‹ L'Abandon a la Providence DivineChapitre 16 sur 68 · DE TRI ANT · texte numérisé non relu

DE TRI ANT

défauts extérieurs. Il n’y a ni honneurs, ni revenus, pour un emploi couvert, assez souvent, sous la plus grande nudité et inutilité pour le monde. Sans doute, ceux qui sont revêtus des emplois les plus importants ne sont pas pour cela exclus nécessairement de l’état d'abandon. Encore moins cet état est-il incompatible avec les vertus éclatantes et cette sainteté qui s'impose à la vénération universelle. Mais combien plus nombreuses sont les âmes élevées à cet état sublime, et dont Dieu seul connaît la vertu! Ces âmes sont par état dégagées de presque toutes les obligations extérieures. Elles sont peu propres au commerce du monde, aux affaires, aux soins compliqués, aux réflexions et aux conduites industrieuses. Elles ne semblent utiles à rien, on ne voit en elles que faiblesse de corps, d'esprit, d'imagination et de passions. Elles ne s'avisent de rien. Elles sont, pour ainsi dire, toutes brutes, on ne voit rien en elles de ce que la culture, l'étude et la réflexion donnent à l’homme. On y voit ce que la nature offre dans les enfants, avant qu'ils aient passé par les mains des maîtres chargés de les former. On remarque leurs défauts, qui, sans les rendre plus coupables que ces enfants, choquent plus en elles que dans eux. C’est que Dieu ôte à ces âmes tout, hors l'innocence, pour qu’elles n'aient que lui seul.

Le monde qui ignore ce mystère n’en juge que selon les apparences, aussi n'y trouve-t-il rien de ce qu'il goûte et de ce qu’il estime. Il les rebute, il les méprise, elles sont même comme en butte aux censures de tous. Plus on les voit de près, moins on s’y fait, plus on se sent d'opposition pour elles; on ne sait qu’en dire ni qu’en penser. Un je ne sais quoi parle cependant en leur faveur, mais au lieu de suivre cet instinct, où au moins de suspendre son juge-

ment on aime mieux suivre sa malignité. On épie donc leurs actions pour en décider à sa manière ; et comme les pharisiens, qui ne pouvaient souffrir les manières de Jésus, on les considère avec des yeux si prévenus que tout ce qu’elles font paraît ou ridicule ou crimine].

$ III

Troisième épreuve. Humiliations intérieures.

Méprisables aux yeux des autres, les âmes que Dieu élève à cet état sont plus méprisables encore à leurs propres yeux. Il n’y a rien en ce qu’elles souffrent et en ce qu’elles font qui ne soit très-petit et très-humiliant ; rien d’éclatant dans toute leur manière d’être ; tout y est commun; ce ne sont au dedans que troubles, au dehors que contradictions et desseins renversés; un corps infirme et sujet à mille besoins, qui semblent étre le contre-pied de tant de pauvreté et d’austérité qui ont fait admirer les Saints. On ne voit chez elles ni entreprises héroïques, ni jeùnes, ni aumônes excessives, ni zèle ardent et étendu.

Unies simplement à Dieu par la foi et par l'amour, elles voient tout le sensible chez elles comme dans le désordre. Elles se méprisent encore plus, lorsqu'elles viennent à se comparer à ceux qui passent pour des Saints, et qui, capables d’ailleurs de s’assujettir aux règles et aux méthodes, n’offrent rien que de réglé dans toute leur personne et dans la suite de leurs actions. Alors la vue d’ellesmêmes les couvre de confusion et leur est insupportable. C’est là ce qui tire de leur cœur ces soupirs et ces gémissements .amers, qui marquent lPexcès de la douleur et de.

l'afiliction dont elles sont remplies. Souvenons-nous que Jésus-Christ était Dieu et homme tout ensemble; il était anéanti comme homme, et comme Dieu, plein de gloire. Ces âmes,sans participer à sa gloire, ne sentent que ces morts et ces anéantissements, qu'opèrent en elles leurs tristes et douloureuses apparences. Elles sont, aux yeux des hommes, comme Jésus était aux yeux d'Hérode et de Sa cour.

Ces pauvres âmes sont ainsi nourries, quant aux sens et à l'esprit, d’une nouriture tout à fait dégoûtante, car rien de cela ne leur plaît; elles aspirent à toute autre chose ; mais toutes les avenues de cette sainteté si désirée sont fermées. Il faut vivre de ce pain d’angoisses, de ce pain de cendre, avec une contrainte intérieure et extérieure continuelle. Il faut sentir une idée de sainteté, qui cause de continuels et irrémédiables tourments. La volonté en est affamée, mais il n’y a pas moyen d’en venir à l'effet. Pourquoi tout cela, sinon afin que l’âme soit mortifiée dans ce qu’elle a de plus spirituel et de plus intime : et que, ne trouvant ni satisfaction ni goût dans ce qui lui arrive, elle mette tout son goût en Dieu, qui la mène exprès par cette voie, afin qu'il n’y ait que lui seul qui puisse lui plaire ?

Il me semble qu'il est aisé de conclure de tout ceci que ces âmes d'abandon ne peuvent pas comme les autres s’occuper de désirs, de recherches, de soins, se lier à certaines personnes, entrer dans de certains desseins, se prescrire certaines manières méthodiques ou plans concertés, d'agir ou de lire. Cela supposerait qu'elles pourraient encore disposer d’elles-mêmes, et c’est ce qu’exclut par lui-même l'état d'abandon où elles se trouvent. Dans cet état, on se trouve être à Dieu par une cession pleine et

entière de tous ses droits sur soi-même, sur ses paroles, sur ses actions, ses pensées, ses démarches, sur l'emploi de ses moments et sur tous les rapports qu’il peut y avoir. Il ne reste qu'un seul désir à remplir : c’est d’avoir toujours les yeux arrêtés sur le Maitre qu’on s’est donné, et d’être sans cesse aux écoutes pour deviner et entendre sa volonté, et lexécuter sur-le-champs. Nulle condition ne représente mieux cet état que celle du domestique qui n’est auprès de son maitre que pour obéir à chaque instant aux ordres qu'il lui plait de donner, et non point pour employer son temps à la conduite de ses propres affaires, qu’il doit abandonner, afin d’être à son maître, à tous les moments. Mais que ces âmes ne s'inquiètent pas de leur impuissance , c’est pouvoir beaucoup que de pouvoir se remettre entièrement aux mains d’un Maitre tout puissant, capable d'opérer les plus ‘grandes choses par les instruments les plus faibles, du moment qu’ils ne lui résistent pas.

Laissons donc l'écorce de notre vie pénible, puisqu'elle ne sert qu'à nous humilier à nos yeux et aux yeux des autres , ou plutôt cachons-nous sous cette écorce, et jouissons de Dieu, qui seul est tout notre bien. Servons-nous de cette infirmité, de ces besoins, de ces soins, de ces nécessités de nourriture et de soulagements, de ce mauvais succès, de ce mépris des autres, de ces craintes, de ces incertitudes, de ces troubles, etc., pour trouver tout notre bien en la jouissance de Dieu, qui, par ces choses, se donne entièrement à nous, comme notre unique bien.

Dieu veut étre en nous pauvrement et sans tous les accompagnements de sainteté qui rendent les âmes admirables : c’est que Dieu veut être seul laliment de notre cœur

l’objet unique de nos complaisances. Nous sommes si fai- [1]

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bles que si l'éclat de l’austérité, du zèle, de l’aumône, de la pauvreté brillait en nous, il ferait une partie de notre joie. Mais dans notre voie, il n’y à rien qui ne soit désagréable; et, par ce moyen, Dieu est toute notre sanctification, tout notre appui, et le monde ne peut que nous mépriser, et nous laisser jouir en paix de notre trésor.

Dieu veut être le principe de tout ce qu'il y a en nous de saint, et pour cela, tout ce qui dépend de nous et de notre fidélité active est très-petit, et tout l'opposé, ce semble, de la sainteté. Il ne peut yavoir en nous rien de grand aux yeux de Dieu que par voie passive. Ainsi, n'y pensons plus ; laissons à Dieu le soin de notre sainteté , il en sait les moyens ; ils dépendent tous d’une protection et d'une opération singulières de la Providence , ils s’exécutent ordinairement à motre insu, et par cela même que nous rebutons le plus, et à quoi nous nous attendons le moins. Marchons en paix dans les petits devoirs de notre fidélité active, sans aspirer au grand; car Dieu ne veut pas se donner à nous par nos soins. Nous serons les saints de Dieu, de sa grâce et de sa Providence spéciale. Il sait le rang qu’il veut nous donner; laissons-le faire; et sans nous former désormais de fausses idées et de vains systèmes de sainteté, contentons-nous de l'aimer sans cesse, en marchant avec simplicité dans la route qu’il nous a tracée, et où tout est si petit à nos yeux et aux yeux du monde.

S IV

Quatrième épreuve des âmes dans l’état d'abandon. L’obscurite de leur état, et leur opposition apparente avee la volonté de Dieu.

Mais une épreuve bien plus douloureuse pour une âme qui ne désire autre chose que d’aimer son Dieu, c’est l’impossibilité où elle est de s'assurer qu'elle l’aime. Autrefois, par idées et par lumières, elle voyait ce qui faisait le plan de sa perfection; il n’en est plus ainsi dans son état présent, la perfection se donne à elle contre toute idée, toute lumière et tout sentiment; elle se donne par toutes les croix de Providence, par les actions du devoir présent, par de certains attraits qui n’ont rien de bon que de ne pas porter au péché, mais qui semblent tout à fait éloignés du sublime éclatant et de l’extraordinaire de la vertu. (

Dieu, caché et voilé, se donne, avec sa grâce, d'une façon très-inconnue; car l’âme ne sent que faiblesse à porter Ses croix, que dégoùt de ses obligations, et ses attraits ne la portent qu’à des exercices très-communs. L’idéal qw’elle se fait de la sainteté lui reproche intérieurement ses dispositions basses et méprisables. Tous les livres de la vie des Saints la condamnent : elle ne sent rien pour se défendre, eile voit une sainteté en lumière qui la désole ; car elle n’a plus de force pour s'y élever, et elle ne sent pas sa faiblesse comme ordre divin, mais comme lâcheté. Tout ce qu’elle a d’amis ou de personnes distinguées par l'éclat de leurs vertus ou par la sublimité de leurs spéculations ne la regardent qu'avec mépris. Quelle étrange sainte ! dit-on. Et l’âme le croyant ainsi, confuse de tant d'efforts inutiles qu’elle a faits pour s'élever de cette bas-

sesse, est rassasiée d’opprobres, sans avoir rien à répondre ni à elles ni aux autres.

L'âme se trouve done comme perdue dans cet état ; elle n’a plus d'appui, ni celui des réflexions qui la guidaient et animaient ses opérations, ni celui de la grâce qui ne se fait plus sentir. Mais c’est dans cette perte qu’elle retrouve tout : car cette même grâce, substituée, pour ainsi dire, à elle-même sous une nouvelle forme, rend à lâme le centuple de ce qu’elle lui ôte, par la pureté des impressions cachées.

C’est là sans doute un grand coup de mort à l’âme, de perdre ainsi de vue la volonté divine qui se retire de devantses yeux, pour se tenir, pour ainsi dire, derrière elle et la pousser devant soi, n'étant plus son objet, mais son principe.

On sait par expérience que rien n’embrase autant que cette perte apparente le désir que l’âme éprouve de s'unir à cette divine volonté. Quels profonds gémissements ne pousse-t-elle pas ?... Il n’y a là aucune consolation possible.

Ravir Dieu à un cœur qui ne veut que Dieu, quel secret d'amour ! C’en est un grand, car c'est par cette voie, et seulement par elle que la pure foi et la pure espérance s’établissent dans une âme. On croit alors ce qu'on re voit pas, et on attend ce qu'on ne possède pas sensiblement. Oh! combien nous perfectionne cette conduite inconnue d’une action dont on est le sujet et l'instrument, sans qu'il y en ait aucune apparence. Il ne paraît en tout ce que l'on fait que hasard et inclination naturelle! Tout ici humilie l'âme ; quand on parlerait par inspiration, on penserait ne parler que par nature. On ne voit jamais par quel esprit on est poussé, le souffle le plus divin effraye ; et tout ce

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que l’on fait et ce que l’on sent, on le méprise incessamment, comme si tout ce qui se passe était défaut et imperfection. On admire toujours les autres, et on se sent de cent pieds au dessous, il n’y a rien dans leurs procédés qui ne confonde. On se défie de toutes ses lumiéres, on ne peut s'assurer sur aucune de ses pensées , on à une soumission excessive pour les moindres avis que l’on croit véritables ; et l’action divine ne semble éloigner de la vertu que pour enfoncer l’âme dans une profonde humilité. Mais cette humilité ne paraît pas vertu à l’âme , c'est pure justice, à ce qu’elle pense.

Ce qu'il y a de plus admirable, c’est que, aux yeux de ceux que Dieu r’éclaire pas dans sa voie, cette âme parait animée de sentiments tout contraires ; et c'est ce qui luj paraît aussi à elle-même: car de ce côté, ce n’est que pure apparence d’opiniâtretés, de désobéissances, de troubles, de mépris d’indignation sans remèdes ; et plus l’âme veut réformer ces désordres, plus ils croissent, parce qu'ils entrent dans les desseins de Dieu, comme les moyens les plus propres à détacher l’âme d'elle-même et à la préparer à l'union divine.

C'est de cette épreuve si douleureuse que résulte le principal mérite de l’état d'abandon. Dans le moment présent tout est de nature à tirer l'âme de son sentier d’amour et d’obéissance simple. Il faut un amour et un courage héroïques pour se tenir stable dans la simple fidélité active, et pour chanter sa partie avec assurance, tandis que la grâce chante la sienne, sur des airs etsur des tons qui ne font que donner à entendre à l'âme qu’elle est trompée et perdue. Elle n'entend à ses oreilles que cela , et si elle a le courage de laisser gronder le tonnerre, briller les éclairs, et mugir les tempêtes, et de marcher,

de pied ferme dans le sentier de l'amour et de l’obéissance au devoir et à l'attrait présent, on peut dire qu'elle est semblable à l'âme de Jésus, et qu’elle porte l’état de la Passion, pendant laquelle ce divin Sauveur marchait d'un pas égal dans l'amour de son Père et dans la soumission à sa volonté, qui lui faisait faire les choses en apparence les plus contraires à la dignité d’une âme aussi sainte que la sienne.

Les Cœurs de Jésus et de Marie, bravant le bruit de cette nuit si obscure, laissent le nuage se déchirer et l’orage se fondre; un déluge de choses en apparence les plus opposées aux desseins de Dieu et à ses ordres abîment leurs facultés ; et, privés de tous les appuis sensibles, ils marchent, sans s’ébranler, par la pointe du cœur, dans le sentier de l’amour et de l’obéissance. Ils fixent uniquement les yeux sur ce qu’ils ont à faire ; et, laissant Dieu disposer à son gré de ce qui les regarde, ils sentent toute la pesanteur de cette action divine. Ils gémissent sous le poids, mais ils ne chancellent et ne s’arrétent pas un seul instant. Ils croient que tout ira bien, pourvu que le cœur laisse faire Dieu, et qu’il se tienne dans sa voie.

S V Fruit de ces épreuves. Conduite de l'âme qui y est soumise.

De tout ce qui vient d’être dit, il résulte que, dans cette voie de pure foi, tout ce qui se passe dans l'âme, dans le corps, dans les affaires et événements de la vie, offre une apparence de mort. Il ne faut pas s’en étonner. Que voulez-vous? c’est le caractère de cet état. Dieu a ses desseins sur les âmes: et sous ces voiles obscurs il les exécute très-

heureusement. Sous ce nom de voiles, j'entends les mauvais succès, les infirmités corporelies, les faiblesses spirituelles. Entre les mains de Dieu tout réussit, tout se tourne à bien. C’est par ces choses qui désolent la nature, qu'il ménage et qu'il prépare l’accomplissement de ses plus hauts desseins : Omnia cooperantur in bonum iis qui secundum propositum vocali sunt sancti. Il opère la vie sous les ombres de la mort; ainsi, quand les sens sont effrayés, la foi qui prend tout en bonne part, est pleine de courage et d'assurance.

Comme on sait que l’action divine comprend tout, conduit tout, fait tout, hors le péché, il est du devoir de la foi de l’adorer en tout, de l’aimer et de la recevoir à bras ouverts. Il faut s’y porter avec un air plein de joie et de confiance, s’élevant en toutes choses au-dessus des apparences qui par leur obscurité même font triompher la foi. C’est le moyen d’honorer Dieu et de le traiter en Dieu.

Vivre de la foi, c'est donc vivre de joie, d'assurance, de certitude, de confiance, en tout ce qu'il faut faire et souffrir, à chaque moment, par l’ordre de Dieu. C’est pour animer et entretenir cette vie de foi que Dieu fait rouler l'âme et l’entraîne dans les flots tumultueux de tant de peines, de troubles, d’embarras, de langueurs, de renversements; car il faut de la foi pour trouver Dieu en tout cela. La vie divine se donne à tout moment d’une manière inconnue, mais très-certaine, sous l'apparence de la mort dans le corps, de la damnation dans l'âme, du bouleversement dans les affaires. La foi trouve en tout cela son aliment et son soutien. Elle perce à travers tout cela, et elle vient s'appuyer sur la main de Dieu qui lui donne la vie. Partout où ne s'offre point la vue du péché, il faut qu’une âme de foi marche toujours en assurance, prenant

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