FETE
tout pour voile et déguisement de Dieu, dont la présence plus intime effraye et ébranle les facultés.
Dureste, ce grand Dieu qui console les humbles donne à l'âme; au milieu même de ses plus grandes désolations, une assurance intime qu'elle n’a rien à craindre, pourvu qu’elle le laisse faire, et qu’elle s'abandonne pleinement à lui. Elle s'affiige d’avoir perdu son Bien-Aimé; et pourtant quelque chose lui dit qu'elle le possède. Elle est troublée et bouleversée; et pourtant il y à au fond d’elle-même je ne sais quel poids foncier qui l’attacheïimmuablement à Dieu.
« Vraiment, dit Jacob, Dieu est en ce lieu et je n’en savais rien. » Vous cherchez Dieu, chère âme, et il est partout; tout vous l'annonce, tout vous le donne; il a passé à côté, autour, au dedans et au travers de vous; il y demeure et vous le cherchez!... Ah! vous cherchez l'idée de Dieu, et vous avez sa substance ; vous cherchez la perfection, et elle est dans tout ce qui se présente à vous de soimême. Vos souffrances, vos actions, vos attraits sont des espèces sous lesquelles Dieu se donne à vous par soimême, pendant que vous tendez vainement à des idées sublimes, dont il ne veut point se revêtir pour loger chez vous.
Marthe cherche à contenter Jésus par de beaux apprêts ; et Madeleine se contente de Jésus comme il lui plaît de se donner à elle. Jésus trompe même Madelzine : il se présente sous la figure d’un jardinier, et Madeleine le cherche sous l'apparence de l’idée qu’elle s’en formait. Les Apôtres voient Jésus, et ils le prennent pour un fantôme.
Dieu se déguise donc à l’âme pour l’élever à la pure foi, qui le trouve en lui-même sous toutes sortes d’espèces ; car quend elle sait le secret de Dieu, il a beau se déguiser, elle dit: le voilà, derrière la muraille; il regarde au travers de treillis et par les fenêtres. O divin amour, cachez-
D'ABANDON it
vous ; sautez, bondissez de souffrances : appliquez par attraits d'obligations ; composez, mêlez, confondep, rompéz comme des fils toutes les idées.et toutes les mesures de l'âme. Qu'elle perde terre, qu’elle ne sente et n’aperçoive plus ni chemins, ni voies, ni sentiers, ni lumières : qu'après vous avoir trouvé dans vos demeures et vos vêtements ordinaires, dans le repos de la solitude, dans l’oraison, dans l’assujettissement. à telles ou telles pratiques, dans les souffrances, dans les soulagements donnés au prochain, dans Ja fuite des conversations, des affaires; qu'après avoir tenté toutes les manières et tous les moyens connus de vous plaire, elle demeure court, ne vous voyant plus en rien de tout cela comme autrefois. Mais que l'inutilité de ses efforts la conduisé à laisser tout désormais, pour vous trouver en vous-même, et partout ensuite, en tout, sans distinction, sans réflexion. Car, Ô divin amour, quelle erreur de ne pas vous voir en tout ce qui est bon et en toutes les créatures! Pourquoi donc vous chercher en d’autres que dans celles où vous voulez vous donner ? Quoi, divin amour, vous chérche-t-on sous d’autres espèces que sous celles que vous avez choisies pour vos Sacrements? Et leur peu d'apparence et de réalité ne sert-il pas au mérite de l’obéissance et de la foi? N'est-ce pas vous qui donnez à la racine cachée en terre sa fécondité ; et ne pouvez-vous pas, si vous le voulez, rendre féconde lobscurité dans laquelle il vous plaît de me retenir?
Vivez donc, petite racine de mon cœur, dans le sein éaché et invisible de Dieu. Poussez au dehors par sa vertu secrète, des branches, des feuilles, des fleurs, des fruits que vous ne pouvez voir, mais dont les autres seront nourris et réjouis. Donnez à toutes les âmes qui viendront se Tépuser Sous votre ombre, et y chercher du rafraichisses
ment, des fruits, selon leur goût, sans consulter le vôtre. Que toutes les greffes que la gràce entera sur vous reçoivent un suc indéterminé, qui ne se spécifiera que par la configuration de ces mêmes greffes. Devenez tout en toutes, et ne soyez vous-même qu'abandon et indifférence.
Demeurez, petit ver, dans l’obseur et étroit cachot de votre misérable coque, jusqu’à ce que la chaleur de la grâce vous forme et vous fasse éclore. Mangez ensuite toutes les feuilles qu’elle vous présente, et ne regrettez pas, dans cette activité d'abandon, la quiétude que vous avez perdue. Arrétez-vous ensuite, quand cette divine action vous arrête ; perdez, par des alternatives de repos et d'activité, par des métamorphoses incompréhensibles, toutes vos anciennes formes, méthodes et manières, pour vous revêtir, en mourant et en ressuscitant, de celle que cette divine action vous désignera elle-même. Faites ensuite votre soie en cachette, faites ce que vous ne pouvez ni voir ni sentir. Sentez dans toute votre capacité une secrète agitation que vous condamnerez vous-même; tandis que, portant envie à vos compagnons, qui sont morts et fixés, mais qui ne sont pas encore au terme où vous êtes, vous les admirerez encore, quoique vous les ayez passés. Soyez agité par abandon, pour filer une soie dont les princes de PEglise et de la terre et toutes sortes d’âmes se feront gloire de se revêtir. Après cela, que deviendrez-vous, petit ver ?.. Par où sortirez-vous ?.. O merveille de la grâce! le moyen qu’une âme trouve tant de formes! Qui devinerait où la grâce veut la mener ? Et qui pourrait aussi deviner ce que la nature fait d’un ver à soie, s’il ne l'avait vu? Il faut lui présenter des feuilles, et c'est tout : la nature fait le reste.
. Ainsi, chères âmes, vous ne pouvez connaître ni d’où
vous venez, ni où vous allez; de quelle idée de Dieu la divine sagesse vous tire, et a quel terme elle vous conduit. Il ne vous reste qu’un abandon tout passif pour la laisser faire, sans réflexion, sans modèle, sans exemple, sans méthode; agissant quand c’est le moment d’agir ; cessant quand c’estlemoment de cesser; perdant quand c’est le momentde perdre ; et, de cette sorte, insensiblement agissant et cessant par attrait et par abandon, on lit, on laisse les livres, les personnes, et on se tait ; on écrit et on s'arrête, sans savoir jamais ce qui suivra; et après plusieurs transformations, l'âme consommée recoit des ailes pour s'envoler dans les cieux, après avoir laissé sur la terre une semence féconde, pour perpétuer son état dans les autres âmes.