LE PROBLEME DE L EMPLOI DE LA RICHESSE
A notre époque est échu le devoir de disposer de la richesse de façon à unir les riches et les pauvres en une harmonieuse fraternité. Les conditions de la vie humaine ont été non seulement changées, mais révolutionnées, durant les derniers siècles. Jadis, il y avait peu de différence entre l'habitation, le costume et la nourriture du chef et de ses hommes. Les Indiens en sont aujourd'hui au point où
(l) Extrait de la Norlh American Review, juin et décembre i889.
4o l'a b c de l'argent
l'homme civilisé en était alors. Lorsque je visitai les Sioux je fus conduit au v^igwam du chef. L'extérieur de ce wigwam était semblable à l'extérieur des autres, et l'intérieur ne différait que bien peu de ceux des plus pauvres guerriers. Le contraste entre le palais du millionnaire et le cottage du travailleur, chez nous, donne la mesure des changements apportés par la civihsation. On ne doit pas déplorer ce changement, mais au contraire le considérer comme un très grand avantage. Il est bon, il est même essentiel au développement de la race que les maisons de quelques-uns servent d'asile à tout ce qu'il y a de plus grand et de meilleur dans la littérature et les arts, et à tous les raffinements de la civilisation. Cette grande inégalité est préférable à l'universelle barbarie. Sans richesses, point de Mécènes.
Le « bon vieux temps » n'était pas un « bon vieux temps ». Le maître et le serviteur n'étaient pas aussi heureux que de nos jours. Un retour à leur ancienne condition, serait un malheur pour tous deux — surtout pour le serviteur — et il amènerait la ruine de notre civilisation. D'ailleurs, bonne ou mauvaise, cette évolu-
l'évangile de la richesse 4i
tion doit être subie. Il n'est pas en notre pouvoir de la modifier. Acceptons-la donc et tironsen le meilleur parti. C'est une perte de temps que de critiquer l'inévitable.
Il est facile de voir comment le changement s'est produit. Un exemple tiré de l'industrie servira à ma démonstration. Il s'applique à toutes les branches de l'activité humaine, telles que les inventions de notre époque scientifique les ont créées. Autrefois, les objets étaient fabriqués au foyer domestique, ou dans de petites boutiques qui n'étaient qu'une partie de la maison. Maître et apprentis travaillaient côte à côte. L'apprenti vivait avec le maitre et comme lui. Quand il s'élevait au rang de maître, sa manière de vivre ne changeait guère. A son tour, il formait des apprentis et il les élevait comme il avait été élevé. Il existait entre les maîtres et les apprentis une véritable égalité sociale, et même politique, car ceux qui suivaient la carrière industrielle n'avaient pas voix — ou si peu — dans les affaires de l'Etat.
Avec un tel mode de fabrication, on n'obtenait que des articles grossiers coûtant très cher. Aujourd'hui chacun de nous se procure des
produits de qualité excellente, à des prix que même la génération antérieure à la nôtre aurait cru impossibles. Dans le commerce, des causes similaires ont produit des effets similaires. Et de tout cela nous avons profité. Le pauvre jouit d'objets que le riche ne pouvait autrefois se procurer. Les objets de luxe sont devenus des nécessités de la vie. L'ouvrier a aujourd'hui plus d'aisance que n'en avait le fermier, il y a quelques générations. Le fermier a plus de luxe que n'en avait le propriétaire ; il est mieux habillé et mieux logé. Le propriétaire a des livres et des tableaux plus rares, et vit dans un milieu plus artistique que le roi de jadis. Sans doute ce changement salutaire n'est obtenu qu'au prix de grands inconvénients. Dans l'usine et dans la mine, on rassemble des milliers d'ouvriers que le patron ne connaît pas et pour lesquels il n'est guère autre chose qu'un mythe. Nul rapport n'existe entre lui et eux. Des castes rigides se forment, et, inévitablement une ignorance mutuelle engendre une méfiance mutuelle. Chaque caste est sans sympathie pour l'autre, et prête à ajouter foi à toutes les calomnies. La loi inflexible de la concurrence oblige ceux qui emploient des
l'évangile de la richesse 43
milliers d'ouvriers à des économies fort strictes, et ces économies sont réalisées, pour une large part, sur les salaires. Gela engendre de fréquentes difficultés entre l'employeur et l'employé, entre le Capital et le Travail, entre le riche et le pauvre. La société humaine perd ainsi son homogénéité.
Si les inconvénients de la concurrence — tout comme ceux qui résultent de notre amour du luxe et du confort — sont grands, les avantages de cette concurrence sont plus grands encore, puisque c'est à eux que nous devons le prodigieux développement matériel qui améliore nos conditions d'existence. En tout cas, que cette loi soit douce ou non, nous devons dire d'elle ce que nous avons dit des changements survenus dans la condition des hommes: elle existe, et nous ne pouvons lui échapper. On n'a rien trouvé pour la remplacer, et si elle est parfois cruelle pour les individus, elle est excellente pour l'ensemble de la race, puisqu'elle assure le triomphe du plus capable, dans toutes les branches de l'activité humaine. Donc, acceptons sans regrets, puisque nous ne pouvons les éviter : une grande inégalité dans les conditions d'existence, la con-
44 L*A B C DE l'aÏ^GENT
centration des affaires industrielles et commerciales dans les mains d'un petit nombre d'hommes et la concurrence entre ces hommes. Tout cela est non seulement utile, mais indispensable à l'avenir de la race. Il est évident que les négociants et les fabricants qui dirigent de grandes affaires trouvent dans cet état de choses, un champ très étendu pour leur activité. Le talent d'organisation et d'administration est rare. Nous en avons la preuve dans ce fait qu'il procure invariablement de grandes richesses à ceux qui le possèdent, n'importe où et dans n'importe quelles conditions. Pour l'homme d'affaires expérimenté, le point le plus important dans l'appréciation d'un homme, c'est de savoir s'il a en lui l'étoffe d'un associé. La question de capital est secondaire. Des hommes intelligents ont bientôt fait de créer du capital, et, entre les mains de gens maladroits, le capital s'enfuit à tire d'aile. Ces hommes intelligents deviennent intéressés dans des maisons qui manient des millions, et en tenant compte seulement de l'intérêt du capital placé, il est inévitable que leurs revenus excèdent leurs dépenses et qu'ils deviennent riches. Il n'est pas pour eux de terrain moyen, car la grande
l'Évangile de la richesse 4^
entreprise industrielle ou commerciale qui ne gagne pas au moins l'intérêt de son capital est bientôt en faillite. Elle doit marcher de l'avant ou rester derrière. Elle ne peut réussir qu'à la condition de payer au moins l'intérêt de son capital et même de faire des bénéfices. Les hommes ayant le don des affaires deviennent, sous le libre jeu des lois économiques, les possesseurs de revenus supérieurs à ceux qu'ils peuvent raisonnablement consacrer à leur usage personnel. C'est là une loi aussi absolue, — et non moins avantageuse à l'espèce humaine, — que n'importe laquelle des lois citées plus haut.
Les bases sur lesquelles repose la Société actuelle sont préférables à toutes celles qui ont déjà été essayées. Sur les effets des systèmes qu'on veut mettre à leur place, nous n'avons aucune certitude. Le socialiste ou l'anarchiste qui cherche à renverser les bases existantes doit être considéré comme l'ennemi de la civilisation elle-même, car celle-ci commença le jour où l'ouvrier capable et industrieux dit à son camarade incapable et paresseux : « Si tu ne sèmes pas, tu ne récolteras pas». Le communisme primitif prit ainsi fin par la séparation des bourdons et des abeilles. Quand on étudie ce
46 l'a b g db l'argent
sujet, on arrive bientôt à la conclusion que la garantie de la civilisation, c'est l'inviolabilité de la propriété — c'est-à-dire le droit pour l'ouvrier de placer cent dollars à la Caisse d'épargne et le droit, non moins absolu, pour le millionnaire de posséder des millions. Pour que la société humaine progresse ou seulement conserve les progrès acquis, il est indispensable que tout homme « puisse s'asseoir sous sa treille ou son figuier, sans avoir le moindre danger à redouter ». A ceux qui proposent de substituer le communisme à cet intense individualisme, on doit répondre : « La race humaine a essayé ce système. Depuis cette époque barbare jusqu'à la nôtre, tous les progrès sont la conséquence de son abandon ». L'accumulation de la richesse entre les mains de ceux qui ont eu Thabileté et l'énergie de la produire, a été un bien et non un mal. Mais même s'il était admis, pour un instant, que renoncer à l'individualisme serait un avantage et que faire partie d'une Société où les fruits du travail sont communs est un idéal plus noble que de travailler isolément — comme dans le ciel de Svedenborg où, aflirmet-il, les anges trouvent leur bonheur à travailler non chacun pour soi, mais les uns pour les
l'évangile de la richpesse 4?
autres — même cela admis, il suffirait de répondre : « Ce n'est pas là une évolution, mais une révolution ». Il ne s'agit de rien moins que de changer l'esprit humain — un travail impossible, même s'il était bon de changer cet esprit, ce que nous ne pouvons savoir.
Ce changement ne saurait être réalisé ni de nos jours, ni durant ce siècle. Fut-il désirable théoriquement, il serait réservé à une autre couche sociologique de formation lente. Notre devoir consiste à nous préoccuper de ce qui peut être fait de notre vivant, ou dans notre génération. C'est un crime que de dépenser son énergie à vouloir déraciner l'arbre universel de l'humanité, alors que tout ce qui nous est permis, dans les circonstances existantes, c'est de l'incliner un peu du côté le plus favorable à la production de bons fruits.
Il serait aussi raisonnable de demander la suppression du type d'homme le plus élevé qui existe, parce qu'il n'est pas conforme à notre idéal, que de vouloir supprimer l'individualisme, la propriété privée et l'accumulation des richesses, qui sont les plus nobles résultats de l'expérience humaine, le sol qui a permis jusqu'ici à la société de produire ses meilleurs fruits.
48 l'a b g de l'argent
Ces lois sont parfois inégales et injustes dans leurs effets, elles sont imparfaites aux yeux de l'idéaliste, néanmoins elles constituent, avec le type d'homme le plus élevé, ce que l'humanité a produit jusqu'ici de meilleur et de plus précieux.
Cet état de choses qui est le plus favorable aux intérêts de l'espèce humaine donne inévitablement de grandes richesses à un petit nombre de personnes. Tout bien considéré, on peut affirmer que cela est pour le mieux. Et alors cette question — la seule dont nous ayons à nous occuper, si ce qui précède est exact — se pose : « Quel est le meilleur usage à faire de l'argent, une fois que les lois économiques qui sont la base de la civilisation l'ont placé dans les mains de quelques personnes ? » Je crois pouvoir répondre à cette question de façon satisfaisante. Il est bien entendu que je parle de fortunes considérables, non de sommes modestes, fruit de nombreuses années d'épargne, dont les revenus sont nécessaires à l'entretien et à l'éducation des familles. Ce n'est pas là de la richesse, mais simplement de l'aisance, cette aisance que chacun devrait, pour le plus grand bien de la société, s'efforcer d'acquérir.
l'évangile de la richesse 49
Il existe trois façons de disposer du surplus de sa richesse. On peut le laisser à sa famille, le léguer à des œuvres d'intérêt public, ou bien le distribuer de son vivant. C'est par le premier et le second moyen que jusqu'à ce jour la plus grande partie de la richesse du monde est arrivée entre les mains d'un petit nombre de personnes. Examinons chacune de ces méthodes séparément. La première est la moins judicieuse. Dans les pays monarchiques, les biens-fonds et la plus grande partie de la richesse sont laissés au fils aîné. La vanité du père trouve une satisfaction dans l'idée que son nom et son titre seront transmis intacts aux générations à venir. La situation de cette classe en Europe, à l'heure actuelle, nous montre combien de telles espérances et ambitions sont vaines. Les héritiers ont été appauvris par leurs fohes ou par la diminution de la valeur des terres. Même en Angleterre, la loi rigide de la substitution n'a pu réussir à maintenir une classe héréditaire. Les terres de cette classe passent rapidement dans les mains d'étrangers. La division de la fortune entre les enfants, conformément aux ins-
5o L*A B C DE l'argent
titutions républicaines, est beaucoup plus équitable.
La question suivante se pose à tous les hommes sérieux de tous les pays : « Pourquoi des hommes laissent-ils de grandes fortunes à leurs enfants? Si c'est par affection, cette affection nes'abuse-t-ellepas? » L'observation nous enseigne que, de façon générale, ce fardeau est nuisible aux enfants, et non moins à l'Etat. On comprend que des pères de famille se demandent avec anxiété s'ils doivent laisser à leur femme et à leurs fdles autre chose que de modiques revenus, et à leurs fils autre chose qu'une très modeste pension, — si même ils doivent leur laisser cela. On ne saurait douter en effet que les grosses sommes fontplus de mal que de bien à ceux qui les reçoivent. Les pères de famille sages arrivent vite à la conclusion que les legs considérables sont un mauvais emploi de leur fortune, — mauvais à la fois pour les leurs et pour l'Etat.
Au père qui n'a pas su apprendre à ses fils à gagnerleur vie, jene donne nullement le conseil de les laisser dans la misère. S'il a jugé bon de les destiner à une vie oisive, ou, ce qui est fort louable, s'il leur a inculqué l'idée que leur
l'évangile de la richesse 5i
situation leur permettait de se consacrer au bien public, sans aucune considération d'argent, dans un tel cas, bien entendu, il doit leur assurer des ressources suffisantes. Il est des fils de millionnaires qui n'ont pas été gâtés par la fortune et qui, en dépit d'elle rendent de grands services à la communauté. Ceux-là sont le « vrai sel de la terre ». Malheureusement ils sont aussi rares que précieux.
Mais c'est la règle, non l'exception qu'il faut considérer. Quand l'homme raisonnable réfléchit aux conséquences habituelles des grosses sommes d'argent laissées à des héritiers, bien vite, il s'écrie : « J'aimerais mieux laisser à mon fils ma malédiction que lui laisser le tout-puissant dollar » ; et, il reconnaît que ces legs ne sont jamais inspirés par le bien-être des enfants, mais par l'orgueil de famille.
Du second moyen qui consiste à laisser sa fortune, après décès, à des œuvres d'intérêt public, je déclare qu'il convient seulement à l'homme qui ne désire être utile sur celte terre qu'après l'avoir quittée. Les résultats connus des legs ne sont pas faits, pour inspirer de brillantes espérances sur le bien posthume
qu'ils peuvent accomplir. Les cas ne sont pas rares où le vrai but que se proposait le légataire n'a pas été atteint et où ses volontés ont été méconnues. Dans maints cas, son argent n'a servi qu'à élever un monument à sa folie. Il est bon de rappeler que, pour employer la richesse de façon vraiment avantageuse à la communauté, il ne faut pas moins d'habileté que pour la gagner. On peut ajouter, en toute impartialité, qu'un homme ne mérite pas d'être porté aux nues pour un acte indépendant de sa volonté et qu'il ne mérite même pas les remerciements de la communauté, quand il ne lui laisse sa fortune qu'après sa mort. N'a-t-on pas le droit de penser que s'il avait pu emporter son argent dans la tombe, il n'y aurait pas manqué ? Nulle reconnaissance ne saurait être attachée à sa mémoire. En donnant ainsi, il n'a fait de faveur à personne. Et on ne doit pas être surpris que ses legs l soient maudits.
L'habitude d'imposer de plus en plus lourdement les biens considérables au décès de leurs propriétaires, indique un changement salutaire dans l'opinion publique. L'Etat de Pensylvanie, — à quelques exceptions près — prélève, à la
l'évangile de la richesse 53
mort de ses contribuables, un dixième de leurs biens. Le budget présenté l'autre jour au Parlement anglais propose l'augmentation de ces droits et même leur proportionnalité. De toutes les formes d'impôts, celle-là semble la plus équitable. Aux hommes occupés toute leur vie à entasser de grosses sommes qui seraient utiles à la communauté — d'où elles sont tirées presqueentièrement — , si elles étaientconsacrées à des œuvres d'intérêt général, il est nécessaire de faire comprendre que la communauté représentée par l'Etat ne peut être ainsi privée de sa part légitime. L'Etat en mettant des droits élevés sur les biens que le millionnaire égoïste laisse derrière lui, témoigne du mépris que lui inspire sa vie indigne.
11 est à souhaiter que les nations aillent encore beaucoup plus loin dans cette voie. Certes, il est difficile de déterminer la part des biens d'un homme riche qui, à sa mort, doit revenir au public, par l'intermédiaire de l'Etat. Mais il est certain que ces droits devraient être proportionnels. A peu près insignifiants sur les sommes modiques laissées aux membres de la famille, ils augmenteraient proportionnellement à ces sommes, jusqu'à ce qu'il en soit du
54 l'a b g de l'argent
trésor du millionnaire, comme du trésor de Shylock, c'est-à-dire que, au moins
l'autre moitié
entre dans les coffres de l'Etat.
Ce système serait très efficace pour décider l'homme riche à distribuer sa richesse avant sa mort. Et c'est là le but que la Société devrait toujours avoir en vue, car il est de beaucoup le plus avantageux pour l'ensemble de la nation. Il n'est pas à craindre qu'on frappe ainsi l'esprit d'entreprise dans sa racine, ou qu'on enlève aux hommes le désir d'amasser. Un tel système attirerait davantage encore l'attention sur ceux qui désirent laisser de grandes fortunes et faire parler d'eux après leur mort. Leur ambition porterait sur les énormes sommes que l'Etat aurait à prélever sur leurs richesses, et cela donnerait à cette ambition une certaine noblesse.
La troisième façon de distribuer la richesse nous procure à la fois : le véritable remède à la répartition temporairement inégale delà richesse, la réconciliation du riche et du pauvre — , un règne d'harmonie, un idéal nouveau, différent certes du communisme, en ce qu'il demande seulement l'évolution progressive des conditions
existantes, et non le bouleversement total de notre civilisation. Elle repose sur l'individualisme si intense de notre époque, et l'humanité est prête à la mettre en pratique, par degrés, dès qu'on voudra. Nous lui devrons un Etat idéal, dans lequel le surplus de la richesse de la minorité deviendra, dans le meilleur sens, la propriété de la majorité, puisqu'il sera consacré au bien commun. Et cette richesse, concentrée dans quelques mains sera bien plus efficace pour le progrès de notre race que si elle était distribuée par petites sommes. Même les plus pauvres peuvent être amenés à comprendre cette vérité, et à convenir que les grosses sommes amassées par certains de leurs concitoyens et consacrées à des œuvres publiques dont la masse récolte le principal bénéfice, sont plus précieuses pour cette masse que si elles lui étaient distribuées, par parties insignifiantes, dans le cours de nombreuses années. Si nous examinions par exemple les avantages que le « Cooper Institute » procure aux pauvres de New-York, les plus dignes d'intérêt et que nous les comparions aux avantages que les masses auraient pu tirer d'une somme égale distribuée par M. Cooper, sa vie
durant, sous forme de gages, ce qui est la forme de distribution la plus élevée, puisqu'elle est la rétribution d'un travail et non une charité, nous sommes à même de nous former une idée de ce que l'accumulation des richesses, sous sa forme présente, peut faire pour l'amélioration de la race. Une grande partie de cette somme distribuée par petites quantités, aurait été gaspillée à satisfaire des appétits divers, souvent avec excès, et on est en droit de se demander si même la partie employée au meilleur usage, c'est-à-dire au confort de la maison, aurait eu pour la race, en tant que race, des résultats comparables à ceux qui découlent, et découleront, à travers les générations futures, du « Cooper Institute ». Que les partisans d'un changement violent ou radical veuillent bien méditer cette idée.
Nous pourrions citer un autre exemple — celui du legs de cinq millions de dollars, fait par M. Tidden, à la ville de New-York, pour une bibliothèque gratuite. Ce legs suggère la réflexion suivante : Combien n'eut-il pas été préférable que M. Tidden consacrât les dernières années de sa vie à disposer lui-même de cette immense somme ? Il eut ainsi évité les
l'évangile de la richesse 57
contestations juridiques et toutes les autres causes de délai qui sont allées à l'encontre de ses projets. Mais admettons que les millions de M. Tidden finissent par doter cette cité d'une bibliothèque gratuite où tous les trésors du monde entier seront pour toujours à la libre disposition du public. Est-ce que les intérêts permanents de cette partie de la nation qui est rassemblée dans et autour de « Manhatan- Island » auraient été mieux servis, si ces millions lui eussent été distribués par petites sommes ? Le plus ferme communiste lui-même peut avoir des doutes sur ce point. La plupart de ceux qui réfléchissent n'en auront pas.
Sur cette terre, nos occasions sont médiocres et restreintes, notre horizon étroit, notre meilleur travail fort imparfait, mais les hommes riches jouissent de l'inestimable faveur de pouvoir être, durant leur vie, les dispensateurs de bienfaits qui procureront à leurs semblables un avantage durable, et de pouvoir donner ainsi de la dignité à leur propre vie.
L'homme qui vivra la plus noble vie ne sera probablement pas l'homme qui imitera la vie du Christ telle que Tolstoï nous la présente. Ce sera celui qui, animé de son esprit saura com-
58 l'a b g db l'argent
prendre les changements survenus dans les conditions de notre existence et qui travaillera au bien de ses semblables, conformément à l'essence de la vie et à l'enseignement du Christ, mais d'une façon différente.
Voici, à mon avis, le devoir de l'homme riche : Donner l'exemple d'une vie modeste, sans ostentation et sans prodigalité ; pourvoir de façon modérée aux besoins de ceux qui dépendent de lui ; et, cela fait, considérer tout le surplus de ses revenus comme un simple dépôt qu'il a la mission stricte et sacrée de distribuer de la façon la plus propre à procurer à la communauté les résultats les plus avantageux. Un tel riche n'est que le dépositaire et l'homme d'affaires de ses frères plus pauvres, il met à leur service sa sagesse plus grande, son expérience et son habileté d'administrateur, il agit pour eux mieux qu'ils ne voudraient ou ne pourraient agir euxmêmes.
Nous nous heurtons ici à la difficulté de déterminer ce qu'il faut entendre, par sommes modiques à laisser aux membres de la famille, par une existence modeste et par prodigalité. Il doit y avoir autant de règles que de situations.
L'ÉVANaiLE DE LA RICHESSE 69
Il est aussi impossible d'indiquer des chiffres et des faits, que de définir les règles du bon ton, du bon goût ou des convenances, qui, pourtant, sont admises et senties par tous. L'opinion publique est prompte à reconnaître ce qui blesse ces règles. Le cas de la richesse est identique. Les règles du bon goût, en fait de costume masculin et féminin, lui sont applicables. Tout ce qui est trop voyant blesse ces règles. Si une famille est connue surtout pour son luxe, ses prodigalités de mobilier, de table ou d'équipages, pour Tes sommes énormes qu'elle consacre avec ostentation à ses propres plaisirs, de quelque nature qu'ils soient, si ce sont là ses principales caractéristiques, il nous est facile de nous prononcer sur sa nature et sa culture. Les mêmes règles s'appliquent au bon ou mauvais usage de la fortune, à la participation généreuse à des œuvres d'intérêt général ou aux efforts incessants pour entasser de l'argent jusqu'à la mort, et à la façon dont on dispose de sa fortune, soit qu'on la distribue de son vivant ou qu'on la lègue. Le jugement est fait par l'opinion des meilleurs et des plus éclairés. La masse juge à son tour et elle se trompe rarement.
6o l'a b g de l'argent
Les meilleurs usages qu'on peut faire de la richesse ont déjà été indiqués. Pour l'employer sagement, certes, il faut être un sage. L'un des plus sérieux obstacles au progrès de notre race, c'est la charité faite sans discernement. Pour l'Humanité, il serait préférable que les millions des riches fussent jetés à la mer, au lieu de servir à encourager les paresseux, les ivrognes, les indignes. Sur mille dollars consacrés aujourd'hui à de soi-disantes charités, plus de neuf cent cinquante sont mal placés. Ils servent à produire les maux qu'on cherche à adoucir ou à guérir. L'auteur bien connu de livres philosophiques reconnut récemment qu'il avait donné un quart de dollar à un homme qui s'était approché de lui, au moment où il entrait chez un ami. Il ignorait les habitudes de ce mendiant et l'usage qu'il ferait de cet argent. Il avait toutes les raisons possibles de penser qu'il le dépenserait mal. Cet écrivain fait profession d'être un disciple d'Herbert Spencer. Le quart de dollar qu'il donna ce soir là fera probablement plus de mal que tout l'argent qu'il pourrait dépenser en charités bien comprises ne fera de bien. II se fit seulement plaisir à lui-même, et s'épargna un
l'évangilb de la richesse 6i
ennui. Ce fut là probablement un des actes les plus mauvais et les plus égoïstes de sa vie, car, sous tous les autres rapports, il est un très excellent homme.
Le point important, en fait de charité, c'est d'aider ceux qui veulent s'aider, de fournir à ceux qui veulent améliorer leur situation une partie des moyens nécessaires pour cela, de donner à ceux qui veulent s'élever les moyens de s'élever, d'assister, mais jamais ou rarement de faire tout. Les aumônes ne rendent meilleurs ni les individus, ni la race. Il est rare que l'assistance soit demandée par ceux qui en sont dignes. Les hommes d'une réelle valeur n'ont jamais recours à cette extrémité; excepté en cas d'accident ou de changement de fortune soudain. Bien entendu, chacun de nous a l'occasion de connaître des gens à qui une assistance temporaire ferait un bien véritable, et nous devons la leur accorder. Mais le montant des sommes qu'un simple particulier peut, avec sagesse, donner à d'autres particuliers, est nécessairement limité par son ignorance de leur situation Seul il peut prétendre au titre de bienfaiteur celui qui prend autant de soin à ne pas secourir les gens in-
62 L*A B G DE l'ARGENT
dignes qu'à secourir les gens méritants — je devrais dire qui en prend plus, car l'aumône accordée au vice est plus pernicieuse que celle accordée à la vertu n'est utile.
L'homme riche se trouve ainsi à peu près réduit aux exemples de Peter Gooper, d'Enoch Pratt de Baltimore, du sénateur Stanford et d'autres encore. Ces hommes savent que le meilleur moyen d'être utiles à leurs compatriotes, c'est de placer à leur portée « des échelles auxquelles ceux d'entre eux qui ont de l'ambition peuvent grimper », — c'est-àdire des bibliothèques publiques, des parcs, des moyens de distractions favorables au corps et à l'esprit, des œuvres d'art qui procurent des jouissances et affinent le goût, et des institutions de diverses sortes qui améliorent la situation générale du peuple. De la sorte, ils restituent à la masse de leurs compatriotes le surplus de leur richesse, sous la forme la plus propre à leur rendre des services durables.
Voici quelle sera la solution du problème des rapportsentre riches etpauvres : L'accumulation et l'usage des richesses resteront fibres. L'individualisme sera respecté, mais le millionnaire ne sera plus que le dépositaire du pauvre
Il recevra, pour un temps, la garde d*une large part de l'augmentation des richesses de la communauté, et il en disposera, en sa faveur, infiniment mieux qu'elle n'aurait su ou pu en disposer elle-même. Les meilleurs esprits arriveront ainsi à un degré de l'évolution de la race où ils comprendront que, pour les hommes prévoyants ou sérieux, le seul moyen de disposer du surplus de leur richesse, c'est de le consacrer, année par année, au bien de tous. Déjà nous voyons poindre l'aurore de ce jour. Les hommes ayant des capitaux engagés dans de grandes entreprises commerciales d'où ils n'ont pas voulu ou n'ont pu les retirer, capitaux dont ils lèguent la plus grande partie à des œuvres d'intérêt général, peuvent encore mourir sans être exposés au mépris de leurs semblables. Mais le jour n'est plus éloigné où l'homme qui mourra possesseur de millions dont il pouvait disposer de son vivant, s'en ira « sans larmes, sans honneurs, sans chants », quel que soit l'usage qu'il aura fait des scories qu'il n'a pu emporter dans la tombe. C'est de tels hommes qu'on dira : « Celui qui meurt riche, meurt déshonoré ».
Tel est, selon moi, le véritable Evangile de la Richesse. C'est en le suivant qu'on arrivera, un jour ou l'autre, à résoudre le problème de la richesse et de la pauvreté, et à amener sur cette terre le règne de « la paix pour tous les hommes de bonne volonté ».