ÉPREUVES ATTACHÉES A L'ÉTAT D’ABANDON
ei
Première épreuve. Blâmes et exigences des personnes réputées sages et pieuses.
Rien n’est plus assuré que la voie d’abandon, comme il n’est rien de plus clair, de plus aisé, de plus doux ni de moins sujet à l'erreur et à l'illusion. On y aime Dieu, on y satisfait aux devoirs du christianisme ; on fréquente les Sacrements, on produit les actes extérieurs de religion qui obligent tout le monde; on obéit aux supérieurs ; les devoirs de l'état sont remplis ; la résistance aux mouvements de la chair, du sang et du démon est continuelle : car personne n’est plus attentif et plus vigilant que les personnes de cette voie pour s'acquitter de toutes leurs obligations.
S'il en est ainsi, comment se peut-il faire qu’elles soient si souvent en butte aux contradictions ? Une des plus ordinaires, c’est qu'après qu’elles se sont acquittées, comme les autres chrétiens, de ce qu’exigent les docteurs
les plus exacts, on prétend encore les astreindre aux pratiques génantes dont l’Église ne fait aucune obligation; et si elles ne s’y prêtent pas, elles sont taxées de donner dans l'illusion. Mais répondez-moi: un chrétien qui se borne à l'observance des commandements de Dieu et de l'Eglise, et qui, du reste, sans méditation, sans contemplation, sans lectures, sans assujettissement particulier à la dévotion, vaque au commerce du monde, aux autres affaires de la loi civile, est-il dans l'erreur? On ne s’avise pas de l’en accuser, nimême de l'en soupconner. Que l’on s’accorde donc avec soi-même; tandis qu'on laisse en repos le chrétien dont je viens de parler, il est de la justice de ne pas inquiéter une âme qui, non-seulement remplit les préceptes aussi bien que lui, pour le moins, mais qui y ajoute de plus les pratiques intérieures de piété, que celui-ci ne connait même pas, ou pour lesquelles, s’il les connaît, il ne marque que de l'indifférence.
La prévention va jusqu'à assurer que cette âme s’abuse, se trompe, parce qu'après s'être soumise à tout ce que l'Église prescrit, elle se tient libre pour être enétat de se livrer sans obstacle aux intimes opérations de Dieu, et de suivre les impressions de sa grâce, dans tous les moments où rien ne l'oblige expressément. On la condamne, en un mot, parce qu'elle emploie à aimer Dieu le temps que les autres donnent aux jeux et aux affaires temporelles : n'estce pas là une injustice criante ? On ne peut trop insister sur ce point. Que quelqu'un se tienne dans le rang et dans le train commun, qu'il se confesse une fois l’an: on n’en parle point, on le laisse vivre en paix, se contentant de l'exhorter dans l’occasion à quelque chose de plus, sans néanmoins le presser trop vivement, et sans lui en faire méme une obligation; vient-il à changer en sortant du
train commun, voilà qu’on l’accable de maximes, de conduites, de méthodes, et s’il ne se lie et ne s'engage à ce que l’art de la piété a établi, s’il ne le suit constamment, voilà qui est fait : on appréhende tout pour lui, et sa voie devient suspecte. Ignore-t-on que ces pratiques, quelque bonnes et saintes qu’on les suppose, ne sont, après tout, que la route qui conduit à l'union divine? Veut-on donc que l’on soit dans la route, tandis qu’on est au terme ?
Voilà cependant ce que l’on exige de l’âme pour qui l’on craint l'illusion : cette âme fit le chemin, comme les autres, au commencement ; elle connut, comme eux, les pratiques et les suivit fidèlement; vainement aujourd’hui s’efforcerait-on de l'y tenir assujettie. Depuis que Dieu, touché des efforts qu’elle a faits pour s’avancer par ce secours, est venu comme au-devant d'elle, et a fait son affaire de la conduire à cette union fortunée ; depuis qu’elle est arrivée dans cette belle région où l’on ne respire qu’abandon, et où l’on commence à posséder Dieu par amour; depvigs enfin que ce Dieu de bonté, se substituant à ses soins, à ses industries, s'est rendu le principe de ses opérations, ces méthodes ont perdu pour elle leur utilité, elles ne sont plus qu'une route qu’elle a parcourue, et qui est restée derrière elle. Exiger donc qu’elle reprenne ces méthodes, ou qu’elle continue à les suivre, c’est lui faire abandonner le terme où elle était parvenue, pour rentrer dans la voie qui l'y a conduite.
Mais on perdra son temps et sa peine; si cette âmé à quelque expérience, elle aura beau entendre crier au dedans et au dehors, peu touchée de tout ce bruit, insensible à ces clameurs, elle restera sans trouble et sans s’é* branler aucunement, dans cette paix intime où s'exerce si avantageusement son amour. C'est là le centre où elle se