‹ L'A B C de l'argentChapitre 2 sur 14 · MY MOTHER · texte numérisé non relu

MY MOTHER

Je doute qu'un fils, fut-il un très grand poète, ait jamais trouvé pour exprimer l'amour et l'admiration que lui inspirait sa mère, des mots plus expressifs que ces trois mots : My Favourite Héroïne. Ils valent le plus long poème.

M. Carnegie ne se maria qu'à l'approche de la soixantaine. Tant que sa mère vécut, il ne voulut pas, — malgré ses instances — , donner à une autre femme, la plus petite part de son affection, comme s'il eut craint qu'il n'en restât plus assez pour l'admirable femme qu'il appelait aussi son Ange gardien et sa Sainte,

Son amour pour l'Ecosse éclate, à travers tous ses écrits en phrases passionnées. Il s'écrie :

(( Existe-t-il des peuples qui aiment leur pays aussi passionnément que les Ecossais aiment le leur ? J'entends le sol même, les atomes dont ses montagnes et sBs vallons sont faits. J'en doute... L'Ecosse occupe toujours la première place dans le cœur des Ecossais. Certains d'entre eux, j'en ai la conviction, lorsqu'ils entreront au Paradis, le critiqueront, s'il ne le trouvent pas semblable à l'Ecosse ».

Et encore ces lignes, écrites à l'occasion d'un de ses voyages en Ecosse :

(( Oh ! Ecosse, mon pays natal, ton fils exilé te revient, avec des sentiments d'amour tels qu'aucun homme n'en éprouva jamais pour sa propre patrie. Je remercie Dieu de m'avoir fait naître écossais, car je ne vois pas comment j'aurais pu m'accommoder de tout autre pays ».

Il vient d'arriver, en compagnie de sa mère, à Dumferline, sa ville natale, après une absence de nombreuses années. La cloche de l'abbaye se met à sonner. Et aussitôt tous les souvenirs de sa jeunesse de se presser en foule dans son cœur attendri :

« J'étais debout, dit-il, sur le siège, à l'avant de la voiture, quand les premiers sons de la cloche de l'abbaye frappèrent mon oreille. Mes

genoux fléchirent sous moi, et des larmes montèrent à mes yeux. Je crus que j'allais m*évanouir.

(n ... Jamais sur cette terre mon oreille ne sera frappée, ni mon âme remuée par un son capable de me dominer et de m'émouvoir de façon aussi puissante, aussi douce et aussi attendrissante que le son de la cloche de mon pays.

« C'est elle qui, chaque soir, m'annonçait que le moment était venu d'aller dormir, dans mon petit lit, le sommeil de l'innocence. Mon père et ma mère, tantôt l'un et tantôt l'autre, m'avaient enseigné, quand ils se penchaient avec amour, au-dessus de ma tête, ce que cette cloche disait. Combien de bonnes paroles m'ont été ainsi traduites par eux ! Jamais je ne commis de fautes, durant le jour, sans que cette voix ne me les reprochât doucement avant que je m'endorme. Elle me disait très clairement que notre père à tous, du haut du ciel, avait tout vu, qu'il n'était pas irrité, mais si attristé ! Aujourd'hui encore, je ne suis pas sourd aux accents de cette cloche. Elle parle à mon âme. En ce moment, elle sonnait pour fêter le retour de la mère et du fils exilés qui venaient se replacer sous sa protection.

« Le monde ne saurait inventer et encore

moins accorder une récompense semblable à celle que nous donna la cloche de Tabbaye quand elle sonnait en notre honneur.

« Mais mon frère Tom n'était pas là I Cette pensée attristait nos cœurs. Quand nous partîmes pour les pays plus neufs que le nôtre, lui aussi commençait à comprendre les accents de cette cloche merveilleuse.

« Rousseau souhaitait de sortir de ce monde aux accents de la musique. S'il m'était donné de faire un choix, en pareille matière, je demanderais que la cloche de l'abbaye m'accompagnât jusqu'aux portes de l'éternité, en me parlant de ma vie écoulée, et en m'invitant à dormir paisiblement mon dernier sommeil >.

Un des premiers livres de M. Carnegie fut écrit en l'honneur de l'Amérique. (1)

« Ce livre, dit M. Stead, nous rappelle les exclamations de surprise, d'émerveillement et de plaisirs qui s'échappent des lèvres d'un enfant intelligent qu'on promène à travers les salles d'un palais ou d'un musée. A mesure que les merveilles passent sous ses yeux, il crie son

(1) Triunphant Democracy. La traduction de ce livre est en préparation.

admiration... A la fin, on se sent fatigué par cette admiration continuellement répétée des merveilles du Nouveau Monde. Nous ne pouvons contester la vérité de ses assertions, mais nous sommes un peu dans l'état d'esprit des Athéniens quand ils bannirent Aristide ».

Ce livre portait la dédicace suivante : A la République bien aimée, sous les lois de laquelle je suis Vègal de tout autre homme, tandis que Vègalité politique Tn'est refusée par mon pays natale je dédie ce livre, avec une intensité de reconnaissance, et une admiration que ses citoyens de naissance, ne peuvent ni ressentir, ni comprendre.

Après une telle déclaration, on devine que M. Carnegie n'est pas un ami de la royauté. A diverses reprises, il s'est exprimé là dessus, en termes d'une violence extrême, dont voici un échantillon :

« Des hommes peuvent éprouver à embrasser la main de la reine le sentiment de fierté qu'ils éprouveraient à embrasser la main de toute autre femme de bien. Mais quand le prince de Galles tendra sa main, et que MM. Chamberlain, Morley, Collinge, Broadhurst, Treveylan, Fowler et d'autres seront

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obligés d'embrasser cela! Est-ce que même des radicaux ne considéreront pas cet acte comme une dégradation, comme une tache sur leur honneur d'homme? En tout cas, l'homme qui éprouvera les sentiments qu'il doit éprouver, quand la main sera tendue vers lui, ou bien sourira à l'idée qu'on le croit capable de s'abaisser ainsi, et la secouera gaiement, ou bien il abattra sa Majesté à ses pieds ».

Cette phrase de Triumphant Democracy amena l'intervention du grand jury qui siégeait à Wolverhampton. Il jugea que ce livre ne pouvait figurer dans la bibliothèque gratuite de la ville. Il engagea le bibliothécaire à le faire disparaître, et, en même temps, à poursuivre l'éditeur. Celui-ci répondit qu'il n'avait pas l'autorité nécessaire.

Ce livre contenait les principales idées de M. Carnegie sur l'Amérique. Il n'a rien perdu de son intérêt, bien qu'il compte plusieurs années d'existence. Depuis qu'il a paru, l'Amérique a subi de grandes transformations matérielles et morales. Notamment, elle n'est plus la grande nation pacifique que M. Carnegie croyait incapable de prendre les armes contre les autres. Elle a déjà

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sur la conscience, — - en admettant qu'elle ait une conscience — , la guerre des Philippines. Mais les idées générales du livre restent bonnes à connaître et à méditer.

J'ai dit : dans le précédent volume que M. Carnegie avait songé un instant à jouer un rôle politique en Angleterre et à créer des journaux à un sou. Il abandonna ce projet uniquement parce que M. Morley refusa d'en prendre la direction et qu'il ne jugea aucun autre homme digne de cette tâche.

M. Carnegie est partisan du Home Rule, mais non à la façon de M. Gladstone. Tout comme Gecil Rhodes, il pense que le seul remède possible serait d'appliquer à l'Irlande les principes de la constitution américaine et de la traiter comme si elle était un Etat de l'Union Fédérale. Il essaya, par une lettre rendue publique, de gagner le Times à cette façon de voir. Ce fut en vain. Depuis il a cessé de s'intéresser àla question, au moins publiquement.

Sur le régime foncier, il a des idées très arrêtées. Il est l'adversaire résolu du système anglais. Son idéal est une ferme de 200 acres (1),

(1) L'aere vaut 40 ares 4671.

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pour le plus grand nombre possible de familles de fermiers. Il ne pense pas que ces familles puissent vivre à Taise sur une étendue moindre. Je lui laisse encore la parole :

« Les forces actuellement en jeu dans le monde tendent à développer l'Individualisme. Nous ne connaissons rien qui puisse remplacer la magie de la propriété. Donnez à un homme un petit bout de terre, et il en fera un jardin. Donnez-lui un enfant, et il consacrera à l'éducation de cet enfant le meilleur de son cœur et de son argent. Par tous les moyens possibles, on doit amener les hommes à économiser et à devenir propriétaires de leur maison. Je ne crois pas qu'un homme puisse atteindre le développement complet de sa virilité s'il ne possède sa maison et sa ferme. Les grands propriétaires qui louent des terres à des fermiers tiennent ces fermiers dans une situation analogue à celle des serfs. Ce qui fait de l'Amérique un pays si conservateur, — il est le plus conservateur du monde — , c'est que cinq ou six millions de ses citoyens sont propriétaires de leurs terres et de leur maison. Vous ne pouvez prêcher le socialisme à ces gens-là. Le nombre des fermes en Amérique dépasse

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cinq millions. D'ordinaire, en Amérique, tout cultivateur, — et tout allemand — possède sa maison ».

M. Carnegie et M. Cecil Rhodes ont, sur les devoirs les gens riches, à l'égard de leurs semblables, au moins une idée commune. Tous deux pensent qu'ils doivent employer leur argent a des œuvres d'intérêt général. On sait comment M. Rhodes disposa de toute sa fortune, à sa mort, en faveur de diverses institutions. Mais ce faisant, il péchait contre l'Evangile de la Richesse tel que le prêche M. Carnegie. Selon cet Evangile, le millionnaire doit disposer de sa fortune avant sa mort, afin d'éviter les risques que courent les testaments les mieux faits, et aussi afin de surveiller la façon dont l'argent est employé.

D'autres différences séparent M. Carnegie et M. Rhodes, et il n'est pas sans intérêt de tracer un bref parallèle, entre les principales idées de ces deux hommes. J'aurai encore recours pour cela, à M. W. Stead qui consacra à M. Cecil Rhodes, ces années dernières, une étude aussi complète qu'à M. Carnegie.

« M. Cecil Rhodes n'est pas Thomme des mots, mais des faits. Il a la réputation d'être riche, et il est très vrai qu'il manie des millions. Mais j'ai rarement connu un homme riche, qui ait moins d'argent disponible. Si aujourd'hui quelqu'un donnait un million de livres sterling à M. Cecil Rhodes, demain il ne lui resterait pas un penny. Dès qu'il a de l'argent, il le met au service de son idée d'Impérialisme. Sans doute, un socialiste critiquerait un tel emploi de cet argent. Mais M. Cecil Rhodes et un socialiste sont d'accord sur ce point, que l'argent doit être consacré à des œuvres d'intérêt général et non à des usages personnels.

« ...M. Rhodes ne se pose pas en socialiste, mais il admet que ses idées sont essentiellement socialistes. Il dénonçait devant moi la conduite d'un de • ses amis riches qui ne consacra que la moitié de ses millions à des œuvres d'intérêt général et qui partagea l'autre moitié entre ses enfants. « Aucun homme, dit-il, ne devrait laisser d'argent à ses enfants. L'argent est un malheur pour eux. Le meilleur service que nous puissions rendre à nos enfants, c'est de leur donner la meilleure éducation possible, et ensuite de les lâcher dans le monde sans un sou en poche.

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Qu'arrive-t-il quand vous laissez de Targent à vos enfants ? Plus rien ne les pousse à l'effort. Ils dépensent leur argent à boire, à entretenir des femmes et à jouer. Ils déshonorent leur nom ».

M. Cecil Rhodes comprenait son rôle ici-bas, de la façon suivante :

« Il se mit à rechercher, dit M. Stead, quels étaient les spécimens de la race humaine les plus accomplis, et il se demanda qu'elle était la race qui avait le mieux établi son état social, sur ces trois pierres angulaires : Justice, Liberté et Paix. Il arriva bien vite à la conclusion que la race qui, à l'heure actuelle fait, et qui vraisemblablement, dans l'avenir, continuera à faire le plus d'efforts pratiques et utiles, en vue d'établir le règne de la Justice, de la Liberté et la Paix, sur la plus grande étendue possible de la planète, c'est la race de langue anglaise, comprenant l'Angleterre, l'Amérique, l'Australie, et... le sud de l'Afrique.

« S'il y a un Dieu, pensa-t-il,et s'il s'inquiète de ce que je fais, il est clair qu'il désire que je fasse ce qu'il fait lui-même. Et comme manifestement il a choisi la race anglaise, comme l'instrument au moyen duquel il veut amener sur cette terre, un état social basé sur la Justice,

la Paix et la Liberté, il doit évidemment souhaiter que je fasse de mon mieux, pour fournir à cette race, tout le pouvoir et toute la sphère d'action possible. Si donc il y a un Dieu, je crois que son désir est que je travaille à teindre en rouge la plus grande surface possible de la carte du sud de l'Afrique, et de faire ailleurs, ce que je pourrai pour amener l'unité et étendre l'influence de la race anglaise. ».

M. Carnegie croit comme M. Rhodes, que la race de langue anglaise a pour mission de travailler au progrès de l'humanité. Mais Cecil Rhodes veut atteindre ce résultat, au moyen de l'Impérialisme, ce qui justifie la guerre du Transvaal. M. Carnegie, au contraire, est grand ennemi de l'Impérialisme et de toute idée d'expansion. Une race soumise à une autre race, lui semble une monstruosité. Il n'admet pas la théorie des races inférieures. Tous les hommes sont nés libres et égaux, sans distinction de race ou de couleur.

Il fait siennes les paroles fameuses d'Abraham Lincoln : « Aucun homme n'a le droit de gouverner un autre homme, sans son consentement . Je crois que c'est là le principe dirigeant, l'ancre de salut de l'américanisme. Quand l'homme

blanc se gouverne lui-même, il fait du selfgovern'tnent ; quand en plus, il en gouverne un autre, il ne fait plus du self-government, mais du despotisme. »

Ceux qui refusent la liberté aux autres, ne la méritent pas pour eux-mêmes. M. Rhodes acceptait cette doctrine sans réserve quand elle s'appliquait à la race blanche ; mais il soutenait qu'il est impossible de gouverner les races de couleur avec ces mêmes principes de liberté. Le Hottentot, le Chinois n'entendent rien aux principes de la démocratie. Il faut, ou bien ne pas s'occuper d'eux, ou bien les gouverner despotiquement. M. Rhodes accepte le dernier terme de l'alternative, et M. Carnegie le premier. M. Carnegie voudrait qu'on laissât les races de couleur absolument tranquilles et libres de vivre comme elles l'entendent. Il considère l'Inde comme une pierre au cou de l'Angleterre, et la guerre des Philipines comme une monstrueuse injure faite à l'idéal américain de gouvernement.

(( L'impérialisme, dit M. Carnegie, n'est un devoir sacré que dans le cas où, sans une intervention violente, on peut rendre des services à une race inférieure. Dans tout autre cas, cette

intervention est « une criminelle agression ». Cette dernière a-t-elle des effets bons ou mauvais ? De cela, il est facile de se rendre compte, car les puissances européennes ont de nombreuses dépendances sur la surface de la terre. L'influence de la race supérieure sur la race inférieure a-t-elle profité à l'une ou à l'autre de ces races soumises? J'ai visité beaucoup d'entre elles, et nulle part je n'ai constaté qu'il en fut ainsi.

« Tout tend à prouver que l'influence d'une race supérieure sur une race inférieure habitant les tropiques a été démoralisante. La race conquérante ne peut se développer sous ce climat, et, là où une race ne peut se développer, elle ne peut rien pour la civilisation des autres. Elle ne saurait que retarder leur développement, et non pas le hâter. L'Inde a été soumise à la domination anglaise, pendant près de deux cents ans, et aujourd'hui encore pas une seule pièce d'artillerie n'est confiée aux troupes indigènes. Les Indiens doivent être contenus avec autant de rigueur qu'au début. Il en est de même dans toutes les possessions où le plus fort s'arroge le droit de gouverner le plus faible, sans être capable de s'installer à ses côtés et de se fondre avec lui. Nous mettons

aa

au défi les Impérialistes de nous montrer dans toutes les possessions britanniques un seul exemple contraire ».

« L'Empire des affaires » traduit en Allemagne, à peu près en même temps qu'en France, y a excité une vive curiosité, mais, en même temps de Tirritation. M. Carnegie, à diverses reprises, parle en termes très flatteurs des Allemands, mais il les place après les Américains, en tant qu'industriels, et leur amourpropre refuse de se contenter d'une seconde place, même aussi estimable. Cela amena plusieurs journaux à prétendre que M. Carnegie disait d'excellentes choses, notamment sur les rapports entre les patrons et les ouvriers, mais qu'il se gardait bien de les appliquer. Ils rappelèrent la fameuse grève des usines de Homestead qui eut lieu, il y a une dizaine d'années, et fut d'une violence inouïe. Les troupes de police du colonel Pickerton, appelées pour défendre les usines, furent enfermées et subirent un véritable siège. Le sang coula, les victimes furent nombreuses. Les

grévistes essayèrent d'empoisonner les hommes qui travaillaient, en s'introduisant dans les cuisines et mêlant du poison à leur nourriture.

Cette grève fut par la suite l'objet d'une enquête ordonnée par le congrès. Le souvenir en fut maintes fois rappelé par les ennemis de M. Carnegie, qui voulurent faire remonter jusqu'à lui une bonne part de la responsabilité. La vérité est qu'il était en Ecosse à cette époque, et que l'opinion unanime fut qu'il n'y aurait pas eu de grève, s'il eût été présent.

Après cette grève, M. Carnegie établit dans ses usines, la participation aux bénéfices, au moyen d'une échelle mobile. Les hommes l'acceptèrent avec empressement, mais plus tard, à l'instigation de meneurs, ils refusèrent d'exécuter ce contrat et en demandèrent la revision. Pour l'obtenir ils se mirent en grève. Le récit des rapports de M. Carnegie avec ses ouvriers à cette occasion, mérite d'être raconté. M. Carnegie vécut toujours avec ses ouvriers sur le pied d'une cordiale familiarité. Il prétend qu'on peut faire d'eux ce qu'on veut si on les traite avec franchise et droiture.

Quand les délégués se présentèrent, M. Car-

negie, les accueillit avec cordialité, se moqua d'eux parce qu'ils laissaient les usines inactives, leur demanda quand ils se remettraient à la besogne, puis changeant subitement de ton : « On vous a dit, mes amis, que je n'entrerais jamais en lutte avec mes ouvriers, que jamais je n'aurais de disputes avec eux. C'est la vérité absolue. Mais quand on est allé plus loin et qu'on a prétendu que je ne lutterais jamais contre vous, en dépit de tout ce que vous pourriez faire, on a oublié que j'étais un « écossais ». Je ne serai jamais l'ami d'ouvriers américains qui se déshonorent en violant un contrat qu'ils ont accepté de leur plein gré. Vous avez fermé les usines, c'est votre droit. Mais il n'y a qu'une personne au monde qui puisse les rouvrir. Cette personne, c'est le (( petit patron » (1). Quand vous désirerez qu'il les ouvre, vous aurez à lui demander son consentement, et il ne vous cédera que quand vous serez prêt à signer un engagement que vous respecterez. Au revoir, Messieurs ». A la réunion du Syndicat, le soir même,

(1) M. Caroegie a été suraommé par ses ouvriers le « the litt' « boss ».

quand les délégués rendirent compte de leur entrevue avec lui, le président résuma ainsi ses impressions : « Mes amis, le « petit patron, » pour me parler, s'est installé dans sa chaise, et je crois qu'il y tournera à l'état de squelette plutôt que de se lever, si vous n'acceptez pas ses conditions ».

M. Carnegie partit pour New-York où une délégation des grévistes le rejoignit. Il leur demanda s'ils avaient un pouvoir en règle pour accepter les nouvelles conditions. Sur leur réponse négative, il leur dit : « Au revoir, Messieurs. Je regrette que vous ayez pris la peine de venir à New-York » .

La délégation revint à quelques jours de là. Cette fois, elle avait le pouvoir demandé. M. Carnegie conduisit les délégués au « Central Park », leur offrit à dîner chez Deimonico et présenta à leur signature le nouveau contrat. Ce contrat comprenait le principe de la hausse et de la baisse des salaires, suivant les fluctuations du marché, et, il réglait les conditions, dans lesquelles les livres et les pièces de comptabiUtés seraient examinées par les représentants du Syndicat.

Les ouvriers demandèrent s'ils pouvaient

signer comme délégués de leurs camarades : « Certainement, dit M. Carnegie. Vous pouvez signer comme il vous plaira». Ils signèrent en toute hâte. Cela fait, M. Carnegie leur dit : « Puisque je vous ai fait le plaisir de vous laisser signer comme vous le vouliez, voulezvous à votre tour me faire le plaisir de signer, sous votre responsabilité personnelle ». Les délégués étaient acculés et ne purent refuser. Ainsi se termina la seule collision que M. Carnegie ait jamais eue avec ses ouvriers.

Des détails sur le fonctionnement de la participation aux bénéfices, se trouvent dans un des chapitres de ce volume.

Au-dessus du château de Skibo flotte un drapeau, américain d'un côté, anglais de l'autre, symbole des deux patries de M. Carnegie. M. Stead a visité plusieurs fois Skibo, et du récit de ces visites, je tirerai les détails qui achèveront de compléter la curieuse figure de ce milliardaire.

« M. Carnegie, est le plus aimable, le plus gai, et le meilleur des mortels. Quoique dans sa

soixante sizième année, il a conservé pour tous les amusements simples, sains et naturels, Tardeur d'un jeune homme de dix-sept ans. L'énorme fortune qu'il a amassée, au cours de sa vie, à raison d'un million par an, n'est pas pour lui un poids trop lourd. « Sa tête couronnée ne repose jamais en paix », sont des mots qui ne s'appliquent pas à ce roi sans couronne du monde moderne. Il est aussi guilleret qu'un moineau, et ne semble pas porter davantage de responsabilités.

«Voilà l'homme tel que je le connais. Il est possible qu'il ait une autre face, mais je ne l'ai pas découverte. En ma présence, il a toujours été amusant et enjoué, se délectant d'une plaisanterie, adorant une bonne histoire, et riant de bon cœur, quand il vous avait donné une poussée espiègle dans les côtes. J'ai conservé le souvenir de notre dernière conversation. Il y avait là deux ou trois personnes, dont un fonctionnaire de la ville assez gêné en la présence d'un puissant millionnaire. Mais le puissant millionnaire n'était pas d'humeur à se laisser flatter^ et, tout le temps, il s'amusa à nos dépens. J'eus ma large part de sa verve. Il demanda au citadin, le plus

sérieusement du monde, s'il connaissait la différence qu'il y a entre « le pape au Vatican à Londres (mon adresse télégraphique), et le pape qui vivait au Vatican à Rome » . Le citadin répondit qu'il n'en voyait aucune. « Alors, déclara M. Carnegie, je vais vous la dire. Le pape à Rome sait qu'il n'est pas infaillible, et le « pape au Vatican » à Londres, sait qu'il est infaillible ».

« La vie a été bonne pour M. Carnegie, et il lui en est reconnaissant. Sans doute, il ne manquera pas de gens pour dire que si la vie leur avait donné un million Je rentes, ils seraient, eux aussi, tout en faisant autant de besogne qu'ils peuvent durant les douze mois de l'année, de bonne humeur et même enclins à l'optimisme. Mais combien d'hommes ayant amassé des millions, n'ont pas la gaieté de M. Carnegie ! Ils ont dépensé leur vie et épuisé les facultés de leur âme dans l'acquisition de leurs richesses. Ce ne fut pas le cas de M. Carnegie. Le travail lui fut un jeu, et en s'amusant, il a fait plus que la plupart d'entre nous ne peuvent faire au prix du travail le plus acharné. M. Carnegie attribue sa fortune tout simplement à son bon sens écossais.

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« Nul ne repousse avec plus de force toute prétention à un talent exceptionnel et à plus forte raison, au génie. Pourtant M. Carnegie est un homme de génie à sa façon, et un génie tout à fait exceptionnel. So,n génie ne se manifeste pas seulement dans l'acquisition de l'argent. Il fait preuve, dans l'apréciation des événements de ce monde d'une clairvoyance supérieure à celle de presque tout autre homme. A coup sûr, je ne connais aucun homme d'Etat, dans notre pays ou à l'étranger, qui ait un coup d'œil aussi étendu, qui se soit livré à tant de prophéties et dont les prophéties se soient aussi continuellement réalisées. M. Carnegie peut, lorsqu'il passe en revue les affaires de son pays et de l'Angleterre, dire à tout propos : « Je vous l'avais bien dit... » Dans ces conditions, doit-on s'étonner qu'il soit un petit homme de bonne humeur, content de lui-même, du monde et de tout ce qu^'il contient ?

« M. Carnegie n'aime pas être battu au golf, surtout chez lui, et ses courtisans — car il a ses courtisans, comme tous les autres grands sur la terre — ont grand soin de ne jamais jouer mieux que leur hôte. M. Carnegie aime pasionnémentcejeu. Comme mes seuls rapports

3o l'a b c de l'argent

avec le jeu de golf ont consisté à servir de caddy à mes amis, je ne suis pas en état d'exprimer une opinion sur les talents de M. Carnegie. Je sais seulement qu'il en tire du plaisir et de la santé, et n'est-ce pas là tout ce qu'un homme sage doit demander à un jeu ?

« Chez lui, M. Carnegie est simple et cordial. [1 a une telle horreur du tabac que nul ne fume dans sa maison. Pour s'adonner à ce plaisir, il faut aller dans le parc. M""^ Carnegie est une hôtesse charmante. Sa fille qui est l'idole de ses parents, a autant que n'importe quelle enfant sur cette terre, toutes les chances d'être gâtée. Elle est fille unique. Son père et sa mère raffolent d'elle. C'est une intelligente et jolie petite fille, avec des manières plaisantes et aimables.

« D'après un journal de New-York, elle a fait don d'un lion vivant au Jardin Zoologique de cette ville. L'idée de ce don lui était venue en entendant les histoires d'un chasseur-naturaliste en visite chez son père. Les récits d'éléphants, de tigres et de lions l'avaient tellement fascinée qu'elle demanda à son père de prier cet explorateur de lui acheter un véritable lion et de le placer dans le parc où les enfants pourraient le voir. »

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J'ai raconté dans V Empire des affaires^ que la famille de M. Carnegie avait quitté l'Ecosse pour l'Amérique dans un état voisin du dénûment. Le fait suivant raconté par M. Stead, montre qu'il n'y avait là aucune exagération.

Madame Carnegie avant de s'embarquer avait dû emprunter à une voisine quelques shillings avec promesse de les rendre, dès que la fortune lui sourirait. Longtemps après, quand elle revint en Ecosse, elle paya ses dettes avec les intérêts, mais celle-là fut oubliée. Nul n'en aurait plus entendu parler, si l'entreprenant administrateur d'une drogue pharmaceutique ne l'avait ramenée aii jour, de façon inattendue.

Il avait choisi comme sujet d'une des petites brochures qu'il tire chaque année à des millions d'exemplaires, pour sa publicité : «M. Carnegie et ses millions », et il avait offert un prix à ceux de ses lecteurs qui donneraient un avis dont M. Carnegie ferait son profit.

Parmi les milliers de réponses reçues se trouvait celle-ci : « Le meilleur usage que M. Carnegie peut faire de son argent, c'est de payer les dettes de sa mère ». L'auteur de la lettre ajoutait que les filles de la voisine à qui

Madame Carnegie avait emprunté ces quelques shillings habitaient l'Ecosse. M. Carnegie eut connaissance de cette lettre. Après avoir vérifié l'exactitude du fait, il calcula à combien la dette s'élèverait si la somme avait été prêtée à 5 0/0, et à intérêts composés. Cela montait à environ 8 livres sterlings 15 shillings. Il fit deux chèques de cette somme, et les envoya à chacune des filles, auxquelles il paya ainsi 17 livres 10 shillings pour le remboursement d'une somme de lo shillings.

M. Carnegie n'appartient à aucune église. Il est un mélomane passionné. Chaque matin, dans sa résidence de Skibo, il se fait jouer de l'orgue et, de ces séances musicales, il dit que « c'est sa façon de dire la prière en famille ».

Madame Carnegie mène une vie fort retirée. Un jour que M. Stead lui demandait des détails sur elle-même, elle lui répondit : « En Amérique, jamais rien n'a été écrit sur moi, et j'espérais qu'il en serait de même ici. Tout ce que vous pouvez dire, si vous désirez dire quelque chose, c'est que je suis . l'épouse inconnue d'un homme très connu ». — « Mais vous pouvez ajouter, dit M. Carnegie, qui avait entendu cette remarque, qu'elle n'en est pas

moins le vrai pouvoir de la maison ».

M. Stead dans tous les articles qu'il a consacrés à M. Carnegie insiste sur le bonheur de vivre qu'il semble éprouver : « Je ne connais pas, dit-il, d'homme riche ou pauvre, dont le visage soit aussi continuellement éclairé d'un sourire de contentement. Après tout, que nous construisions un palais- de marbre dans un grand domaine, ou que nous fassions des pâtés de boue dans la rue, nous tirons de l'occupation le même plaisir. Qu'importent les matériaux ! Je crois que le plus grand éloge que je puisse faire du tempérament de M. Carnegie, c'est de dire qu'il prend autant de plaisir à la construction d'une cabane pour l'affût, et au nivellement d'une route que des gamins en prennent à barrer les ruisseaux des rues ou à faire rouler des cerceaux ».

M. Carnegie lit beaucoup et il a une extraordinaire mémoire. Ses écrits et sa conversation abondent en citations, surtout de Burns et d'Herbert Spencer. Les murs de Skibo Castle sont couverts d'inscriptions tirées de ses auteurs favoris, parmi lesquels il faut aussi citer Ruskin.

Voici une des inscriptions écrites en lettres

d'or sur les murs d'une chambre à coucher destinée à ses hôtes :

Dors d'un sommeil agréable

Dans cette chambre tranquille O toi

Qui que tu sois.

Et ne laisse pas

Les soucis d'hier Troubler la paix de ton cœur.

Ni demain Chasser ton repos Avec des rêves de malheurs prochains.

Ton créateur Est un ami sûr.

Son amour t'entoure

Encore.

Oublie ton existence

Et celle du monde.

Eteins toutes les lumières brillantes.

Les étoiles veillent sur toi Au-dessus de ta tête.

Dors donc paisiblement.

Bonne nuit !

Ses relations avec ses tenanciers sont des plus simples : « Au milieu d'eux, il n'est qu'un homme au milieu d'autres hommes. Pour tout le reste du monde, il est le propriétaire de la bourse du moderne Fortunatus ; pour ses tenanciers, il n'est qu'Andrew Carnegie, continuellement

au milieu d'eux, mettant son nez partout, s'intéressant à tout ce qui se passe autour de lui^ et toujours prêt à seconder les nombreuses œuvres de bienfaisance de Madame Carnegie ».

M. Carnegie est peut-être l'homme du monde qui reçoit le plus de lettres ; il est aussi celui qui en écrit le moins. Chaque jour, à Skibo Castle, il en arrive des centaines, écrites par des hommes et des femmes de toute classe et toute condition, qui lui proposent toutes sortes de moyens de consacrer son argent au bonheur de l'humanité en général, et à leur bonheur en particulier. Sur ces centaines de lettres, M. Carnegie en lit à peine une dizaine.

Si je relate ce fait, c'est que de nombreuses personnes m'ont écrit pour me demander l'adresse de M.Carnegie. Evidemment, la plupart d'entre elles rentrent dans l'une des deux catégories ci-dessus. Qu'elles ne soient donc pas trop surprises si elles ne recevaient pas de réponse. Et si elles sont tentées d'accuser M. Carnegie d'impolitesse, qu'elles veuillent bien réfléchir qu'à sa place, elles en feraient tout autant. Cette façon de juger les actes de son prochain en se mettant à sa place, par l'imagination, est assurément la meilleure. A. M.

L'Evangile de la Richesse

L'ÉVANGILE DE LA RICHESSE (i)

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