‹ L'Abandon a la Providence DivineChapitre 10 sur 68 · NATURE ET EXCELLENCE DE L'ÉTAT D'ABANDON · texte numérisé non relu

NATURE ET EXCELLENCE DE L'ÉTAT D'ABANDON

SI Desseins de Dieu sur les âmes qu’il met dans cet état,

Il y a un temps auquel l’âme vit en Dieu, et un temps auquel Dieu vit dans l’âme. Ce qui est propre à l’un de ces temps est contraire à l’autre. Lorsque Dieu vit dans l'âme, elle doit s’abandonner totalement à sa providence. Lorsque l’âme vit en Dieu, elle se pourvoit avec soin et trèsrégulièrement de tous les moyens dont elle se peut aviser pour parvenir à cette union. Toutes ses routes sont marquées, ses lectures, ses comptes, ses revues; son guide est à ses:côtés ; et jusqu'aux heures de parler, tout est réglé. Quand Dieu vit dans l’âme, elle n’a plus rien d’elle-

même ; elle n’a que ce que lui donne, à chaque moment, le principe qui l'anime. Point de provisions; plus de chemin tracé ; c’est comme un enfant qu'on mène où l’on veut, et qui n’a que le seul sentiment pour distinguer les choses qu’on lui présente. Plus de livres marqués pour cette âme ; assez souvent elle est privée de directeur arrété ; Dieu la laisse sans aucun appui que lui seul. Sa demeure est dans les ténèbres, l'oubli, l’abandon, la mort et le néant. Elle sent ses besoins et ses misères, sans savoir par où ni quand elle sera secourue. Elle attend en paix et sans inquiétude qu’on vienne l’assister ; ses yeux ne regardent que le ciel. Dieu, qui ne trouve point dans son épouse de plus pure disposition que cette totale démission de tout ce qu’elle est, pour n'être que par grâce et par opération divine, lui fournit à propos les livres, les pensées, les vues d'elle-même, les avis, les conseils, les exemples des sages. Tout ce que les autres trouvent par leurs soins, cet âme le trouve dans son abandon; et ce que les autres gardent avec précaution, pour le retrouver quand il leur plaira, celle-ci le recoit au moment du besoin, et le laisse ensuite, n’en admettant précisément que ce que Dieu veut bien lui en donner, pour ne vivre que par lui. Les autres entreprennent pour la gloire de Dieu une infinité de choses ; celle-ci souvent est dans un coin de la terre, comme un reste de pot cassé, dont on ne s’avise pas de tirer aucun service. Là, cette âme délaissée des créatures, mais dans la jouissance de Dieu, par un amour très-réel, très-véritable, très-actif, quoique infus dans le repos, ne se porte à aucune chose par son propre mouvement ; elle ne sait que s’abandonner et se remettre entre les mains de Dieu, pour le servir en la manière qu’il connaît. Souvent elle ignore à quoi elle sert, mais Dieu le sait bien. Les hommes

D'ABANDON on

la croient inutile ; les apparences favorisent ce jugement; cependant il n’en est pas moins vrai que, par de secrètes ressources et par des canaux inconnus, elle répand une infinité de grâces sur des personnes qui souvent n’y no sent pas, et auxquelles elle ne pense point.

Tout est efficace, tout prêche, tout est apostolique dans ces âmes abandonnées. Dieu donne à leur silence, à leur oubli, à leur repos, à leur détachement, à leur parole, à leurs gestes, etc., une certaine vertu qui opère à leur insu dans les cœurs ; et comme elles sont dirigées par les actions occasionnelles de mille créatures, dont la grâce se sert pour les instruire sans qu’elles y pensent, aussi servent-elles de soutien et de direction à d’autres, sans qu'il y ait aucune liaison expresse ni engagement pour cela. C’est Dieu qui opère en elles, mais par mouvement imprévu et souvent inconnu; en sorte que ces âmes sont comme Jésus, dont il sortait une vertu secrète qui guérissait les autres. Entre lui et elles il y a cette différence que souvent elles ne sentent point l'écoulement de cette vertu, et même qu'elles n’y contribuent point par coopération : c’est comme un baume caché que l'ont sent sans le connaître, et qui ignore lui-même sa vertu.

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