‹ L'A B C de l'argentChapitre 4 sur 14 · LES MEILLEURES FORMES DE LA PHILANTHROPIE · texte numérisé non relu

LES MEILLEURES FORMES DE LA PHILANTHROPIE

L'Evangile de la Richesse a reçu en Amérique un accueil cordial. Dans la mère-patrie, il a excité une attention plus vive. Il est naturel que la plus ancienne civilisation se préoccupe davantage des questions sociales. Le contraste entre les classes et les masses, entre les riches et les pauvres, n'est pas encore aussi accusé dans ce continent vaste, fertile et en plein développement, ayant moins de vingt habitants par mille carré que dans la petite Angleterre, où cette proportion est quinze fois plus grande, et qui n'a pas de territoires vacants. C'est peut-être la Pall Mail Gazette qui, dans son numéro du 5 septembre, a opposé

les plus fortes objections à ce que les Anglais ont trouvé bon d'appeler « l'Evangile de la Richesse» (1). Je cite : « Les grandes fortunes, dit M. Carnegie, sont un grand bienfait pour une nation, parce qu'elles permettent de faire telles ou telles choses. Soit. Mais elles sont aussi un grand fléau parce qu'elles permettent de faire telles ou telles autres choses. En d'autres mots, le sermon de M. Carnegie est démenti par les habitudes de M. Bentzon. L'Evangile de la Richesse est tué par les actes ».

La réponse est facile. L'Evangile du Christianisme est lui aussi tué par les actes. L'objection adressée à l'Evangile de la Richesse peut être adressée à ce commandement : « Tu ne voleras pas ». Ce n'est pas un argument contre un Evangile qu'il ne soit pas suivi. C'est même un argument, en sa faveur. Un Evangile doit être plus élevé que les mœurs régnantes. Ce n'est pas un argument contre une loi qu'elle soit violée. Cette désobéissance constitue toute sa raison d'être. Une loi qui ne serait jamais violée, n'est pas une loi nécessaire.

(1) Cet article avait paru sons le litre de : « Richesse ».

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L'événement le plus important survenu à « l'Evangile de la Richesse », c'est d'avoir eu la chance d'attirer l'attention de M. Gladstone et d'avoir mérité de lui cette lettre : « J'ai demandé à M. Llyod Brice [North American Eeview)j de bien vouloir autoriser la reproduction dans ce pays du fort intéressant article « La Richesse », que M. Carnegie vient de faire paraître en Amérique ». Cette demande amena la publication de l'article dans plusieurs journaux et revues. Un éditeur entreprenant le publia en une brochure dédiée, avec ma permission, à M. Gladstone.

Tout cela est fort encourageant. J'y vois la preuve que la Société comprend l'importance des résultats en jeu et est prête à les accepter. La demande que m'a faite l'éditeur de cette revue, de continuer l'étude du sujet et d'indiquer les meilleurs emplois qu'on peut faire du surplus de la richesse, peut être considérée comme une preuve de plus que, rejetées ou adoptées, mes idées sont du moins assurées de trouver des oreilles attentives.

Dans le premier article, je prétendais qu'il n'y avait qu'un moyen de disposer équitablement des grosses fortunes, à savoir que leurs

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détenteurs devaient, leur vie durant, les consacrer à des œuvres procurant des avantages durables à la communauté qui les a fournies. J'ajoutais que l'opinion publique dirait bientôt de l'homme qui meurt en possession de richesses dont il pouvait disposer : a Cet homme meurt déshonoré ».

Dans ce nouvel article, je me propose d'exposer quelques-uns des moyens les plus sages de disposer de la richesse, en faveur d'œuvres d'intérêt général. Le millionnaire qui, suivant mon Evangile, se considère comme le simple dépositaire de son excédent de fortune, n'en fera bon usage qu'à de certaines conditions. Tout d'abord il devra veiller à ce que cet argent serve, non pas à dégrader et à appauvrir ceux qui le reçoivent, mais à encourager les efforts personnels des meilleurs et des plus ambitieux d'entre les pauvres de la nation. Ce ne sont pas les gens irrémédiablement pauvres, sans énergie, sans valeur, qu'il doit chercher à atteindre, soit pour leur faire du bien, soit pour sa satisfaction personnelle. Pour ceux là, les villes et l'État ont des refuges, où ils sont abrités, nourris, habillés, où ils mènent une vie confortable, et où — point le plus

important — ils sont tenus à l'écart des pauvres méritants et laborieux que leur contact pourrait démoraliser. Un homme ou une femme qui réussisent à vivre confortablement de mendicité, sont plus dangereux pour la Société et un plus grand obstacle au progrès de l'humanité, qu'une vingtaine de Socialistes bavards. Celui qui distribue son excédent de richesse ne doit pas s'occuper de ceux pour qui il faut faire tout. Sa fonction est de venir en aide aux laborieux et aux ambitieux, à ceux qui ont un très grand désir de s'aider eux-mêmes. Ces derniers seuls méritent que des philanthropes riches les soutiennent et augmentent leurs chances de succès.

On ne doit jamais oublier que l'habitude de donner à tort et à travers, est Tun des plus sérieux obstacles que rencontre le philanthrope désireux de faire dans ce monde un bien durable. Le millionnaire doit avoir pour principe de ne pas consacrer son argent à des objets dont l'utilité ne lui est pas clairement démontrée. Il doit se rappeler Topinion de M. Ryce, à savoir que sur mille dollars consacrés à de prétendues charités,

on ferait mieux d'en jeter neuf cent cinquante à la mer. D'après ce que je sais des' riches, il n'est pas nécessaire de les engager à consacrer leur superflu à ces prétendues charités. On devrait, pour le bien du pays, les engager à les cesser, car elles sont nuisibles. D'ordinaire les gens riches, sous ce rapport ne pèchent pas par omission, mais par commission, parce qu'ils ne prennent pas le temps de réfléchir, et surtout parce qu'il est plus facile de donner que de refuser. Ceux qui distribuent, chaque année, les millions de leur superflu , font plus de mal que de bien. Ils retardent le progrès de la nation. En eflet, la plupart des moyens employés aujourd'hui pour venir en aide à autrui tendent uniquement à répandre parmi les pauvres l'habitude de compter sur les aumônes. Ceux-ci devraient au contraire être bien convaincus qu'ils n'ont à compter que sur eux-mêmes. Le millionnaire avare qui entasse sa richesse, fait moins de mal à la Société que le millionnaire qui la distribue imprudemment, même quand il s'abrite sous le manteau de la Charité. L'homme qui donne à un mendiant commet une faute grave, mais beaucoup

de sociétés et d'institutions qui sollicitent des aumônes et les distribuent, ne sont pas moins nuisibles à la communauté. Elles ont des effets aussi corrupteurs que de simples mendiants. La morale de Plutarque contient cette leçon : « A un mendiant qui lui tendait la main, un Lacédémonien dit : « Si je te donnais quelque chose, je ferais de toi un plus grand mendiant. Celui qui le premier te donna de l'argent, a fait de toi un oisif. Il est responsable de la vie basse et déshonorante que tu mènes. » Bien peu de millionnaires sont innocents du péché d'avoir fait des mendiants.

Avec ces considérations à l'esprit, je vais essayer d'indiquer quelques-uns des meilleurs usages qu'un millionnaire peut faire du superflu dont il n'est que le dépositaire.

Pre^nièrement . — Aux hommes très riches qui sont nécessairement rares, dans n'importe quel pays, je conseille la fondation d'une Université. La somme la plus importante qui fut jamais consacrée par un simple particulier, à un usage quelconque, est peut-être celle que le docteur Stanford consacra à la fondation d'une Université, sur la côte du Pacifique, là où il amassa son énorme fortune. Cette Université

coûtera, dit-on, une dizaine de millions, et on estime qu'il lui consacrera environ vingt millions de son superflu. Cet homme est digne d'envie. Dans un millier d'années, quelque orateur prononcera son éloge sur les rives trop peuplées du Pacifique et lui appliquera l'éloge que Griffit adressait à Wolsey.

C'est là un noble usage de la richesse. Nous avons beaucoup d'institutions semblables — Johns Hoptkins, <]ornell, Packer et d'autres encore — mais la plupart d'entre elles ont été fondées par testament. Or, il est impossible de porter aux nues un homme, simplement parce qu'il a laissé derrière lui ce qu'il ne pouvait emporter. Gooper, Pratt, Stanford et d'autres semblables, méritent d'être honorés et admirés, autant pour le temps et les soins que pour les sommes, qu'ils ont consacrés à leurs œuvres.

On ne peut parler de la côte du Pacifique, sans rappeler une autre œuvre importante, d'un caractère différent, qui y fut fondée récemment — le « Lick Observatory ». Si quelque millionnaire s'intéresse à l'étude de l'astronomie— il devrait y en avoir, et il y en aurait si les gens de cette classe prêtaient à ce sujet la

moindre attention — je les engage à suivre cet exemple.

Les progrès réalisés dans les instruments et le matériel astronomiques sont si importants et si continus qu'un nouveau télescope offert, de temps à autre, à l'un des observatoires de ce continent, rendrait de grands services. Le dernier est toujours le plus grand et le meilleur ; il permet de porter de plus en plus loin la connaissance de l'univers et de ses relations avec les habitants de cette terre. On peut citer parmi les nombreuses bonnes œuvres du regretté M. Thav^ de Pittsbourg, l'appui constant qu'il donna à l'observatoire de cette ville. Cet observatoire a permis au professeur Langley de faire ses magnifiques découvertes. Il est maintenant le digne successeur du professeur Henry, à la tête delà «Smithsonian Institution. » Il avait comme collaborateur M. Braeshier de Pittsbourg dont les instruments se trouvnt dans les principaux observatoires du monde. M. Braeshier était un simple constructeur de moulins. M. Thaw reconnut son génie et fut son principal soutien durant ses jours difficiles. Cet ouvrier a été élevé à la dignité de professeur par un des corps scientifiques les plus

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avancés du monde. En employant le surplus de sa richesse à aider ces deux hommes aujourd'hui célèbres, le millionnaire Thaw accomplit une belle œuvre. Leurs efforts unis ont procuré à leur pays, aux yeux des savants du monde entier, un honneur qui ne fera que grandir.

11 est donné à bien peu de gens de fonder des universités ; et, d'ailleurs, nous n'avons pas besoin de beaucoup d'universités nouvelles, peut-être n'avons-nous besoin d'aucune. Désormais, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de compléter et d'agrandir celles qui existent. De ce côté, un vaste champ est ouvert au millionnaire qui veut être autre chose qu'un Crésus parmi d'autres millionnaires. Les dons à r (( Yale University » ont été nombreux, mais il reste encore beaucoup de place pour d'autres. L'école des Beaux-Arts, fondée par M. Street, la « Sheffîeld Scientific School » dotée par M. Sheffîeld, et les fonds du professeur Loomis pour l'Observatoire sont de magnifiques exemples. L'édifice de Madame C.-J. Osborne pour la lecture et la récitation doivent nous causer une grande joie, parce qu'ils témoignent de la sagesse d'une femme. L'Université

d'Harward n'a pas été oubliée. Le musée Peabody et les collèges de Wells, Matthews et Thayer peuvent aussi être cités. Sever Hall mérite une mention spéciale. Il montre ce qu'un homme de génie comme Richardson a pu faire avec la modeste somme de cent mille dollars. L'Université Vanderbilt, à Nashville, dans le Tennessee, peut être mentionnée comme un résultat direct de l'Evangile de la Richesse. Elle fut fondée par les membres de la famille Vanderbilt, de leur vivant — notez ce point vital, de leur vivant — , car les sommes qu'un homme laisse à sa mort ne comptent pas pour beaucoup. Ces sommes ne sont pas données par lui, elles lui sont arrachées. Si un millionnaire ne sait comment rendre de grands et incontestables services avec son argent, voila une voie qui ne sera jamais encombrée, car les besoins de nos universités augmentent avec le développement du pays.

Deuxièmement. — Quel est le don le plus utile qu'on puisse faire à une ville ? J'ai étudié cette question et le résultat de mon étude m'a amené à placer en première ligne, une bibliothèque gratuite, à la condition que

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la ville veuille bien la considérer et l'entretenir comme une institution publique, faisant partie de la propriété municipale, au même titre que les écoles publiques, et, j'ajoute, comme un complètement de ces écoles. C'est assurément à ma propre expérience que je dois de considérer les bibliothèques gratuites comme supérieures à toutes les autres formes de générosité. Quand j'étais apprenti à Pittsbourg, le colonel Andersond'Alleghany, — un nom que je ne peux jamais citer sans un sentiment de profonde gratitude — , mit à notre disposition sa petite bibliothèque de 400 volumes. Chaque aprèsmidi du dimanche, il se tenait chez lui pour l'échange des livres. Nul excepté celui qui a éprouvé celte sensation, ne peut comprendre avec quelle impatience nous attendions le dimanche, pour avoir un nouveau livre.

Mon frère et M. Phipps qui ont été mes principaux associés durant toute ma vie, participaient avec moi à la précieuse générosité du colonel Anderson. Ce fut en me délectant des trésors qui m'étaient révélés dans ces lectures que je résolus, si jamais je devenais riche, d'employer ma fortune à la création de bibliothèques gratuites, afin que d'autres en-

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fants pauvres puissent trouver des moyens de s'instruire semblables à ceux que nous devions à cet homme de bien.

La Grande-Bretagne a été une des premières nations qui ait compris la valeur des bibliothèques gratuites pour le peuple. Le Parlement a voté une loi autorisant les villes et les bourgs à fonder des bibliothèques et à les entretenir comme des institutions municipales. Chaque fois que les habitants d'une ville ou d'un bourg ont voté l'acceptation des dispositifs de la loi, les municipalités furent autorisées à taxer la communauté d'un penny par livre. La plupart des villes ont déjà des bibliothèques gratuites régies par cette loi. Beaucoup ont été données par des hommes riches dont l'argent a été employé à la construction des bâtiments et dans quelques cas à l'achat des livres. Les villes ont à leur charge l'entretien et l'agrandissement de ces bibliothèques. Et c'est à cette condition que j'attribue la plus grande partie de leur utilité. Une institution qui vit des fonds d'une donation est sujette à devenir la proie d'une coterie. Le public cesse de s'y intéresser, ou plutôt ne s'y intéresse jamais. On viole ainsi la règle qui veut que ceux qu'on

aide s'aident eux-mêmes. On a fait toute la besogne pour la ville au lieu de se borner à l'aider dans ses efforts. Il est rare que cette façon de procéder donne de bons résultats.

On a fondé beaucoup de bibliothèques gratuites dans notre pays, mais aucune, ne l'a été je crois, avec autant de sagesse que la « Pratt Library », à Baltimore. M. Pratt construisit la bibliothèque à ses frais et l'offrit à la ville de Baltimore en même temps que le solde de la somme qu'il avait réservée pour cet usage. Le coût total était de 1 million de dollars, et il demandait à la ville de payer sur cette somme cinq pour cent par an, soit cinquante mille dollars, à des administrateurs pour l'entretien et le développement de la bibliothèque et de ses succursales. En l'année 1888, 430.217 livres furent prêtés. 37.196 habitants de Baltimore sont inscrits sur les registres comme lecteurs. Et j'ose dire, sans crainte de me tromper, que les 37 mille personnes qui fréquentent la « Pratt Library », ont plus de valeur pour Baltimore, pour l'Etat et pour le pays que tous les inertes, les paresseux ou les pauvres de la nation toute entière. Et, j'ajoute, avec la même assurance, qu'en mettant des livres à la portée de 37.000

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personnes qui désiraient s'instruire, M. Pratt a fait plus pour le véritable progrès de la nation, que tous les dons des millionnaires et des gens riches, destinés à aider ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient s'aider eux-mêmes. En distribuant son superflu avec sagesse, il a arrosé d'un ruisseau fertilisant un sol qui était prêt à le recevoir, et qui a rendu le centuple. Les nombreuses personnes qui ont semé leur argent ça et là, n'ont fait que verser de l'eau dans des cribles qui ne pouvaient être remplis. Elles ont fait pis : Elles l'ont versée dans des égoûts stagnants qui engendrent les maladies dont le corps politique souffre le plus. Le million de dollars dont M. Pratt a fait un si magnifique usage, c'est quelque chose, mais il y a quelque chose de plus grand encore. Quand la cinquième succursale de la bibliothèque fut ouverte à Baltimore, l'orateur s'exprima ainsi :

« Quelle qu'ait été l'importance de nos efforts, durant ces quatre années, j'ai plaisir à reconnaître que la plupart des résultats acquis sont dus à l'intérêt chaleureux, aux sages conseils et aux inspirations pratiques de M. Pratt. Il ne sembla jamais croire que, en consacrant une grande

richesse au bien de ses compatriotes, il avait fait tout ce qu'on était en droit d'attendre de lui, mais il s'efforça de faire produire à cette richesse tout le bien possible. De la sorte, il allégea continuellement nos fardeaux, parfois très lourds, il nous apporta du courage et un rayon de soleil quand des nuages couraient dans le ciel. Enfin, il fit sentir à tous les fonctionnaires et employés que leurs bons services étaient appréciés et que leur empressement loyal à faire leur devoir méritait de sincères compliments. »

C'est là le plus beau portrait de millionnaire que je connaisse. Décrit sous ces traits, M. Pratt est le disciple idéal de l'Evangile de la Richesse. Nous n'avons pas à craindre que la masse des travailleurs refuse de reconnaître en des hommes de cette sorte, leurs meilleurs chefs et amis. Le problème de la pauvreté et de la richesse, de l'employeur et de l'employé, sera résolu de façon pratique, chaque fois que les riches consacreront leur temps et leur ar- • h'ur, leur vie durant, à faire du bien aux membres de la communauté qui n'ont pas été chargés des responsabilités de la richesse. Ce jour venu, il n'y aura plus d'antagonisme de

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classes, car les grands et les petits, les riches et les pauvres seront frères.

Un millionnaire à la recherche du meilleur moyen de disposer de son superflu, est assuré de ne pas se tromper beaucoup s'il choisit le don d'une bibliothèque gratuite à toute ville qui consent à l'entretenir et à l'augmenter. Que ces paroles de John Bright résonnent à son oreille : « Il est impossible de rendre à un jeune homme un plus grand service que de mettre à sa disposition les livres d'une bibliothèque gratuite. » Partout où cela est possible, on devrait joindre à la bibliothèque une galerie d'art, un musée et un amphithéâtre pour des conférences et des leçons du genre de celles qui sont données à la « Cooper Union ». Quand on voyage sur le continent, on est surpris de trouver dans chaque ville importante une galerie d'art et un musée. Grands ou petits ces établissements ont des salles pour recevoir les trésors de la région, les dons et les legs qui leur arrivent continuellement. La bibliothèque gratuite et la galerie d'art de Birmingham peuvent-être mises au premier rang de telles institutions. De temps à autre, un homme riche les enrichit encore par des dons de livres, de

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magnifiques tableaux, ou d'autres œuvres d'art. Pour commencer, nos villes n'ont besoin que d'un édifice incombustible. Ceux de leurs habitants qui voyagent lui enverront de tous les coins du globe qu'ils parcourent des objets rares et coûteux, et ceux qui restent à la maison lui donneront ou lui légueront leurs trésors. De cette façon, nos collections augmenteront, et un jour viendra où nos villes pourront se glorifier d'expositions permanentes dont leurs habitants tireront un incalculable bénéfice et qu'elles seront lîères de montrer à leurs visiteurs. Le « Métropolitain Muséum of Art » à New-York est un excellent début. Je vais indiquer un autre bon usage de l'excédent des richesses.

Ti'oLsièmement. — On peut employer fort utilement de grosses sommes à la fondation ou à l'agrandissement d'hôpitaux, d'écoles de médecine, de laboratoires et d'autres institutions ayant pour but le soulagement des souffrances humaines, — et plutôt la prévention que laguérison des maladies. Ces dons ne sauraient appauvrir la population, car les institutions de ce genre traitent les maladies temporaires où

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abritent seulement les incurables. Quel don meilleur qu'un hôpital, peut-on faire à une ville qui n'en a pas ? — à la condition qu'il soit entretenu par la municipalité. S'il existe déjà un hôpital, qu'on l'agrandisse. Le don d'un demi-million de dollars fait par feu M. Vanderbilt à la section médicale du collège de Golumbie, pour un laboratoire de chimie, fut un des meilleurs emplois de la richesse. Il s'occupe de la prévention des maladies par la recherche de leurs causes. Plusieurs autres personnes ont fondé des laboratoires semblables, mais il y a encore place pour de nouveaux.

S'il existe dans ce pays un millionnaire embarrassé de l'excédent des richesses dont il est le dépositaire, qu'il examine les services rendus par ces laboratoires de chimie. Aucune école de médecine n'est complète sans un laboratoire. Je dirai des laboratoires comme des écoles de médecine : « Ce ne sont point de nouvelles institutions qui sont nécessaires, mais de nouveaux fonds pour mieux outiller les institutions existantes ». Les dons à ces laboratoires peuvent prendre des formes nombreuses et excellentes, mais aucune n'est supé-

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rieure à celle dont fit choix M. Osborne, quand il créa une école d'infirmières au collège de Bellevue. Si tous les autres dons réunis produisent seulement la moitié du bien que produit ce bon usage du superflu d'un millionnaire, les plus exigeants pourront se déclarer satisfaits. Seuls ceux qui ont subi une lente et dangereuse maladie, savent estimer à leur juste valeur l'habileté et les soins d'infirmières habiles.

L'emploi de la femme comme infirmière a agrandi sa sphère et son influence. On ne doit pas s'étonner qu'un sénateur, et qu'un médecin de ce pays ayant reçu à l'étranger les plus hautes distinctions, aient pris, récemment leurs épouses dans cette classe.

Quatrièifiiement. — Tout à fait au premier rang des œuvres de bienfaisance, il faut placer les jardins publics, toujours bien entendu à la condition que la communauté consente à les entretenir, à les embellir, et à les conserver intacts. Nul monument plus utile et plus beau qu'un parc ne peut être laissé par un homme à la cité dans lacjuelle il naquit, ou dans laquelle il vécut longtemps. Et j'ajoute

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que le plus gracieux tribut de reconnaissance que la ville puisse offrir au donateur, c'est de donner son nom à ce parc. Le don d'un grand parc fait à la ville de Pittsburg, le mois dernier par Madame Schenley mérite d'être cité. Cette dame, bien que née à Pittsburg épousa, avant sa vingtième année, un anglais. Plus de quarante ans se sont écoulés depuis qu'elle se fixa à Londres, parmi les gens titrés et riches de cette métropole du monde, mais elle se rappelle encore le berceau de son enfance et, au moyen du parc de Schenley, elle y a attaché pour toujours son nom. C'est là un noble usage d'une grande richesse par une personne qui a voulu en disposer elle-même. S'il existe déjà un parc, on n'a que l'embarras du choix pour d'autres dons excellents ayant tous des rapports avecceparc. M. Phipps d'Allegheny a donné au parc de cette ville des serres qui reçoivent de nombreux visiteurs chaque jour de la semaine, et qui, chaque dimanche, sont envahies par des milliers d'ouvriers. Avec une rare sagesse, il a stipulé, comme condition du don, que les serres seraient ouvertes le dimanche. Cette expérience a donné de si bons résultats qu'ij n'a pas hésité, cette année, à lui consacrer

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encore une large part de son superflu. Aux riches qui aiment les fleurs, je recommande cet exemple de M. Phipps. Qu'ils veuillent bien remarquer que M. Phipps fut un donateur aussi sage que généreux. Il a exigé que la ville prit à sa charge l'entretien des serres, et, de la sorte, il leur a assuré pour toujours la propriété publique, l'intérêt public, et la critique publique. S'il les eut administrées et entretenues lui-même, vraisemblablement l'opinion publique ne s'y serait jamais intéressée.

Les petites villes de toute l'Europe, ont des parcs et des jardins, non moins surprenants que leurs bibliothèques, leurs musées et leurs galeries d'art. Je n'ai rien vu de plus joli dans mes derniers voyages que la montagne de Bergen, en Norvège. Elle a été convertie en l'un des plus pittoresques jardins d'agrément qu'on puisse voir; des fontaines, des cascades, des chutes d'eau, de délicieuxberceaux, de belles terrasses et des statues ornent ce qui auparavant n'était qu'une pente de montagne stérile. C'est là un sujet digne de l'attention d'un millionnaire qui désire faire bénéficier ses semblables d'un bienfait durable. Nous trouvons à Dresde

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un autre bel exemple de l'usage qu'on peut faire de la richesse, pour rendre une ville plus attrayante. Le propriétaire du principal journal de cette ville lui a légué ses revenus, à charge pour elle de les employer à son embellissement. Une commission, de temps à autre fait exécuter quelque innovation artistique, ou bien fait disparaître quelque laideur. A mesure que les revenus s'accroissent, ils sont consacrés à cet usage. Ainsi, grâce à la générosité de ce patriotique propriétaire de journal, Dresde, sa ville natale, devient rapidement une des plus jolies résidences du monde entier. Quand des améliorations ont été faites, le soin de les entretenir dans l'avenir, incombe à la ville. Les propriétaires de journaux millionnaires de ce pays voudront bien m'excuser, si je me permets de leur recommander l'exemple de leur collègue de la capitale Saxonne.

Dans les vieux pays, il n'existe guère de villes un peu importantes qui ne possèdent des édifices et des endroits d'une grande beauté. De grosses sommes ont été consacrées à leur ornementation, à hmr décoration et à leur effet architectural. En Amérique, pour toutes ces choses, nous sommes bien en arrière. Notre Repu-

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blique est grande par de certains côtés. Dans le domaine matériel, elle est sans rivale. Mais ne perdons jamais de vue, que, dans le domaine de Fart et des choses délicates, c'est à peine si elle occupe une place. Si l'élégant « Mémorial Arch », récemment élevé à New- York, eut été élevé à Dresde, la commission artistique, grâce aux revenus du journal destinés précisément à cet usage, aurait pu le conserver pour qu'il embellisse à jamais la ville.

Le don d'un parc à une ville ne peut manquer d'être considéré par tout le monde, comme l'un des meilleurs usages possibles de la richesse, mais beaucoup de personnes estimeront sans doute qu'en réclamant des serres, des « Mémorial arches», et des travaux d'embellissement, je vais trop loin. Elles traiteront mes idées de chimériques. Les avantages matériels de ces créations peuvent ne pas être très visibles. Mais aucun homme pratique, se préoccupant uniquement des avantages matériels ne saurait prétendre qu'il est inutile de consacrer de l'argent à des buts esthétiques ou autres analogues, sous prétexte qu'ils ne répondent pas à des besoins de la masse. On peut dire de ces œuvres d'un

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caractère plus exclusivement artistique, ce que j'ai dit des bibliothèques et des musées : « C'est en atteignant ce qu'il y a de meilleur dans la masse qu'elles rendent les plus grands services. » Il est préférable d'éveiller le sentiment du beau dans les esprits de cette classe, doués de dons naturels, que de s'occuper des esprits incapables d'éprouver ce sentiment. L'homme soucieux du perfectionnement de la race doit rechercher ceux en qui brille l'étincelle divine et leur fournir les moyens de cultiver et de développer leurs dons.

J'ai la conviction que M. Phipps, en mettant à la portée des ouvriers d'AUegheny, des serres remplies de magnifiques fleurs, d'orchidées et de plantes aquatiques qui font leur admiration et celle de leurs femmes et leurs enfants, durant leurs heures de loisirs, et qui alimentent leur amour du beau, fait un meilleur usage de son argent que s'il leur donnait du pain. Les hommes valides qui sont incapables de gagner leur vie ne méritent pas qu'un simple particulier s'occupe d'eux. Ce soin incombe à la ville. Celui qui dote une ville d'une serre, d'une statue ou d'une fontaine fait un acte méritoire. « L'homme ne vit pas que de pain. »

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Cinquièmement. — On peut faire un autre bon usage du surplus de la richesse, en dotant nos villes de grandes salles pour organiser des réunions de toute sorte, et faire entendre de bonne musique. Rarement nos villes possèdent de telles salles, et cela les met, en un grand état d'infériorité, à l'égard des cités européennes. Springer-Hall est, pour la ville de Cincinnati, une précieuse acquisition. Elle la doit à M. Springer, qui ne se borna pas à lui léguer des fonds à sa mort, mais la fonda, sa vie durant, et, fait non moins important, consacra son temps et son intelligence des affaires, à lui assurer un succès durable. Offrir un « Hall » à une ville qui n'en a pas , c'est faire un excellent usage de sa richesse superflue, c'est rendre le plus grand service à la population. Si les habitants n'ont qu'un spectacle instructif et élevé, ou seulement amusant, au lieu d'une douzaine qu'ils devraient avoir, c'est que le prix de la location d'une salle, dans le cas très rare où il en existerait une convenable, est trop élevé pour que le directeur soit à l'abri des risques d'un désastre financier. Quand chaque ville de notre pays possédera un « hall », et qu'elle pourra prêter, ou le louer moyennant une somme mo-

dique, et sur l'avis d'une commission ou du maire, ses habitants auront, pour un prix insignifiant, de bonnes conférences, des amusements et des concerts. En Europe, beaucoup d'hôtels de ville possèdent des orgues qui, employés comme je viens de le dire, ont une valeur, incalculable pour la population. Gardons-nous de faire trop peu de cas des divertissements d'un ordre élevé, même de simples distractions. Tous contribuent grandement à rendre les gens plus heureux et meilleurs. Si un millionnaire né dans un petit village qui est devenu une grande ville, se sent le désir, à l'heure de son succès, de faire profiter ses concitoyens d'une partie de sa fortune, il ne saurait mieux faire que de leur offrir un « Hall » public, muni d'un orgue^ à la seule condition qu'ils veuillent bien l'entretenir et s'en servir.

Sixièmement, — Sous un autre rapport, nous sommes encore plus en arrière de l'Europe. Dans ce pays, des établissements de bains pour le peuple sont fréquemment fondés par des personnes généreuses. Elles ont la sagesse d'exiger que les villes en prennent l'entretien à leur

charge. J*ai soutenu que jamais on ne devait se substituer entièrement à une personne ou à une ville, mais exiger qu'elles contribuassent pour une part à Tœuvre entreprise. La sagesse de cette assertion est vérifiée par le fait qu'il a été reconnu nécessaire pour le succès de ces établissements si utiles à la santé, de faire payer un droit d'entrée. Dans beaucoup de villes, exception est faite pour les enfants des écoles qui sont admis gratuitement certains jours et à de certaines heures. On a fixé des heures différentes pour les deux sexes. Il y aussi des jours et heures réservés aux femmes.

En plus des effets si bienfaisants de ces institutions pour la santé publique, dans des villes éloignées de la mer, les enfants des deux sexes apprennent à nager. Des clubs de natation sont organisés ; des médailles et des prix sont distribués dans des matchs fréquents. Les rapports publiés par les divers établissements de bains en Angleterre, sont remplis d'exemples de gens qui ont échappé au naufrage parce qu'ils avaient appris à nager dans ces établissements. On y trouve aussi de nombreux exemples de sauvetages opérés par leurs élèves. Si un disciple de l'Évangile de la Richesse fait

don à sa ville favorite de grands établissements de natation ou de bains, à la condition que la ville l'administre comme un établissement municipal, on ne saurait jamais lui reprocher d'avoir fait un mauvais usage des fonds qui lui étaient confiés.

Septièmemejit. — C'est à dessein que je désigne les églises, en dernier lieu, à l'attention de ceux qui ont des richesses superflues. Les églises appartiennent à des sectes et chacun doit agir à leur égard, d'après ses préférences. Les dons aux églises ne sont pas faits à l'ensemble de la ville, mais à des catégories spéciales d'habitants. Néanmoins, il n'est pas de millionnaire qui ne connaisse, quelque part un édifice de bois, pauvre et peu confortable, où les gens du voisinage se réunissent le dimanche, et, qui, indépendamment des doctrines qu'on y enseigne, est un centre de vie sociale et de relations cordiales. C'est faire un bon usage de son argent que de remplacer cette construction par un bâtiment solide, en briques, en pierre ou en granit, au long des murs duquel le chèvrefeuille et l'ancolie grimperont

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et dont les cloches feront entendre au loin leurs sons si doux. Le millionnaire ne doit pas s'inquiéter du prix de ce bâtiment, mais de sa perfection. S'il a suffisamment d'argent, qu'il fasse de cette église un bijou, car l'influence éducatrice d'un pur et noble spécimen d'architecture, construit comme les pyramides le furent, pour durer à travers les âges, ne saurait être estimée en dollars. Pas une famille de cultivateurs, pas un cœur, pas un esprit dans la région n'échappera à l'influence de la beauté et de la grandeur de l'église. Plus d'un enfant intelligent, promenant des regards ravis, sur les vitraux aux couleurs si riches, et extasié par la voix céleste de l'orgue, recevra dans cette église le premier message divin et sera transporté dans le royaume magnifique et enchanteur, qui est si en dehors des conditions matérielles et prosaïques dont il est entouré sur cette terre de travail ; — un monde réel, ce nouveau royaume, quelque vagues et indéfinies que ses frontières puissent être. Les habitants de ce cercle magique, jouissent d'une vie intérieure plus précieuse que la vie extérieure. Tous leurs jours et tous leurs actes, tous leurs triomphes et toutes leurs épreuves, tout ce qu'ils

94 l'a b g de l'argent

voient et tout ce qu'ils entendent, tout ce qu'ils pensent ou tout ce qu'ils font, tout cela est sanctifié par l'éclat qui illumine cette vie intérieure, exalte leur âme, et tient leur conscience pure. Mais quand il a donné l'édifice, le donateur a assez fait. L'entretien de l'église doit être à la charge des fidèles. 11 n'y a pas beaucoup de religion sincère dans une congrégation, ni grand chose de bon à attendre d'une église qui n'est pas soutenue par les paroissiens.

On pourrait indiquer beaucoup d'autres sages emplois du superflu des richesses. Je n'ai énuméré qu'un petit nombre — un très petit nombre — des très nombreuses œuvres auxquelles on peut consacrer des sommes considérables. Travailler au bien de la communauté n'est pas le seul privilège des millionnaires. Toute personne, qui a des revenus supérieurs — de si peu que ce soit — à ses besoins, peut partager avec ses frères plus riches le privilège de faire du bien. Ceux qui n'ont pas de surplus peuvent tout au moins donner une partie de leur temps. Le temps est généralement aussi précieux que l'argent; quelquefois il l'est davantage.

On ne saurait redouter que les œuvres auxquelles on peut le plus utilement consacrer sa

l'évangile de la richesse 95

fortune soient l'objet d'une grande concurrence. Gela n'est d'ailleurs pas désirable. L'emploi à faire de la richesse varie suivant les hommes et les localités. Le meilleur est celui pour lequel le donateur éprouve le plus de sympathie, car dans une telle besogne le cœur doit avoir sa part. Pour faire bon usage de son argent, comme pour toute autre besogne, il est indispensable de s'y donner avec enthousiasme et d'avoir la certitude qu'on a bien choisi son champ d'activité. Il y a place pour toutes sortes d'autres bonnes œuvres, dont notre pays a grand besoin. L'homme qui fonde une université, une bibliothèque ou un laboratoire ne fait pas de son argent et de son temps un meilleur usage que s'il les consacrait à la décoration d'un parc, à l'achat d'une galerie de tableaux ou à l'érection d'un arc de Triomphe. Tous ces homnies sont de bons ouvriers de la vigne du Seigneur. L'Evangile de la Richesse exige seulement que l'homme entre les mains du quel se sont.accumuléesdegrandes richesses, s'en considère comme le dépositaire et les consacre, de son vivant, à des œuvres d'intérêt général. Laisser à sa mort ce qu'on ne peut emporter, et se débarrasser de son devoir sur d'autres, ce n'est

pas faire acte méritoire. Cela n'exige ni sacrifice, ni humanité.

Il fut un temps où les paroles concernant l'entrée des riches dans le ciel étaient prises au sérieux. A notre époque où toutes les questions sont examinées et les articles de foi interprétés de la façon la plus libérale, ces paroles saisissantes ont été oubliées. Elles attendent une révison bienveillante. Elles n'ont pas une signification bien claire et ne doivent pas, notez-le bien, être prises au pied de la lettre. Mais est-il impossible qu'elles retrouvent bientôt toute la force de leur signification première, et qu'elles deviennent conformes à nos idées sur la richesse et la pauvreté, sur les riches et les pauvres, et sur les contrastes que nous voyons et déplorons ? Au temps du Christ, les réformateurs, cela est bien évident, étaient ennemis de la richesse. Il n'est pas moins évident que nous revenons à ce sentiment. Il n'y aurait pas de quoi surprendre l'homme qui étudie l'évolution sociale, si la Société donnait son approbation à ces mots qui ont causé tant d'anxiété : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux ». Même s'il

l'évangile de la richesse 97

faut entendre par trou d'aiguille la porte étroite du Paradis, ces mots présagent de sérieuses difficultés pour les riches. Pour le théologien il n'y a qu'un pas de la doctrine qui dit que « l'homme riche meurt déshonoré », à la doctrine qui lui promet la damnation éternelle.

L'Evangile de la Richesse n'est que l'écho des paroles du Christ. Il exige du millionnaire qu'il vende tout ce qu'il possède et qu'il le donne aux pauvres, de la façon la plus digne et la plus utile, c'est-à-dire qu'il dispose lui-même de ses biens, en faveur d'œuvres d'intérêt général, avant d'aller prendre un repos éternel dans le sein de la Terre, notre mère commune. En agissant ainsi, il approchera de sa fin sans être plus longtemps, un vil thésauriseur de millions inutiles. Il pourra être pauvre, très pauvre en argent, mais il sera riche, très riche, vingt fois millionnaire, en affection, en reconnaissance et en admiration de ses semblables. Et, résultat infiniment plus doux encore, il sera consolé et soutenu par une petite voix intérieure qui lui dira tout bas, que son existence aura servi à faire un peu de bien sur cette terre immense. Je suis sûr au moins d'une chose importante : les portes du paradis s'ouvriront toute grandes devant les tels riches.

Une réponse de M. Gladstone

à l'Evangile de la Richesse

(( L Evangile de la Richesse » attira V attention de M. Gladstone et dans un article de la Nineteenth Century, il Vanalysa et le recommanda à ses compatriotes. Cet article ne contribua pas peu à répandre les idées de M. Carnegie. J'ai pensé quil était de nature à intéresser les lecteurs français, et j'en ai reproduit ci-après d'assez longs extraits. Ceux qui désireront le connaître en entier se procureront facilement la Revue anglaise.

BIBUOTHECA

M. Gladstone, après avoir fait les réserves sur les idées trop « républicaines » de M. Carnegie, déclare que ses idées sur la distribution des richesses réclament, sans délai, une « étude approfondie, laborieuse et pratique ». Il continue ainsi :

« L'accumulation de la richesse a eu pour adversaires des législateurs comme Moïse et Lycurgue, et des théoriciens comme Platon et Diogène. Mais ce sujet dépassait leurs forces à tous. Accumuler des richesses, c'est la préoccupation du monde entier. En même temps, il faut reconnaître que l'énorme puissance dont la richesse dispose a été, dans son

ensemble, fort mal employée. S'est-on aperçu que cette énorme puissance devient chaque chaque jour de plus en plus énorme ? Elle augmente rapidement. Et ce n'est pas fini. Elle est bien loin encore de son maximum possible. Il est vraisemblable qu'elle se développera à mesure que le commerce se développera lui-même. Enfin, on ne doit pas oublier que la forme de la richesse qui augmente le plus est celle qu'on peut appeler la richesse irresponsable : richesse peu surveillée et peu contrôlée par l'opinion, richesse sans contact immédiat avec le devoir. Quand la principale forme de la propriété était la possession de la terre, la richesse et la condition des gens se développaient en même temps et étaient visibles à tous. A chaque instant, elles étaient mises en présence du devoir, et comme la négligence de ce devoir ne pouvait échapper à l'œil du public, la responsabilité des riches, quoique limitée, était bien réelle. Ce n'est pas seulement l'étendue, mais l'irresponsabilité de la richesse, dans ses formes actuelles, qui est le sujet de cet article. Voici, pour éclaircir ce point important, des chiffres du « Statistical Ahstract ».

UNE RÉPONSE DE M. GLADSTONE Io3

Des chiffres cités par M. Gladstone, il résulte que le capital de l'Angleterre ne doit pas être évalué à moins de 10 à 12 milliards. Il en tire cette conclusion que si la nation prise en son entier, riches et pauvres, consentait à consacrer à la bienfaisance seulement dix pour cent de son revenu, le total ainsi distribué par les individus, (c pour l'honneur de Dieu et le bien de l'Humanité », s'élèverait au chifî"re énorme de 130 millions, tout en laissant encore à la fin de l'année une augmentation de 70 millions pour les réserves des riches.

Et M. Gladstone reprend :

« Mais revenons à M. Carnegie et à son récent appel à la classe riche. Il a traité cette question en deux articles, d'abord imprimés en Amérique, et réimprimés, avec de légères variantes, en Angleterre, sous maintes formes. Des brochures furent mises en vente et distribuées gratuitement. L'exemplaire entre mes mains fait partie du cinquantième mille. Ce millionnaire, fils de ses œuvres, attaque le problème de la richesse avec plus de hardiesse que tout autre écrivain. Il peut avoir, comme chacun de nous, ses faiblesses, mais il possède, au suprême degré, le courage et la franchise. Sa

générosité s*exerce avec modestie et simplicité, elle est continue et magnifique.

« M. Carnegie n'est ni un ascète, ni un socialiste. Il débute en observant que le progrès des arts et des industries a considérablement élargi l'intervalle qui sépare les classes supérieures des classes ouvrières. Pourtant, il pense que là où le maître a tant gagné, le serviteur a gagné quelque chose, et « qu'un retour aux anciennes conditions amènerait la ruine de la civilisation ». Le luxe, comme il le conçoit, fait vivre l'Industrie ; et l'industrie est à la Société humaine ce que le mouvement est à l'air et à la mer. M. Carnegie défend donc sa situation de colosse de l'Industrie. Il considère les affaires faites sur une vaste échelle, et les fortunes énormes, comme une évolution normale, et comme une des conditions essentielles de la Société moderne. Il parle des divers échelons de l'échelle sociale avec l'autorité d'un homme qui les a tous franchis, et, avec un esprit libre et impartial dont les hommes tels que lui ne sont pas toujours pourvus. Les grands changements produits par les inventions et les découvertes ont eu pour résultat de remplacer la rareté et la cherté des pro-

UNE RÉPONSE DE M. GLADSTONE Io5

duits de toute nature par l'abondance et le bon marché, et d'améliorer leur qualité. L'ouvrier d'aujourd'hui a la vie plus douce que le fermier, d'il y a quelques générations. Il en est de même du fermier par rapport au propriétaire, du propriétaire par rapport au roi. La reine Elisabeth, je crois, déjeunait de bière et de beefsteack. Pour que le squire de nos jours se contente d'un tel menu, il faudrait que l'agriculture fût tombée bien bas.

« Pour ces avantages, nous payons un prix considérable. Les liens et les relations entre hommes qui étaient strictement humains, sont devenus, dans une large mesure, mécaniques. Plus que jamais le patron ne connaît l'employé que par son travail. Mais, si pénible que soit cet état de choses, M. Carnegie l'accepte avec résignation, parce qu'il est inévitable, et avec joie, parce que, tout bien examiné, il est avantageux. Organisation, concentration, concurrence, survivance du meilleur, élévation des conditions matérielles et générales de la vie, toutes ces choses se tiennent et ne peuvent être séparées. Aussi ce moderne Cyclope fait travailler avec une conscience tranquille, ses vingt mille ouvriers, et, chaque matin.

io6 l'a b c de l* argent

on expédie de ses usines, des wagons chargés de coke qui ont un mille de long. Le millionnaire, en tant que millionnaire, a sa place dans le monde, et n'a aucune raison d'en rougir.

« Mais la richesse ainsi accumulée légitimement (M. Carnegie parle de la richesse et non de l'aisance), constitue quand elle est bien comprise, un poids lourd sur les épaules de celui qui la possède, M. Carnegie étudie le moyen de se débarrasser de la partie de cette richesse qui ne peut être, ou qui d'ordinaire n'est pas dépensée. Il ne s'occupe ni du joueur ni du glouton, ni de l'ivrogne, ni du sybarite. Probablement l'Amérique connaît moins que les sociétés plus vieilles, cette classe d'hommes, misérable entre toutes, pour qui le mot surplus ne peut jamais exister. Si vaste que soit la richesse des hommes de cette classe, si attrayantes que soient les obligations de rang, de traditions, des relations sociales, ils n'ont jamais songé depuis leur jeunesse qu'à jouir de cette richesse. Tout cela, sans qu'ils en éprouvent le moindre remords, sert à la seule satisfaction de leurs désirs.

« M. Carnegie s'occupe d'une classe plus

calme, sinon moins endurcie. Il indique aux gens de cette classe trois moyens de disposer de leur surplus. Ils peuvent le laisser à leur famille, ou le léguer à des œuvres d'intérêt public, ou bien le distribuer eux-mêmes, leur vie durant.

« Laisser à sa famille la fortune qu'on a amassée, c'est suivant M. Carnegie^ la moins raisonnable des trois manières d'en disposer qu'il indique. Il la compare au droit d'aînesse. Il y voit un moyen de flatter la vanité du père par la perpétuité du nom. Le tableau offert par FEurope contemporaine, lui apparaît comme la preuve de l'insuccès de ce moyen, et la preuve qu'une grande fortune est pour nos enfants, à

la fois, un fardeau et un désavantage Mais la

situation est différente quand la besogne du père est continuée par ses descendants, comme dans le commerce, dans l'industrie, ou dans toute autre entreprise, dans une grande maison d'édition par exemple.

« Cette réserve s'étend bien au-delà du champ des affaires. En cette année 1890, nous avons un premier ministre dont les ancêtres occupaient pour le plus grand bien de l'Angleterre, le même emploi, il y a dix générations. N'est-ce

io8 l'a b g de l'argent

pas là un bien ? Cette tradition de famille n'estelle pas une garantie de son attachement à l'honneur et aux vertus publiques ? Une telle parenté n'a-t-elle pas parfois pour résultat de stimuler une conscience qui n'est pas encore totalement éteinte ou qui s'éveille ? Ne nous présente-t-elle pas un objet de vénération naturel, impérieux, et la vénération n'est-elle pas un des devoirs les plus fermes et les plus infaillibles de la Société humaine, aussi bien qu'un des éléments les plus délicats du caractère humain ? Cette tradition possède quelques-unes des puissances si justement attribuées par Tennyson à l'amour pur, la puissance

D'enseigner de hautes pensées, de douces paroles.

L'élégance, le désir de la gloire,

Et l'amour de la vérité, et tout ce qui fait un homme.

« Nous avons le devoir dans cette vie de favoriser tout ce qui rend le bien plus facile, et de placer des barrières de toutes sortes, sur la route fleurie du péché. Il peut y avoir d'autres obstacles au bien et les barrières peuvent être franchies. Avec toutes nos ressour-

ces, nous sommes encore bien pauvres, et nous ne pouvons nous permettre de négliger la moindre d'entre elles.

« Vais-je trop loin en affirmant que la transmission héréditaire de la richesse et de la situation, jointe aux obligations du métier et à la responsabilité, est une bonne et non une mauvaise chose? Je suis heureux de la trouver chez nos marchands, chez nos banquiers et nos éditeurs. Je souhaiterais qu'elle fut plus commune chez nos grands industriels capitalistes. J'espère que ceux qui sont sur les bancs de l'école vivront assez longtemps pour la trouver chez les descendants de M. Carnegie lui-même.

« Plus grand, plus important et plus difficile encore est le problème de la transmission héréditaire de la terre.

(( Ce sujet est trop vaste pour être discuté complètement ici. J'avoue que l'opinion de M. Carnegie a pour elle plus d'un scandaleux et coupable spectacle. Cette partie du sujet est la plus importante, à cause de la prodigieuse diversité et de la solidité des attaches, au moyen desquelles le propriétaire foncier soude ensemble toutes les parties de Tédifice de la Société rurale. Elle est aussi la

no LA B G DE L ARGENT

plus délicate et elle le restera, même quand nous nous serons débarrassés des maux inhérents aux substitutions, car il est aisé d'échapper au devoir, et les formes de ce devoir ne sont pas de nature à* s'imposer par elles-mêmes à un esprit faible ou perverti, tandis que les moyens de se procurer des plaisirs égoïstes peuventêtre développés à l'infmi, en faisant exécuter son travail par d'autres. Notre système de propriété foncière peut disparaître, par suite de graves abus, ou il peut être maintenu par les qualités nécessaires et éminentes de ceux qui lui font honneur ; mais il implique dans une large mesure ce que les français appellent la famillesouche [i), cette cohésion, cette solidarité et cette affection des gens qui, à leur tour, constituent des liens solides pour les Sociétés en général. M. Carnegie a sans doute beaucoup à dire contre ce système. Mais, quand on établit un rapport entre un pays de richesse ancienne et un pays de richesse nouvelle, il faut tenir compte du plus et du moins, et, peut-être admettra-t-il que la vérité n'est pas toute entière de son côté.

(1) Eu Français dans le texte anglais.

L'impartialité me fait un devoir de reconnaître qu'il admet une exception à sa règle. Quand des fils ont été élevés dans l'oisiveté ou pour l'exercice de fonctions publiques, sans préoccupation de gain, — et de ces derniers il dit « qu'ils sont le vrai sel de la terre » — , ces fils doivent être dotés « avec modération »...

« ... M. Carnegie déclare que les droits imposés à la mort constituent la forme de taxation la plus sagç. Il note avec plaisir une disposition grandissante à taxer de plus en plus lourdement les biens importants laissés par testament. 11 pense qu'il est difficile de fixer la part des biens, qui, à la mort d'un homme riche, doit revenir au public. Il considère, bien entendu, que ces taxes devraient laisser intacts les dons modestes qu'on fait à des gens qui en ont besoin. Il fixe à la moitié la part que l'Etat pourrait avec justice prélever sur le trésor du millionnaire.

c Si cette proportion lui semble trop pénible, le millionnaire a un remède à sa portée. .Qu'il distribue son argent, pendant qu'il est en vie, avant d'y être poussé par la crainte d'une fin prochaine. En agissant ainsi il peut narguer un Trésor avide. Mais avant de continuer l'examen

de la méthode chère à M. Carnegie, examinons rapidement, sous quelques-uns de ses côtés, ce genre de legs qui est plus répandu chez nous qu'aux Etats-Unis, et qui, je crois, mérite une critique plus sévère que celle qu'il reçoit ordinairement.

« Tout d'abord, il est entendu qu'aucun blâme ne saurait être encouru pour les dons minimes qu'on lègue par testament, à des amis, à des serviteurs, ou à d'autres personnes du même genre, dons qui souvent tirent leur mérite de cette occasion même, ou n'avaient pas leur complète raison d'être, avant ce moment solennel. Et même dans ce cas, on a certainement le droit de demander si l'on ne ferait pas mieux de se contenter d'instructions générales et de s'en rapporter pour les détails à la sagesse d'exécuteurs testamentaires. En dehors de ces cas, il me faut admettre que les blâmes de M. Carnegie sont justifiés, et que ces legs, à de certains points de vue, engendrent un mal moral. Comme je ne doute pas que cette idée, paraisse à beaucoup de personnes fantaisiste] ou extravagante, je vais faire connaître quelquesunes des raisons sur lesquelles elle repose.

« Mon premier grief contre cette habitude,

UNE RÉPONSE DE M. GLADSTONE Il3

c'est qu'elle fournit un moyen facile et séduisant d'échapper au sentiment d'abnégation qui est nécessaire pour nous faire abandonner, notre vie durant, une part équitable de notre fortune. « De plus, nous avons la mauvaise habitude d'assigner à ces dispositions posthumes un caractère de vertu auquel elles n'ont aucun droit. Ce qui nous est arraché par l'étreinte de la mort, nous ne pouvons, en aucune façon, dire que nous l'avons donné. Et pourtant on nous parle de la générosité et de la munificence de A et de B, on nous annonce que tel et tel hôpital a été entièrement fondé aux frais et dépens de C. En réalité, il n'y a eu ni générosité ni munificence, car ce qui est donné doit pouvoir être remis de la main même des donateurs. Or, ici rien n'a été reçu de leurs mains, puisque tout ce qu'ils possédaient en était déjà sorti. On ne saurait non plus parler de « frais et de dépens », car quand un homme est mort, il ne peut pas plus dépenser son argent que se promener dans Bond Steet ou Hyde Park. Pendant que j'écris ces lignes, je vois dans le journal du jour, divers paragraphes, sous ce titre en grosses lettres « Magnifiques legs ». De quoi s'agit-il ?

lO.

ii4 l'a b c de l'argent

J'esquisse sommairement un des cas. Une dame meurt en possession de soixante-dix ou quatre-vingt mille livres sterling. Je suppose (ce qui n'est pas toujours exact) qu'elle est dégagée de toute obligation à l'égard d'individualités. Elle dresse, peut-être avec beaucoup de soin et de travail, une liste d'institutions charitables. Elle assigne à chacune d'elles 500, 1.000, 2.000 ou 5.000 livres, et elle quitte le monde louée et admirée. Je prétends qu'elle n'a aucun titre à l'admiration. Elle n'a rien donné à ces institutions. Si, comme je veux bien le supposer, son revenu tout entier était nécessaire pour ses dépenses annuelles, que ne pourvoyaitelle à ces dépenses, en plaçant une partie de son capital en rentes viagères, et, que ne distribuaitelle le reste, sa vie durant, quand l'occasion s'en présentait? Alors, il y aurait eu don, probablement sans louanges, au lieu de louanges sans don, comme c'est le cas.

« Nous sommes ici en présence d'une fausse attribution de vertu, qui est, chez nous, non pas occasionnelle, mais systématique. Certes, quand on y réfléchit sérieusement, c'est là un mal réel et grave. Quand nous tirons vanité de vertus réelles, au lieu de nous souvenir que nous

UNE RÉPONSE DE M. GLADSTONE Il5

sommes des « serviteurs indignes », cela est déjà un assez grand danger, mais se parer de fausses vertus est la pire sorte « d'adoration d'images» queje connaisse. Je crains qu'unesoumission servile à l'habitude, qu'une idée fausse de la bonté, ne nous fassent entretenir à notre insu, et, sous de fausses apparences, une cause de véritable démoralisation. Nous ne devons pas non plus oublier que, le désir de laisser après notre mort des sommes aussi importantes que possible, peut nous pousser à pratiquer, durant notre vie, à l'égard de louables objets, une parcimonie indigne. Certes, il y a des cas incontestés, même notoires de réputations faites, après leur mort, à des personnes qui, leur vie durant, étaient au-dessous même des mesquines habitudes qui si souvent sont la règle parmi les riches.

« Les legs fournissent aux riches la tentation de déjouer, après leur mort, l'action libre et salutaire de l'opinion publique, en assurant à leur fortune des usages qui influent sur cette opinion d'une certaine manière conforme à leurs vues privées.

« Assurément nous avons tous le droit et le devoir d'agir sur l'opinion publique, et, au

ii6 l'a b g de l'argent

moyen d'institutions ou de tout autre façon, de la remettre dans la bonne direction quand nous la croyons égarée. Durant notre vie, nous obtenons ce résultat, au moyen de ressources qui sont bien à nous. Le fait que nous les distrayons de notre usage personnel, est pour le public, jusqu'à un certain point, une garantie contre tout acte irréfléchi. En même temps, nous voyons nos plans à l'œuvre, nous apprenons à connaître leurs points faibles et nous pouvons les corriger. Avec la générosité facile des dispositions testamentaires et cette garantie contre un acte irréfléchi et cette occasion d'amélioration, disparaissent entièrement.

(( Ces remarques que je soumets à la réflexion de mes lecteurs visent un système qui a l'opinion pour lui, et qui par suite séduit les gens. Un J blâme à l'adresse de personnes qui ont été poussées dans une voie mauvaise par la coutume pourrait être fort injuste, et en tout cas, il est complètement en dehors du but que je me propose ici.

«... Telles sont les idées de M. Carnegie sur l'usage de la richesse et chacun sait qu'il les met en pratique. Nul, je pense, n'a l'autorité nécessaire pour les recommander, s'il n'agit pas de

même. Ma tâche est plus humble. Elle consiste à essayer de faire connaître ces idées de façon définitive aux personnes qui les ignorent encore. A certaines, elles causeront peut-être une vive surprise. Comme saint Paul aux Athéniens, je leur ferai l'effet « d'un homme qui annonce d'étranges dieux », ou des idées non moins gênantes que ces dieux. Cet évangile, par ses conditions mêmes, ne s'adresse qu'à une minorité. Il concerne l'emploi de ce que l'on peut appeler des « excédents gigantesques pour des usages importants » . Une très petite proportion même des gens fort à leur aise, ont de tels excédents à leur disposition, et, parmi eux, peu sont capables de découvrir ces usages importants, ou seulement de les choisir. Par suite, nous, pourrions^ après avoir accordé une admiration facile à un noble système, conclure en toute tranquillité qu'il ne s'applique pas à notre cas et nous rendormir. C'est ce qu'il serait bon d'éviter. Le plan peut être muet pour nous, et avoir, pour des milliers de gens, la sonorité d'une trompette. Je ne saurais donc quitter ce sujet sans offrir, malgré toute mon indignité, mon humble avis. Que le grain semé par M. Carnegie produise trente pour un, s'il ne peut produire

ii8 l'a b c de l'argent

soixante ou cent. Le sujet est sérieux et nous concerne tous.

« Les riches de notre nation distribuent-ils une part suffisante et convenable de leurs revenus ? Assurément non. Mais qu'est-ce qu'un riche ? Pour répondre à la question, il faut commencer par exclure de ce terme général et vague, tous ceux qui sont entièrement ou partiellement dispensés de Vlncome-tax. Au-dessous de cette ligne, bien entendu, le principe est applicable ; mais là le mal est probablement moins grand et moins manifeste. Au-dessus de la ligne, le mot « riche » a des degrés différents. Il suit l'échelle des revenus, et, bien entendu, il s'applique surtout aux possesseurs de ce que j'ai appelé la « richesse irresponsable ». Dans ce cas, le possesseur a en effet, une liberté plus grande d'en disposer, et il est moins sous l'influence du voisinage, de la tradition et des exigences ordinaires. La pire richesse est probablement celle du propriétaire foncier qui passe, ou essaye de passer, ses revenus dans la catégorie des revenus irresponsables, grâce à un absentéisme systématique. Ce cas, à l'exception d'une réelle nécessité (qui le plus souvent n'est que temporaire), a des effets si nuisibles

qu'il est impardonnable et irrémédiable.

€ Pour avoir une base de discussion, fixons à un dixième le montant de ce que l'on peut prélever six ou sept cent millions de nos revenus. Examinons d'abord la différence entre le possesseur de biens d'aujourd'hui et celui d'il y a six ou sept cent ans. A cette époque, il y avait peu de richesses qui ne fussent soumises à une dime grande ou petite. Le dixième prélevé sur le produit brut, peut être considéré comme représentant le cinquième du produit net. Et on a le droit de se demander, si en Angleterre ce capital était administré de façon à débarrasser les laïques de toute autre obligation, à l'égard des pauvres. Ces remarques superficielles ont pour but d'indiquer que la richesse d'aujourd'hui subit moins de charges, est plus facile à accumuler et à dépenser pour des plaisirs personnels, que ne l'était celle de nos ancêtres lointains.

« De plus, les six ou sept cent millions que nous considérons, ne sont soumis qu'à des prélèvements modérés, pour les dépenses du gouvernement. Sur les 89 millions qui constituent le revenu impérial pour 1889-90, pas plus de 73 ne proviennent de taxes, et, sur ces 73 millions une

large part, peut-être la moitié, tombe sur la classe la plus pauvre qui reçoit l'autre moitié du revenu public. Après avoir tenu compte des taxes locales, nous sommes en droit de supposer que les onze douzièmes des revenus des riches sont libérés de toutes dépenses gouvernementales. Quelle pauvre figure tous les dons connus ou supposés de cette classe, considérée dans son ensemble, feraient à côté des soixante ou soixante-dix millions qui forment la dixième partie du total de ses revenus !

« Qu'il y ait de grands et scandaleux oublis du devoir, cela ressort nettement de l'expérience générale des agents et administrateurs des entreprises de charité, qui continuellement se plaignent que les donateurs ne forment qu'une partie de la nation, et que la plupart des gens riches posent sur leur argent une griffe qui ne se desserre presque jamais. Et pourtant l'avarice endurcie et consciente est une chose si odieuse, elle blesse si vivement tout ce qu'il y a de bon, ou seulement de supportable dans notre nature, que nous devons raisonnablement supposer que c'est une malédiction infligée comparativement à peu de gens. La grossière méconnaissance du devoir qui règne parmi

nous est probablement due à diverses influences, au premier rang desquelles se trouvent l'ignorance et l'insouciance. Dans la plupart des cas, l'amour du plaisir, et dans quelques-uns la simple cupidité profitent de toutes les occasions que leur fournissent ces influences^ elles mettent la main sur tout ce qu'elles peuvent saisir et détruisent toute chance de générosité. Il faut excepter les quelques cas où le besoin de ces dons est si clair, si manifeste et si poignant qu'il ne peut être méconnu sans mériter l'opprobre publique, ou sans donner de l'inquiétude et de la honte, même à la conscience laplusendurcie. Si donc l'irréflexion, dans quelques-unes de ses nombreuses formes, est la principale cause du mal présent, il s'agit de savoir si l'on peut, par la force ou par la persuasion, obliger des hommes, au moins dans ce cas, à réfléchir.

c II existait dans ce pays, il y a environ vingt-cinq ans, sous la présidence de Lord Garlisle, mieux connu comme Lord Morpeth, une institution appelée, je crois, l' « Universal Beneficent Society », dont le but était de s'occuper de ce grand sujet, — grand au point de vue matériel, presque incommensurable, au point

la^ L A B G DE L ARGENT

de vue moral. Je suis] obligé d'en parler de mémoire. Son fonctionnement me fut expliqué par un M. Carter, alors son agent. C'était une association de personnes qui prenaient toutes l'engagement d'honneur de donner chaque année une certaine partie déterminée de leurs revenus. Cette part était, bien entendu, fixée par elles-mêmes. L'exécution de l'engagement n'avait d'autre garantie que l'honneur du contractant. Mais nul n'avait la moindre raison de le prendre, s'il n'avait l'intention de le tenir. L'engagement ne permettait aucune intrusion dans le sanctuaire intérieur de l'esprit, mais peut-être permettait-il, de temps à autre, de rappeler aux contractants leur promesse, de les tenir au courant de la situation de la Société et du nombre d'adhésions nouvelles.

« Cette institution, au but si grand ne reçut qu'un appui limité. . . Elle m'avait tout d'abord paru admirable, mais en y réfléchissant je découvris un grave défaut dans sa constitution. Elle était limitée au cercle de ce que M. Calher appelait « Evangelical Protestantism » Fut-ce cette restriction qui l'empêcha de s'étendre ? Etait-elle destinée, pour tout autre raison,

UNE RÉPONSE DE M. GLADSTONE IqS

à une fin malheureuse ? Je l'ignore. Mais elle a été désagrégée, sinon supprimée. Je ne connais actuellement, sous ce nom, qu'une Société ayant son siège à Soho Square. Elle se recommande de noms honorables, mais son but est tout à fait différent. Elle s'occupe uniquement de fournir à des personnes besogneuses et méritantes, une rente annuelle.

« L'abandon du projet initial, malgré ses droits à l'antériorité et à l'originalité, est un avantage, en ce sens qu'il débarrasse complètement de la difficulté religieuse ceux qui seraient tentés de renouveler la première expérience, dans des conditions mieux étudiées. C'est à coup sûr un grand avantage pour un tel projet, que de permettre l'union et la coopération de tous, sans compromis d'aucune sorte. Le Protestantisme, en tant que religion, l'Évangélisme ou tout autre secte religieuse, n'ont rien à voir en cette affaire. Si la résolution d'agir, comme je l'ai dit déjà, ne peut être prise au nom du Christianisme ou de quelqu'autre religion historique, qu'elle soit prise au nom de l'altruisme, qui, parait-il, doit remplacer toutes les religions. Il s'agit d'établir une enceinte si petite soit-elle, d'où Tégoïsme sera soigneusement

banni. Assurément cette condition n'a rien de commun avec une croyance religieuse. La porte de l'enceinte est assez large pour permettre l'admission de tous les ismes et de toutes les ologies. Que les orthodoxes et les hétérodoxes, que les croyants et les athées, y viennent. Qu'ils se lancent dans une concurrence saine et vigoureuse, quoique secrète, pour l'honneur du Bien, s'ils croient au Bien, et s'ils n'y croient pas, pour l'honneur de ce à quoi ils croient et de ce que pour quoi ils ont de la vénération (1).

(( Dans l'un ou l'autre cas, ils travailleront au bien de leurs semblables et au resserrement des liens, souvent si tristement relâchés, qui devraient les unir.

(( Le but à atteindre est d'engager toute personne de bonne volonté à ouvrir un compte avec sa conscience, afin d'arriver en matière de générosité, à un arrangement convenable. Elle doit prélever sur ses biens, la part qu'elle croit

(I) Je ne dirai pas en honneur de la locomotive. Mais je sais que dans certains districts lointains de l'Inde, où l'instruction n'a pas pénétré, on a vu des locomotives recevoir l'offrande de noix de cocos et de fleurs.

juste de consacrer à des usages autres que ses propres nécessités ou convenances, et celles de sa famille. Il n'est pas douteux que certaines personnes aient déjà fait, dans celte direction, des efforts efficaces, d'autres des efforts partiels. Ce qui est nécessaire, c'est premièrement d'éveiller, au besoin par l'inquiétude, les consciences de ceux qui ne font aucun effort de ce genre ; secondement d'améliorer et de fortifier les efforts faibles et incertains, afin d'étendre leur cercle d'action et d'assurer leur durée ; troisièmement de faire en sorte que les exemples de ceux qui ont déjà agi de leur mieux, ou a peu près, stimulent et aident d'autres personnes ; et, enfin de fortifier et de consolider le tout, par le puissant principe de l'association mutuelle. « Sans aucun doute, un appel de cette sorte s'adresse spécialement aux membres de r (( Established Clurch » de notre pays. Ces années dernières, de très louables efforts ont été faits pour lutter contre la léthargie qu'une allocation de l'Etat à notre clergé, avait contribué à produire, en faisant ressortir l'humble et maigre pitance de beaucoup de membres de l'ordre, en faisant revivre l'offertoire hebdomadaire, et en revendiquant haute-

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ment pour eux, le devoir et le privilège de la charité. On peut difficilement révoquer en doute que les membres des autres corps religieux, qui constituent une part si considérable de la population, connaissent mieux et pratiquent mieux le devoir de la charité, au moins en ce qui concerne les obligations directes de leur profession religieuse. Pour trouver le plus noble exemple de charité collective de ce genre, connu des temps modernes, dans notre pays ou dans tout autre, nous devons nous tourner vers l'histoire du début de la « Free Church » d'Ecosse, après la rupture, en 1843. En tout cas, il n'existe probablement pas de communauté religieuse qui ne compte beaucoup de membres inférieurs à leurs devoirs. Quant à la plus grande partie de la classe riche, son insuffisance est visible et immense. Une petite agitation peut faire beaucoup de bien. Certes, elle ne débarrassera pas la richesse de ce qu'elle devrait craindre par dessus tout, je veux dire de ces inflences à la fois subtiles et délétères, qui inspiraient à Saint-Paul des reproches ardents et éloquents. Mais elle déchirera le voile d'ignorance et détruira l'insouciance. Elle nous mettra face à face avec des faits vrai-

ment formidables, et ainsi elle amendera tous les cœurs qui ne sont pas arrivés à une complète indifférence morale et sociale.

« Il est bien entendu que l'essai immédiat que j'ai eu vue dans ces remarques comporterait la plus petite dépense possible. Il s'agirait de fonder (si je puis faire cette distinction) une association, non une société, de contracter un engagement d'honneur qui n'impliquerait entre les contractants aucune action publique quelconque. Ceux-ci souscriraientunengagementqui n'aurait aucune force légale et aucune sanction morale si ce n'est l'action de la conscience privée dans le forum intérieur. Chaque membre s'engagerait à donner une part de son revenu annuel, part fixée par lui-même, modifiable à son gré, et qui, modifiée ou non, ne serait pas rendue publique. S'il ne connaît pas exactement son revenu, qu'il s'accorde une marge, et s'il le juge convenable, qu'il l'estime à ce qu'il sait être le minimum.... Il se rappellera qu'il s'est seulement engagé à ne pas donner moins que la proportion qu'il a fixée. Cela ne l'empêchera pas de donner plus. On est en droit d'espérer qu'avec la pratique ses idées s'amélioreront. La charge disparaîtra dans le privilège. Il

apprendra que la Charité ainsi que le pardon est une bénédiction pour celui qui la fait tout comme pour celui qui la reçoit, et même que faite d'une certaine manière, elle est une bénédiction plus grande pour le second que pour le premier. 11 peut être bon de spécifier quelques-uns des avantages accessoires qu'on doit attendre de cette méthode particulière, non de faire des dons (car notre choix des moyens resterait tout aussi libre qu'auparavant), mais de stipuler ces dons. J'en citerai un ou deux. D'abord, elle nous placera dans une honnête coopération avec ceux dont nous différons. C'est là un grand bien qui tendra à adoucir toutes les aspérités que les différences d'opinion engendrent. Deuxièmement, une certaine dignité sera conférée aux économies de ceux qui trouvent nécessaire et conforme à leur nature d'en faire. Ces économies perdront leur caractère de bassesse si elles servent à alimenter un fond consacré à un but déterminé. Troisièmement, qui de nous, lorsqu'il recevait des demandes de secours par lettre, n'a souvent éprouvé du chagrin en trouvantson intérêt personnel aux prises, même avec un demandeur d'un mérite douteux? Avec le pro-

jet que nous préconisons en ce moment, le solliciteur s'adresse à un fonds de secours, non aux sommes réservées pour notre agrément personnel ou notre plaisir. De la sorte nous pouvons nous offrir le luxe de le traiter sans parti-pris, et, si c'est nécessaire, de le repousser avec une conscience tranquille, puisque ce refus ne nous rendra pas plus riches.

« Je n'ai pas pris sur moi de faire à mes compatriotes une proposition visant leur façon de vivre actuelle, sans m'être assuré que dans plus d'une sphère influente, il existe un désir de voir mettre à l'essai quelque expérience de la sorte, et même de lui donner un énergique appui. Du travail de correspondance nécessaire à l'organisation et au fonctionnement d'une telle œuvre, je ne saurais me charger, mais je suis prêt à recevoir toutes les adhésions à l'idée générale qu'on pourrait être tenté de m'envoyer, et je prends l'engagement (c'est le seul que je prenne) de faire des efforts suffisants pour obtenir un commencement d'exécution pratique, qui tout au moins empêcherait les bonnes résolutions d'avorter totalement ».

(J'ignore si cet appel a été entendu et si l'effort de M. Gladstone n'a pas été vain).

Discours « Rectorial »

Prononcé devant les étudiants de V Université de Saint' Andrews, le 22 octobre 1901.

UN DISCOURS « REGTORIAL » (i)

Quand M. Carnegie fut élu il y a deux années environ, recteur honoraire de l'Université de Saint-Andrews en Ecosse, il prononça devant les élèves de cette Université un discours dans lequel il étudia « les changements économiques qui se sont produits, ou sont à la veille de se produire, dans la situation et la puissance respectives des nations ».

Il commença par rendre hommage à l'Angleterre où l'industrie moderne prit naissance, grâce à Watt qui inventa le moteur à vapeur,

(1) Ce discours est un des deruiers que prononça M. Carnegie.

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à Symington et à Stephenson qui l'appliquèrent aux navires. Telle est la trinité qui créa le monde matériel moderne. M. Carnegie remarque, avec une satisfaction non déguisée, que « ces trois magiciens » étaient des écossais. Grâce à leurs inventions, l'Angleterre jouit d'une incroyable prospérité. A l'aube de cette prospérité, Gobden et Bright procurèrent aux travailleurs la nourriture à bon marché, ce qui (( stimula l'industrie et assura la supériorité de l'Angleterre ».

« Les théories de ces grands hommes et de leur école, dit M. Carnegie, étaient justes à leur époque. Un de leurs principes était que les diverses nations du monde ont été créées avec des qualités et des ressources différentes, si heureusement distribuées qu'elles se complètent mutuellement. Le rôle échu à l'Angleterre était évidemment de manufacturer les matières premières des autres pays... Le commerce devenait ainsi une chaîne d'or destinée à unir les nations dans la paix et une bienveillance réciproque. Cette séduisante théorie n'avait qu'un défaut, mais il était mortel. Les divers membres de cette union n'étaient pas satisfaits du rôle qui leur était échu. Chaque nation désirait

UN DISCOURS « REGTORIAL )) l35

vivement développer, autant que possible, ses propres ressources et manufacturer ses propres matières premières. Aucune ne voulait faire l'office de « scieur de bois et de porteur d'eau » pour une autre nation. Toutes voulaient « jouer le rôle d'Hamlet x>. Toutes,, à l'instar de ce qui se passe dans les meilleures troupes d'acteurs, crurent que la nature les avait destinées à jouer le rôle principal. Les machines automatiques et les méthodes scientifiques qui, dans une large mesure, apportaient la solution du problême de la main-d'œuvre habile favorisèrent ces ambitions. Quelques contremaîtres Anglais ou Américains sont toujours prêts à établir des usines dans n'importe quelle partie du monde, et à transformer les indigènes en des ouvriers satisfaisants. Dans mes voyages autour du monde, j'ai soigneusement noté ce fait gros de conséquences. J'ai vu les Péons du Mexique tisser du drap dans des filatures et travailler dans des usines de fer ou de papier, pour un salaire quotidien de deux ou trois shillings en argent, ne valant que la moitié en or. J'ai vu les Indiens, les Japonais et les Chinois faire d'excellente besogne dans les filatures de coton et de soie, les nègres des

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Etats-Unis, devenir de bons ouvriers de mines et d'usines métallurgiques ; les Russes, les Hongrois, les Suédois et les Norvégiens devenir de bons travailleurs. Le siège de l'industrie est maintenant, et sera de plus en plus dans tous les pays où se trouvent les matières premières à des conditions avantageuses. Le Capital et le Travail ont perdu leur ancien pouvoir d'attirer les matières premières; aujourd'hui, ce sont les matières premières qui attirent le Travail et le Capital. Les conditions sont renversées. L'industrie du coton, par exemple, fut attirée de la vieille Angleterre à la nouvelle, elle est maintenant attirée de cette contrée aux Etats du Sud où se trouvent les matières premières. L'industrie du jute autrefois centralisée à Dundee, est maintenant établie dans l'Inde où se récolte le jute... De plus chaque nation considère comme le plus patriotique de ses devoirs, le développement de ses ressources. Voilà pourquoi le Canada accorde aujourd'hui une prime de douze shillings pour chaque tonne de saumon de fer, et pourquoi l'Australie a une échelle de primes, et a offert une prime importante à la fabrication des rails d'acier.

« Ces pays ne veulent pas être sous la dépen-

UN DISCOURS « RECTORIAL )) 187

dance de la mère-patrie, même pour les articles manufacturés. L'Allemagne, la Russie et l'Amérique ont des droits protecteurs. Toutes les colonies établissent des droits sur vos produits, et, procurent ainsi à leurs producteurs nationaux une protection indirecte.

« Un autre élément est entré en jeu. Les méthodes commerciales ont changé dans les vingt dernières années. L'industrie surtout a été révolutionnée par de nouvelles inventions, par des améliorations dans les machines, par une demande plus considérable. Les anciennes méthodes grossières ont été remplacées par une précision scientifique. Les jeunes contre-maîtres et directeurs viennent des écoles scientifiques. Les machines automatiques ont créé une nouvelle catégorie d'ouvriers plus intelligents que les anciens. La dimension des usines a décuplé. Au lieu de Sociétés se consacrant à une seule opération, nous avons des sociétés se livrant à toutes les opérations d'une industrie, depuis l'extraction du minerai jusqu'à la fabrication complète des objets.

« Ces usines construisent des chemins de fer, des navires, possèdent toutes leurs matières premières, sont leurs propres assureurs, fabri-

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quent toutes les parties de leurs produits et tout ce qui est nécessaire à leur propre entretien.

« Successivement, des succursales et de nouvelles branches sont fondées. Vingt petites sources de profits, inconnues du petit producteur du passé, alimentent la source principale. Les perfectionnements se suivent si rapidement que certaines parties des grandes usines sont en continuelle reconstruction. Ce nouvel état de choses est très désavantageux pour les anciennes usines, surtout si elles sont montées par actions; car il est difficile d'obtenir de nombreux petits propriétaires le capital nécessaire aux perfectionnements. De là une infériorité pour les vieux pays, principalement pour l'Angleterre qui ouvrit la voie à l'industrie, et un avantage pour l'Amérique, pays neuf où tout était à créer.

« Les causes que je viens d'énumérer ont déjà modifié les situations de l'Angleterre et de l'Amérique, en tant que pouvoirs industriels. L'Amérique aujourd'hui produit plus d'acier que tout le reste du rnonde. Elle est aussi à la tête des nations pour le fer, le charbon, et pour les tissus de laine et de soie. Elle produit les

UN DISCOURS « RECTORIAL » iSg

trois quarts du coton cultivé sur la surface de la terre. La valeur de ses manufactures est trois fois supérieure à la valeur des vôtres ; ses exportations sont plus grandes. Les bourses de virements de New- York font un chiffre d'affaires presque double de celui de Londres. L'Amérique vous fournit la plus grande partie des produits alimentaires que vous importez. Ses recettes de chemins de fer représentent les deux cinquièmes des recettes du monde. Sa richesse, son industrie et son commerce la mettent à la tête des nations et l'on peut prévoir le moment prochain où elle occupera, pour certaines branches de son activité, les fonctions que l'Angleterre occupait quand elle était seule contre le monde entier. Elle occupe déjà cette situation pour l'acier. Certes, on ne sau^ rait s'attendre à ce qu'un seul anglais soit satisfait de voir son pays perdre la première place ; mais il doit se consoler en pensant que la suprématie reste dans la famille. Le sort de l'Angleterre n'est pas celui de Macbeth. Le sceptre de la suprématie matérielle ne lui a pas été arraché par une main étrangère. C'est son fils aine, l'héritier légitime qui porte la couronne. Et ce fils ne saurait Jamais oublier

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sa mère à qui il doit tant, ni cesser d'être fier d'elle.

« La situation relative de l'Allemagne s'est aussi modifiée. Elle a fait de grands progrès. Son acier vient immédiatement après celui des Etats-Unis. Dans d'autres parties, elle a également marché à grands pas. Elle semble devoir serrer de près l'Angleterre; peut être, avant dix ans, occupera-t-elle le second rang des nations industrielles. Durant les 10 années qui ont précédé 1900, sa population a augmenté de 5 millions et demi, sa production de fer a presque doublé, et sa production de minerai de fer a passé de onze à dix-neuf millions de tonnes.

(( Les autres pays, sous le rapport des principaux articles d'importation n'ont qu'une importance bien insignifiante à côté de ces trois là, mettant à part, bien entendu, la Russie, ce géant de l'avenir, dont les ressources latentes sont énormes, et qui se développe continuellement, grâce à l'augmentation de sa population et aux annexions de territoires limitrophes. Elle occupera une grande situation, mais peut-être ni de nos jours, ni durant la prochaine génération. Si elle reste unie, elle

UN DISCOURS (( RECTORIAL )) l4l

formera un continent sous un seul gouvernement comme l'Union Américaine, mais, autant qu'on en peut juger, avec des ressources et des avantages inférieurs. Plusieurs de mes collaborateurs y ont construit et dirigé des aciéries ; beaucoup de ses industries sont dans une magnifique période de développement. Sa production de fer a doublé durant les douze dernières années. En 1880, ses mines de charbon produisaient trois millions de tonnes, et en 1900, vingt ans plus tard, elles produisaient seize millions — une extraordinaire augmentation. L'industrie du coton s'est aussi développée durant cette période de vingt ans. Il est probable que la Russie subviendra bientôt à ses principaux besoins, si grands qu'ils puissent devenir. « La Belgique, vu ses dimensions, est la plus surprenante de toutes les nations industrielles mais elle est trop petite, et elle a déjà atteint un développement trop complet pour jouer, dans le commerce du monde, un rôle plus important que son rôle actuel. L'étendue de son commerce surprend. Ses exportations et ses importations, par tête, excèdent de beaucoup celles de l'Angleterre. Ses exportations sont de 11.1/4 par tête contre 6.14 — presque le double.

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Ses importations sont plus grandes encore.

« La France occupe une position unique. Il faut lui reconnaître, dans le domaine artistique, un monopole qu'il est presque impossible de lui enlever. Aussi longtemps que les femmes ne seront pas arrivées à la sagesse des hommes et qu'elles préféreront des toilettes luxueuses à des costumes simples et invariables ; aussi longtemps que les hommes ne seront pas aussi sages que les femmes, à l'égard des vins de ce pays, la France sera une nation de premier ordre, quoi qu'il soit peu probable que son commerce augmente.

« J'ajoute que la France est assurée de conserver cette situation, aussi longtemps que les français conserveront leur assiduité au travail, leur frugalité et leur aversion pour le jeu et la boisson qui sont les vices d'autres pays. Le commerce de soie de l'Angleterre est passé entièrement entre ses mains, et dans l'industrie des automobiles, elle occupe la première place, en Europe. On peut appliquer à la république Helvétique ce que j'ai dit de la France. C'est un petit centre industriel d'une extraordinaire activité. Les Suisses sont une magnifique race. On les a souvent appelés les Ecossais

UN DISCOURS « REGTORIAL )) l43

de l'Europe continentale et ils sont hautement appréciés en Amérique. »

M. Carnegie ne pense pas que, dans les conditions présentes, l'industrie puisse se développer au Canada, el encore moins en Australie. L'industrie des tissus s'est implantée solidement dans l'Inde, en Chine et au Japon, mais il n'est pas probable que d'autres industries s'y implantent, du moins dans des proportions importantes. La lutte reste circonscrite entre l'Angleterre, l'Allemagne et l'Amérique. La France conservera le domaine qui lui est propre. Mais les petits pays augmenteront leur production et subviendront à la plus grande partie de leurs besoins.

M. Carnegie énumère les conditions nécessaires au triomphe dans cette lutte pour la suprématie commerciale du monde. Le meilleur moyen de conquérir les marchés étrangers, c'est de posséder un marché national avantageux. Tel est, selon lui, la condition première et indispensable. Je lui laisse encore la parole:

« Dans le monde économique, la loi du surpluSj comme je l'ai appelée, prend une importance de plus en plus grande. Des usines, par 'les augmentations successives, ont atteint des

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proportions gigantesques, pour la simple raison que de nombreuses dépenses se répartissent sur l'ensemble de la production. L'usine qui donne aux hommes un travail constant, qui ne chôme jamais, attire à elle les meilleurs ouvriers et elle se les attache, ce qui est très important. Le chef d'une très grande usine peut, à certaines époques de dépression, accepter, pour des pays éloignés et même pour son propre pays, des contrats à pertes. 11 sait fort bien que, tout compte fait, il lui coûtera moins d'occuper ses ouvriers continuellement, que de réduire leur travail ou de l'arrêter. De là vient que les industriels possédant le marché intérieur le plus avantageux, peuvent alimenter les marchés étrangers, sans bénéfice, et. même à perte, quand cela est nécessaire (1). Mes paroles sont le fruit d'une expérience amère. Durant la plus grande partie de ma vie, nous avons eu à lutter sur nos propres marchés, avec le surplus que l'Angleterre nous envoyait, dans ses temps de dépression. C'était un grand

(1) Depuis quelque temps, le mot « dumping » est beaucoup usité en Angleterre, surtout par M. Chamberlain, dans sa campagne fiscale. C'est le mot qui désigne l'opération décrite ici par M. Carnegie.

UN DISCOURS « RECTORIAL )> l/^S

désavantage pour nous et un grand avantage pour les industriels anglais. Les États-Unis occupent aujourd'hui cette même situation à l'égard de l'Angleterre et des autres pays industriels, parce qu'elle a le marché intérieur^je plus grand et le plus avantageux, non seulement pour l'acier, mais pour la plupart des articles qu'elle produit.

« La question de la population vient en second lieu, car c'est elle qui règle la consommation intérieure. Il y a aujourd'hui soixantedix-huit millions d'habitants en Amérique. Plus de 600.000 immigrants européens lui sont arrivés cette année. L'augmentation de sa population, de 1880 à 1890, fut à peu près trois fois plus grande que l'augmentation de celle de l'Angleterre...

« La population de l'Allemagne est de cinquante-six millions. Elle a augmenté de cinq millions 1/2, durant les dix dernières années. L'augmentation de la population de l'Angleterre a été de trois millions six cent mille. C'est un sérieux désavantage pour l'industrie de l'Angleterre que son marché intérieur ne puisse s'étendre aussi rapidement que celui de l'Amérique, où même de l'Allemagne.

l46 L*A B G DE l'argent

« Il existe une troisième loi importante dont les effets sont bien visibles. De même que les matières premières attirent le Capital et le Travail, dans n'importe quelle partie du monde, de même les terres fertiles et vierges augmentent la population par les naissances et l'immigration.

« Il y a entre un marché intérieur et un marché extérieur, une grande différence, à laquelle, en Europe, on n'attache pas une attention suffisante.

« L'échange des produits profite à la fois à l'acheteur et au vendeur. Quand l'Angleterre consomme ses propres produits, l'acheteur et le vendeur sont anglais ; quand elle fait des échanges avec l'étranger, l'un des deux contractants n'est pas anglais. De là vient qu'un commerce intérieur est doublement profitable. Et ce n'est pas tout. Quand les articles exportés, mettons des machines et du charbon, servent à développer les ressources ou les usines des pays importateurs et leur permettent d'entrer en lutte avec les pays étrangers, il y a désavantage pour le vend.eur, excepté dans le cas où le bénéfice sur la vente est manifeste. Quelle différence, quand les machines sont

UN DISCOURS « REGTORIAL )) 1^'J

produites dans le pays même, et servent au développement continuel des ressources intérieures!... Les hommes politiques attachent beaucoup trop d'importance aux marchés étrangers éloignés, qui ne sont jamais très avantageux ; ils s'occupent trop peu des mesures qui pourraient favoriser le marché intérieur dont l'importance est infiniment supérieure. Si chaque Anglais dépensait par an seulement une livre sterling de plus, le commerce intérieur augmenterait de plus de la valeur totale de toutes ses exportations, en Australie, dans l'Amérique anglaise du nord et dans la Chine réunies. En vérité, le commerce étranger est un fanfaron qui fait beaucoup trop de bruit ; le commerce intérieur est le vrai roi.

« Quand on étudie la situation industrielle des nations, les importations et les exportations sont trompeuses. L'attention excessive que leur accordent les économistes de ce pays est surprenante. D'après leur système d'évaluer la prospérité d'une nation par son commerce étranger, la prospérité de l'Amérique serait aujourd'hui en baisse, parce que les exportations de ses produits manufacturés ont baissé.

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(( Or, c'est là, au contraire la meilleure preuve de son extraordinaire prospérité. L'Amérique a besoin aujourd'hui, pour son propre développement, de la production entière de certaines branches de son industrie. Heureux pays c[ue celui dont l'acier sert à construire ses propres, chemins de fer, ses propres navires, etc. !

(( Les habitudes, le caractère, l'intelligence et l'entrain des masses sont des éléments importants dans la lutte industrielle. L'allemand, chez lui et aux Etats-Unis, est un homme de grande valeur, persévérant, sobre, méthodique, accompli, ayant le respect de soi-même et des goûts domestiques précieux. Il est un admirable ouvrier et un admirable directeur. Grâce à la conscription, entre autres causes, nous avons eu à notre service des milliers d'allemands. Quatre d'entre eux sont devenus nos associés et ont gagné des millions de dollars. Ils avaient fui la conscription de leur pays. Le fils d'un allemand qui quitta l'Allemagne, en grande partie pour cette raison, est aujourd'hui à la tête d'une des plus importantes sociétés industrielles du monde entier. Nous sommes redevables à un allemand d'une précieuse invention. L'importance de l'allemand pour l'Amérique, peut diffi-

UN DISCOURS (( REGTORIAL )) l49

cilement être comprise par ceux qui ne la connaissent pas par expérience. L'émigration totale de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie est à peu près égale à celle de l'Angleterre et de l'Irlande. Il est probable que si l'Angleterre a recours à la conscription, la République recevra, en nombre beaucoup plus considérable que jusqu'à ce jour, une classe d'émigrants d'une valeur supérieure même à l'allemand. Je veux parler de l'Ecossais. Elle recevra aussi beaucoup plus d'Anglais de grande valeur qu'elle n'en a jamais reçus.

« On a raison de croire que ce sont les hommes les plus capables et les plus ambitieux qui abandonnent leur pays. Pour se rendre dans un nouveau pays et y débuter, ils ont dû faire des économies, et ces économies sont la meilleure preuve possible de leur valeur. Un émigrant de cette sorte vaut mieux pour l'Amérique que vingt Américains inertes.

« Un recensement a montré que plus de la moitié des émigrants écossais choisissait la carrière industrielle. Les trois plus célèbres pionniers de l'industrie du fer aux Etats-Unis étaient des Ecossais — Burden de Troy, Dickson de Scranton et Ghilsons de Gleveland.

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L'Américain est supérieur à tous les autres hommes, parce qu'il est un composé du meilleur de toutes les autres nations, qu'il vit dans un climat et dans des conditions politiques ou sociales stimulantes au-delà de tout ce qu'on peut trouver ailleurs.

« Lorsque l'on compare l'Angleterre aux continents d'Europe et d'Amérique, sa situation industrielle, aussi bien que l'aisance et le bonheur de ses habitants, patrons et employés, n'apparaissent pas, sous des conditions très favorables. Les patrons ne consacrent plus aux affaires l'attention incessante, ni l'énergie, ni l'esprit d'entreprise, qui furent l'apanage des fondateurs de son monopole indiscutable du passé. Le plus souvent, ils ne voient dans les affaires qu'un moyen de pénétrer dans une classe plus élevée de la société. Les employés se préoccupent trop du minimum qu'ils doivent faire et trop peu du maximum qu'ils peuvent faire. Les deux classes en prennent trop à leur aise, en ces temps de concurrence si vive. Les patrons trouveraient de grands avantages à intéresser aux bénéfices leurs meilleurs employés. Plus ils donneraient, sous cette forme, plus ils recevraient. Le grand secret pour réussir dans

UN DISCOURS « REGTORIAL » l5l

les affaires et devenir millionnaire, c'est d'élever les meilleurs collaborateurs au rang d'associés. La lutte d'aujourd'hui entre le vieux et le nouveau pays ressemble à une lutte entre professionnels et amateurs. L'un des principaux avantages du Continent sur l'Angleterre, et de l'Amérique sur le Continent, c'est l'ouvrier. L'allemand lui-même est inférieur au composé d'anglais et d'allemand qui constitue l'homme d'un monde nouveau plus actif que l'ancien. Cet anglo-allemand peut ne pas être plus complet ou plus méthodique que l'allemand, mais il est plus actif et plus aisément transformable . Les salaires de l'ouvrier habile sont plus élevés en Angleterre qu'en Allemagne, mais ils ne le sont pas assez pour contrebalancer les facteurs que je viens d'indiquer. La différence entre eux est insignifiante en comparaison de la différence entre l'Angleterre et l'Amérique. Ce n'est pas la maind'œuvre la moins chère, mais la plus chère qui assure la production à meilleur marché, à la condition d'être aidée par une direction scientifique et par des machines perfectionnées. Quelques-uns des principaux articles fabriqués en Angleterre, en Allemagne et en Amérique

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reviennent à meilleur marché dans ce dernier pays, bien que le prix de la main-d'œuvre soit double ».

M. Carnegie pense que les Anglais ne doivent avoir aucune crainte immédiate pour l'état actuel de leur commerce. Il compte que l'adversité réveillera chez eux les qualités endormies par la prospérité, et les débarrassera de certains défauts, au nombre desquels il place l'abus de la boisson, du jeu, du tabac et des sports violents. L'Angleterre pourrait produire elle-même beaucoup des objets qui lui^ viennent de l'étranger.

Un nuage noir obscurcit son horizon.

L'épuisement de ses gisements de minerai de fer aura pour conséquence l'augmentation du prix du fer et de l'acier. Mais elle n'est pas la seule dans ce cas. L'Amérique ellemême n'a guère de minerai que pour un siècle. Il est vrai qu'on est en droit d'espérer la découverte de gisements nouveaux.

Mj Carnegie fait remarquer que les maux résultant de la pauvreté sur lesquels on insiste tant, sont souvent inférieurs aux maux résultant de la richesse, que l'on passe sous silence. La décadence des grands Etats a pour cause,

UN DISCOURS « REGTORIAL )) l53

non pas la pauvreté et le besoin, mais le luxe avec son cortège de vices. Une Angleterre peuplée de gens qui, en plus des qualités de leur race, seraient sobres et industrieux comme les Français, les Allemands et les Américains, n'aurait rien à craindre de la concurrence des autres nations.

Je rends la parole à M. Carnegie :

(( On nous parle de gigantesques « combinaisons industrielles », sur terre et sur mer, mais (( la combinaison » des cinquante-cinq Etats, dont quelques-uns sont plus grands que l'Angleterre et qui constituent l'Union Américaine, est un fait d'une bien autre importance pour le monde entier.

« Cette union promet d'être bientôt sur le même rang que l'Europe pour la production de la plupart des principaux articles, et déjà, pour la production de l'article de première importance (l'acier), elle est au-dessus de toutes les autres nations.

« Si elle continue à s'accroître dans les proportions actuelles, beaucoup de ceux qui m'écoutent verront la population de l'Amérique égaler celle de l'Europe d'aujourd'hui, la Russie mise à part ».

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Après avoir examiné les situations respectives des nations, M. Carnegie établit un parallèle entre l'Europe et l'Amérique, considérées comme unités. Il oppose un continent à un autre continent, et il découvre des différences essentielles.

i" L'Europe est un véritable camp armé. Tout homme valide consacre plusieurs années à son instruction militaire. Plus de neuf millions d'hommes ont des devoirs militaires à remplir. L'Amérique n'a qu'une armée de 66,000 hommes, et pas de conscription.

La conscription de l'Europe est pour l'Amérique un avantage ; elle lui envoie les homrne^ qui veulent échapper au service militaire.

L'Europe a 410 navires de guerre et croiseurs ; l'Amérique en a 35 seulement.

Selon M. Carnegie, on ne saurait attacher trop d'importance aux conséquences de ces différences, pour le développement industriel des deux continents.

2° L'Amérique constitue un tout uni où règne la paix intérieure. Elle n'a pas à craindre d'attaques, de la part de ses voisins ou même de l'Europe. Elle n'est pas comme elle divisée en camps hostiles.

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3° L'Amérique a un marché 5 intérieur: qui s'agrandit continuellement, pousse les industriels à étendre leurs usines et justifie toutes les modifications coûteuses, ainsi que l'adoption de toutes les méthodes nouvelles. Elle est un continent sous un seul gouvernement. Les usines s'établissent au centre même des divers marchés. Elles ne sont gênées par aucune frontière, aucune taxe. Leurs opérations sont entièrement libres. L'industriel européen trouve des obstacles partout, dans un continent divisé en nations hostiles, ayant des lois et des tarifs différents. Une guerre entre ces nations est toujours possible.

L'espace me manque pour analyser toutes les raisons que M. Carnegie donne de la supériorité de l'Amérique sur l'Europe. Je citerai encore l'importance de la navigation intérieure par eau. L'Amérique a plus de dix mille milles de rivières et de lacs reliés ensemble. Nul pays n'a des moyens de transports aussi bon marché. C'est grâce à un gouvernement unique que ces lacs et ces rivières ont pu être aménagés et joints, que des ports ont été creusés, et que certaines rivières ont été rendues navigables, au moyen d'écluses et de barrages.

i56 l'a b g de l'argent

Les chemins de fer ne jouissent d'aucun monopole. Toute Société qui fait la preuve qu'elle est de bonne foi, que son capital est entièrement souscrit et que le dixième en est versé, peut se mettre à la besogne. Grâce à cette liberté, les prix des transports, pour les longues distances, sont inférieurs au moins de moitié aux prix d'Europe.

Les affaires doivent se faire en grand. L'Allemagne a les navires les plus grands et les plus rapides. Pourquoi? Parce que ces monstres de la mer partent d'Allemagne avec les voyageurs du Nord et de l'Est de l'Europe, qu'ils prennent à Southampton des voyageurs anglais, et, à Cherbourg les voyageurs de la France et du Sud del'Eui^ope. A leur retour, ils sont remplis de voyageurs pour tous ces ports. Le succès des navires allemands n'est pas dû à des subsides du gouvernement, car ils reçoivent moitié moins que les lignes anglaises sur l'Atlantique. Il n'est dû qu'au grand nombre de voyageurs.

M. Carnegie pose à ses auditeurs ces deux questions : 1° Si l'Amérique avait été composée de petits Etats, indépendants et jaloux, armés jusqu'aux dents, en prévision d'une

UN DISCOURS « REGTORIAL )) l5^

attaque, ayant des barrières fiscales, eut-elle jamais pu envahir de ses produits d'autres pays ? 2"* Aussi longtemps que l'Europe restera divisée en camps ennemis, peut-elle espérer conquérir des marchés étrangers, ou même repousser l'invasion américaine ?

Dans les deux cas, sa réponse est négative. Pour changer cette situation, l'Europe n'a pas d'autre moyen que d'arriver à une forme quelconque d'union politique et industrielle, et de devenir un tout uni, à l'exemple de l'Union américaine. Ce résultat obtenu, elle serait débarrassée du fardeau du militarisme. Elle cesserait d'être un corps dont les membres sont en guerre les uns contre les autres.

L'Union de l'Europe a fait de grands progrès durant le dernier siècle. Napoléon a aboli plus d'une centaine de centres de querelle dans la seule Allemagne. Cette nation, grâce à la Fédération, est devenue une des nations les plus puissantes, elle s'est placée au premier rang des nations industrielles. L*Italie s'est reconstituée et agrandie. La France s'est annexé la Savoie et Nice. Plusieurs changements de territoire de moindre importance se sont produits. Nul ne peut affirmer que l'Europe a

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atteint sa forme définitive. Ses double et triple alliances sont une excellente chose, puisqu'elles diminuent les chances de guerre. Mais leur influence est négative. L'Empereur de Russie a rendu un grand service à la cause de la paix. L'importance du tribunal de la Haye n'a pas été encore comprise. Deux disputes internationales ont déjà été soumises à cette Haute Cour d'humanité. L'exemple sera suivi et deviendra la règle. Au siècle prochain, les mesquines divisions politiques actuelles de l'Europe auront disparu, et la lutte industrielle et commerciale sera entre continents, entre l'Europe et l'Amérique.

M. Carnegie dit ensuite .

Etudiants de S^ Andrev^s : a Le sujet de ma conférence a été l'empire industriel du monde. Jadis, il vous appartenait. Aujourd'hui la couronne est entre les mains de vos descendants directs. Le berceau de la race, de quelque façon que vous vous y preniez, est devenu trop petit pour rivaliser dans la production des objets matériels, avec un continent presque aussi vaste que l'Europe. Il y a là une impossibilité absolue, et l'Angleterre elle même, si incroyables qu'aient été ses succès, ne peut

UN DISCOURS « REGTORIAL )) 169

faire Timpossible. Pour la même raison, elle ne peut espérer, dans un avenir prochain, rivaliser avec la production de l'Allemagne, encore moins avec celle de la Russie, à une époque plus reculée. »

M. Carnegie, après avoir annoncé à ses auditeurs, de façon aussi formelle, la décadence de l'Angleterre, leur adresse ces paroles consolatrices :

« Mais, pour vous Messieurs, qui êtes les représentants de la plus vieille université écossaise, de quelle valeur peut bien être l'empire matériel comparé à l'empire moral et intellectuel, la suprématie dans les choses destinées aux besoins de notre corps comparée à la suprématie dans celles destinées aux besoins de notre esprit? Quesontles barbares triomphes de l'épée, si on les oppose aux triomphes de la plume? La paix a ses victoires plus célèbres que celles de laguerre. Les héros du passé ont été les hommes qui ont commis le plus de méfaits et de meurtres, les héros de l'avenir seront ceux qui auront rendu le plus de services à leurs semblables et qui en auront sauvé le plus grand nombre. De quel poids est l'action des muscles et des nerfs, en regard de l'action de la divine raison, l'action des armées

i6o l'a b g de l'argent

sauvages et meurtrières de la force brutale, en regard de Faction de ceux qui se consacrent à la Littérature, à la Poésie, à l'Art, à la Science, aux Lois, au Gouvernement, à la Médecine, et à toutes les choses qui affmnent, civilisent,

et élèvent les hommes Que vous importe

qu'une autre partie du monde produise plus d'acier, de fer, de drap et de navires, si vous produisez les plus grands poètes, historiens, philosophes, hommes d'État, inventeurs et professeurs ? Que vous importe que les autres produisent une plus grande quantité de nourriture pour le corps de l'homme, si vous produisez les meilleurs livres pour son âme, et si vous donnez les plus beaux exemples de vies noblement vécues ? Que vous importe qu'un plus grand nombre de gens soient habillés par d'autres pays et d'autres mains, si vous instruisez et ornez les esprits qui guident l'humanité vers les régions les plus élevées... ?

« Que les autres nations se partagent comme elles peuvent les victoires du matérialisme. L'Angleterre, Tantique et bien aimé berceau de notre race, conservera la supériorité dans les choses de l'esprit. Elle sera une Grèce moderne. Les hommes les plus grands et les meilleurs des

UN DISCOURS « REGTORIAL )) l6l

nations du monde entier lui apporteront respectueusement le témoignage de leur reconnaissance, de leur admiration, de leur respect et de leur amour » .

Le troc ou V échange direct des produits. — Besoin et usages de la monnaie. — Parallèle entre les deux étalons — or et argent. — Des rapports de l'étalon avec le crédit de la nation.

Je suppose que toute personne qui s'est adressée au public, par la parole ou par la plume, a parfois désiré que chacun abandonnât toute occupation pour l'écouter pendant quelques minutes. Tel est mon état d'esprit ce matin, car je crois qu'un grave danger menace les habitants et le progrès de notre pays, uniquement parce que la masse des cultivateurs et tous ceux qui vivent de salaires n'entendent rien à la question monétaire. Aussi vais-je m'efforcer de la traiter de façon si simple que tous pourront la comprendre.

Peut-être, un des membres du vaste auditoire que je me figure devoir tenir sous le charme de ma parole, a-t-il envie de s'écrier : « Qui

("1) Ce mol est pris ici dans le sons le plus général, celui de " monnaie » ou de « numéraire ». Quand il sera question ilu métal argent, le sens de la phrase rindi<iuera suffisamment.

i66 l'a b g de l'argent

êtes-vous — un scarabée d'or, un millionnaire, un baron du fer, un bénéficiaire du bill Mac Kinley ? » Avant de commencer mon discours, permettez-moi de répondre à ce gentleman imaginaire que, durant bien des années, je n'ai pas vu mille dollars en or. En ce qui concerne le bill Mac Kinley, je suis peut-être l^homme des Etats-Unis qui a le plus de raisons de s'en plaindre, parce qu'il s'est attaqué à tort et à travers aux droits sur le fer et l'acier, les réduisant de 20, 25 et 30 pour cent. Et, si cela peut m'être une recommandation près de mon interrupteur supposé, j'ai l'honneur de l'informer que je ne suis pas l'ennemi des réductions et que je me propose, en ma qualité de manufacturier américain, de continuer à défendre la consommation intérieure contre l'étranger, même avec les droits plus bas imposés à nos produits par ce bill. J'ajoute aussi que je ne suis pas partisan de la protection au-delà du point nécessaire pour permettre aux américains de rester maîtres de leur propre marché, dans une lutte équitable avec l'étranger.

Qu'un homme travaille à la mine, à l'usine, ou aux champs, qu'il soit cultivateur, ouvrier, marchand, manufacturier ou millionnaire, il a

le plus grand intérêt à connaître cette question monétaire et à adopter le meilleur système. Je vous demande donc à tous d'écouter ce que j*ai à dire, car ce qui est bon pour un seul travailleur doit être bon pour tous, et ce qui nuit à l'un doit nuire à tous, pauvres ou riches.

Je vous parlerai d'abord de l'origine de l'argent et ensuite de sa nature. Voici comment on arriva à l'usage de l'argent :

f Dans le passé, quand les gens se bornaient à cultiver les champs, quand le commerce et les manufactures n'existaient pas, les hommes avaient peu de besoins et ils se passaient d'argent. Quand ils désiraient un objet qu'ils n'avaient pas, ils l'échangeaient contre un autre.

Le cultivateur donnait tant de boisseaux de grain pour une paire de souliers ; sa femme tant de boisseaux de pommes de terre pour un chapeau. Toutes les ventes et tous les achats étaient ainsi faits, au moyen d'échanges, c'està-dire du troc.

A mesure que la population augmenta et que ses besoins s'accrurent, ce système devint très incommode. Alors un homme ouvrit dans la région un entrepôt général où se trouvèrent

i68 l'a b c de l'argent

la plupart des objets qui étaient les plus demandés, et, en échange de ces objets il reçut tout article que le cultivateur lui apportait. C'était là un grand progrès, car le cultivateur qui avait besoin d'une demi-douzaine d'objets n'était plus obligé, quand il se rendait au village, de se mettre à la recherche d'une demidouzaine de personnes différentes ayant besoin d'un ou de plusieurs des objets qu'il avait à échanger. Il pouvait maintenant s'adresser directement à un seul homme, le marchand, et, en échange de produits agricoles quelconques, il obtenait de lui la plupart des articles qu'il désirait. Il était indifférent au marchand de donner au cultivateur du thé ou du café, des couvertures ou un râteau à foin ; il lui était également indifférent de recevoir de lui, du blé, du grain ou des pommes de terre, puisqu'il pouvait envoyer ces produits à la ville et les échanger contre d'autres articles qui lui étaient nécessaires. Le cultivateur pouvait même payer les gages des hommes qu'il louait avec des « bons » pour des objets du magasin. Aucun dollar, comme vous voyez, n'a encore fait son apparition. Tout est encore troc, et — échange de produits. Cela est fort incommode et fort

coûteux, car les produits agricoles donnés en échange devaient être transportés de côté et d'autre, et changeaient continuellement de valeur.

Certain jour, le marchand donnait en échange d'un boisseau de froment, tant de livres de sucre, mais à la visite suivante du cultivateur, il se pouvait qu'il fût dans l'impossibilité de faire ce marché. Il lui fallait demander davantage de froment pour la même quantité de sucre. Le prix du froment s'était-il élevé, au lieu de baisser, alors soyez certain que le marchand ne mettait pas autant d'empressement à demander moins de blé qu'à en demander davantage. La même remarque s'applique à tout autre produit que le cultivateur avait à offrir. La valeur des articles que le marchand employait pour ses échanges, thé, café, sucre, vêtements, boites et souliers, montait ou baissait.

Ai-je besoin de faire remarquer que, dans toutes ces opérations, le marchand avait l'avantage sur le cultivateur ? Il connaissait les hausses et les baisses de prix, longtemps avant le cultivateur et les signes des temps mieux que lui ou que n'importe quel autre client.

Le marchand finaud avait « la piste inté-

rieure » tout le temps. Ici, j'attire de façon toute particulière votre attention sur le fait que le marchand prenait un des articles du cultivateur de préférence à tout autre. Cet article était toujours celui pour lequel il avait la meilleure vente — celui qui était le plus souvent demandé. Dans la Virginie c'était le tabac. Sur une grande étendue de notre pays c'était le blé, et de là vient le dicton : « Aussi bon que le blé )). Il était accepté partout, parce que c'était lui qu'on pouvait le plus facilement échanger contre tout autre objet.

Mon ami, le juge Mellon, de Pittsburg a écrit une des meilleures autobiographies du monde, à cause du naturel de son style. Dai^^ ce récit de sa vie, je trouve un curieux exemple de l'emploi du froment. Quand son père acheta sa ferme près de Pittsburg, il fut convenu qu'il la payerait non en « dollars » mais « en sacs de blé » — tant de sacs par an. Cela n'est pas très loin de nous.

Ce que nous appelons aujourd'hui, « argent» n'était guère en usage à cette époque, dans l'ouest ou le Sud, mais son absence avait amené les gens à se servir d'un article facilement échangeable contre d'autres. Cet article

était Je blé, en Pensylvanie, et le tabac, en Virginie. On agissait ainsi, non en vertu d'une loi, mais uniquement parce que l'expérience avait enseigné la nécessité d'employer comme « argent », le produit qui s'était révélé le plus commode pour le payement d'une ferme, ou pour l'échange de n'importe quel objet. Ces produits varièrent suivant les pays.

Le blé était « aussi bon que le blé », dans son emploi comme « argent », sans qu'aucune loi s'en mêlât. C'est d'eux-mêmes que les gens avaient choisi le blé comme « argent ». Le tabac étant la principale récolte de la Virginie, les habitants de cet Etat trouvèrent qu'il était « l'argent » le plus commode pour eux.

Remarquez, je vous prie, que la société humaine choisit toujours comme produit-base, comme « argent », le produit dont le prix subit le moins de fluctuations, celui qui est le plus généralement employé ou désiré, qui est le plus souvent et le plus constamment demandé, et qui a une valeur intrinsèque.

« Argent » est un mot qui désigne seulement le produit employé comme « produit-base », pour faciliter l'échange de tous les autres produits. Une loi ne saurait décréter qu'un produit

a de la valeur et ensuite le choisir comme

« argent ». Le produit doit commencer par faire la preuve qu'il a de la valeur, qu'il est le plus commode, et c'est ainsi qu'il devient, par luiînème et en lui-même « le produit-base », ce l'argent ». îTse choisît lui-même^ Le blé et le froment, quand ils étaient employés comme (( produit-base », étaient aussi nettement de « l'argent » que l'or et l'argent sont de « l'argent » de nos jours.

Avançons d'un pas. Le pays devient de plus en plus peuplé, les besoins de ses habitants de plus en plus nombreux.

Des produits encombrants comme le blé et le tabac dont le prix et la qualité sont variables, et qui sont sujets à se détériorer, sont bientôt jugés incommodes et mal appropriés aux.

échanges croissants, et par suite, on cesse de les employer comme <( argent ».

Vous saisissez bien que de nos jours, nous ne pourrions employer des céréales, en guise d' « argent » .

C'est alors que la supériorité des métaux se manifesta. Ils ne se détériorent pas, ne changent pas de valeur si rapidement, et ils partagent avec le blé et le tabac, la qualité

essentielle d'avoir une valeur intrinsèque, indépendante de leur emploi comme base d'échange.

Ils sont recherchés comme ornements personnels et employés dans les manufactures et dans les arts à mille usages. Et c'est à cela seul qu'ils doivent de pouvoir être employés comme « argent ». Essayez de calculer pour combien d'usages l'or est recherché, parce qu'il convient le mieux à ces usages. Nous le trouvons partout. Nous ne pouvons même nous marier sans un anneau d'or.

Les métaux ont une valeur marchande puisqu'ils servent à d'autres usages que celui d'(( argent » ; leur production est limitée et ne peut être augmentée aussi facilement que celle du blé et du tabac, et de là vient qu'ils sont sujets à des variations de valeur, moindres que celles de n'importe quel autre article employé auparavant comme « argent » . Gela est d'une importance vitale, car la qualité essentielle du produit employé comme base pour l'échange de tous les autres articles, c'est la fixité de valeur. La race humaine instinctivement a toujours cherché à employer comme « argent » le produit qui ressemble le plus à l'étoile

1^4 ^*^ B G DE l'argent

polaire dans ses rapports avec les autres étoiles du ciel — c'est-à-dire le produit qui change le moins de valeur, tout comme l'étoile polaire est celle qui change le moins de position dans le ciel. Ce que l'étoile polaire est parmi les étoiles, le produit que les peuples choisissent comme « argent » , Test parmi les autres produits. Tous les autres produits gravitent autour de celui-là, comme les étoiles gravitent autour de l'étoile polaire.

Nous avons maintenant abandonné tous les produits qui peuvent s'avarier et nous avons choisi comme « argent » les métaux, ou plutôt les métaux ont prouvé qu'ils étaient supérieurs à tout autre produit, en tant qu'étalon de la valeur, c'est-à-dire en tant qu'(( argent ». Mais il restait un grand pas à franchir. Quand j'étais en Chine, je recevais comme monnaie des rognures et des fragments enlevés d'un bloc d'argent et pesés devant moi dans les balances du marchand, car les chinois n'ont pas « d'argent frappé y> .

Au Siam, on se sert des « cow^ries ^, jolis petits coquillages que les indigènes emploient comme ornements. Une douzaine de ces coquillage représente la valeur de 1 cent. Vous devi-

l'a b g de l'argent 1^5

nez aisément combien il m'était impossible d'empêcher le marchand chinois de me donner moins d'argent qu'il m'en devait ; où d'empêcher le marchand Siamois de me donner de mauvais coquillages dont j'ignorais totalement la valeur. Les nations civilisées reconnurent bientôt qu'il était nécessaire pour les gouvernements de se procurer les métaux nécessaires, et d'indiquer, au moyen de la frappe, leur poids, leur pureté et leur valeur réelle.

C'est ainsi que fut créé « l'argent monnayé i> , ce qui fut un grand progrès. Désormais les gens connurent à l'œil, l'exacte valeur de chaque pièce, et ils ne purent plus être volés, puisque ni| pesées, ni essais n'étaient nécessaires.

Notez que la frappe du gouvernement n'ajoutait aucune valeur à la pièce. Le gouvernement ne cherchait pas à a faire de l'argent » avec rien. Il avisait seulement les gens de la valeur marchande du métal de chaque pièce, du prix exact de la matière première, en tant que métal.

Mais même après cela, beaucoup d'escroqueries se produisirent. Des fripons rognaient les bords des pièces et les battaient, de façon à les rendre fort légères. Un français habile imagina

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les (( bords à cordons ». Par ce moyen, les vols furent arrêtés et les nations civilisées possédèrent enfin la monnaie qu'elles ont encore. Elle est la plus parfaite qui ait jamais existé, parce qu'elle a une haute valeur intrinsèque et que cette valeur varie peu.

Le produit idéalement parfait dans le rôle 1' d' « argent » est celui dont la valeur ne change jamais. Cette fixité est indispensable pour la protection des cultivateurs, des ouvriers, de tous ceux qui travaillent, car rien ne tend à faire de n'importe quel échange de produits une spéculation, comme un « argent » dont la valeur change. Et, dans le jeu de la spéculation, la masse des gens est toujours assurée d'être victime de quelques spéculateurs mieux renseignés.

Rien ne place les cultivateurs, les salariés et tous ceux qui ne s'occupent pas spécialement d'affaires financières, dans un si grand état d'infériorité que d'échanger leur travail ou leurs produits contre de 1' « argent » à valeur variable.

Tous ces hommes sont exactement dans la situation du cultivateur traitant avec le marchand, que j'ai décrite plus haut.

Vous savez tous que le poisson ne saute pas

à la mouche, en temps calme. C'est quand le vent souffle et que la surface de l'eau est ridée, que la pauvre victime prend l'appât pour une véritable mouche. Ainsi, il en va des affaires de ce monde. Dans les temps agités, quand les prix montent et descendent, quand la valeur du produit employé comme argent sautille, aujourd'hui en haut et demain en bas, quand les eaux sont troubles, le spéculateur habile attrape le poisson et remplit son panier de victimes. Voilà pourquoi les cultivateurs et les ouvriers, et tous ceux qui ont des récoltes à vendre, des salaires ou des gages à recevoir, ont le plus grand intérêt à obtenir et à maintenir la fixité de la valeur du produit qu'ils sont obligés d'accepter comme « argent ».

y Quand les métaux furent employés comme \« argent », on s'aperçut qu'il fallait plus de weux métaux pour faire face à tous les besoins, fil n'aurait pas été sage de frapper une pièce Id^or, pour toute somme inférieure à un dollar, I parce que la pièce aurait été trop petite ; et nous ne pourrions employer une pièce d'argent, pour une somme supérieure à un dollar, parce que celte pièce serait trop grosse. C'est ainsi que pour les petites sommes, nous dûmes

1^8 L*A 3 C DE l'argent

recourir à un métal d'une valeur moindre, et que nous choisîmes l'argent. Mais bientôt on constata qu'on ne pouvait employer l'argent pour les pièces inférieures à dix cents, une dîme étant la plus petite pièce d'argent possible, et il fallut choisir quelque autre métal, pour les plus petites pièces. Ce métal devait être de moindre valeur que l'argent, et nous primes un mélange de cuivre et de nickel, pour faire des pièces de cinq cents. Mais alors nous trouvâmes que le nickel avait encore trop de valeur pour les pièces de un et de deux cents, et nous employâmes pour ces pièces le cuivre seuli[On s'efforça de faire entrer dans chaque pièce une quantité de métal aussi rapprochée que possible du montant de la valeur indiquée par la frappe du gouvernement .3)

Ainsi dans un cent de cuivre, nous essayâmes de faire entrer la valeur de un cent de cuivre, et dans le « nickel » la valeur d'environ cinq cents de nickel et de cuivre. Mais comme le cuivre et le nickel changent de valeur, d'un jour à l'autre, encore plus que l'argent, il est impossible de mettre dans chaque pièce la valeur exacte. Si nous y mettions la quantité

qui représentait la valeur exacte à un jour donné, et que le cuivre et le nickel subissent une hausse sur le marché, les pièces seraient fondues par ceux qui font le commerce de ces métaux, et nous n'aurions plus de pièces de monnaie.

Aussi^ est-on obligé de laisser une petite marge, et de mettre toujours dans ces pièces un peu moins de métal que leur valeur n'en indique. De là vient que dans l'histoire de la monnaie, ces petites pièces sont appelées : «jetons» ou (( monnaie représentative » . C'est une « promesse » qu'elles pourront être échangées contre l'équivalenten or. Quiconque possède vingt « nickels » doit pouvoir obtenir en échange un dollar d'or, pour que ces pièces répondent avec sûreté à leur destination « d'argent ». Les nations, ordinairement, fixent une limite à l'usage de cette monnaie, et la rendent obligatoire par une loi, pour une quantité minime. Par exemple, en Angleterre, on ne peut obliger une personne à en prendre pour plus de dix dollars, et, dans ce pays, toutes les pièces d'argent sont assimilées à cette monnaie.

Je ne peux vous faire franchir un pas de plus dans l'histoire de « l'argent », parce que,

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avec la frappe des métaux, nous sommes arrivés au dernier. Mais, j'ai encore diverses choses à vous dire, à son sujet.

On pourrait s'imaginer qu'avec la frappe de pièces de métal, nous avons atteint la perfection, et que, grâce h elles, les gens ne peuvent être fraudés d'un avantage essentiel à leur bien-être — d'un « argent honnête ». Pourtant, on a trouvé le moyen de frauder les gens, même ainsi.

Les pièces de monnaie ont été parfois « altérées » par des gouvernements besogneux, après des guerres épuisantes ou après la peste, quand le pays était trop pauvre ou trop faible pour se relever de ses malheurs. Une pièce est dite « altérée », quand elle ne contient pas assez de métal pour être échangée sur le marché contre la somme indiquée sur une de ses faces par la frappe du gouvernement. Cette façon de procéder qui est toujours une fraude commise aux dépens de la masse n'est pas nouvelle. Elle est extrêmement ancienne. Cinq cent soixantequatorze ans avant le Christ, les Grecs ont altéré leurs pièces de monnaie. Les empereurs romains les ont fréquemment altérées, quand

L*A B C DE l'argent i8i

ils se trouvaient dans des situations désespérées. L'Angleterre a altéré les siennes en Tan 1300. La monnaie écossaise fut autrefois si altérée qu'un dollar valait seulement douze cents. Les gouvernements irlandais, français, allemands et espagnols ont tous essayé des monnaies altérées, lorsque ne pouvant plus tirer directement de leurs peuples de nouvelles taxes, ils étaient réduits à tirer d'eux de l'argent par des moyens indirects. « L'altération » de la monnaie fut toujours employée comme suprême expédient. Les exemples que je viens de citer sont anciens. Les nations de premier rang, de nos jours, ne tombent plus si bas. Je dois faire une exception et j'abaisse ma tête en signe de honte, déclarant qu'elle vise la République des Etats- Unis. Chacun de ses dollars d'argent est une ,)ièce € altérée ». Quand un gouvernement met en circulation de la « monnaie altérée », il s'écarte de tous les sages principes que l'expérience nous a enseignés. Des finances saines exigent du gouvernement qu'il certifie la valeur réelle de chaque pièce sortie de son Hôtel de la Monnaie, de façon à ce que les gens ne puisant être fraudés. Or, chaque fois que le

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gouvernement frappe les mots : Un dollar, sur 371 1-4 grains d'argent, il frappe un mensonge — mensonge honteux, mais hélas ! trop certain — car l'argent contenu dans le dollar ne vaut pas aujourd'hui un dollar, mais seulement soixante-dix-huit cents.

Une autre erreur, au sujet de l'argent, a souvent mis les nations dans l'embarras. C'est l'idée qu'un gouvernement peut « faire de l'argent », rien qu'en imprimant certains mots sur des morceaux de papier, tout comme chacun de vous pourrait « faire de l'argent », en écrivant sur une feuille de papier, la promesse de payer cent dollars à présentation de ce papier. Mais vous savez fort bien que quand vous faites cela, loin de <( faire de l'argent » vous « faites une dette ». Il en est de même de tout gouvernement qui émet une promesse de payer. Et il y a ceci de commun, entre le particulier et le gouvernement qui émettent de ces billets en grande quantité, qu'ils les payent rarement. Les français agirent ainsi durant leur révolution. Plus récemment, les Etats conférés « firent de l'argent » en grande quantité ; ils émirent des bons qui maintenant valent à peine le papier sur lequel ils

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sont imprimés. Toute expérience de cette sorte a prouvé qu'on ne peut « faire de l'argent », quand il n'y a aucune valeur derrière. Notre propre pays a émis des billets, et les autres nations les ont achetés pour quarante cents par dollar, bien qu'ils portassent et payassent intérêt à 6 0/0 en or, si grande est la crainte que même les billets de ce pays ne fassent pas exception au sort commun à de telles valeurs émises dans des temps difficiles. C'est uniquement parce que le gouvernement tint strictement sa promesse et qu'il remboursa ces billets, intérêts et principal, en or, jamais en argent, ou en tout autre numéraire déprécié, que leur valeur a augmenté, et que le crédit des Etats-Unis est devenu le plus élevé du monde, dépassant même celui de la Grande- Bretagne. Jamais il n'exista une preuve plus décisive de cette vérité, que, pour l'argent comme pour toute autre affaire « l'honnêteté est le meilleur procédé ». Notre gouvernement a aussi émis ces « billets » connus sous le nom de « green-backs » (dos vert). Mais les hommes sages qui les émirent, eurent la précaution de garantir leur rachat, au moyen d'une somme de cent millions de dollars, de telle sorte que

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toute personne ayant un « green-back » pût se rendre au Trésor et l'échanger contre un dollar en or.

J'ai maintenant à vous parler d'une autre qualité, à peine croyable du métal, comme « produit-base » . Le monde entier a une telle confiance dans sa stabilité qu'on a construit sur lui, comme sur des fondations absolument sûres, une tour de « crédit », si haute, si vaste, que tout l'argent et l'or des Etats-Unis et tous les « green-backs » et billets émis par le gouvernement ne sont utilisés que pour 8 0/0, des échanges du pays. Allez à n'importe quelle banque, société de dépôts, manufacture, factorerie, magasin, ou place d'affaires, vous verrez que pour cent mille dollars d'affaires traitées, on n'emploie que 8.000 dollars « d'argent », et seulement pour les petites transactions. Quatre-vingt douze pour cent des affaires sont traitées avec de petits bouts de papier, chèques ou traites. C'est sur cette base aussi que reposent toutes les obligations de Gouvernement, d'Etat, des Comtés et des villes^ et les milliers de millions d'obligations dont la vente a permis de construire nos grandes lignes de chemins de fer,

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et aussi les milliers de millions représentant les gains de la masse, déposés dans des caisses d'épargne, et que celles-ci ont prêtés à diverses sociétés. Ces obligations doivent être remboursées en (( bonne monnaie » , sans quoi les économies des déposants pauvres seraient perdus, en tout ou en partie.

Les affaires et les échanges de ce pays ne sont donc pas traités avec de « l'argent » — avec l'article lui-même. Exactement comme on avait jadis cessé d'échanger les produits euxmêmes, et qu'un métal appelé « argent » avait été employé pour eff'ectuer les échanges, on a cessé, aujourd'hui, d'employer le métal luimême. Le chèque ou la traite de l'acheteur de produits, c'est-à-dire un bout de papier ayant pour garantie un dépôt d'or placé dans une banque, est tout ce qui est échangé entre l'acheteur et le vendeur. Pourquoi ce petit bout de papier est-il accepté par le vendeur ou par tout autre créancier ? Parce qu'il sait que s'il ^vait besoin de l'or que ce papier représente, il pourrait l'obtenir. 11 sait aussi qu'il n'aura pas besoin de cet or. Etpourquoi ? Parce que, en échange de n'importe quel objet qu'il désire acheter, le vendeur ou tout

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autre de ses débiteurs acceptera son chèque, un petit bout de papier qui a la même valeur que Tor lui-même. Chacun a confiance, — et c'est là le point le plus important, que le produit base ne peut changer de valeur. Car souvenez-vous que sa hausse serait tout aussi dangereuse que sa baisse. La stabilité de la valeur est une qualité essentielle de « l'argent » pour la masse des gens.

Quand donc les gens réclament, à grands cris, qu'on mette davantage « d'argent » en circulation — c'est-à-dire davantage du produit dont nous nous servons pour l'échange des autres produits, vous comprenez qu'ils se trompent et que ce n'est pas <( l'argent » qui manque. Quiconque a eu du blé, du tabac ou tout autre produit à vendre, n'ajamais éprouvé aucune difficulté provenant du manque « d'argent » chez l'acheteur, pour effectuer l'échange. Nous avons eu dans ce pays, un trouble financier très grave, il y a seulement trois mois. On disait qu'il était impossible de se procurer del'argent pour les affaires. Ce n'était pas le métal qui manquait, mais le « crédit », la confiance, parce que, c'est avec le crédit, comme vous l'avez vu, que sont faites toutes les affaires, excepté les

petites transactions qui ne méritent guère le nom « d'affaires ». Aujourd'hui l'homme d'affaires ne peut se promener dans la rue sans être accosté par des gens qui lui demandent d'accepter ce (( crédit » à des taux d'intérêt très bas. A 2 0/0 par an, on peut obtenir, de « l'argent » (crédit), quand on veut. 11 n'y a pas eu une différence considérable dans la quantité « d'argent » existante, durant les 90 jours. Il y avait à peu près autant « d'argent » dans le pays, en janvier qu'en mars. Ce n'était donc pas le manque « d'argent » qui a causé de l'inquiétude. C'est qu'on avait ébranlé les bases sur lesquelles reposaient les quatre-vingt-douze mille de chaque cent mille dollars d'affaires. Le métal lui-même et les billets — , de « l'argent » véritable, comme nous avons vu — s'appliquent seulement aux huit mille dollars. Là est le plus grand danger qui puisse se produire quand on touche à la base du crédit. Vous ébranlez directement la base sur laquelle reposent quatre-vingt-douze pour cent de tous les échanges d'affaires du pays ; — la confiance et le crédit — , et indirectement, par la même occasion, les huit pour cent des transactions petites qui sont opérées au moyen du métal lui-

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même, ou des billets du gouvernement. L'articleétalon est la base de tout échange, à la fois des quatre-vingt-douze mille et des huit mille dollars. Si cette base est ébranlée, la vaste structure qui comprend les affaires de toutes sortes doit chanceler.

J'ai fini de vous parler de la (( monnaie ». Il me reste à appliquer les faits à la situation présente. Ici, nous entrons de plein pied dans la question de l'étalon d'argent. Je suis sûr que vous m'écouterez avec attention, car c'est la plus pressante des questions qui se posent à nous. Vous avez vu que notre pays, dans soji progrès, a employé divers produits comn^e « argent )), qu'il les a abandonnés quand il en s, trouvé de meilleurs, et que finalement, il a adopté des pièces de métal précieux, parce que ce métal était le produit le plus parfait. Deux métaux seulement ont été adoptés par les nations civilisées comme étalon, — l'or, dans certains pays, l'argent dans d'autres. Aucun pays ne peut avoir deux étalons. Il y a des siècles, l'argent fut adopté comme étalon par la Chine, l'Inde et le Japon, et plus récemment, par les Républiques Sud-Américaines. Dans ces pays, il sert encore d'étalon. Au moment où l'on fit

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ce choix, il était sage. L'argent valait presque deux fois ce qu'il vaut aujourd'hui; il était stable, et répondait à tous les besoins d'un peuple rural.

Les principales nations d'Europe, et notre propre pays, ayant une civilisation plus avancée et de plus grandes transactions d'affaires, furent obligées d'adopter comme étalon, un métal plus précieux que l'argent, et elles adoptèrent l'or. Mais l'argent étant employé dans beaucoup de parties du monde, comme étalon, et dans les pays à étalon d'or, comme « monnaie d'appoint », ces nations jugèrent qu'il était indispensable de fixer la valeur en or qu'on pouvait accorder à l'argent. Cette valeur fut fixé à quinze onces et demi d'argent pour une once d'or. Je vous prie de remarquer que cela était, alors, aussi exactement que possible, la valeur marchande de l'argent et de l'or, en tant que métaux. X^ea nations ne cherchèrent ^as à donner à l'argent une valeur fictive, mais bien sa valeur intrinsèque. Et ce qui était mieux encore, chacune des nations s'engagea, à l'expiration de la convention, à racheter en or, au prix fixé, toute la monnaie d'argent en cours. Tout marcha bien, avec cet arrangement, pen-

igo LA B C DE L ARGENT

dant longtemps. Les nations les plus avancées avaient l'étalon d'or ; les moins avancées, l'étalon d'argent. Toutes étaient également bien servies.

Mais alors qui donc a soulevé cette question de V argent que chacun discute ? Ce simple fait : tandis que la production et par suite la valeur de l'or, restait à peu près la même, de grands dépôts d'argent étaient découverts, de surprenantes améliorations étaient faites dans les machines servant à extraire le minerai, et de plus surprenantes encore dans les machines servant à le trier. Comme une quantité déplus en plus grande d'argent était produite à un prix moindre, naturellement sa valeur tomba de plus en plus. Une once d'argent valant 1 dollar 33, en 1872, ne vaut plus aujourd'hui que 1 dollar 04. Elle est descendue à 93 cents. Elle est montée et elle est descendue. Elle a perdu la stabilité.

Dans tous les pays à étalon d'argent, cela a provoqué de la confusion et des désastres. La question dans l'Inde, avec une population de deux cent quatre vingt-cinq millions, est des plus graves. Vous voyez d'autre part, combien les républiques Sud-Américaines sont trou-

blées par cette baisse de la valeur de leur produit-base, — qui sert à l'évaluation de tous les autres produits. Les nations européennes ellesmêmes, qui ont l'étalon d'or, sont troublées par cette « question d'argent d. C'est que grâce à l'engagement qu'elles ont pris de donner la valeur d'une once d'or à quinze onces et demi d'argent, quelques-unes d'entre elles ont eu sur les bras d'énormes quantités d'argent. La plupart prévirent ce qui allait se produire, il y a bien des années, et elles cessèrent d'augmenter leur stock d'argent. Certaines se débarrassèrent d'une bonne partie de ce stock, et s'en tinrent strictement à l'étalon d'or. Mais il existe encore dans les pays d'Europe, onze cent millions de dollars de monnaie d'argent légale, sans compter la monnaie d'appoint en argent, pour les très petites transactions. Il serait téméraire de prétendre que moins de vingt-cinq onces d'argent mis sur le marché, seraient trouvés équivalents à une once d'or. Cela est loin de la base de quinze onces et demi, sur laquelle ces pays l'avaient obtenue.

Tous les pays d'Europe se sont efforcés et s'efforcent encore de leur mieux, d'échapper à l'argent. En 1878, les nations de l'Union latine

192 L^A B G DE l'argent

qui ont fixé le prix de l'argent, la France, la Belgique, l'Italie, la Suisse et la Grèce — ont définitivement arrêté la frappe de l'argent, comme monnaie légale. La Norwège, la Suède et le Danemark, en 1873 et 1875, se retirèrent en toute hâte de dessous l'avalanche d'argent, et, aujourd'hui s'en tiennent fermement à l'étalon d'or. La Hollande, elle aussi, adopta cet étalon. L'Autriche-Hongrie n'a pas frappé d'argent depuis 1879, excepté un petit nombre de « thalers d'argent du Levant », spécialement destinés aux besoins du commerce. La Russie, elle-même, cette nation à moitié civilisée, prit l'alarme, et échappa aussi vite que possible au danger de l'argent. En 1876, elle cessa la frappe du dangereux métal, excepté pour de petites quantités qui avaient un rapide écoulement en Chine. Vous voyez donc que tous les pays qui ont fait l'expérience de l'argent et ont découvert ses inconvénients et ses dangers, s'efforcent de s'en débarrasser. Depuis treize ans, il n'a pas été admis dans leurs Hôtels de la Monnaie, et pas une seule pièce d'argent absolument légale n'a été émise en Europe. Seule, parmi toutes les nations, notre République. s'enfonce de plus en plus dans les dangers de la frappe

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d'argent. Quand nous aurons, à son égard, l'expérience des nations plus anciennes, nous voudrons certainement les imiter et comme elles, revenir sur nos pas. Mais il sera trop tard.

Partout où il se trouve, l'argent cause des difticultés. Que faire de l'argent, dont la valeur a tant baissé ? Tel est le grave problème qui se pose à tous ces pays, et qui menace leur avenir d'un gros nuage noir.

L'argent a subi une baisse si considérable dans toutes les parties du monde, et a causé tant de troubles^ que, ces années dernières, on a organisé plusieurs conférences internationales, auxquelles les Etats-Unis ont envoyé des délégués. Elles avaient pour objet de voir si les principales nations commerciales ne pourraient d'un commun accord, fixer pour l'argent une nouvelle valeur en or. Mais invariablement, ces conférences décidèrent qu'il était trop dangereux d'essayer de fixer une nouvelle valeur à l'argent, avant de connaître de façon plus précise l'avenir de sa production et de sa valeur, car il était possible que cette valeur tombât assez bas, que vingt-cinq ou trente onces d'argent ne valussent pas plus d'une once d'or. Nul ne peut se prononcer sur ce point. Comme notre pays

1^4 ^'^ B G DE l'argent

possède déjà quatre cent quatre-vingt-deux millions de dollars en argent déprécié, nous dûmes conférer avec nos compagnons d'infortune et jouer le rôle de ces créditeurs qui prennent la parole dans des réunions, pour essayer de soutenir les mauvaises affaires d'un débiteur en faillite. Peut-être vous êtes-vous demandé^ quand j'ai parlé de la situation de toutes les nations européennes, à l'égard de l'argent, pourquoi je ne citais pas la réserve d'argent de l'Angleterre, notre principale rivale. Veuillez me prêter quelques minutes d'attention et, ensuite méditer ma réponse. Elle n'en a pas un dollar, La France (1) n'a pas moins de six cent cinquante millions de dollars en argent, dans sa Banque ; mais chaque dollar des réserves de l'Angleterre est représenté par le seul produit-base dont la valeur ne varie pas par l'or. Vieil oiseau sage, la chère patrie se tient sur son perchoir, sifflant sa chanson, à l'écart de tous les dangers de cette question de l'argent. Elle a fait de Londres le centre financier du monde. Pour toutes les transactions, dans les pays étrangers, on demande

(1) L'encaisse argent de la Banque de France n'est aujourd'hui que de 1.099.297.238 fr. Son encaisse or est de 2.341.288.496 fr.

une traite sur Londres, parce que chacun sait que, quoi qa*il arrive, le payement sera fait en or. Pour les hommes sages, il n'y a pas de traites sur Paris, Vienne ou New- York. Pourquoi? Parce que les nations que représentent ces villes, en raison de leur énorme provision d'argent, courent le risque de grandes pertes, et, qu'elles peuvent être amenées, par une loi, à rendre ces traites payables en argent, métal dont la valeur est si variable.

Je voudrais que les Américains étudiassent l'Angleterre, avec soin. Elle ne prend l'avis de personne. Dans les conférences où elle condescend si gracieusement à se rendre, pour la seule raison que l'Inde, qui est sous sa domination, possède l'étalon d'argent, elle traite les autres nations embarrassées de leur argent, avec une froide politesse. Sans cette raison, il est probable qu'elle déclinerait poliment toute invitation. Quand on parle de fixer à l'argent, une valeur en or, elle répond que vraimentelle ne sait quelle décision elle prendra en cette matière. Ce qu'elle demande au ciel, c'est que les États- Unis s'enfoncent de plus en plus dans les embarras de l'argent, jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus en sortir. Quant à elle, elle s'en tiendra

à son vieux système, qui l'a rendue suprême en finance. Sa seule rivale possible n'est pas en Europe; mais ici, aux Etats-Unis. Quel magnifique résultat pour l'Angleterre, si notre pays pouvait être amené à adopter l'étalon d'argent, à abandonner le seul étalon qui puisse placer une nation au premier rang, dans le moade financier ! L'argent pour la République ; l'or pour la Monarchie. Voilà ce que l'Angleterre appelle de tous ses vœux, et ce à quoi tout américain doit s'opposer. Les gouvernements peuvent bien émettre toutes les lois qu'ils veulent sur l'argent. Le monde n'y prête nulle attention. Toutes les transactions d'afîaires, entre les nations, continuent à avoir pour base exclusive, l'or — rien que l'or — et elles continueront ainsi. La Grande-Bretagne le sait et elle agit en conséquence.

Je crois vous entendre dire avec indignation : (( Gomment notre pays est-il arrivé à avoir trois cent douze millions de dollars d'argent dans ses caves, comme la France, au lieu d'avoir toutes ses réserves en bon or, comme notre rivale, la Grande Bretagne, puisque, comme elle, nous avons l'étalon d'or ? » C'est là une question que tout cultivateur et tout ouvrier

devrait se poser, et à laquelle il devrait demander une réponse à ses représentants au congrès. Elle est facile à donner. Je vais vous en faire l'historique. La valeur de l'argent, comme nous l'avons vu, avait baissé, et probablement devait baisser encore. Les nations européennes étaient écrasées sous le poids d'un grand nombre de centaines de millions de dollars d'argent, et toutes désiraient s'en débarrasser. Les propriétaires d'argent et de mines d'argent prirent l'alarme. Que faire pour soutenir le métal en baisse ? Evidemment, le gouvernement seul, pouvait se charger de cette besogne, et, toute l'influence et toutes les ressources des propriétaires d'argent furent appliquées à ce résultat. Hélas ! leur succès fut complet. On prétendit que la masse du peuple était favorable à l'argent. Si cela était vrai, il marchait, de la façon la plus directe, avec les spéculateurs, contre son propre intérêt.

La première loi tendant à donner une valeur à l'argent fut votée, en 1878. Elle obligeait le gouvernement à acheter, chaque mois, au moins deux millions d'onces d'argent. Cela se passait au moment même où tous les autres gouvernements avaient arrêté la frappe de l'argent, parce que

sa valeur était devenue trop fluctuante. Les partisans de l'argent prétendaient que ces achats augmenteraient sa valeur. Disaient-ils vrai ? Non. La valeur n'augmenta pas. Alors, que faire ? « Ah, dirent ces spéculateurs à la langue d'argent, le mal vient de ce que le gouvernement n'est pas allé assez loin. Il suffit qu'il augmente ses achats. Qu'il achète, chaque mois, quatre millions et demi d'onces d'argent. Cette quantité comprendra toute la production des mines de ce pays, même davantage, et ainsi la valeur de l'argent montera ». Ils avaient raison de prétendre que ces quatre millions et demi par mois étaient supérieurs à la production totale des mines d'argent des Etats-Unis. Sur dix millions d'argent, huit sont employés chaque année, à d'autres usages que la frappe de la monnaie. Il ne reste, pour la frappe, pas plus de quatre millions. Beaucoup de gens étaient persuadés que si le gouvenement achetait de l'argent pour cette somme, chaque mois, sa valeur monterait. Elle monta, parce que beaucoup de ces gens égarés, achetèrent par spéculation, avant que la loi fut votée. L'argent s'éleva de 96 à 121 — presque à son ancien taux en or.

l'a b c db l'argent 199

Mais quel a été le résultat, depuis le vote de la nouvelle loi ? La cote de l'argent^ à la date de ce jour, nous fournit la réponse. Elle est descendue de 121 à 97, et, elle s'en tient là. Ainsi, au lieu d'être à l'abri des ennuis de l'argent, comme l'est la Grande Bretagne et comme nous aurions dû l'être, ces hommes ont déjà réussi à passer au gouvernement trois cent quatre vingt dix millions de dollars de leur argent. Cela nous met en aussi mauvaise posture que la France, mais avec cette différence : La France et les autres nations ont prudemment cessé, il y a treize ans, d'ajouter à leur stock d'argent, tandis que notre gouvernement continue à ajouter au sien quatre millions et demi d'onces, chaque mois, lesquels lui coûtent un peu plus que ce chiffre en dollars. Les Etats-Unis essayent d'ignorer le changement survenu dans la position de l'argent, et d'en faire l'égal de l'or, contrairement à l'opinion de toutes les autres grandes nations. Pour y réussir, nous devrions acheter non seulement la production de nos propres mines, mais la plus grande partie de la production des autres mines du monde entier. La production totale de l'argent est suffisante pour faire cent

soixante six millions de nos dollars d'argent par an. De plus, nous devons être prêts à acheter la valeur de onze cent millions de dollars, sous le poids duquel les gouvernements européens fléchissent, et qu'ils cherchent à vendre. Le gouvernement par ses achats a si peu augmenté la valeur de l'argent qu'il ne pourrait aujourd'hui vendre les trois cent treize millions de dollars de ses réserves, sans perdre quelques millions sur le prix qu'il a payé aux propriétaires d'argent. Vous croirez difficilement que les comptes du Trésor établissent que le gouvernement a fait, jusqu'ici, un bénéfice de soixante sept millions sur ses achats d'argent. Cette prétention vient de ce que pour la quantité d'argent mise dans un dollar, il a seulement payé environ quatre vingt cents. Mais ce « profit » est factice. La nation, vous venez de le voir, a été amenée à des achats d'argent vraiment ridicules. Quatre millions et demi sont prélevés chaque mois, sous forme de taxes, sur les sommes que vous gagnez, non pour les besoins constitutionnels du gouvernement, mais pour essayer de soutenir un métal, en le payant un prix beaucoup plus élevé que celui qu'il atteindrait, dans d'autres conditions. Les

propriétaires d'argent et de mines d'argent se servent de votre gouvernement comme d'un instrument pour s'enrichir. Certes, c'est là un fait fort regrettable, mais de bien minime importance, si on le compare aux menaces de panique et de désastres qu'il apporte avec lui, grâce à l'abandon probable de l'étalon fixe d'or, et à l'adoption de l'étalon fluctuant d'argent.

La République a aboli la honte de l'esclavage. Jusqu'à cette année, elle avait la honte, aux yeux du monde, de n'avoir pas de loi garantissant à d'autres qu'à ses propres citoyens, la propriété littéraire. Cette honte a également disparu. Mais il nous est venu la honte de la « monnaie altérée ». La grande République émet de la monnaie qui n'est pas « honnête ». Elle est la seule nation du monde qui agisse ainsi, à l'exception du Mexique qui frappe encore un peu d'argent. Nous avons la honte, mais nous ne souffrons pas encore des maux inhérents à « l'altération » de la monnaie, parce que le gouvernement consent à recevoir la monnaie altérée qu'il émet, pour un dollar, en payement des droits et des taxes. Il la rend monnaie légale, et c'est ainsi que pour l'instant, elle passe de main en main, avec la valeur

de dollars. De cette façon il a pu, jusqu'à ce jour, éviter sa dépréciation. Combien de temps pourra-t-il continuer, à émettre quatre millions et demi de ces billets et de ces pièces, par mois, et les maintenir égaux à l'or ? Nul ne peut le dire. Mais une chose est sûre. A la fin, le poids deviendra trop lourd, et, à moins que la valeur de l'argent n'augmente, ou qu'on mette dans les dollars assez d'argent pour représenter leur valeur en or, ou que les achats d'argent par le gouvernement soient arrêtés, nous tomberons tôt ou tard du régime de l'étalon d'or, à la condition de la République Argentine, ou des autres républiques Sud-africaines.

Voici ce qui arrivera de ces dollars d'argent ne contenant pas assez de métal pour être vendus comme dollars, quand les gens commenceront à craindre que le gouvernement qui les a émis, ne puisse les payer en or à la première réquisition :

Supposez que plusieurs d'entre vous aient décidé d'enlever de la forêt un énorme tronc, que vous vous soyez tous glissés dessous, et, que tendant vos cous, vous le portiez sur vos épaules. L'idée vient à quelques-uns que le poids pourrait les faire chanceler dans leur marche.

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Supposez alors que deux ou trois des porteurs, après avoir échangé des regards furtifs, concluent qu'ils feraient mieux de se retirer. Qu'arriverait-il ? Ce manque de confiance amènerait probablement la mort de ceux qui auraient eu l'imprudence de rester. La situation est la même à l'égard de cette délicate question de la mesure des valeurs. Quelques spéculateurs ou « scarabés d'or » prendront leurs précautions pour se tirer d'affaire, quoiqu'il arrive.

Même dans l'esprit des plus téméraires, il peut y avoir quelques doutes sur la possibilité pour les Etats-Unis de prendre sur leurs seules épaules, le poids du monde et de le porter, alors que toutes les autres nations réunies n'osent s'essayer à cette tâche ; et, que, aucune nation, dans l'histoire du monde, a jamais réussi à donner une valeur permanente, comme étalon de monnaie, à un métal qui ne possédait pas cette valeur en lui-même. Notez que notre gouvernement jusqu'ici a atteint ce but avec ses dollars d'argent uniquement parce qu'il en a émis une quantité limitée, et qu'il a pu les rembourser en or. Il a agi exactement comme vous agiriez, en prenant une feuille de papier et écrivant dessus : « Ceci est bon pour

un dollar et je promets de le payer ». Gela serait votre « fiat » monnaie. La question se pose ainsi : combien de temps pourriez-vous amener les gens à prendre ces feuilles de papier pour des dollars ? Combien de temps s'écoulerait avant que des gens soupçonneux ne prétendent que vous en avez émis trop ? Ce jour-là, vos morceaux de papier seraient perdus de réputation. Les gens commenceraient à redouter que vous ne puissiez payer tous les dollars promis, s'ils vous étaient demandés, et, à partir de ce moment, vous ne pourriez en émettre davantage. La situation pour les gouvernements est exactement la même. Tous peuvent maintenir le cours de leur <( petite monnaie d'appoint», sans qu'elle contienne une quantité de métal égale à la valeur indiquée. Et ce serait un pauvre gouvernement que celui qui ne pourrait aller un peu plus loin, et amener les gens à accepter de lui de « l'argent » qui n'est de « l'argent » qu'en partie. Mais souvenez-vous que n'importe quel gouvernement aura vite fait d'épuiser son crédit, s'il continue à émettre comme « argent », ce qui n'a pas une valeur intrinsèque comme métal, sur toute la surface de la terre. Il

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n'est pas de nation qui n'ait dû, à de certaines époques, refrapper sa monnaie « altérée », faire faillite à ses engagements et passer par les dangers et la honte de la perte de son crédit et de sa position. Dans beaucoup de cas, la monnaie « altérée » n'a jamais été remboursée, et la perte a été supportée par les gens pauvres qui la détenaient.

Pourtant, il y a dans la présente « loi d'argent » un article important qui, s'il n'est pas modifié, peut arrêter l'émission « des dollars d'argent altérés ». Cet article exige que deux millions sur les quatre millions et demi d'onces d'argent achetés, chaque mois, soient convertis en argent monnayé, pendant une année. Après cela, on ne frappera que les quantitésjugées nécessaires pour le remboursement des billets d'argent émis. Comme les gens préfèrent les billets à l'argent, on n'aura besoin de frapper que peu ou point du tout de dollars d'argent, et on n'émettra que des billets d'argent. Quand le gouvernement cessera de frapper des dollars d'argent, il apparaîtra au peuple, avec son vrai caractère, celui d'un énorme spéculateur en argent, ou, plutôt comme l'instrument des spéculateurs d'argent, empilant chaque mois,

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dans ses caves quatre millions et demi d'onces, non sous forme de « monnaie », mais en barres. Certainement, cette situation ne peut manquer de leur révéler le véritable état des affaires, et les amener à demander qu'on mette fin à cette téméraire spéculation.

Pourtant il est beaucoup moins dangereux, sous tous les rapports, de conserver en lingot, l'argent acheté que de le frapper en « dollars altérés», parce que cela rendra plus facile, dans l'avenir, la frappe « d'honnêtes » dollars d'argent — je veux dire de dollars contenant la quantité de métal qu'exige un dollar. Au lieu de 371 grains d'argent, on devrait en employer 450 ou 460. C'est à peu près la quantité que le gouvernement obtient, en échange d'un dollar. Je ne sache pas qu'aucune loi puisse procurer à la population de ce pays un bénéfice aussi durable. Mais il y a quelque chose de plus élevé que le bénéfice matériel. C'est l'honneur de la République. La frappe du gouvernement ne devrait certifier que la vérité.

Je ne crois pas qu'il y ait aux Etats-Unis beaucoup de personnes, à l'exception des propriétaires d'argent, qui voudraient voter le

remplacement de l'étalon d'or par l'étalon d'argent. Si les américains comprenaient bien qu'il s'agit de savoir lequel de ces deux métaux — l'argent ou l'or — doit être choisi comme étalon, ils voteraient avec unanimité en faveur de l'or, dont la supériorité est si manifeste. Or, telle est bien certainement la question en jeu, bien que les avocats de l'argent repoussent toute intention de toucher à l'étalon d'or. Ils affirment qu'ils désirent seulement donner à l'argent la situation de l'or, en tant que monnaie. Mais c'est comme si vous vouliez avoir deux chevaux arrivant « premiers » dans une course ; ou deux « meilleurs » de n'importe quoi ; ou encore, comme si vous demandiez deux drapeaux nationaux pour le même pays. De même que le citoyen d'un pays doit choisir le drapeau sous lequel il combat et meurt, de même il doit choisir entre l'or et l'argent, pour son étalon financier. Le produit-étalon ne peut pas plus partager sa souveraineté avec n'importe quel autre, que le drapeau américain ne peut partager la sienne avec tout autre drapeau dans son propre pays. La (c monnaie » est soumise à cette loi : la plus mauvaise chasse la meilleure. Et la raison en est très claire.

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Supposez que vous receviez, au change, une pièce d'or de cinq dollars et cinq dollars en argent. Il est permis de douter qu'un acte du congrès puisse maintenir pour toujours l'égalité entre l'argent et l'or. Quatre-vingt-dixneuf personnes sur cent, pourront croire que la loi est capable de donner à l'argent cette valeur permanente quelle ne possède pas, en tant que métal. Mais, un homme sur cent, pourra avoir des doutes sur ce point. Je crois que mieux un homme connaîtra la « monnaie », plus il aura de doutes. Vous pouvez ne pas avoir de doutes, mais le fait que moi j'en ai, vous donnera cette pensée : « Après tout, il a peut-être raison, et moi j'ai peut-être tort. Je donnerai demain à Smith, mon épicier, cette pièce d'argent, et je porterai à la « vieille dame » (1) cette belle et brillante^ièce d'or pour qu'elle me la mette de coté. 11 n'y a pas au monde de loi votée par un congrès qui soit capable de diminuer sa valeur. Le métal qu'il contient vaut cinq dollars dans n'importe quelle partie du monde, indépendamment de la frappe du gouvernement. Ces cinq

(1) (( The old lady (vieille dame) of Threadaeedle » est une expression familière pour désigner la Banque d'Angleterre.

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pièces d'argent valent seulement trois dollars et soixante-quinze cents comme métal. C'est bien entendu, je donnerai l'argent à Smith — Vor est assez bon pour moi ».

Soyez certains que Smith, aussitôt qu'il le pourra passera l'argent à Jones. Cet exemple sera suivi par beaucoup de personnes. Dans tout le pays, l'or disparaîtra des affaires et il ne restera en circulation que l'argent. ,^oute personne qui recevra de l'argent le donnera bien vite à une autre personne et lui assurera ainsi une circulation active./toute personne qui recevra de l'or le gardera et ainsi le retirera de la circulation.//Dans ces conditions, si nous essayons, par une loi, de donner à l'argent une valeur artificielle, afin de l'employer comme monnaie, au lieu d'avoir plus de monnaie, nous en aurons bientôt moins. Les sept cent millions d'or actuellement en circulation et qui sont la base de tout, s'évanouiront rapidement. Le vaste monument de crédit élevé sur cette base sera ébranlé, et la masse des gens sera obligée de recevoir des dollars d'argent, qui, au lieu d'être comme maintenant remboursables en or et valant toujours 100 cents, ne vaudront plus que soixante-dix-sept cents. Car n'oubliez

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pas, que, comme je vous l'ai dit, 92 0/0 de toutes les opérations opérées avec de la « monnaie » reposent sur la confiance absolue des gens dans la fixité de la valeur de cette « monnaie ». Mettez en circulation cent dollars de pièces « altérées », en plus de la quantité à laquelle tout le monde croit qu'une valeur égale à l'or peut être conservée, aussitôt la panique et une révolution financière seront à votre porte. Vous voyez qu'une quantité plus considérable de « monnaie » qui ne pourrait être utilisée que dans 8 0/0 de nos plus petites transactions financières, écraserait bien vite toutes les affaires importantes du pays, parce qu'elle ébranlerait la confiance sur laquelle reposent les autres 92 0/0. Le seul moyen d'être toujours à l'abri du danger, c'est d'émettre seulement une « monnaie » qui possède la valeur attestée par la frappe. L'Angleterre, notre seule rivale, est si rigoureusement fidèle à cette règle que, à l'heure actuelle, elle dépense deux millions de dollars, uniquement pour refrapper des pièces d'or qui, par l'usure, ont perdu quelques cents de leur valeur. Son estampille doit toujours dire la vérité. Notre république ferait bien de ne pas être moins jalouse de son honneur.

Gomme vous l'avez vu, les partisans de l'argent eurent le désappointement de constater que les lois du Congrès n'avaient pu augmenter la valeur de leur métal. Deux fois, le gouvernement a cédé à leurs demandes, parce qu'on lui assurait que cette soumission aurait pour résultat de tirer le pays de sa dangereuse position, comme propriétaire d'argent. Deux fois, il a été déçu. Peut-être vous imaginez-vous que les propriétaires d'argent ont reconnu leur erreur et aidé le gouvernement à revenir sur un terrain solide, avec aussi peu de pertes que possible. Ils ont au contraire choisi le parti le plus audacieux, et ont vivement engagé le Congrès à voter la décision dont vous avez beaucoup entendu parler : « La frappe libre de l'argent ». Que signifient ces mots? Ils signifient que le gouvernement sera obligé par une loi à ouvrir ses Hôtels de la Monnaie à tout l'argent dont les autres gouvernements européens sont embarrassés, à une partie de tout l'argent extrait des mines d'Europe; et à donner pour chaque soixante dix sept cents de ce métal, une de ces pièces que vous êtes obligés d'accepter pour un dollar entier, en échange de votre travail et de vos produits. Ils signi-

fient que le marchand européen enverra de l'argent chez nous, qu'il le fera frapper à nos Hôtels de la Monnaie, ou l'échangera contre un billet d'un dollar argent, et ensuite achètera pourun dollar entier de blé, de grain ou de tout autre produit, avec de l'argent dont il pourrait trouver seulement soixante-dix sept cents, en Europe ou dans toute autre partie du monde . C'est ce que l'Europe fait chaque jour avec l'Inde, la République Argentine et d'autres pays à étalon d'argent. Le marchand anglais achète du blé dans rinde, sur la base de l'étalon d'argent déprécié, le transporte en Europe et le vend sur la base de l'étalon d'or. De la sorte, il paye si peu pour le blé de l'Inde qu'il est devenu un dangereux concurrent pour notre blé, en Europe. Gela lui serait impossible si, en raison de la baisse de l'argent, le cultivateur Indien ne tirait de ses produits une aussi insignifiante valeur. Il y a seulement quelques mois qu'on a voté le nouveau « Silver Bill » obligeant le gouvernement à plus que doubler ses achats, et déjà 8 millions de dollars d'argent de plus que ce que nous avons exporté, nous ont été envoyés par l'étranger — un fait qui ne s'est jamais produit pendant 15 ans, car nous avons toujours

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exporté plus d'argent que nous n'en avons importé. Actuellement, nous achetons tout ce que nos mines produisent, et nous nous embarrassons avec de l'argent d'Europe, pour lequel nous aurions dû recevoir de l'or. En dix-huit jours, durant le mois d'avril, nous avons envoyé à l'étranger neuf millions de dollars en or. Ainsi donc, vous le voyez, grâce à notre présente loi sur l'argent, l'Europe à déjà commencé à nous envoyer son argent déprécié et à nous prendre notre or pur — un échange dangereux pour le pays, et qui devrait remplir nos législateurs de honte. Remarquez, je vous prie, que jusqu'ici, sous le régime des deux lois qui l'obligent à acheter de l'argent, si mauvaises que soient ces lois, le gouvernement a pourtant obtenu le métal au prix du marché, qui est, à l'heure actuelle, environ soixante-dix cents pour 371 1-4 grains. C'est seulement cette quantité que le gouvernement a mis dans ce qu'il appelle un dollar. Sous le régime de la « libre frappe », tout cela changera. Alors, le propriétaire d'argent se procurera le dollar pour la valeur de soixante-dixhuit cents d'argent. Cette proposition, à mon avis, bat le record de l'audace, et pourtant lorsque (( l'association des cultivateurs » réclame à

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grands cris, la « frappe libre », elle donne son appui à un plan qui consiste à prendre de la [Ipoche des gens, vingt-deux c^n^5 sur chaque dollar, pour les mettre dans la poche des propriétaires d'argent. Assurément, vous serez tous d'avis que si soixante-dix-huit cents d'argent doivent, par la volonté du gouvernement, représenter un dollar, c'est lui et non le propriétaire d'argent qui devrait prélever le profit de la différence de vingt-deux cents, sur chaque pièce, si l'opération réussit. Le gouvernement en a grand besoin, car comme je vous l'ai dit tout à l'heure, l'argent qu'il a acheté lui-même au prix marchand, ne pourrait être vendu aujourd'hui, sans une perte s'élevant à des millions.

Si la libre frappe de l'argent est imposée par une loi, nos cultivateurs se trouveront exactement dans la situation des cultivateurs de l'Inde. Et pourtant on nous dit qu'ils sont favorables à l'argent ! Si cela est vrai, on ne peut l'expliquer que par l'ignorance de leurs propres intérêts. Aucune classe d'Américains n'est aussi complètement intéressée dans le maintien de l'étalon d'or et l'abandon total des achats d'argent et des pièces altérées, j^que le

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cultivateur, parce que beaucoup de ses produits sont vendus dans des pays où existe l'étalon d'or. Si le cultivateur américain consent à accepter de l'argent au lieu d'or, cela permettra au marchand de Liverpool de faire ses achats sous le régime de l'étalon d'argent qui est actuellement de soixante-dix-huit cents pour un dollar, tandis que le cultivateur, pour tous les articles qu'il achète de l'étranger, devra payer sous le régime de l'étalon d'or. Il devra ainsi, vendre bon marché et acheter cher. C'est exactement cela qui met dans l'embarras l'Inde et les Républiques Sud-Américaines. Les prix pour les récoltes de cette saison, promettent d'être plus hauts qu'ils ne l'ont été pendant des années. Faites en sorte de les avoir sur la base de Tor.

Ouvrons nos Hôtels de la Monnaie à la libre frappe de l'argent, et offrons ainsi à toute personne de n'importe quel pays qui a de l'argent à vendre, une pièce de un dollar frappée et acceptée par le gouvernement, en échange de 371 1-2 grains d'argent, valant soixante-dix-huit cents, et chaque mine du monde travaillera nuit et jour, et chaque livre d'argent extraite, nous sera envoyée en toute hâte. Les nations d'Europe

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ayant déjà onze cent millions d'argent déprécié sur les bras, s'en débarrasseront proniptement sur nous ; elles nous demanderont de l'or en échange de tous les produits qu'elles nous vendent, et ainsi elles nous déroberont notre or, pendant que nous prendrons leur argent. Avec la « libre frappe » en perspective, nous tomberons de l'étalon d'or à l'étalon d'argent avant même le vote de la loi. La vérité des derniers mots du regretté secrétaire Windom sera alors démontrée :

Avant que le plus rapide des lévriers de l'Océan puisse débarquer sa cargaison d'argent à New- York, il est probable que le dernier dollar d'or sur lequel on pourra mettre la main sera mis en sûreté dans des cassettes particulières ou dans les caves des banques de dépôt, et n'en sortira qu'avec une forte prime pour l'exportation.

C'est une dangereuse mer que celle sur laquelle nous nous sommes embarqués. Pourquoi risquerions nous de compromettre l'étalon d'or pour l'étalon d'argent? Est-ce qu'il existe quelqu'un osant prétendre que l'étalon d'argent serait plus avantageux pour le pays? C'est impossible. Personne n'ose aller aussi loin. Tout ce que le plus enthousiaste des par-

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tisans du changement se risque à dire, c'est qu'il croit que l'argent pourrait devenir aussi bon que Vor. Nous savons tous que rien ne peut être meilleur. Demandons-nous pourquoi le propriétaire d'argent est le seul à demander ([u'on donne à l'argent une valeur artificielle au lieu de sa valeur intrinsèque.

Quel intérêt y a-t-il pour quiconque, excepté pour le propriétaire d'argent, à ce que le métal argent cesse d'occuper la place que lui assigne sa nature, comme le cuivre et le nickel? Pourquoi lui attribuerait-on d'autres mérites que les siens ? Nul n'avait de parti-pris contre lui. Il a eu une lutte loyale avec l'or. Le champ est toujours ouvert, pour lui ou pour tout autre métal, qui voudrait faire la preuve qu'il est une meilleure base de la valeur. Si l'argent obtenait une valeur marchande plus grande et plus stable que celle de l'or^ il le supplanterait. Pourquoi alors ne pas donner au métal le rang qui lui est assigné par une épreuve loyale ?

L'or n'a pas besoin d'être soutenu par une loi ; il se recommande lui-même. Toute pièce d'or vaut exactement, dans n'importe quelle partie du monde, ce qu'elle prétend valoir.

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Avec Tor, il n'y a ni doute, ni perte possible ; et, ce qui est non moins important, aucune chance de spéculation. Sa valeur ne peut être ni élevée, ni abaissée. Le spéculateur n'ayant aucune chance de jouer sur sa hausse et sa baisse n'en est pas partisan. Mais c'est précisément la raison pour laquelle vous devez le soutenir, puisqu'il vous donne une sécurité de valeur absolue et constante. Vos intérêts et ceux des spéculateurs sont opposés. Leurs gains sont faits de vos pertes.

Pour réclamer Tachent et la frappe d'argent, on prétend que le pays n'a pas assez d' (( argent », et que la libre frappe de l'argent lui en donnera davantage. Mais si nous avons besoin de plus d' « argent », le seul métal qu'il soit sage d'acheter, c'est l'or. Pourquoi émettre vos billets pour de l'argent, dont la valeur baisse et ainsi entraîne à des dangers inconnus, quand pour ces mêmes billets, vous pouvez avoir le produit pur et solide par excellence, la seule vraie monnaie, l'or, qui ne saurait, en aucune façon, faire courir au pays le risque d'une perte ? Mais est-il vrai que le pays n'a pas assez d' « argent » — je veux dire du produit monnayé qu'on emploie pour les

échanges des autres produits? Si c'était vrai, ce serait une découverte. Nous n'avons pas souffert du manque de monnaie « frappée » dans le passé. Il y a en circulation, pour chaque homme, femme et enfants, cinq dollars d' « argent », de plus qu'il y en eut jamais. Nous avons plus « d'argent » par tête qu'aucun autre pays d'Europe, excepté la France où les gens n'emploient pas autant de chèques et de traites que dans les autres pays — un fait qui rend indispensable une proportion de « monnaie » infiniment plus considérable que la nôtre.

A la vérité, on ne saurait faire une sérieuse objection au fait d'avoir exactement autant de monnaie frappée qu'il en faut, mais à la condition que ce soit de la monnaie honnête et non pas altérée.

Or, le seul moyen d'être sûr de cela, c'est d'acheter de l'or et de le transformer en a monnaie», et non d'acheter de l'argent dont la valeur future est douteuse, et dont l'achat a été jusqu'ici une spéculation malheureuse. Demandez au partisan d'une plus grande quantité de « monnaie », pourquoi l'or n'est pas — pour la nation — le meilleur métal que

le gouvernement puisse acheter et frapper, — et voyez ce qu'il répondra. L'or est un produit américain, autant que l'argent. Nos mines fournissent plus de deux millions de dollars d'or chaque mois. Il ne pourrait faire aucune objection, sinon que la frappe de l'or ne servirait pas à maintenir les prix du produit qu'il veut vendre, c'est-à-dire de l'argent. Gomment nierait-il que l'or procurerait à la nation une monnaie plus sûre ?

Il existe un autre plaidoyer en faveur de l'argent. Beaucoup d'hommes publics nous disent que la libre frappe est « dans l'air », que les gens la désirent parce qu'ils croient qu'elle rendra 1' « argent )) bon marché, et que, l'argent ayant moins de valeur que l'or, leurs dettes pourront être payées aisément. Ici, laissez-moi attirer votre attention sur un point. Les épargnes et les biens des gens ne pourraient perdre ainsi de leur valeur que si l'étalon d'or baissait. Aussi longtemps que les billets du gouvernement seront maintenus égaux à l'or, comme ils le sont actuellement, nul changement n'est possible, quelle que soit la quantité d'argent achetée ou frappée par le gouvernement. C'est seulement après que la

crise financière serait venue, après que l'étalon H',<y anraïf sombré dans le désastre, après que chaque dollar d'or aurait été retiré et mis en réserve en vue de primes élevées, qu'un changement, favorisant une classe ou une autre pourrait se produire. Si une personne s'imagine vaguement qu'elle retirerait une économie ou un bénéfice quelconque des troubles dans lesquels le gouvernement se trouverait plongé avec sa monnaie d'argent altérée et ses achats d'argent, je la prie de se souvenir que, pour que cette vaine espérance se réalisât, il faudrait d'abord que le gouvernement devint incapable de maintenir le dollar d'argent égal à l'or, quand l'or disparaîtrait subitement et ferait prime. Un secrétaire du Trésor a sagement prédit le résultat :

Ce soudain retrait de 6oo.ooo.ooo dollars d'or, avec la panique qui l'accompagnerait, causerait un malaise et des désastres commerciaux sans précédent dans l'histoire de l'humanité, et notre pays tomberait d'un seul coup à l'étalon d'argent, dès qu'il n'y aurait plus aucun encouragement à la frappe, et les dollars d'argent tomberaient à leur valeur en lingot.

L'homme qui tente d'amener ce désastre, dans l'espoir d'en tirer profit, est le frère de celui

qui voudrait faire dérailler un train express dans l'espoir d'en piller le contenu, de celui qui chercherait à diriger le navire de l'État sur un rocher dans l'espoir de s'emparer d'une partie de la cargaison naufragée. C'est un pillard d'épaves et un spéculateur. Ses intérêts sont opposés aux intérêts des masses travailleuses.

On nous répète constamment que la masse de la nation est favorable à la « libre frappe de l'argent », ou tout au moins aux présentes lois sur l'argent, parce qu'elle a reçu, d'une façon ou d'une autre, l'impression que plus on frappera d'argent, plus cela lui fournira de numéraire. Examinons ce point. Quand le gouvernement achète des lingots d'argent, il donne en échange ses propres billets ou ses dollars d'argent. Qui les reçoit? Les propriétaires des lingots d'argent. Comment ces dollars peuventils passer de leurs poches dans celles de la nation ? D'après ce que nous savons des propriétaires d'argent, nous ne pouvons nous attendre à ce qu'ils fassent cadeau à qui que ce soit, d'un grand nombre de leurs dollars. C'est seulement quand ils achèteront le travail ou les produits d'autres personnes, qu'ils leur

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donneront, pour 100 cents, ces dollars, qui ne leur en ont coûté que soixante-dix-huit. Donneront-ils plus de ces dollars à soixante-dix-huit cents qu'ils auraient à donner de dollars à 100 cents pour le même travail ou les mêmes produits ? Non, à moins que les efforts du gouvernement pour donner une valeur artificielle à Targent n'échouent, que notre monnaie ne perde sa valeur, et qu'un dollar, pour les échanges, ne vaille plus qu'un demi-dollar. Calculés sur la valeur de l'or, ils auraient toujours moins de valeur qu'avant. Dans ces conditions, d'où les ouvriers et les cultivateurs peuvent-ils espérer un profit? Ce sont les propriétaires d'argent qui, en donnant au gouvernement la valeur de soixante-dix-huit cents d'argent en lingot contre un dollar, auront un bénéfice. Assurément, cela est clair. Le dollar que le cultivateur ou l'ouvrier reçoit vaut un dollar, parce que le gouvernement a réussi, au prix d'efforts considérables, à lui conserver cette valeur ; mais quand nous aurons la « libre frappe d'argent » le dollar d'argent devra tomber à sa valeur réelle de soixante-dix-huit cents, et le fermier et l'ouvrier seront volés. L'intérêt du cultivateur, de l'ouvrier d'usine, de l'homme de peine,

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de tous ceux qui reçoivent des gages exige que la (( monnaie » qu'ils reçoivent ait la plus haute valeur possible et non la moindre, que par suite, elle soit en or, et non en argent. Jusqu'à ce jour, nous avons été attachés fermes à l'étalon d'or. Aujourd'hui, aux États- Unis, tout est basé sur l'or, parce que tous nos billets et toutes nos pièces d'argent ont conservé la valeur de l'or. Cette politique a-t-elle été bonne ou imprudente? Serait-il sage d'abandonner l'étalon d'or auquel toutes les nations avancées tiennent si fort, surtout l'Angleterre, et d'adopter l'étalon d'argent comme nos voisines les Républiques Sud-Américaines? Sur le roc solide de l'or, comme notre produit-base, nous avons construit le plus riche pays du monde, le plus grand pays agricole, manufacturier, minier et commercial qui existât jamais. Notre prospérité dépasse celle de toute nation sur lequel le soleil ait jamais brillé. Dans aucun pays les salaires du travail ne sont aussi élevés et le peuple n'est aussi à son aise. Abandonnerons-nous, ou même laisserons-nous compromettre l'étalon d'or? Telle est la question posée aujourd'hui devant la nation américaine.

Le Evening-Post de New- York est un organe libre-échangiste. Pourtant, il a déclaré récemment qu'il voterait plutôt dix « Mac Kinley Bills » qu'un seul « Silver Bill, » tel que celui qui nous était proposé. Et moi, en ma qualité de républicain et de protectionniste, je vous déclare que je n'hésiterais pas à abandonner le « bill Mac Kinley » et à voter le «Mills Bill » si, en échange, je pouvais obtenir que le présent « Silver Bill » soit rappelé et que l'argent soit traité comme les autres métaux. Dans la prochaine campagne présidentielle, si j'ai le choix entre un candidat favorable à l'argent et protectionniste, et un candidat favorable ;i l'étalon d'or et libre-échangiste, je voterai et ferai campagne pour le dernier, parce que mon jugement me dit que le tarif fiscal lui-même n'a pas une importance moitié aussi grande pour le bien du pays, que le maintien du meilleur étalon monétaire.

Ne serait-il pas bien que vous écoutiez les hommes qui ont votre confiance et qui ont été amenés, par leur position officielle, à étudier à fond cette question d'argent ? Le président Harrison a la réputation bien établie d'être un homme très consciencieux. Il n'est pas riche ;

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il est même pauvre. Si une chose lui tient au cœur, c'est à coup sûr l'intérêt des simples travailleurs de son pays. Il a étudié ce sujet, et il nous déclare que la première conséquence d'un dollar d'argent « altéré » serait de voler l'homme pauvre qui le recevra en échange de ses produits ou de son travail. L'ex-président Cleveland, lui aussi, est un homme pauvre; ses sympathies sont avec les simples ouvriers, avec les masses. Il étudia la question, afin de prendre une décision ; et, bien que beaucoup de membres de son parti aient mené la croisade pour l'argent — temporairement je l'espère (car, laissez-moi dire à l'honneur du parti démocratique que jusqu'ici, il a été le ferme soutien de la monnaie la plus avantageuse pour la nation) — M. Cleveland, dis-je, sentit qu'il devait dire la vérité et combattre la libre frappe de l'argent, parce qu'elle léserait les intérêts de la nation. Sa lettre récente prouve une fois de plus qu'il a les dons qui font les conducteurs d'hommes et qu'il a le courage de ses opinions. Il ne fait pas passer ses intérêts personnels avant le véritable bien-être des travailleurs qui l'ont élevé à la présidence. A côté de ces hommes, je citerai M. Manning. Jamais

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démocrate plus capable, plus brave, plus grand que lui n'administra les finances de ce pays. Les mêmes éloges s'adressent à M. Windom. Ces hommes étaient amis du peuple, si jamais le peuple eut des amis. Tous deux étudièrent avec soin la question d'argent, afin de la bien connaître et d'agir de façon à assurer le bien-être permanent de la nation. Tous deux se préoccupèrent sérieusement du danger de la « monnaie altérée » dont nous étions menacés, et ils s'efforcèrent d'empêcher les représentants du Congrès d'obliger le gouvernement à compromettre les intérêts du travailleur, lequel * doit obtenir, en échange de son travail et de ses produits, la meilleure monnaie, ou bien être la ) proie des spéculateurs. Ces grands hommes, dont deux furent élevés par nos suffrages à la plus haute situation politique de la terre, avaient et ont encore à cœur de défendre les intérêts du peuple contre Tégoïsme de la minorité qui cherche à s'enrichir à ses dépens. Le fait que ces hommes qui ont été des adversaires politiques, soient d'accord sur cette question doit assurément donner à chaque cultivateur, artisan et travailleur des États-Unis, de graves raisons de croire que ce sont eux, et non les

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partisans de l'argent, qui sont ses plus sages conseillers.

Je terminerai en adressant un conseil à la nation. A moins que le gouvernement ne cesse de s'embarrasser chaque mois d'une nouvelle quantité d'argent, ou si la frappe libre de l'argent a des chances d'être adoptée, évitez l'argent. Pour vos économies, pour vos dépôts, choisissez l'or ; et demandez à la banque de vous donner un reçu pour de l'or. Les pauvres ne doivent courir aucun risque. Si vous ne vous hâtez d'agir ainsi, vous ne trouverez plus d'or disponible. Les spéculateurs et les hommes d'affaires prendront tout. C'est un fait bien significatif que aucune obligation, dont le payement n'a pas été spécifié en or, ne peut aujourd'hui être vendu avec bénéfice. Il y a un danger en perspective. Quoi qu'il arrive, avec l'or vous pouvez dormir tranquille. L'argent donnera de mauvais rêves aux hommes prudents. Notre gouvernement peut faire beaucoup, car il est très puissant. Mais, il y a deux choses qu'il ne peut faire : d*" il ne peut — seul contre le monde entier — donner à l'argent, d'une façon permanente, une valeur supérieure à celle qu'il possède, dans le monde entier, comme métal,

et c'est pourtant ce qu'il tente de faire ; 2° il ne peut abaisser la valeur de l'or. Peut-être awrezvous, un jour ou l'autre, de bonnes raisons pour me remercier de l'avis que je vous ai donné. Je souhaite que non.

N'allez pas croire pourtant que je désespère de la République. Cela je ne le ferai jamais. Fussions-nous plongés au milieu des difficultés inhérentes à l'argent, nos affaires fussent-elles devenues aussi mauvaises que le sont aujourd'hui celles de la République Argentine, où un dollar d'or vaut deux dollars et demi de monnaie courante, il n'y aurait encore aucune rai- • son de craindre le résultat final. Le bon sens ^ de la nation, après quelque temps, rétablira la \ base de l'or et la République reprendra sa marche à la tête des nations. Mais l'expérience f que nous aurons faite de l'argent coûtera cher, et il est préférable que la perte directe soit supportée, autant que possible, par la minorité des capitalistes, que par la masse de la nation. Les capitalistes doivent souffrir davantage, parce qu'ils savent mieux que d'autres, comment se défendre. Toutes ces pertes, la nation les éviterait, si, comme j'en ai la conviction, on pouvait seulement lui faire comprendre la

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question. Son intérêt, en effet, beaucoup plus que celui des gens riches, repose sur une monnaie honnête, et, pour éviter la crise qui nous menace, il suffirait qu'elle signifiât sa volonté à ses représentants.

L'argent, en raison des changements de valeur, est devenu le jouet du spéculateur. L'or avec sa valeur fixe et invariable, fut toujours, et ne fut jamais autant qu'aujourd'hui, le meilleur métal pour la sécurité des masses.

J'aurai perdu mon temps, si je ne vous ai pas fait comprendre pourquoi il en est ainsi et, si je ne vous ai pas décidé à faire entendre clairement à vos représentants au Congrès que, quoi qu'il arrive, la frappe de l'Etat doit être loyale, que la monnaie américaine doit avoir une valeur plus haute et plus sûre que toutes les autres monnaies du monde entier, qu'elle doit être au-dessus de toute suspicion ou doute, que, dans l'avenir comme dans le passé, elle doit avoir comme étalon monétaire, non pas l'argent à la valeur variable, mais l'or à la valeur immuable.

Le Tabouret à trois pieds

Schéma du travail universel. — La Triple- Alliance du Travail, du Capital et de Vlntelligence des affaires est nécessaire pour réussir. — Cha- J

cun de ces facteurs dépend des autres ; unis, ils sont invincibles. \

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