‹ L'Abandon a la Providence DivineChapitre 12 sur 68 · DEVOIRS DES AMES QUE DIEU APPELLE A L'ÉTAT D’ABANDON · texte numérisé non relu

DEVOIRS DES AMES QUE DIEU APPELLE A L'ÉTAT D’ABANDON

Le grand devoir des âmes que Dieu appelle à cet état est de se donxer entièrement et absolument à lui.

Sacrificate sacrificium justiliæ el sperate in Domino : « Sacrifiez, dit le Prophète, un sacrifice de justice, et espérez dans le Seigneur. » C’est dire que le grand et solide fondement de la vie spirituelle est de se donner à Dieu, pour étre le sujet de son bon plaisir pour tout, à l’intérieur et à l'extérieur : et de s’oublier si bien ensuite, qu'on se regarde comme une chose vendue et livrée, à laquelle onn’a plus aucun droit: de telle sorte que le bon plaisir de Dieu fasse toute notre joie, et que son bonheur, sa gloire et son être fassent notre unique bien.

Ce fondement posé, l'âme n’a qu'à passer toute sa vie à se réjouir de ce que Dieu est Dieu, s’abandonnant tellement à son bon plaisir, qu’elle éprouve un contentement égal de faire ceci ou cela, ou le contraire, selon que ce bon plaisir en disposera, ne faisant aucune réflexion sur l'usage

que ce bon plaisir en fait.

Te I, LA

74 DHMTATT AT

S'abandonner! tel est donc le grand devoir qui reste à remplir, après s'être acquitté fidèlement de toutes les obligations de son état. La perfection avec laquelle ce devoir sera accompli sera la mesure de la sainteté.

Une âme sainte n’est qu'une âme librement soumise à la volonté divine, avec l’aide de la grâce. Tout ce qui suit le pur acquiescement est l'ouvrage de Dieu et non point l’ouvrage de l'homme. Cette âme le recevant à l’aveugle dans un abandon et une indifférence universelle, Dieu ne lui demande que cette seule disposition; le reste, il le détermine et le choisit, selon ses desseins, comme un architecte marque et désigne les pierres de l'édifice qu'il veut construire.

Ïjl faut donc en tout aimer Dieu et son ordre; il faut l'aimer tel qu’il Se présente, sans rien désirer de plus. Que tels ou tels objets soient efferts, ce n’est point l'affaire de l'âme, mais de Dieu; et ce qu'il donne est le meilleur à l'âme. Le grand abrégé de spiritualité que cette maxime, que cet abandon pur et entier à l’ordre de Dieu; et là, dans le continuel oubli de soi-même, s'occuper éternellement à l'aimer et à lui obéir, sans toutes ces craintes, ces réflexions, ces retours, ces inquiétudes que donne parfois le soin de son salut et de sa propre perfection! Puisque Dieu s'offre à nous pour faire nos affaires, remettons-les donc une bonne fois à son infinie sagesse, pour n'être plus occupés que de lui-même et de ce qui le touche.

Allons, mon âme, allons tête levée au-dessus de ce qui se pass> au dehors et au dedans de nous, toujours contents de Dieu, contents de ce qu'il fait de nous et de ce qu'il nous fait faire. Gardons-nous bien de nous engager imprudemment dans cette multitude de réflexions inquiètes, qui, comme autant de sentiers perdus, s'offrent à notre esprit pour l'égarer, et pour lui faire faire à pure

perte des pas sans fin. Passons ce labyrinthe de notre amour-propre, en sautant par-dessus, et non pas en le parcourant par des détours interminables.

Allons, mon âme, au travers des langueurs, des maladies, des sécheresses, des inégalités d'humeur, des faiblesses d'esprit, des piéges du diable et des hommes, de leurs défiances, jalousies, idées sinistres et préventions. Volons comme un aigle au-dessus de tous ces nuages, la vue toujours fixée sur le soleil et sur nos obligations qui sont ses rayons. Sentons tout cela: il ne dépend pas de nous d'y être insensible; mais souvenons-nous que notre vie n’est pas une vie de sentiment. Vivons dans cette région supérieure de l’âme, où Dieu et sa volonté opèrent une éternité toujours égale, toujours uniforme, toujours immuable. Dans cette demeure toute spirituelle, où l'incréé, l'indistinct, l’ineffable tient l’âme infiniment éloignée de tout le spécifique des ombres et des atomes créés, on se tient dans le calme, alors même que les sens sont en proie aux tempêtes. On s’est rendu indépendant des sens; leurs agitations, leurs inquiétudes, leurs allées et venues et leurs cent métamorphoses ne troublent pas plus que ces nuages qui obscurcissent un moment le ciel et disparaissent. On sait que tout s’y passe comme dans l'air, où tout est sans suite et sans ordre, dans une perpétuelle vicissitude. Dieu etsa volonté est l’objet éternel qui charme le cœur dans l’état de foi, comme dans l’état de gloire il fera la vraie félicité ; et cet état glorieux du cœur influera sur tout le composé matériel, qui n’est à présent que la proie des monstres, des hiboux et des bêtes farouches. Sous ces espèces, quelque terribles qu'elles soient, l’action divine, en lui donnant une aisance toute céleste, le ferait briller comme le soleil ; car les facultés de l’âme sensitive

76 DEN LAEÉTAT

et celles du corps sont préparées ici-bas comme l'or, le fer, le linet les pierres. Comme la matière de ces diverses choses, elles ne jouiront de l'éclat et de la pureté de leur forme qu'après avoir reçu bien des façons, souffert bien des destructions et des retranchements. Tout ce qu’elles endurent ici-bas sous la main de Dieu ne sert qu'à les y disposer.

L'âme de foi, qui sait le secret de Dieu, demeure tout à fait en paix ; et tout ce qui se passe en elle, au lieu de l’effrayer, la rassure ; intimement persuadée que c’est Dieu qui la conduit, elle prend tout pour grâce, et vit dans l'oubli du sujet sur lequel Dieu travaille, pour ne penser qu’à l'ouvrage commis à ses soins. Son amour l’anime sans cesse à remplir fidèlement et avec exactitude ses obligations. Tout le distinct, en l'âme abandonnée, est l'action de la grâce, excepté les péchés qui y sont légers, et que cette action même tourne à bien. J’appelle le distinct, tout ce que l’âme sensible recoit d’impressions afligeantes ou consolantes, par les objets auxquels la volonté divine l’applique sans cesse pour son bien; je l’appelle distinct, parce que c’est ce que l’âme distingue le mieux de tout ce qui se passe en elle. En toutes ces choses, la foi ne voit que Dieu, et s'applique uniquement à se conformer à sa volonté.

SII

Pour arriver à l’état d'abandon, l’âme doit se dépouiller de tout le créé.

Cet état n'offre que douceurs quand on l’a atteint; mais pour y arriver, il faut passer par bien des déchirements. La doctrine du pur amour ne s’apprend que par l’action de Dieu, et non par l'effort de l'esprit: Dieu instruit le cœur

non par des idées, mais par les peines et les traverses, Cette science est une connaissance pratique par laquelle on goûte Dieu comme l’unique bien. Pour avoir cette science. il faut être dégagé de tous les biens particuliers; et, pour arriver à ce dégagement, il faut être réellement privé de ces biens. Ainsi ce n’est que par une traverse continuelle et une longue suite de mortifications de toutes sortes, d’épreuves et de dépouillements, que l’on est établi dans le pur amour. Il en faut venir au point que tout le créé ne soit plus rien, et que Dieu soit tout. Pour cela, il faut que Dieu s'oppose à toutes les affections particulières de l’âme; de sorte que, dès qu’elle se porte à quelque forme spéciale, à quelque idée de piété, à quelque moyen de dévotion ; lorsqu'elle prétend arriver à la perfection par tels desseins, telles voies ou chemins; y être conduite par telles personnes ; enfin lorsqu'elle s'attache à quoi que ce soit, Dieu déconcerte ses vues, et permet qu’au lieu de ces projets, elle ne trouve en tout que confusion, que trouble, que vide, que folie. À peine a-t-elle dit: c’est par là qu'il faut aller, c'est à cette personne qu’il faut parler, c’est de telle manière qu'il faut agir, qu'aussitôt Dieu dit tout le contraire, et retire sa vertu du moyen déterminé par lâme. Ainsi, ne trouvant en tout que déception et néant, l'âme est contrainte de recourir à Dieu méme et de se contenter de lui.

Heureuse l’âme qui comprend cette conduite amoureument sévère de son Dieu, et qui y correspond fidèlement ! Elle s'élève au-dessus de tout ce qui passe, pour se reposer dans l’immuable et l'infini. Elle ne se répand plus par amour et par confiance dans les choses créées ; elle ne les admet que par devoir, par ordre de Dieu et par application spéciale de sa volonté. Elle vit au-dessus de cette

abondance et de cette disette, dans la plénitude de Dieu Juiest son bien permanent. Dieu trouve cette âme toute vide de propres inclinations, de propres mouvements, de propre choix. C’est un sujet mort et enseveli dans une indifférence universelle. Le tout de l'être divin venant ainsi à paraitre au fond du cœur, répand sur la surface des êtres créés une teinte de néant, qui absorbe toutes leurs distinctions et toutes leurs variétés. Ainsi le créé, est par lui-même sans vertu et sans efficace; et le cœur est sans tendance et sans inclinations vers le créé, parce que la majesté de Dieu en remplit toute la capacité. Le cœur vivant ainsi de Dieu est mort à tout le reste, et tout est mort pour lui. C’est à Dieu, qui donne la vie à toutes choses, de vivifier l’âme à l'égard du créé, et le créé à l'égard de l’âme. C’est l’ordre de Dieu qui est cette vie. Le cœur, par cet ordre, est portée vers la créature autant que cela est nécessaire ou utile; et c’est aussi par cet ordre que la créature est portée vers l’âme et qu’elle en est acceptée. Sans cette vertu divine du bon plaisir de Dieu, le créé n’est point admis par l'âme, et l’âme ne s’y porte point. Cette réduction de tout le créé, premièrement dans le néant et ensuite dans le point de l’ordre de Dieu, fait qu’à chaque moment Dieu est à l’âme Dieu même et toutes choses. Car chaque moment est un contentement de Dieu seul au fond du cœur, et un abandon sans réserve à tout le créé possible, ou plutôt au créé et au créable suivant l’ordre de Dieu. Chaque moment renferme done tout.

(de)

$ III

Exercice actif de l’abandon, soit par rapport aux préceptes, soit par rapport à l'inspiration.

Quoique les âmes que Dieu élève à l'état d'abandon soient beaucoup plus passives qu’actives, cependant eiles ne sauraient étre dispensées de toute action. Cet état n'étant autre chose que la vertu dabandon exercée plus habituellement, et avec plus de perfection, doit, comme cette vertu, se composer de deux ordres de devoirs : de l’accomplissement actif de la volonté divine, et de l'acceptation passive de tout ce qu'il lui plait de nous envoyer.

Il consiste essentiellement, avons-nous dit, dans la donation entière de notre être à Dieu, pour qu'il en use suivant son bon plaisir. Or, le bon plaisir de Dieu, use de notre être en deux manières: ou il l’oblige à faire certaines actions, où il opère simplement en lui. Nous nous soumettrons donc aussi à lui de deux manières, soit par la fidèle exécution de ses ordres clairement manifestés, soit par une simple et passive soumission à $ses impressions agréables ou pénibles. L’abandon renferme tout cela, parce que ce n’est poirt autre chose qu'une parfaite soumission à l’ordre de Dieu, selon la nature du moment présent. Il importe peu à l’âäme de savoir en quelle manière elle est obligée de s'abandonner, et quelles sont les qualités du moment présent, mais il lui importe absolument de s'abandonner.

Il y a donc des devoirs de précepte qu'il faut accomplir et des devoirs de nécessité qu'il faut accepter ; il y en a de plus une troisième sorte qui appartient encore à la

fidélité active, quoiqu'il ne s'agisse pas proprement d'œuvres de précepte : ce sont les devoirs d'inspiration, ceux auxquels l'esprit de Dieu incline par son onction les cœurs qui lui sont soumis.

L'accomplissement de ce genre de devoirs demande beaucoup de simplicité, de douce et suave cordialité, de mobilité d'âme au souffle de la grâce qui nous dirige; car on ne fait que se laisser aller, et obéir simplement et librement à ses impressions. Pour que les âmes n’y soient point trompées, Dieu ne manque jamais de leur donner de sages conducteurs qui marquent la liberté ou la réserve que l’on doit avoir pour faire usage de ces inspirations. Ce troisième genre de devoirs excède toute loi, toute forme et toute matière déterminée. C’est ce qui fait le singulier et l'extraordinaire des Saints; c’est ce qui règle leurs prières vocales, leurs paroles intérieures, le sentiment de leurs facultés et l’éclatant de leur vie, ces austérités, ce zèle, cette prodigalité de tout eux-mêmes pour le prochain. Comme tout cela appartient à la loi intérieure du Saint-Esprit, personne ne doit s'y porter nise le prescrire, ni le désirer, ni gémir de ne point avoir les grâces qui nous font entreprendre ces sortes d'œuvres et pratiquer ces vertus non communes ; car elles ne tirent leur mérite réel que de l’ordre de Dieu. Si on ne se tient dans cette réserve, on subira l'influence du propre esprit, et on sera exposé à l'illusion.

Il faut remarquer qu'il y a des âmes que Dieu veut tenir cachées, et petites à leurs yeux et à ceux des autres. Bien loin de leur donner des qualités apparentes, son ordre ne porte pour elles que l'obscurité. Elles seraient trompées, si elles voulaient aller par une autre voie. Si elles sont bien instruites, elles sauront que la leur est la fidé-

lité dans leur néant, et elles se trouveront en paix dans leur bassesse. Il n’y a donc de différence réelle entre leurs voies et les voies des âmes en apparence plus favorisées, que la différenc qu’elles mettraient dans leur amour et dans leur soumission à la volonté de Dieu; car si elles surpassaient en cela les âmes qui semblent travailler plus qu’elles par les travaux extérieurs, qui doute que leur sainteté fût plus éminente?

Cela montre que chaque âme doit se contenter des devoirs de son état et des ordres de la Providence : il est clair que Dieu l’exige de toutes également. Pour ce qui est de l'attrait et de l'impression vive reçue dans l'âme, il appartient à Dieu seul de la donner. Il ne faut de soimême ni chercher à la produire, ni faire des efforts pour l’augmenter. L’effort naturel est directement opposé et contraire à l’infusion. Cela doit venir dans la paix. La voix de l’Époux doit réveiller l'épouse qui ne doit aller qu'autant que l’Esprit-Saint l'anime : si elle sort par ellemême, elle ne fera rien du tout. Quand donc elle ne sent point d’attrait ni de grâce pour tant de merveilles qui rendent les Saints admirables, il faut qu'elle se fasse justice à elle-même et qu'elle dise : Dieu a voulu cela des Saints, il ne le veut pas de moi.

Page 1