourd'hui, l'économie politique déclare que l'humanité a intérêt à ce que les frais de transport résultant de l'éloignement entre le producteur et le manufacturier soient économisés. Certaines tentatives de fabrication faites par de petites populations échoueront sans doute et seront abandonnées, mais, de façon générale, le succès semble assuré.
Quelques pays, notamment l'Allemagne et l'Amérique, non contents de subvenir à leurs propres besoins, exportent aujourd'hui dans d'autres pays des articles faisant concurrence à ces pays. Plusieurs de ces articles pénètrent dans la Grande-Bretagne, et si les hommes des autres nations ont eu longtemps l'habitude de recevoir d'innombrables articles made in Brltaln, les Anglais commencent, à leur tour, à recevoir des produits faits dans d'autres pays que le leur. On a découvert qu'ils ne sont guère différents des autres hommes. Les articles made in Germany leur causent de l'irritation. Des marchés passés avec des usines américaines pour des machines destinées à Londres, Dublin et Edimbourg, ne sont pas approuvés. Glasgow refuse une soumission américaine pour des conduites d'eau ; elle
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accepte les offres plus élevées d'une maison de la ville. Quand une grande exposition de bicyclettes a lieu à Londres, on n'y peut trouver de place pour les machines américaines.
Les commandes de l'État, même pour la papeterie, doivent être réservées aux produits nationaux. L'entrée en franchise n'est pas refusée aux importations, mais quand il s'agit d'acheter... nul étranger n'a besoin de se présenter. La malle-poste doit voyager sur des navires anglais, même si elle subit un retard de ce fait. C'est exactement ce à quoi nous devions nous attendre, et cela est excusable. Celui qui ne donnerait pas la préférence à son propre pays sur les produits étrangers serait un pauvre citoyen. Mais les Anglais doivent s'attendre à ce que les Américains, les Allemands et autres peuples ne soient pas moins patriotes qu'eux. Les sentiments qu'ils éprouvent à la vue des articles concurrents, « fabriqués en Allemagne » ou en Amérique qui envahissent leur propre pays, ils devraient bien comprendre que l'Allemand et l'Américain patriotes, les éprouvent à l'égard des objets concurrents « fabriqués en Angleterre » qui entrent chez eux.
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On s'aperçoit aujourd'hui que la nature a distribué plus généreusement qu'on ne se l'était imaginé les minéraux indispensables, le charbon, la chaux et le minerai de fer, de même qu'elle a distribué avec largesse, ainsi qu'on le savait déjà, la capacité de produire des matières premières. On sait également qu'elle a doué les hommes et les femmes de la plupart des pays, d'aptitudes latentes qui leur suffisent, dans les conditions nouvelles, pour manufacturer leurs propres matières premières, moins bien dans beaucoup de cas, mais parfois aussi bien, au moins pour une ou deux spécialités, que les Anglais et les Américains. Par suite il n'y aura plus dorénavant, seulement une ou deux nations industrielles importantes, mais un grand nombre.
Les prodigieuses machines, dont la plupart sont d'invention anglaise, principalement pour le fer et l'acier et !es industries textiles, permettent à l'Hindou des Indes, au Péon du Mexique, au nègre de l'Amérique, au Chinois et au Japonais de travailler à côté des ouvriers les plus habiles de l'Angleterre et des Etats- Unis. L'habileté professionnelle n'est plus £Lussi généralement nécessaire qu'autrefois.
mais quand elle Test pour quelques situations, les grandes usines peuvent se la procurer aisément dans les pays manufacturiers plus vieux.
Les machines automatiques peuvent être considérées comme le facteur qui contribue le plus puissamment à rendre moins indispensable au succès des usines, cette masse d'ouvriers habiles qu'on trouve en Angleterre ou en Amérique . Elles rendent ainsi possible la création de centres manufacturiers dans des pays qui, jusqu'à ces dernières années, semblaient destinés à rester de simples producteurs de matières premières. Nous trouvons partout aujourd'hui l'influence de ces nouvelles machines. On peut accepter comme un axiome que les matières premières ont désormais le pouvoir d'attirer les capitaux et lussi la main-d'œuvre ou de la former sur place. De la sorte, l'habileté professionnelle perd le pouvoir qu'elle avait autrefois de faire venir à elle de très loin lès matières premières.
Ce n'est pas un changement : c'est une révolution.
Les citoyens les meilleurs et les plus capables de chaque pays sont poussés à favoriser le développement de ses ressources. Ils ne